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PREMIERE PERIODE (1G

La Gazette. — Théophraste Renaudot

Si la France ne peut disputer aux nations voisines l'honneur d'avoir donné naissance au journal, elle a sur elles l'avantage d'avoir eu du premier coup un vrai journal. ISotre Gazette deFrance fut, au témoignage des hommes les plus désintéressés, le premier qui répondit, — autant du moins qu'on peut l'exiger eu égard à l'époque, — à l'idée que nous nous faisons d'un journal. Du premier jour, elle s'est placée au-dessus do tout ce qui avait existé d'analogue, par la régularité de sa publication, par sa circulation européenne, par l'abondance et le choix des matières, par la supériorité de sa rédaction et le nombre de ses correspondants; et son fondateur a pu justement prendre cette devise, qui orne son portrait :

Invenisse juvat, magis exsequi; at ultbna laus est Postremam inventis apposttisse manum.

Ce fondateur de la Gazette, on sait assez gêné-

ralement qu'il s'appelait Tliéophraste Renaudot, mais c'est à peu près tout; et il est véritablement surprenant que si peu d'honneur se soit attaché à la mémoire d'un homme aussi remarquable à tant de titres, du père des journalistes français, alors surtout que les journalistes sont devenus ce qu'ils sont, et dans un siècle où les statues sortent si facilement de terre, a La Gazette, a dit un bon juge, Vigneul-Marville, la Gazette, que la plupart des gens regardent comme une chose de rien, est, à mon gré, un des plus difficiles ouvrages qu'on ait entrepris de nos jours. Il fallait autant de génie et de capacité qu'en avait feu M. Renaudot pour y réussir au point qu'il a fait, dès qu'il a commencé à j mettre la main. Cela demande une connaissance fort étendue de notre langue et de tous ses termes, une grande facilité d'écrire et de narrer nettement, finement et en peu de mots. Il faut savoir parler de la guerre sur mer et sur terre, et ne rien ignorer de ce qui regarde la géographie, Thistoire du temps et celle des familles illustres, la politique, les intérêts des princes, le secret des cours, les mœurs et les coutumes de toutes les nations du monde. Enfin, sans entrer dans un plus grand détail, il faut tant de sortes de connaissances pour bien écrire une gazette que je ne sais comment on a osé l'entreprendre. »

Renaudot était un homme à idées modernes, un de ces vifs esprits pour qui le progrès est un besoin, qui, dansleurimpatience,peuventquelquefois faire fausse route, mais dont la féconde activité tourne toujours, en fin de compte, au profit de la société. C'était, avant tout, un philanthrope ardent ; toutes ses « innocentes inventions » avaient pour but le soulagement des pauvres.

Il était né à Loudun, « le domicile des diables »,

on 1 586 ; cela résulte de cette légende du portrait qui figure en tête de l'exemplaire de la Gazette de la Bibliothèque nationale : Theophrastus Renaiidot Juliodunensis, mec/icus et historiographus regius, œtatis (inno 58, salutis 1044. Après avoir étudié la chirurgie à Paris, il était allé se faire recevoir docteur à Montpellier, puis il avait voyagé pendant plusieurs années. Retourné dans sa ville natale, il y avait exercé son art avec un succès qui avait répandu au loin sa réputation.

En 1H12, il est revenu à Paris, où le roi, « aussitôt son heureux avènement à la couronne. Ta fait mander exprès du lieu de sa demeure, éloigné de cent lieues, pour contribuer le peu qu'il avait d'industrie au règlement des pauvres de son royaume ». Il y avait obtenu, dès son arrivée, le titre de médecin du roi, l'office de commissaire général des pauvres, valides et invalides, du royaume, enfin le privilège des Bureaux d'adresse, sorte d'office de publicité, de maison de commission et de placement. On lit dans le brevet qui lui fut délivré à cet effet, le 14 octobre 1612, que le roi, « désirant gratifier et favorablement traiter Théophraste Renaudot, l'un de ses médecins ordinaires, lequel Sa Majesté, sur l'avis qu'elle avait eu de sa capacité, avait fait venir exprès à Paris, pour l'employer au règlement général des pauvres de son royaume », lui avait fait don de la somme de 600 livres, a pour les bons et agréables services qu'il lui avait rendus, et pour les frais de ses voyages ».

Ces faveurs, Renaudot en fut sans doute redevable pour beaucoup à la protection de Richelieu, son compatriote, qui n'avait pas tardé à le distinguer; tout au moins les méritait-il, et à plus d'un titre. Ainsi la chimie, qui était encore dans

son enfance, commençait à fournir à la thérapeutique quelques curatifs nouveaux, contre lesquels tonnait la Faculté de Paris. Renaudot, qui cherchait le progrès partout, se montra un des plus ardents à exploiter cette mine nouvelle, et, en dépit de la routine, ses « remèdes chimiques » «urent un succès d'autant plus grand, qu'il les donnait gratuitement aux pauvres, avec ses consultations par surcroît. Ainsi encore, dans le but de venir en aide aux travailleurs nécessiteux, il avait établi un mont-de-piété, le premier établissement de ce genre que l'on ait vu en France, où l'on prêtait le tiers de l'estimation des objets moyennant trois pour cent d'intérêt et un léger droit d'enregistrement.

Toutes ces œuvre? avaient leur centre dans une maison de la rue de la Calandre ayant pour enseigne Au Grand Coq. C'est là qu'avait été établi le premier Bureau d'adresse et de rencontre, qui était devenu peu à peu un centre de réunion pour les nouvellistes et comme une académie. J'ai donné ailleurs (1) la très curieuse histoire de cet établissement, dont on ne comprendrait qu'imparfaitement l'importance si l'on ne se reportait à l'époque même, si l'on ne savait combien étaient élémentaires, au commencement du xvii*' siècle, les moyens d'information et de publicité. Il avait commencé à fonctionner, ou, pour nous servir de l'expression de Renaudot, il « était avenu l'an 1630, fondé sur l'autorité d'Aristote et du sieur de Montagne » ! Mais Renaudot en avait conçji et présenté îe plan dès son arrivée à Paris, en 1612; il n'avait pas fallu moins de dix-huit ans pour le mettre sur pied. 4.

(1) Histoire de la presse^ t. I, p. 66, et t. II, p. 58.

C'est de cette officine que sortit notre premier journal, auquel son auteur donna le nom de Gazette, <( pour être plus connu du vulgaire, avec lequel il fallait parler » (1).

Le premier numéro parut le 30 mai 1631.

Voici quelles sont les nouvelles contenues dans ce numéro, avec la date de leur départ : de Constantinople, le 2 avril; de Rome, le 26 avril, et sous cette rubrique se trouvent les nouvelles d'Espagne et de Portugal; de la Haute-Allemagne, le 30; de Freistad en Silésie, le l*"" mai; de Venise, le 2; de Vienne, le 3; de Stettin, de Lubec, le 4; de Francfort-sur-l'Oder, de Prague, de Hambourg, de Leipsic, le 5 : de Mayence, le 6 ; de la Basse-

(1) Le mot de gazette se trouve, en effet, dans notre langue bien avant rétablissement de notre premier journal. La première fois que je le rencontre, c'est dans un pamphlet de 1600, la FlatifJre conservée, où se lit cette phrase : « L'infanterie souffrait mille incommoditez, combien que les faiseurs de gazettes assurent qu'il y a eu parmi cela quelque terreur panique. » A quatre ans de là, un historien forésien, Marcellin Allard, publiait une Gazzettc française, dont le titre pourrait faire croire k un journal, si l'auteur n'avait pris soin tout d'abord de prémunir contre cette supposition le lecteur, « qui, ayant vu à l'ouverture de ce livre le mot gazzette, qui )i n'est autre chose que nouvelles et advis sans suite ny sans « ordre, selon que le temps les produit, et quelquefois la fan- .( taisie, voudroit néanmoins y voir observer les parties et » perfections cosmographiques... C'est ici une sorte de sauu grenée ou pot-potm'i, contenant toute sorte de discours agréa- « blés... » Ce passage est surtout précieux en ce qu'il donne une idée très nette de ce qu'on entendait alors par gazette : c'était — par opposition sans doute aux récits suivis de l'histoire — des nouvelles et avis sans suite ni ordre, suivant que le temps les apportait: la fantaisie brochait quelquefois sur le tout, mais encore fallait-il observer certaines règles, bien connaître son monde. N'est-ce donc pas là déjà le journal, sauf la polémique, la feuille de nouvelles? Quoi qu'il en soit, le mot de gazette devait être, à l'époque où parurent ces pièces, encore bien nouveau, car il ne figure pas dans le Thrésor de la langue française, de Nicot, publié en lfl06.

Saxe, le 9; de Francfort-sur-le-Mein, le 14; d'Amsterdam, le 47 ; et enfin d'Anvers, le 24 mai.

C'était pas mal pour mi début, et pour un temps où, comme on le voit, les communications n'étaient pas précisément rapides.

Citons encore, à titre de curiosité, le premier article de ce premier de nos journaux :

« De Constantinople, le 2 avril 1631 : Le roy de Perse, avec 15 mille chevaux et 50 mille hommes de pied, assiège Dille, à deux journées de la ville de Babylone, où le Grand-Seigneur a fait faire commandement à tous les janissaires de se rendre, sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce diveriisseraent-là (cette diversion), à faire toujours une âpre guerre aux preneurs de tabac, qu'il fait suffoquer par la fumée. »

Une chose remarquable, c'est que ce premier numéro ne contient aucune nouvelle de France, non plus que les quatre suivants ; on ne commence à en trouver que dans le sixième, à la fin duquel se lit, aussi pour la première fois, l'indication du bureau et la date, en ces termes : Bu Bureau d'adresse, au Grand Coq, rue de la Calandre, sortant au Marché Neuf, près le Palais, à Paris, le 4 juillet 1634, avec privilège.

Je ne m'arrêterai point aux fables absui^des qui ont cours dans les anas sur les origines de la Gazette, laquelle n'aurait été dans l'origine qu'un recueil de balivernes, que Renaudot distribuait à ses malades pour les amuser! Le certain, c'est qu'on ignore les circonstances qui en marquèrent la naissance, mais on ne peut douter que l'enfantement n'en ait été très laborieux. L'exécution présentait des difficultés bien plus grandes encore. Voici, en substance, comment Renaudot s'explique

sur ce dernier point dans une préface placée en tête du Recueil des gazettes de 1631 :

Si la crainte de déplaire à leur siècle a empêché plusieurs bons auteurs de toucher à l'histoire de leur âge, cruelle doit être la difficulté d'écrire celle de la semaine, voire du jour même oii elle est publiée! Joignez-y la brièveté du temps que l'impatience de votre humeur me donne, et je suis bien trompé si les plus rudes censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui se doit faire en quatre heures de jour, que la venue des courriers me laisse, toutes les semaines, pour assembler, ajuster et imprimer ces lignes. En une seule chose ne céderai -je à personne, en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant, étant malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la hâte, il n'en échappe quelqu'une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par son père le temps.

« Il sera, d'ailleurs, toujours disposé à accueillir les rectifications. Mais qu'on se garde de lui envoyer des mémoires partiaux et passionnés, vu que ses gazettes sont épurées de toute autre passion que celle de la vérité. Du reste, s'il parle de la difliculté qu'il rencontre en la composition de ses gazettes et nouvelles, ce n'est pas pour en faire plus estimer son ouvrage, c'est pour s'excuser de ne pouvoir satisfaire tous les goûts :

Les capitaines y voudraient rencontrer tous les jours des batailles et des sièges levés ou des villes prises ; les plaideurs, des arrêts en pareil cas. Les personnes dévotieuses y cherchent les noms des prédicateurs, des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de la cour les y voudraient trouver en grosses lettres. Tel, s'il a porté un paquet en cour, ou mené ime compagnie d'un village à l'autre sans perte d'homme, ou payé le quart de quelque médiocre

office , se fâche si le roi ne voit son nom dans la Gazette. D'autres y voudraient voir ces mots de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont je parle. Il s'en trouve qui ne prisent qu'un langage fleuri, d'autres qui veulent que mes relations ressemblent à un squelette.

« Enfin il fera son possible pour contenter les uns et- les autres; et s'il parle quelquefois des grands sans les louer, c'est que, la vraie et solide louange se trouvant dans les actes vertueux, dire la vérité, c'est louer tout ce qui le mérite. Mais il ne se fait pas d'illusion, il n'y réussira pas mieux que le Meunier et son Fils. D'ailleurs, pourrait-il tenir la bride à la censure qu'il ne le ferait pas, cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture. Il n'en a pas moins une foi absolue dans son œuvre, qui sera maintenue pour l'utilité qu'en reçoivent le public et les particuliers : le public, pour ce qu'elles empêchent plusieurs faux bruits qui servent souvent d'allumettes aux mouvements et séditions intestines ; voire, si l'on en croit César en ses Commentaires, dès le temps de nos aïeux leur faisaient entreprendre précipitamment des guerres dont ils se repentaient tout à loisir; les particuliers, chacun d'eux ajustant volontiers ses affaires au modèle du temps. Ainsi le marchand ne va plus trafiquer dans une ville assiégée ou ruinée, ni le soldat chercher emploi dans le pays où il n'y a point de guerre ; sans parler du soulagement qu'elles apportent à ceux qui écrivent à leurs amis, auxquels ils étaient auparavant obligés, pour contenter leur curiosité, de décrire laborieusement des nouvelles le plus souvent inventées à plaisir et fondées sur lincertitude d'un simple oui-dire. Encore que le seul conten-

tement que produisent ainsi fréquemment ses gazettes, et qui sert d'un agréable divertissement es compagnies, qu'elle empêche des médisances et autres vices que l'oisiveté produit, dût suffire pour les rendre recommandables. Du moins sontelles en ce point exemptes de blâme, qu'elles ne sont aucunement nuisibles à la foule du peuple, non plus que le reste de ses innocentes inventions, étant permis à chacun de s'en passer, si bon lui semble. »

Cette préface, si caractéristique, est précédée d'une dédicace au roi, nécessairement très humble, très flatteuse . La Gazette y est présentée comme « le journal des rois et des puissances de la terre ; tout y est par eux et pour eux, qui en font le capital ; les autres personnages ne leur servent que d'accessoire, » Mais nous venons de voir combien, au fond, l'honnête Renaudot est préoccupé de cet accessoire.

Quoi qu'il en soit, la Gazette répondait à un besoin trop réel pour que le succès en pût être un instant douteux; aussi fut-il rapide et grand, et Renaudot, qui pendant deux ans s'était cru obligé de répondre une fois par mois à ses détracteurs, ne tarda pas à se mettre au-dessus des petites jalousies; dès 1633, il parle en homme qui est sûr de sa force ;

Les suffrages de la voix publique, dit-il, m'épargnent désormais la peine de répondre aux objections auxquelles rintroduction que j'ai faite en France des gazettes donnait lieu, lorsqu'elle était encore nouvelle; car maintenant la chose en est venue à ce point qu'au lieu de satisfaire à ceux à qui l'expérience n'en aura pu faire avouer l'utilité, on ne les menacerait de rien moins que des petites-maisons. Seulement ferai-je, en ce lieu, aux princes et aux États étrangers, la prière

de ne perdre point inutilement le temps à vouloir fermer le passage à mes nouvelles, vu que c'est une marchandise dont le commerce ne s'est jamais pu défendre, dt qui tient cela de la nature des torrents, qu'il se grossit par la résistance.

C'était là un langage digne d'un écrivain qui a la conscience de son œuvre, et que l'on croirait plus jeune de deux siècles.

Et cependant les difficultés de toute nature que présentait une entreprise si nouvelle et si compliquée ne furent pas les seules qui en entravèrent le début; Renaudot eut encore à soutenir contre la routine et l'envie une lutte acharnée. Heureusement il avait de puissants protecteurs.

Nous avons déjà dit l'intérêt que lui portait Richelieu. Cet habile ministre avait vu tout de suite dans la Gazette un excellent moyen de gouvernement. Non seulement, il la couvrit de sa protection, mais encore il s'en était fait le collaborateur, et s'en servait pour publier ce qu'il avait intérêt à faire connaître ou à faire croire à l'Europe. Louis Xi 11 lui-même, qui n'osait guère avoir de volonté, ni parler un peu haut, avait recours à la Gazette pour dire son mot sur les affaires publiques.

C'était là, sans doute, une fort honorable collaboration, mais qui ne laissait pas d'avoir des dangers. Quand Louis XIH fut mort, et qu'Anne d'Autriche eut été nommée régente, Renaudot, menacé dans son privilège, dut rendre compte du passé médisant de sa Gazette, que ses envieux l'accusaient d'avoir ouverte aux ennemis de la reine. Mais, dit à ce propos Monteil, le père des journalistes français ne pouvait être un sot. R se

défendit fort adroitement dans une Requête adressée à la Reine, et qui révéla tout le mystère de cette haute comédie : « Chacun sait, y lit-on, que le roi défunt ne lisait pas seulement mes gazettes et n'y soulfrait pas le moindre défaut, mais qu'il m^'envoyait presque ordinairement des mémoires pour y employer... Était-ce à moi à examiner les actes du gouvernement? Ma plume n'a été que greffière... Mes presses ne sont pas plus coupables d'avoir roulé pour ces mémoires... que le curé qui les lirait à son prône, que l'huissier ou le trompette qui les publierait. » Finalement, Renaudot gagna son procès, et il alla plus avant encore dans la faveur de Mazarin qu'il n'avait été dans celle de Richelieu.

Sa conduite durant la Fronde fournit une autre preuve de sa rare habileté, des ressources inépuisables de son esprit. Lorsque la cour sortit de Paris, le 6 janvier 1649, il eut ordre de la suivre à Saint-Germain : Mazarin lui avait donné la direction de l'imprimerie qu'il faisait emporter, et qui fut établie dans un des appartements de l'Orangerie. Le rédacteur de la Gazette ne pouvait qu'être flatté d'une pareille faveur; dans tous les cas il n'y avait pas à hésiter. Mais quitter Paris, c'était laisser le champ libre à la concurrence. Renaudot trancha la difficulté en habile homme qu'il était. Il avait deux fils, attachés avec lui à la rédaction de la Gazette; il les laissa à Paris, avec le plan d'un nouveau journal, et, pendant qu'il écrivait la Gazette à Saint-Germain pour la cour, ses enfants écrivirent à Paris le Courrier françois pour le parlement. Qui sait même si Mazarin ne fut pas pour quelque chose dans ces calculs? Il était assez fin pour cela. On pouvait présumer que le parlement, qui gouvernait à

Paris, voudrait avoir, comme la cour, sa gazette à lui : n'était-il pas d'une habile politique, de la part du cardinal, de la lui faire faire par des hommes à sa dévotion? .

Quoi qu'il en soit, la combinaison réussit audelà des espérances de Renaudot. La Gazette avait créé dans les habitudes des Parisiens un besoin de curiosité que les événements ne pouvaient que rendre de plus en plus vif.

Depuis les grands jusqu es aux petits, lit-on dans une Mazarinade, on ne parle d'affaires que par la Gazette; les aisés les achètent et en font des recueils; d'autres se contentent de les lire, en payant un droit pour cette lecture, ou se cotisent entre eux pour l'avoir à moindres frais; et bref, dans la plus sérieuse compagnie on dira : Que dit-on de nouveau ? Qu'apprenez-vous de bon? Comment vont les affaires? Avez-vous vu la Gazette d'aujourd'hui? Parle-t-elle de ceci ou de cela? Touche-t-elle quelque chose d'Angleterre? Et même, si l'on met en avant quelque nouvelle, il ne faut, pour la rejeter, que dire : Cela n'est point dans la Gazette et par conséquent cela est faux; et s'il était vrai, la Gazette n'aurait pas manqué d'en parler. Aussi, dès les premiers jours du blocus, les Parisiens, renfermés dans leurs murs, souffraient plus du manque de gazettes

3ue de la disette de pain. Il semble que tout soit mort epuis que la Gazette ne va plus; l'on vit comme des bêtes, sans savoir rien de ce qui se passe, et sans quelques rogatons dont les colporteurs, en vidant leurs pochettes , remplissaient ces chambres vides de cervelle, ils prenaient le grand chemin des petites-maisons.

Le CoimHer ne pouvait donc arriver plus à propos; aussi son succès fut-il très grand. « Le pain ne se vendait pas mieux que ses papiers; on y courait comme au feu, l'on s'assommait pour en avoir, et les colporteurs donnaient des arrhes dès

la veille afin qu'ils en eussent des premiers. On n'entendait, les vendredis, crier autre chose que le Courrier fvançois, et cela rompait le cou à toutes les autres productions d'esprit. » 11 faut dire aussi que ses rédacteurs, les dignes fils de leur père, étaient parfaitement instruits de « toutes les manig[ances qu'il fallait pratiquer, comme il fallait adoucir et couler les mauvaises nouvelles, exagérer les avantageuses, assurer Içs douteuses délicatement, si bien que l'on s'en pût dédire sans contradiction, et faire en sorte de se bien faire venir des puissances, agréer du peuple, et n'attirer sur éoi la haine ni la malédiction de personne. » Avec tout cela comment s'étonner que le Courrier ait pu si bien « faire ses orges et faire accabler son imprimeur de sous bossus »?

La fortune du Courrier, qui se vendait un sou, devait nécessairement appeler la concurrence. Des libraires le contrefirent ; d'autres usurpèrent son titre; quelques auteurs l'imitèrent; un, mieux avisé, nommé Saint-Julien, eutl'idée de le traduire fidèlement en vers burlesques. Cette traduction n'était, en quelque sorte, qu'une paraphrase ; mais son mérite dépassait de beaucoup celui de l'original. Le vers, lestement et facilement fait, ne manque ni de gaieté ni d'esprit ; les traits y sont parfois assez plaisants. Mais ce qui frappe surtout, c'est la rapidité avec laquelle son auteur improvisait ce journal, dont chaque numéro compte six à huit cents vers. Le Courrier frcmçois était vendu le vendredi, et le surlendemain dimanche Saint- Julien en donnait la copie rimée. Cependant, de toutes les formes que prit alors le pamphlet, c'est le journal qui fut traité avec le moins de talent. Nulle idée ne domine ces sortes d'écrits, aucun plan ne les guide ; ce sont des relations dont la forme, le plus souvent, ne vaut pas mieux que le

fond. Le journal, qui vient d'être créé, n'est pas encore né à la vie politique ; ce n'est encore qu'une simple chronique, qui s'adresse moins à la passion du public qu'à sa curiosité ; et les chances de succès sont à celui qui intéresse ou amuse le plus ses lecteurs : de là la faveur dont jouit alors le genre burlesque, mis en vogue par Scarron à tel point qu'il se trouva, au milieu de ces saturnales, un écrivain assez osé pour mettre la Passion en vers burlesques.

Aussi quand, après la guerre, la Gazette, revenue à Paris, réclama sa place et voulut rentrer dans ses droits, elle ne trouva devant elle que des cadavres ou des fantômes. Seul le Courrier françois, pour sauver les apparences, fit un semblant de résistance, dont elle eut facilement raison. Les Parisiens, après avoir, pendant quatre ans, si largement usé du droit de parler et d'écrire, rentrèrent paisiblement sous le régime du privi4ège et du monopole, et Renaudot put continuer, sans autre encombre, la publication de son journal jusqu'à sa mort, arrivée le 2o octobre lOoS.

Voici en quels termes cette mort est annoncée dans la Gazette du l^r novembre :

Le 23 du mois dernier mourut, au quinzième mois de sa maladie, en sa soixante-douzième année, Théophraste Renaudot, conseiller médecin du roi, historiographe de Sa Majesté, d'autant plus recommandable à la postérité que, comme elle apprendra de lui les noms des grands hommes qu'il a employés en cette histoire journalière, on n'y doit pas taire le sien, d'ailleurs assez célèbre pour son grand savoir et la capacité qu'il a fait paraître durant 50 ans en l'exercice de la médecine, et par les autres belles productions de son esprit, si innocentes que, les ayant toutes destinées à l'utilité publique, il s'est toujours contenté d'en recueillir la gloire.

Cet éloge de l'honnêteté et du désintéressement de Renaudot est confirmé par le témoignage de son plus mortel ennemi, de Guy Patin, qui écrivait, dans une lettre du 12 novembre : « Le vieux Théophraste Renaudot mourut ici le mois passé, gueux comme un peintre»; ne craignant pas de se donner ainsi un éclatant démenti à lui-même et aux calomnies qu'il avait si laborieusement entassées contre le gazetier, comme il l'appelait dédaigneusement, dans un procès que lui avait intenté la Faculté de médecine, procès qui tient une grande place dans la vie de Renaudot, mais dont l'histoire, si curieuse qu'elle soit, ne rentre point dans notre cadre. D'ailleurs tous les pamphlets, tous les quolibets du monde, — et Dieu sait s'il en fut accablé par le caustique instrument de la Faculté dans cette querelle, — ne pouvaient, pas plus que les procès, prévaloir contre le bon sens public. Renaudot conserva malgré tout la réputation d'un savant médecin, et il emporta dans la tombe la reconnaissance des pauvres et l'estime de tous les gens éclairés. Il avait du reste assez vécu pour voir l'humiliation de ses adversaires. La Faculté avait été forcée de s'incliner devant l'évidence, et l'antimoine avait triomphé de ses préjugés. Quant à la Gazette, nous savons quel en fut le succès.

Et la Gazette, le journal politique, n'est pas son seul titre à la reconnaissance du public en général, et des journalistes en particulier; c'est encore à Renaudot, comme nous le verrons bientôt, que remontent la publicité commerciale et la publicité littéraire et scientifique. Comment donc, je le répète, par quelle étrange fatalité a-t-il pu se faire que le nom d'un pareil homme soit à peine connu, quand ses conceptions ont toutes reçu du temps une éclatante sanction, quand le germe qu'il avait

déposé dans les bureaux d'adresse a si merveilleusement fructifié, quand la presse, enfin, est devenue ce qu'elle est? Un pareil oubli ne saurait demeurer éternellement sans réparation, et il ne dépendra pas de nous que justice ne soit enfin rendue au père des journalistes français.

La Gazette de Renaudot paraissait une fois par semaine, en quatre pages petit in-4o d'abord, puis, dès la deuxième année, en huit, — quelquefois même, mais rarement en douze, — qui étaient divisées en deux cahiers, intitulés, l'un Gazette, l'autre Nouvelles ordinaires de divers endroits, « cela pour la commodité de la lecture, qui est plus facile à diverses personnes étant en deux cahiers, et aussi à cause de la diversité des matières et des lieux d'où viennent les lettres y contenues, les Nouvelles comprenant ordinairement les pays qui nous sont septentrionaux et occidentaux, et la Gazette ceux de l'orient et du midi. » Elle commençait par les nouvelles étrangères, qui en occupaient la plus grande partie, et finissait par celles de la cour de France. Renaudot avait adopté cette marche, presque constamment suivie depuis, pour se conformer, dit-il, à l'ordre du temps et à la suite des dates, sauf à ceux qui voudraient suivre celui de la dignité à commencer leur lecture par la fin, à la mode des Hébreux.

Tous les mois il publiait, sous le titre de Relations des nouvelles dumonde reçues dans tout le mois, un numéro supplémentaire qui complétait et résumait les nouvelles du mois. C'est dans ce numéro supplémentaire que, pendant les premières années, il répondait aux attaques de ses détracteurs. En tout autre temps il se tient complètement eiïacé derrière son œuvre. La feuille commence par ce

simple mot, placé tout à fait en haut de la page : Gazette (i), et finit par l'adresse que j'ai déjà

donnée : Du Bureau d'adresse, au Grand-Coq

Pendant cent ans on chercherait vainement dans ces feuilles un mot sur le journal et ses alentours (2).

En 1634 ce supplément régulier fut remplacé par des Extraordinaires, qui paraissaient suivant les circonstances, et qui étaient généralement consacrés à la publication des documents officiels et au récit des événements marquants. La Gazette ne contenait guère que ce cjue nous appelons des faits divers, des nouvelles générales; les Extraordinaires sont des récits détaillés, de véritables pages historiques, d'une importance réelle. Ils portent un numéro d'ordre qui indique leur rang dans le recueil des Gazettes de l'année.

Outre ces Extraordinaires, Renaudot publiait encore des suppléments, qui n'avaient pas de titre général, mais un titre emprunté de leur contenu, et qui prenaient également rang à leur ordre dans le recueil des Gazettes.

On voit quelle importance la Gazette , avec toutes ces annexes, avait acquise dans les mains

(1) La lettre initiale, le G, gravé tout exprès, est fort curieux. A l'intérieur, en bas, une sphère terrestre; en haut la Petite Ourse, et entre les deux une boussole, dont l'aiguille indique la polaire. Autour du G cette devise qui l'enserre : « Guidé du ciel, j'adresse (je guide) et par mer et par terre. »

(2) Et on lit dans la plus récente et la plus considérable des encyclopédies modernes cette cocasserie, entre plusieurs autres, que je n'ai vraiment pas le courage de relever. : « La Gazette avait, comme de raison, une quatrième page, car Renaudot ne pouvait manquer d'inventer la réclame, et la dernière page de son journal contenait une liste des médicaments qu'on pouvait trouver chez lui, et les louanges de l'antimoine. ..»!.'

— iode Renaudot. Non seulement elle est pleine d'excellents matériaux pour l'histoire du règne de- Louis XIII et de la minorité de Louis XIV, et restera, à ce point de vue, un des monuments historiques les plus considérables, mais encore ses premières années abondent en faits curieux relatifs aux sciences, aux arts et à la littérature, et d'autant plus précieux que les organes spéciaux faisaient, à cette époque, absolument défaut.

Et ce n'est pas tout. En dehors de la Gazette, et en vertu de son privilège, très étendu, Renaudot publiait des relations, dans tous les formats, des événements qui lui semblaient de nature à intéresser le public, mais qui n'entraient point dans le cadre de son journal.

Disons enfm que du Bureau d'adresse sont encore sortis de nombreux factums destinés à repousser les attaques des gazetiers et des pamphlétaires étrangers. C'est cette voie que prenait Renaudot toutes les fois que lui ou les inspirateurs de la Gaze^^e jugeaient à propos de répondre, et que la réponse ne pouvait trouver place dans la Gazette elle-même, dont le cadre se prêtait peu à la polémique. Renaudot, d'ailleurs, avait la riposte vive, et ne refusait jamais la lutte, sur aucun terrain ; ainsi le vit-on répondre par un poème latin à une attaque qui avait pris cette forme. On lit dans un de ces factums, de 1648, ce passage plein de révélations curieuses :

Étudiez donc mieux une autre fois vos injures, si vous désirez qu'on les croie ; et, pour vous donner un meilleur avis que les vôtres, si vous voulez persuader à un chacun que le gazetier de Cologne puisse corriger celui qui fait les gazettes de Pans, qu'il commence à en faire de meilleures que lui, et qu'il le fasse croire au peuple, juge qui ne flatte point, et à qui vous vous

evez prendre de ce que celles que vous envoyez sont de si mauvais débit, qu'il y a peu de personnes qui en veuillent pour le port, et moins pour leur prix, quelque petit qu'il soit, et moindre que le parisis des nôtres : de sorte que , si vous prétendez avoir des lecteurs, vous serez contraint de les distribuer aux passants, comme on fait ici les affiches de charlatans sur le Pont-Neuf; tandis que celles de Paris manquent plutôt que les curieux pour les arracher des mains des colporteurs, encore toutes moites de l'impression, que les courriers attendent, retardant souvent leur partement, pour les emporter par tout le monde, où elles ont le bonheur d'être lues avidement, mes imprimeurs et commis savent mieux que moi avec quelle satisfaction, par le débit qu'ils en font, qui en est la plus certaine marque.

On voit par là, entre autres choses, que la Gazette était dès l'origine vendue dans les rues , et cela est confirmé par divers documents. Dans une estampe allégorique datant de ses premières années, on voit, entre autres personnages, le Crieur de la Gazette, portant suspendu devant lui un panier rempli de numéros. Et on lit dans nos anciens lexiques qu'elle était « vendue et publiée par la ville de Paris », par des colporteurs qu'on appelait gazetiers, comme les écrivains de la Gazette eux-mêmes; qu'on la lisait dans certaines boutiques; que de pauvres femmes allaient l'acheter à la grande poste, et la distribuaient, par mois, aux personnes qui la voulaient lire, pour 30 sols. Il est supposable que l'administration, des postes, que l'on voit ainsi intéressée, à je ne sais quel titre, à la vente dans Paris, était chargée du transport et de la distribution en province.

Le prix du numéro était donc d'un sou parisis, environ six centimes, représentant une valeur actuelle de près du triple.

Quant au mode et au prix de l'abonnement dans les premiers temps, je n'ai pu trouver làdessus rien de précis. D'un mémoire d'un des successeurs de Renaudot il résulte qu'en 1750 il était de 18 francs par an. Elle avait alors porté son format à douze pages ; mais, pour faire participer tous les sujets du roi aux nouvelles qui pouvaient les intéresser, on la faisait réimprimer en petits caractères sur une demi-feuille, et on l'envoyait dans toutes les provinces à 7 livres 10 sols par an, franche de port. En 1762, le prix* de l'abonnement fut réduit à 12 livres pour tout le royaume, tandis que le prix du numéro était porté" à 3 sols, 2 sols 6 deniers pour les colporteurs. Elle modifiait en même temps son format et sa périodicité : à partir du l'^'^ janvier 1762, elle parut deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, en quatre pages, petit texte, à deux colonnes; cependant, sur la demande de quelques souscripteurs, on continua à en faire pendant plusieurs années, jusqu'en 1778, une édition à grandes lignes, en gros caractères, qui se vendait le double.

La Gazette entrait alors dans une nouvelle phase, qui explique ce « renouvellement » : d'organe officieux du gouvernement qu'elle avait été jusque-là, elle en devenait ouvertement l'organe officiel; elle ornait son front des armes royales, et prenait le titre de GazHte de France. Louis XV, en ell'et, par lettres patentes du mois d'août précédent, avait ordonné sa réunion au département des affaires étrangères, jugeant que par là « elle deviendrait plus intéressante, qu'elle acquerrait plus de certitude et d'authenticité ». Cette transformation, bien faite assurément pour donner plus de relief à la vieille Gazette, et lui

ôter son « air de vétusté », aurait eu encore un autre but, si nous en croyons les Mémoires secrets: on aurait voulu faire tomber les gazettes étrangères; « malheureusement le gros du public, alors déjà, se laissait plus imposer par le ton républicain que par la véracité du rédacteur. »

Quoi qu'il en soit, le nouveau format adopté par la Gazette semble mieux se prêter aux petites nouvelles; aussi quelques faits divers commencentils à se glisser à la fin du journal, et même, en y regardant de près, on peut découvrir, entre une mort et un mariage, l'annonce d'une carte géographique ou de quelque livre nouveau. Peu à peu les annonces prennent de Textension; l'on en fait un paquet — c'est bien le mot, — que l'on place au bas du journal, sous filet; elles se suivent toutes sans aucun signe de distinction, et sans autre séparation qu'un petit trait entre les trois seules rubriques qui soient encore admises : Livres, Gravures, Musique. — Elle enregistra le cours des effets publics à partir de 1765.

Le {" mai 1792, la Gazette veniv^ dans le droit commun. Ce jour-là finit ce que j'appellerai son premier âge . Nous ne la suivrons pas plus loin. Ajoutons seulement qu'elle devint quotidienne à partir de ce même jour, et qu'elle n'a pris le format in-folio qu'en 1805.

Bureau d'adresse. — Petites-Affiches.

Après le journal politique, est venu — chez nous — le journal industriel , et c'est encore à

Renaudot qu'en remonte l'origine; notre première feuille d'annonces est sortie, comme la Gazette, du Bureau d'adresse, et elle suivit de très près cette « mère Gigogne des journaux ».

Nous savons déjà sommairement ce qu'était cet établissement; une pièce très curieuse, que j'ai découverte depuis mes dernières publications, nous l'apprendra mieux encore. C'est une Instruction pour se servir des commoditez du Bureau d'adresse, datée de 1634. On y lit « que le Bureau existait depuis cinq ans: qu'on payait 3 sols pour chaque enregistrement des matières ci-après déduites..., et autant pour chacun extrait du registre, dont le secret était étroitement observé. — On y proposait les questions à résoudre, les querelles à accorder et réconciliations à faire, lorsque aucune des parties ne voulait paraître les rechercher. — On apprenait aussi céans les conditions sous lesquelles on pouvait accomplir les vœux de religion, tant d'hommes que de filles, et notamment les moindres prix auxquels on pouvait entrer en chacune d'icelles. — Et généralement s'y trouvait l'adresse de toutes les choses qui peuvent tomber dans le commerce et société des hommes... En résumé, il tenait aussi peu à Renaudot et à ses commis que tous les desseins des particuliers ne se rencontrassent qu'il fait au but et au blanc si les arquebusiers n'y donnent. Une remarque à faire, c'est que « la corruption du siècle, le soupçon et la médisance », avaient déterminé Renaudot à interdire l'entrée de ses bureaux aux « dames et damoiselles vertueuses ».

Cependant Renaudot avait bien vite compris que, pour servir plus utilement les intérêts de ses clients, il devait porter directement à la connaissance du public, à domicile, leurs demandes et

— Voleurs offres. Il publia donc de bonne lieiire une feuille qui n'était en grande partie que la reproduction des registres de son Bureau d'adresse, auquel elle servait d'organe. Je ne saurais préciser le commencement de cette publication; je n'en connais que deux numéros, les numéros 15 et 17 : le premier porte la date du l'^'" septembre 1633; l'autre celle du 21 ; ce qui pourrait faire supposer qu'elle paraissait tous les dix jours. On n'y trouve aucune indication du prix. Quant au fond, c'était absolument nos Petites-Affiches. Voici, d'ailleurs, quelles en étaient les principales rubriques : Terres seigneuriales à vendre. — Maisons et héritages aux champs en roture à vendre. — Maisons à Paris à vendre. — Maisons à Paris à donner à loyer. — Rentes à vendre. — Bénéfices à permuter. — Offices à vendre. — Meubles à vendre, comme : « un habit neuf de drap du sceau écarlate, qui n'est pas encore achevé, doublé de satin de même couleur, avec un galon d'argent. Le prix de 18 écus. » — « Un lit ù, pentes de serge à deux anvers, vert-brun, avec des bandes de tapisserie et la couverture traînante. Le prix de 60 livres. » — Enfin des Affaires meslées, comme : « On donnera l'invention de nourrir quantité de volailles à peu de frais. » — « On demande un homme qui sache mettre du corail en œuvre. » — « On demande à constitution de rente la somme de huit cents livres, sur bonnes assurances. » — « On veut vendre un atlas de Henricus Hondius . Le prix de 48 livres. » — « On demande compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. » Etc.

Nous n'avons pas besoin de faire ressortir l'importance qu'aurait eue pour notre histoire morale un pareil recueil, s'il se fût continué et qu'il fût parvenu jusqu'à nous. Mais les héritiers de Re-

naudot négligèrent vraisemblablement cette partie industrielle de l'héritage de leur père.

Nous voyons, en effet, en 1751, les propriétaires de la Gazette revendiquer les affiches comme une émanation de leur privilège, exiger la suppression d'une feuille de ce genre, et entreprendre euxmêmes la publication simultanée de deux feuilles^ portant l'une et l'autre le même titre : Annonces, Affiches et Avis t^it;er.<?,maisde format : l'une in-S**, pour Paris; l'autre in- 4°, destinée à la province; ce qui les fit désigner vulgairement sous les noms à! Affiche de Paris et d'Affiche de province. Mais aux matières industrielles ces deux feuilles ajoutèrent un élément nouveau, l'élément littéraire, qui tient dans Tune et dans l'autre une large place, surtout dans la dernière, où les annonces ne forment qu'un accessoire presque insignifiant. La partie littéraire de V Affiche de Paris, qui est demeurée plus connue sous le nom de Petites-Affiches, avait été confiée à l'abbé Aubert, dont les articles pleins de malice, de goût et d'érudition, firent pendant trente ans la fortune d'une publication qui, par son titre, semblait si étrangère aux lettres.

Parmi les autres rédacteurs de ce recueil, je me bornerai à nommer Ducray-Duminil, qui publia lui-même, de l'an VIII à 1811, des Petites Affiches de Paris, ou Journal général d'annonces, d'indications et de correspondance, commercial, politique et littéraire; ajoutons : et quotidien. Le spirituel écrivain, beaucoup plus connu comme romancier, « avait pris des moyens pour rendre ce journal aussi utile qu'agréable »; et il y avait assez bien réussi, à en juger par la longue carrière qu'il fournit, et qui même ne fut interrompue que par la force majeure.

En effet, un décret impérial du d8 août 18H ordonna la réunion des diverses feuilles d'annonces, dont l'abolition du monopole avait nécessairement accru le nombre, et créa les Petites Affiches actuelles, qui furent désignées comme le seul journal où devaient être insérées les annonces judiciaires et toute espèce d'affiches et annonces, et dont la publication commença, non pas précisément en 1612, comme elles s'en targuent un peu bien audacieusement, mais le 1^"^ octobre i8H.

Ajoutons que, la Révolution venue, la plupart des journaux: avaient ouvert leur porte aux annonces ; c'est d'ailleurs un chapitre sur lequel nous reviendrons.

Gazettes en vers. — Feuilletou-Romau.

Le Mercure galant.

L'origine de ce qu'on a appelé la petite presse, les petits journaux, est presque aussi ancienne que celle du journal lui-môme ; c'est au milieu des troubles de la Fronde qu'on trouve le berceau de ce genre éminemment français. On sait quel nombre prodigieux d'écrits polémiques enfanta cette époque d'eftervescence. Et, chose étrange, tout alors en France s'écrivait en vers, les controverses comme les récits. Cet usage, nous dirions presque cet abus de la poésie, est un des caractères extérieurs de la Fronde, et à son tour la poésie de la Fronde a un caractère propre : elle est burlesque. C'était, nous l'avons déjà dit, le

genre à la mode depuis le Typhon de Scarron, publié vers 1640.

Dans la multitude de ces pamphlets, satires, libelles, — plus de quatre mille, — qui sont demeurés connus sous le nom de Mazarinades , quelques-uns, comme nous l'avons vu, alFectèrent les allures du journal, mais ces feuilles n'eurent qu'une existence éphémère et une très médiocre importance. Il en faut cependant excepter les gazettes en vers, qui forment dans l'histoire de la presse périodique un épisode digne de remarque, car c'est là l'origine de ces Chroniques, de ces Courriers dont les journaux ont, depuis, tant usé et abusé.

Le créateur du genre fut un pauvre diable de Normand, Jean Loret, qui, né de parents peu aisés, n'avait reçu d'autre éducation que celle que l'on donnait alors dans les écoles de village. Venu à Paris pour y chercher fortune, il s'y était bientôt fait remarquer par son esprit naturel, et ses premiers essais poétiques lui avaient valu la protection de quelques grands seigneurs, qui l'avaient recommandé à Mazarin.

Il avait débuté par un Volume de Poésies naturelles, composé de petites pièces adressées, la plupart , à des personnages connus ou à des amis. Puis, « comme il se plaisait naturellement à la poésie, il se mit à écrire en vers ce qui se passait chaque semaine, et il le faisait assez heureusement pour divertir ceux à qui cela pouvait être communiqué. Ce n'était toutefois que pour plaire à une grande princesse, et à un petit nombre de personnes de sa confidence qui méritaient que l'on eût soin de leur agréer; tellement qu'il ne se faisait qu'une copie de- son ouvrage, qui était lue devant ceux qui la voulaient écouter,

ou qui passait en diverses mains. La curiosité de quelques gens fut cause que l'on en fit plusieurs autres copies manuscrites ; mais, pour ce qu'il n'y avait pas moyen d'en fournir à tous ceux qui en souhaitaient, et qui étaient des gens de considération, et même parce qu'en les transcrivant les copistes y ajoutaient toujours faute sur faute, il sembla plus à propos de les commettre à l'impression, qui est une invention excellente pour produire en même temps plusieurs exemplaires d'une seule pièce. »

Cette grande princesse pour laquelle écrivait Loret était M"° de Longueville, depuis duchesse de Nemours, dont il s'était fait le nouvelliste et qui escomptait généreusement ses rimes.

Mais les Lettres de Loret étaient trop du goût de cette époque remuante et frondeuse pour qu'elles restassent longtemps le privilège du cercle un peu circonscrit de M'^** de Longueville. Cette princesse,d'ailleurs, ne pouvait qu'être flattée du succès de son poète, et il était naturel qu'elle s'intéressât à la propagation de ces gazettes qui, selon l'expression d'un bel esprit du temps, de Colletet, volant plus loin que les ailes de la Renommée, allaient, chaque semaine, porter ses louanges jusqu'aux extrémités de l'Europe. Elles avaient donc bientôt couru toutes les ruelles. « Les princes et les princesses, les grands seigneurs et les dames de la cour, les hommes même de longue robe et de profession sérieuse et studieuse, quittaient leurs autres emplois pour quelques moments, afin de se récréer aux caquets du poète gazetier. Elles avaient même été assez heureuses pour obtenir l'approbation du plus grand roi et de la plus grande reine du monde. Leurs Majestés s'en'étant assez souvent diverties. »

Loret est naturellement fier d'un pareil honneur. Mes vers, dit-il :

Mes vers ne sonnent point trop mal Dans le domicile royal; Le Roi, la Reine et l'Eminence Leur donnent parfois audience ; Monsieur, qui leur fait bon accueil, En veut même faire un recueil

Toutes ces Lettres sont jetées dans le menu moule. En tête de chacune se lit, en g-uise de titre une épithète qui a un rapport quelconque avec 1< contenu de la lettre, qui affecte, en un mot, Il prétention de la caractériser, comme Mélancolique^ Goguenarde y Qiz. La lettre commence par un pre arabule plus ou moins long, selon les circonstances, mais varié avec un artifice qui excitait l'étonné! ment des contemporains; c'est dans ces préfaces oue notre rimeur parle plus particulièrement de sî hJenfaitrice et de lui-même, qu'il expose ses be? soins, qu'il adresse ses remerciements, qu'il parl< de sa santé, de ses concurrents, qu'il converse enfii avec son public. Après le préambule viennent le nouvelles de la semaine, pour lesquelles Lort puisait à toutes les sources d'information. Pensionnaire de M^'« de Long-ueville et familier de l'hôtel du maréchal de Schomberg, il était parfaitement placé, pour savoir ce qui se passait dans le grand monde; sans compter qu'en sa qualité même de gazeticr, il était de toutes les fêtes, adulé, recherché, à l'égal de certains chroniqueurs d'aujourd'hui, par les maîtres et maîtresses de maison, très fiers de voir louer leurs magnificences dans une gazette qui comptait tant et de si illustres lecteurs. Il n'était pas jusqu'aux fêtes de la cour auxquelles l'heureux poète ne fût convié ; et

il faut le voir se rengorg-er au souvenir des honneurs qu'on lui a faits, en racontant

...Qu'un brave exempt de la Reine De le conduire a pris la peine, Et cria d'un ton haut et net :

« Ouvrez tôt, c'est M. Loret • ;

et — c^iose à laquelle il était fort sensible — qu'on lui avait offert des rafraîchissements dans les entr'actes, comme aux personnes Jes plus qualifiées.

Sa chronique terminée, Loret la couronnait par un petit épilogue flatteur en l'honneur de sa princesse. Enfin vient la date, qui se trouve déjà en tète de la lettre, sous la forme ordinaire, et qu'il répète à la lin dans le style qui lui est propre :

J'ai fait ces vers tout d'une haleine Le jour d'après la Madeleine.

Ces vers sans ragoût et sans suc Ont été faits le jour Saint-Luc.

Dans le dernier numéro de chaque année, quand (c l'an vers son penchant décline », il esquissait un état (( de toute la ronde machine ». Il avait, du reste, bientôt fait son tour du monde : c'était l'atiaire de vingt-cinq ou trente lignes. Il avait hâte de rentrer dans son Paris, d'aller « lorgner » les belles, qu'il aimait tant, et plus encore peut-être de reprendre sa partie interrompue ; car il avait malheureusement la passion du jeu, si commune alors. Le Destin, dit-il, l'avait fait trop libertin,

Il aimait trop battoirs, raquettes, Cartes, quiuolas, quinoieties, Prime, hoc, piquet, reversis.

Les Lettres de Loret n'avaient, dans l'origine,

d'autre titre que la sùscrijDtion : « A Son Altesse Mademoiselle de Longueville », On les appelait vulgairerfient la Gazette burlesque, « à cause qu'elles rapportaient ce qui se passait, et qu'elles le fai- ' saient en style plaisant et agréable » ; quand on les réunit en volumes, ce fut sous le titre, qui est resté, de Muse historique.

Leur forme même mérite d'être remarquée. Elles sont in-folio à deux colonnes ; mais les lignes sont plus ou moins espacées, et le caractère plus o;i moins fort, selon que la verve de Loret avait été plus ou moins féconde. L'imprimeur s'arrangeait toujours de manière à terminer au bas de la troisième page, afin de laisser la quatrième blanche. Il faut croire néanmoins qu'on les envoyait sous bande ou sous enveloppe, car, parmi les lettres originales, assez nombreuses, conservées à notre grande Bibliothèque, et qui ont encore pour la plupart la marque de leurs plis, on ne voit pas de nom tracé sur la quatrième page, si ce n'est sur une seule, qui porte cette suscription manuscrite : u Pour Monseigneur le Cardinal. y>

Les Lettres de Loret ont une valeur historique considérable, sur laquelle je n'ai point à insister ici. Pour seize années de la vie du grand siècle — 1050- 1665, — on trouve, outre la relation de tous les actes importants de la minorité et des premiers jours du règne de Louis XIV, le récit détaillé de ces mille petits faits divers qui préparent, qui expliquent les grands événements : bruits de la cour et de la ville, entrées princières, fêtes publiques, festins royaux, représentations théâtrales, bals et ballets chez le roi ou les riches seigneurs de la cour, naissances, mariages et morts illustres, nouvelles littéraires, apparitions de livres nouveaux, sermons des prédicateurs en vogue, institutions

nouvelles et inventions utiles, curiosités de toute nature, mystères de la ruelle, et parfois même secrets de l'alcôve, Loret tient note de tout, révèle tout, décrit tout en vers abondants et faciles, spirituels et naïfs, burlesques mais pleins de bon sens, libres mais non eftrontés, empreints toujours d'un profond respect pour la vérité, « Et ce qui est le plus à louer, ajoute son éditeur, quoique les sujets soient quelquefois assez facétieux d'eux-mêmes, et semblent lui donner une certaine liberté de parler, il s'est, tellement réglé, que Ton n'y voit point de paroles licencieuses ni de mots à deuxentendre qui puissent offenser la pudeur des dames et des plus sévères esprits. » Ajoutons : la pudeur des dames du xvii*^ siècle, car, quelque circonspect que dût être Loret dans un ouvrage adressé à une femme, on ne laisse pas que de rencontrer de temps à autre des pièces légèrement graveleuses ; mais alors

Le français dans les vers bravait l'honnêteté.

Nous en citerons une seule, qui donnera une idée du genre de cette première des chroniques et du goût de l'époque :

L'autre jour, une demoiselle, Jeune, aimable, charmante et belle. Non sans se faire un peu de mal, En chassant tomba de cheval.

Et Zéphir, la prenant pour Flore.

Hormis qu'elle est plus fraîche encore, Lui souleva, quand elle chut, Chemise et cotillon. Mais chuti Je suis si simple et si modeste Que j'ai peine k dire le reste.

On ne vit qu'un beau cul pourtant Admirablement éclatant,

— oi —

Kt dont la blancheur sans pareille Des autx'es culs est la merveille, Cul royal et des plus polis.

Puisqu'il est tout semé de lis; Cul qui, cette fois, sans obstacle, Fit voir un prodige ou miracle :

Car c'est la pure vérité Que, dans un des chauds jours d'été.

Quand il fit ce plaisant parterre, On vit de la neige sur terre.

Plusieurs, se trouvant vis-à-vis, De cet objet furent ravis.

Le nommant, en cette aventure, Un chef-d'œuvre de la nature ; Et même un auteur incertain Composa ce joli huitain :

Trésor caché, beauté jumelle, Brillant séjour de l'embonpoint, Ta splendeur a paru si belle.

Et mis ta gloire à si haut point, Qu'il faut qu'incessamment l'on prône.

O cul (jui les dieux charmerait.

Que, si tu n'es digne du trône, Tu l'es au moins du tabouret.

Outre d'assez nombreux imitateurs, Loret — ce qui pourra paraître plus étrange — eut plusieurs continuateurs. L'un de ceux-ci, le sieur de Mayolas, poussa la Muse historique jusqu'à la fin de d666; après quoi il entreprit, sous le titre de : Lettres en vers et en prose, dédiées au Roi, une publication nouvelle, qui offre une particularité très remarquable. Mayolas, « pour plaire aux goûts divers », eut l'idée « d'ajouter de la prose aux vers», et d'utiliser pour cela l'espace laissé libre par Loret. Il conserva donc pour ses Lettres au roi le format et la disposition de la Muse historique; seulement la quatrième page, au lieu d'être blanche, contient une partie en prose, un roman en lettres, qui se continue de numéro en numéro, et consti-

— bb —

tue ainsi ce qu'on a appelé depuis le feuillelonroman, auquel on n'aurait probablement pas soupçonné une origine aussi ancienne. Cbaque feuilleton se compose d'une lettre de l'amant et de la réponse de l'amante, d'une étendue ù peu près égale, disposées en regard l'une de l'autre, et caractérisées par un substantif ou une courte phrase placée en tête, ainsi : Offre de service. Rebut. — Persévérance. Colère. — Présent. Fierté radoucie. — Proposition de mariage. Réfutation. — Départ. Regret. -— Absence. Solitude. — Retour. Surprise, etc., etc. Ainsi embarqués sur l'esquif du sentiment, nos amants naviguent pendant plusieurs années sur le fleuve du Tendre, et cette longue pérégrination est marquée par toutes les péripéties que comportait alors un pareil voyage, jusqu'à ce qu'enfin ils arrivent au port heureux de l'Union.

Cette nouveauté, si remarquable pourtant, ne rencontra point d'imitateurs, et il nous faut descendre jusqu'au commencement du xix** siècle pour trouver l'origine du véritable feuilleton.

Mais, en mariant la prose aux vers, Mayolas avait indiqué une nouvelle voie, dans laquelle le prototype des petits journaux, le Mercure galant allait trouver la fortune.

Le Mercure galant.

On fait généralement, ou plutôt on affecte de faire peu de cas du Mercure; il est certain cependant qu'il vaut mieux que sa réputation, et il serait difficile de méconnaître le grand rôle qu'a joué dans l'histoire littéraire du xviii° siècle ce recueil fameux, qui a eu le singulier privilège d'intéresser pendant un siècle et demi une so-

— société qui n'était pas précisément sotte, qui a compté parmi ses rédacteurs les plus grands noms de la 'science et des lettres, qui, enfin, a pu, sur ses bénéfices annuels, semr jusqu'à 30,000 livres de pensions aux gens de lettres.

Le Mercure fut fondé par Donneau de Visé , un auteur dramatique déjà connu par plusieurs succès. Il était originairement rédigé sous la forme d'une lettre , dans laquelle venaient s'enchâsser, d'une manière souvent ingénieuse, les faits, les récits, les historiettes, les poésies, en un mot toutes les matières qui sont le hutin des chroniques, courriers, feuilletons de théâtre et revues d'aujourd'hui. Nouvelles politiques et littéraires, promotions et nominations, mariages, baptêmes et morts, spectacles, histoires galantes , réceptions aux académies, plaidoyers, sermons, arrêts, dissertations quelquefois savantes et quelquefois enjouées, petites pièces de poésie, chansons avec musique, énigmes illustrées et autres de ces « jeux d'esprit » si fort en vogue aujourd'hui , tout y entrait, tout y trouvait sa place.

On voit, sans qu'il soit besoin d'insister, quel grand pas de Visé avait fait faire au journal. La combinaison de ces divers éléments, le seul fait de l'alliance de la littérature et de la politique, opérée parle Mercure, constituait pour l'époque, et dans les circonstances où elle se produisit, un véritable progrès. De Visé voulut faire un journal qui parlât de tout, qui fût ouvert à tous et convînt à tous ; il pensait que le succès était à ces conditions , et ses calculs ne furent point trompés : la vogue du Mercure fut rapide, grande, persistante.

Ce n'est pas que les détracteurs l'aient épargné, au contraire. De la foule do traits dont on

l'accabla, je ne veux citer que cette épigramme de haut g-oût :

Le sot livre qu'on voit dans les mains du bourgeois,

Revenant k toutes les lunes !

Seroit-ce pas Tégout du Parnasse françois?

Non; mais c'est que, selon les lois

Au sexe féminin communes,

La Muse françoise a ses mois.

Ah fi ! direz-vous, quelle ordure !

De Visé cependant en fait sa nourriture,

Et Corneille en lèche ses doigts.

Il s'agit ici de Thomas Corneille, que de Visé avait attaché à la rédaction de son journal, après avoir fait quelques comédies avec lui.

Je ne voudrais cependant pas avoir l'air de cacher l'arrêt que La Bruyère fulmina contre ce pauvre Mercure^ le pavé sous lequel il crut l'écraser : « Le M*** G***, dit le grand moraliste, est immédiatement au-dessous du rien. Il y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter. C'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. » C'était vraiment le prendre par trop haut avec un petit recueil qui n'avait d'autre prétention que d'amuser, et qui y réussit complètement, à la grande satisfaction de l'auteur,

A qui, de compte fait, le débit de ses livres, Rapportait tous les ans plus de dix mille livres;

et à celle non moins grande du public :

Sitôt qu'un mois commence, on m'apporte un Mercure. tj'est mon plaisir d'élite et ma chère lecture, Et, depuis qu'il paraît, ce qui m'en a déplu. C'est qu'il est trop petit et qu'on l'a trop tôt lu.

Ainsi parle un personnage d'une comédie de

Bpursault dont le Mercure faille sujet, mais écrite, dit l'auteur, « non dans le desîsein de donner atteinte à un livre que son débit justifiait assez, mais seulement de satiriser un nombre de gens de différents caractères qui prétendaient être en droit d'occuper dans le Mercure galant la place qu'y auraient pu légitimement tenir des personnes d'un véritable mérite». J'aurais beaucoup à citer de cette comédie, qui abonde en traits, en tableaux Intéressants à la fois pour l'bistoire du journalisme et pour celle des mœurs du temps. L'espace me faisant défaut, je me rabattrai sur le trait final, dirigé contre les énigmes, u qui d'ordinaire cachent des sottises sous de pompeuses paroles ». Au dernier acte survient M. Beaugénie, qui propose à la compagnie une énigme, mais une énigme si belle :

Qu'elle fera du bruit dans plus d'une ruelle...

L'énigme qui jadis causa tant de vacarme,

Fit verser tant de sang, ouvrit tant de tombeaux,

Et fut cause qii'Œdipe eut la douleur amère

De faire des enfants à madame sa mère,

Cette énigme, eu un mot, qui fit tant de iracas,

A celle que j'ai faite aurait cédé le pas.

Or voici, pour les lecteurs qui ne la connaîtraient pas déjà, la fameuse énigme proposée par M. Beaugénie :

Je suis un invisible corps Qui de bas lieu tire son être, Et je n'ose faire connaître Ni qui je suis, ni d'où je sors.

Quand on m'ôte la liberté, Pour m'échapper j'use d'adresse.

Et devient femelle traîresse, De mâle que j'aurais été.

Ses auditeurs ayant donné leur. . . nez aux chiens,

M. Beaugénie leur fait de la chose une galante explication, que nous nous dispenserons de reproduire, pour des raisons faciles à sentir.

De Visé continua son œuvre jusqu'à sa mort, arrivée en 17iO, c'est-à-dire pendant près de quarante ans, et avec un succès toujours croissant. Nomnié historiographe du roi, il avait obtenu une pension de cinq cents écus, — sans compter le casuel, — et un logement au Louvre ; et, si désintéressé qu'il fût, on peut supposer que, dispensant comme il le faisait la célébrité, il dut recevoir d'autres libéralités que celles de la cour. Votre plume, lui dit un solliciteur, dans la comédie de Boursault :

Votre plume aujourd'hui, par son invention, Met ce que bon lui semble en réputation; Pour être, dans le monde, illustre ajuste titre, Il faut dans le Mercure occuper un chapitre.

Orj ces chapitres élogieux, pour lesquels on obsédait de Visé, devaient nécessairement grossir, sous une forme ou sous une autre, le chapitre des bénéfices.

Pendant les premières années, de Visé avait apporté, je ne sais par quel empêchement, peu de régularité dans sa publication; mais à partir de 1678 le Mercure parut régulièrement tous les mois, en un volume petit in-12 de trois à quatre cents pages, dont le prix était de 3 livres. Quelquefois même, pour peu que l'abondance des matières l'exigeât, les volumes se suivaient à un intervalle plus rapproché, ce que l'on comprendra aisément quand on saura que le Mercure se vendait au volume.

Quel mérite plus grand s'est jamais rencontré ! Avant que vous fussiez, quelles rapides plumes Enfantaient tous les ans jusqu'à seize volumes! Au moindre événement qui fait un peu de bruit, Votre fécondité va jusques à dix-huit.

De Visé publiait, en outre, trois ou quatre fois par an, des suppléments plus spécialement consacrés aux matières politiques ou au récit d'événements importants, à l'instar des Extraordinaires de la Gazette. Pour cette partie, comme pour les autres, d'ailleurs, il faisait appel à tous ceux qui pourraient et voudraient lui adresser des mémoires, et, pour recevoir les communications verbales, il restait chez lui trois jours par semaine.

On np peut nier, en somme, qu'il n'y eût dans de Visé l'étoffe d'un journaliste, pt le Mercure, au point où il l'avait amené, pouvait bien certes compter pour un journal. Il faut dire qu'il avait pris peu à peu des allures plus sérieuses ; il avait notamment abandonné le style épistolaire, « qui répandait trop d'uniformité dans le journal, qui exigeait des transitions souvent absurdes, presque toujours forcées, et amenaient infailliblement toutes les phrases fastidieuses que le compliment traîne à sa suite ».

En 1721, le privilège en était donné collectivement à un triumvirat littéraire, par cette raison « qu'il n'était pas de ces livres qui ne doivent absolument être rédigés que par la môme plume, qu'il pouvait rassembler autant d'écrivains qu'il rassemblait de matières » ; et trois ans après il était autorisé à prendre le titre de Mercure de France.

De ce moment le Mercure entra dans une phase nouvelle, et prit un essor et une extension littéraire, qu'il n'avait jamais eus. La direction en devint un gros privilège et une excellente affaire, qui rapportait jusqu'à 25,000 livres de rentes à l'heureux privilégié; si bien que le gouvernement, qui avait alors, en fait de propriété littéraire, des idées assez étranges, crut devoir s'en emparer,

(il

non pas à son profit cependant, mais dans l'intérêt des gens de lettres. Le directeur du Mercure, dont il se réservait la nomination, ne fut plus, en quelque sorte, qu'un fonctionnaire littéraire, ayant un traitement fixe, et rendant compte à l'Etat des bénéfices de la publication. « Le Mercure de France, disait Grimm à ce sujet, est aujourd'hui une entreprise typographique dont le produit appartient au département du ministre de Paris. La majeure partie est atfectée à des pensions; le reste est distribué annuellement en gratifications aux jeunes littérateurs qui ont travaillé à ce journal, v C'est, parait-il, à M°^° de Pompadour que reviendrait l'honneur de cette heureuse idée. En 1762, le Mercure servait 28,000 fr. de pensions, quand un avocat-hbraire, du nom de Lacombe, offrit de porter cette somme à 35,000 fr., à la serule condition qu'il serait maître de confier la rédaction à qui bon lui semblerait. Enfin il atteignit l'apogée de la fortune sous la direction de Charles-Joseph Panckoucke, le fondateur de la célèbre maison de ce nom. En homme intelligent, Panckoucke avait jeté son dévolu sur les journaux, qu'il considérait comme d'utiles instruments à la fois et de bonnes opérations, et il s'était rendu propriétaire d'un certain nombre. Il les réunit au Mercure, dont il fit un vrai journal universel, et qu'il divisa en deux parties distinctes : une partie purement littéraire, sous le titre de Mercure de France, et une partie politique, sous le titre de Mercure historique et politique. Cette dernière partie, à mesure que les événements grandissaient, avait pris de l'extension et acquis une importance réelle sous la plume de Dubois-Fontanelle, qui en avait été chargé en 1778, et une plus grande encore sous celle de Mallet du Pan, qui lui succéda

en 1784, et fit du Mercure, — devenu Mer cure frcmçais (1), — dans les premières années de la Révolution, un des principaux organes du parti constitutionnel.

Journal (/es- Savants.

Il nous faut revenir quelque peu sur nos pas pour marquer l'origine de la presse littéraire, origine, du reste, assez tardive. Ce ne fut, en effet, que plus d'un demi-siècle après l'invention du journal que l'idée vint de faire l'application de ce merveilleux instrument de publicité au domaine des lettres et des sciences, ou plutôt que cette idée prit un corps, car il paraît impossible que lu pensée de faire pour les événements de la république des lettres ce que faisaient les gazettes pour les événements publics, n'ait pas, durant tout ce temps, traversé plus d'un esprit. On s'en étonnerait d'autant plus que cette voie-là encore avait été indiquée par Renaudot.

(1) Je dois, à cette occasion, relever une erreur que je vois sans cesse reproduite. Il a été publié dans les premières années du xvii' siècle un Mercure français, que l'on donne pi'esque toujours pour père au Mercure galant — quand on ne le donne pas pour le premier de nos journaux, comme le faisait tout récemment encore un document officiel qui a eu quelque retentissement, — mais qui n'a absolument rien de commun, aucune espèce d'analogie, avec le recueil de de Visé. C'est tout simplement une compilation historique, dont les 25 volumes ont été publiés de 1611 k 1618, mais qui remonte, dans son récit, à l'année 1605, ainsi, du reste, que l'indique sor titre : « Mercure français, ou la Suite de l'histoire de la paix commençant en 1605, pour suite du Septemiaire de Cayet... >

Nous savons, en effet, qu'il se tenait au Bureau d'adresse « une académie ouverte à tous les bons esprits, qui y venaient conférer en public de toutes les plus belles matières de physique, de morale, mathématiques et autres disciplines, et laquelle était une des plus belles et des plus utiles institutions qu'ait faites Renaudot, du jugement môme de plusieurs de ses ennemis ». Le programme de chaque conférence était donné à l'avance dans la Feuille du Bureau d'adresse, et le compte-rendu en était publié sous le titre de : Première ... Deuxième. ... Centurie des questions imitées es conférences du Bureau d'adresse. Le recueil qui nous en est parvenu contient trois cent trente-cinq conférences, du 22 août 1633 au 1" septembre 1642.

C'est bien là évidemment l'origine des Comptesrendus, des recueils de Mémoires de nos sociétés savantes ; et peut-être trouvera-t-on avec moi qu'on n'a pas fait, de cette académie des sciences au petit pied, le cas qu'elle méritait.

Quoi qu'il en soit, c'est seulement de 1665 que date la presse littéraire et scientifique. Son premier organe fut notre Jowmal des Savants, qui, à l'honneur d'être « le père de tous les ouvrages de ce genre dont le monde est aujourd'hui rempli », joint celui non moins grand de s'être maintenu depuis lors à la première place. Cette création, qui nous paraît aujourd'hui si simple, mais qui eut dans son temps toute l'importance d'une découverte, est due à un conseiller au parlement de Paris nommé Denis de Sallo, homme d'un rare mérite et d'un grand savoir.

Voici en quels termes il présentait au public une entreprise qui était alors sans aucun précédent :

Le dessein de ce journal étant de faire savoir ce qui

se passe de nouveau dans la république des lettres, il sera composé d'un catalogue exact des principaux livres qui s'imprimeront dans l'Europe; et on ne se contentera pas de donner de simples titres, comme ont fait jusqu'à présent la plupart des bibliographes, mais, de plus, on dira de quoi ils traitent et à quoi ils peuvent être utiles.

Quand il viendra à mourir quelque personne [célèbre par sa doctrine et par ses ouvrages, on en fera l'éloge, et on donnera un catalogue de ce qu'il aura mis au jour, avec les principales circonstances de sa vie.

On fera connaître les expériences de physique et de chimie qui peuvent expliquer les effets de la nature ; les nouvelles découvertes qui se font dans les arts et dans les sciences, comme les machines et les inventions utiles ou curieuses que peuvent fournir les mathématiques; les observations du ciel, celles des météores, et ce que l'anatomie pourra trouver de nouveau dans les animaux.

On donnera les principales décisions des tribunaux séculiers et ecclésiastiques, les censures de Sorbonne et des autres Universités, tant de ce royaume que des autres pays étrangers.

On tâchera, en un mot, de faire en sorte qu'il ne se passe rien dans l'Europe , digne de la curiosité des gens de lettres, qu'on ne puisse apprendre par ce journal...

La périodicité à donner à son recueil avait dû, comme bien on le pense, préoccuper le fondateur du premier journal littéraire. « J'ai été longtemps, nous dit-il lui-même, en peine si je devais donner ce journal tous les ans, tous les mois ou toutes les semaines; mais enfin j'ai cru qu'il le fallait donner toutes les semaines, parce que les choses vieilliraient trop si l'on dilierait d'en parler pendant l'espace d'un an; outre que plusieurs personnes de qualité m'ont témoigné que le journal venant de temps en temps leur serait agréable et leur

servirait de divertissement, et qu'au contraire elles seraient fatiguées de la lecture d'un volume entier de ces sortes de choses, qui auraient perdu la grâce de la nouveauté. » Le journal parut ainsi toutes les semaines pendant une soixantaine d'années; mais, en 1724, les rédacteurs, « reconnaissant qu'un journal hebdomadaire ne prévenait pas assez en sa faveur; que cette façon de paraître lui donnait un certain air de précipitation dont le public a toujours lieu de se défier, et le faisait ainsi trop ressembler à ces recueils de nouvelles vulgaires qui naissent toutes les semaines, et qui n'ont rien de commun avec ce que les savants estiment le plus », se décidèrent à ne le plus faire paraître que tous les mois, ce qui « leur donnerait le temps de le travailler davantage, et leur fournirait une étendue suffisante pour y placer sans contrainte un nombre considérable de différents articles ».

Sallo avait cru devoir garder l'anonyme, et il fit paraître son journal sous un nom supposé, soit dans la pensée qu'il serait ainsi plus à même de juger de l'impression que produirait cette nouveauté, soit dans la prévision des tempêtes qu'elle pourrait soulever, si pacifiques que fussent ses intentions. A nous en tenir, en effet, à son programme, rien ne semblera plus innocent que l'entreprise qu'il tentait; cependant, si l'on se reporte au temps et que l'on fasse abstraction du chemin parcouru depuis lors, on trouvera qu'elle ne laissait pas d'être délicate et jusqu'à un certain point périlleuse.

Et en effet le genus iiritabile vatiim, qui devait se montrer, dans c^tte circonstance, d'autant plus irritable, qu'on n'était pas accoutumé alors à la suprématie du journalisme, se révolta contre ce

censeur d'un nouveau genre, qui se posait, de son autorité privée, en arbitre suprême des sciences, de la littérature et des arts, qui citait impérieusement à sa barre les écrivains, grands et petits, qui enfin venait donner une voix publique aux critiques sourdes et cachées et les révéler à l'Europe.

Mais tous les cris de l'amour-propre blessé n'auraient fait vraisemblablement que consolider le succès du nouveau journal, s'il ne se fût mis sur les bras un ennemi bien autrement redoutable. Les Jésuites n'avaient pu voir sans déplaisir s'élever un tribunal littéraire et philosophique qui ne relevait pas d'eux ; ils détestaient d'ailleurs Sallo et ses amis, en leur qualité de parlementaires et de gallicans suspects de jansénisme. Ils firent agir le nonce du pape, et celui-ci, à force d'insistance, finit par obtenir qu'il serait fait défense à Sallo de continuer sa publication, qui fut ainsi arrêtée après trois mois seulement d'existence, malgré la protection dont Colbert couvrait le journal et son auteur.

Cependant ce grand ministre comprenait trop ce qu'un ouvrage de cette nature répandait d'émulation, et combien il pouvait être utile au progrès des lettres, pour souffrir que le projet en fût à jamais abandonné. Au défaut de Sallo, qui refusa absolument de se soumettre « au syndicat auquel les puissances voulaient qu'il s'assujettît », dit Chapelain, il permit à un de ses collaborateurs, l'abbé Gallois, d'en reprendre la publication au commencement de 1666. A ce propos Gamusat écrivait :

M. de Sallo ne pouvait assurément pas être mieux remplacé. La fonction de journaliste demande une étendue de connaissances qui se trouve rarement dans Une même personne. Outre les langues savantes et

la sienne propre, qu'il lui est nécessaire de posséder parfaitement, outre une légère teinture qu'il doit avoir des langues vivantes , s'il veut rendre compte des ouvrages qui s'impriment dans toute l'Europe, il a besoin d'être au fait des différentes matières dont il parle, et, selon les occasions, il faut qu'il se montre mathématicien, astronome, physicien, jurisconsulte, théologien; qu'il n'ignore rien de ce qui s'est passé ilans l'antiquité la plus reculée, qu'il sache ce qui est arrivé dans les siècles postérieurs et moins éloignés.

Ce n'est encore là qu'une petite partie des qualités requises pour former un journaliste parfait; elles tournent même au préjudice du public, dont elles peuvent surprendre la confiance , si celui qui en est revêtu ne joint à une science si vaste des talents plus rares encore qu'une prodigieuse érudition, je veux dire : de la justesse dans l'esprit, de la clarté dans les idées, un style pur et correct , tout au moins vif, aisé , propre à attacher les lecteurs les plus indolents et à persuader les plus indociles. J'ajoute que, si un journaliste ne veut pas tomber à chaque instant dans des bévues ridicules, ou dans des inconvénients encore plus à craindre, il doit être consommé dans l'histoire littéraire, et surtout dans l'histoire littéraire de son siècle, science, dit Fontenelle, presque séparée des autres, quoiqu'elle en résulte, et produite par une curiosité vive, qui ne néglige aucune partie de son objet.

Mais c'est peu que toutes ces qualités de l'esprit se rencontrent dans un même homme, si elles n'y sont accompagnées de celles du cœur, c'est-à-dire d'une probité exacte, qui ne lui permette pas d'en imposer, et qui lui fasse rendre justice à ses ennemis particuliers, s'il a le malheur d'en avoir, et à ceux que de petites préventions de parti pourraient lui faire regarder sur ce pied-là.

Ce portrait du journaliste, qui date presque de l'origine du journal, m'a semblé mériter d'être conservé : il montre quelle haute opinion l'on se faisait alors du métier de critique, qui semble aujourd'liui si facile.

L'abbé Gallois dédia prudemment son jom'nal au roi, et fit non moins prudemment précéder son premier numéro d'un petit avertissement des plus humbles, et tout à fait propre à désarmer les préventions. « Il y a quelques personnes, y lit-on, qui se sont plaintes de la trop grande liberté qu'on se donnait dans le journal de juger de toute sorte de livres. Et certainement il faut avouer que c'était entreprendre sur la liberté publique, et exercer une espèce de tyrannie dans l'empire des lettres, que de s'attribuer le droit de juger des ouvrages de tout le monde. Aussi est-on résolu de s'en abstenir à l'avenir, et, au lieu d'exercer sa critique, de s'attacher à bien lire les livres, pour en pouvoir rendre un compte plus exact qu'on n'a fait jusqu'à ce jour. » On voit combien la critique a marché depuis 1666.

Avec le xvin° siècle commence pour le Journal des savants une ère toute nouvelle. Jusque-là il avait été sous la direction d'un seul écrivain; si quelques personnes avaient prêté leur collaboration aux premiers journalistes, c'avait été à titre purement officieux, et sans aucun engagement de leur part. Mais on en était venu, après un essai de près de quarante ans, à comprendre que c'était un fardeau trop lourd pour un seul homme, et aussi que, pour rendre tous les services qu'on était en droit d'en attendre, un pareil recueil ne devait pas rester abandonné à ses seules ressources. A la fin de 1701, le chancelier de Pontchartrain en fit l'acquisition pour l'État, et nomma pour sa rédaction une commission de savants versés dans les ditférents genres de littérature. Les matières dont il devait s'occuper furent soigneusement classées, et un rédacteur particulier, avec un traitement fixe, fut assigné à chacune d'elles. Les membres

de cette société se réunissaient une ou deux fois par semaine à la chancellerie, et il était rédigé des procès-verbaux de leurs conférences.

Le Journal des savants a conservé jusqu'ici ce caractère officiel, et son organisation actuelle ressemble fort à l'organisation d'une académie.

J'ai quelque peu insisté sur ces commencements de la presse littéraire, comme je l'avais fait pour la presse politique, parce qu'on ne se doute pas aujourd'hui de ce qu'il a fallu d'elforts pour frayer cette voie à présent si largement ouverte. Le journalisme avait trouvé là son véritable terrain, le seul où il pût alors marcher avec quelque liberté, avec quelque sécurité. Ce n'était pas, en effet, par la politique , mais par la littérature, que devait grandir le journal; avant d'être une puissance politique, il devait être une puissance littéraire; et si, dans cette phase de son existence, il n'a pas brillé d'un éclat aussi vif qu'il l'a fait depuis dans les mêlées politiques, si ses luttes sur ce terrain, luttes dans lesquelles se dépensait l'ardeur des esprits au xviii« siècle, n'ont pas retenti aussi profondément dans la nation , le journal littéraire a néanmoins exercé sur la marche de la société une influence qu'il est impossible de méconnaître. Assez longtemps faible et timide , il avait fini par conquérir une grande liberté, et c'est là, bien plutôt que dans la presse politique, alors étroitement muselée, qu'il faut chercher, pendant le siècle dernier, le mouvement et la vie.

Aussi l'apparition du Journal des savants fut-elle accueillie avec un applaudissement universel. A peine né, il fut traduit, imité, contrefait, dans presque toutes les langues de l'Europe. Quelques semaines à peine après sa naissance, la Société

royale de Londres commençait, sm' le même plan, la publication des Pliilosophical Transactions, et le xvii*^ siècle n'était pas achevé que déjà Moretti et Miletti à Venise, Cinelli à Florence, Bacchi à Parme, Philippe délia Torre à Modène, Menckenius et Tentzel à Leipsick, Bayle, Leclerc et Basnage en Hollande, sans parler d'autres écrivains moins heureux ou moins persévérants, fondaient le Giornale de' litteraU,]sLBibUotheca volante, \esActa eruditorum , les Nouvelles de la république des lettres, la Bibliothèque universelle, VHistoire des ouvrages des savants, etc., etc. Et « l'émulation, dit Bayle, était allée s'augmentant de plus en plus, de sorte qu'elle s'était étendue non seulement d'une nation à une autre, mais aussi d'une science à une autre science : les physiciens et les chimistes avaient publié leurs relations particulières, la jurisprudence et la médecine avaient eu leur journal, les nouvelles galantes , diversifiées par celles de religion, de guerre et de politique, avaient eu leur mercure ».

A la suite des maîtres que nous venons de nommés, s'étaient, en effet, bientôt précipité le servum pecus imitatonim; ce fut, au milieu du xviii^ siècle , comme un débordement de publications prétendues littéraires, contre lequel les écrivains du temps ne cessent de s'élever.

UNIVERSALISATION DU JOURNAL

Cependant la presse était loin d'être libre alors. Les privilèges accordés à nos premiers journaux leur assuraient : à la Gazette le monopole de la

presse politique et industrielle ; au Journal dej sava7îts celui de la presse littéraire et scientifique ; au Mercure celui de la petite presse, de la presse semi-littéraire, semi-politique.

Le domaine de la Gazette fut longtemps respecté : la politique alors, c'était l'arche sainte, à laquelle il était défendu de toucher sous peine de mort.

On pouvait sans inconvénient laisser un champ plus libre à la presse littéraire. Cependant les premiers qui voulurent marcher sur les pas du Journal des savants durent recourir aux presses étrangères. Mais on comprit bientôt que la rigueur sur ce point était au moins inutile ; on capitula, et, moyennant un tribut de 300 francs payé au suzerain des recueils littéraires, le premier venu à peu près obtint la permission d'avoir son petit journal. Assez souvent aussi on imposait, comme condition du privilège — toujours nécessaire , — un chiffre plus ou moins élevé de pensions à servir à diverses personnes, et principalement aux gens de lettres. Malgré tout, le mouvement, d'abord lent, s'était ensuite, comme nous venons de le dire, précipité jusqu'au débordement.

Le Mercure, sur le domaine duquel cette bande d'affamés empiétait beaucoup plus que sur celui du Journal des savants, poussa les hauts cris, fatiguant de ses plaintes et la ville et la cour, et les tribunaux et le conseil; mais il eut beau dire et beau faire : la digue était rompue; il lui fallut vivre côte à côte avec cette multitude d'intrus qui réclamaient leur place au soleil, et dont chacun, d'ailleurs, prétendait marcher dans une voie nouvelle, inexplorée, non, par conséquent, fermée par le privilège.

La concurrence, en effet, n'avait pas été long-

temps à tourner l'obstacle que lui opposaient les trois privilèges dont nous venons de parler; le journal revêtit insensiblement des formes multiples comme les mille intérêts divers auxquels il s'adressait. L'instrument créé, on en avait bien vite apprécié l'importance, et on ne devait pas tarder à en étendre l'usage, à appliquer ce mode si merveilleux de propagation aux besoins de l'esprit et du corps, aux lettres, aux sciences, aux arts, à toutes les branches de l'administration, du commerce, de l'industrie.

Aux journaux littéraires que nous avons déjà mentionnés nous ajouterons :

Le Nouvelliste du Parnasse, et VAmiée littéraire (1730-1790), par Desfontaines et Fréron, qui créèrent la critique polémique, la grande critique, et soutinrent contre l'école philosophique, avec une énergie qui n'eut d'égale que la violence de leurs adversaires, la lutte que chacun sait, lutte dont les annales littéraires n'offrent pas d'autre exemple. On peut dire que c'est de cette époque que date véritablement le journalisme.

La Gazette littéraire de VEurope, imaginée par Arnaud et Suart, alors qu'ils dirigeaient ensemble la. Gazette de France. L'ambition, paraît-il, était venue aux deux amis en montant dans les régions gouvernementales. A côté de la gazette politique officielle dont ils avaient la direction, ils voulurent avoir une gazette littéraire officielle : ils en trouvaient le germe et le droit dans le privilège de la Gazette. En iin mot, ils ne visaient à rien moins qu'à faire tomber tous les journaux, à les absorber tous; ils ne faisaient grâce qu'au Mercure et au Journal des savants. Ce dernier recueil, peu sensible à la générosité de ces aimables accapareurs,

s'opposa formellement à leurs projets, qui allaient, prétendait-il, contre son privilège. 11 s'agissait pour lui, d'ailleurs, d'unintérêt assez grand. Comme père des journaux, il avait le droit de percevoir une rétribution de toutes les feuilles subalternes qui voulaient s'élever, et qui ne pouvaient paraître que sous ses auspices. Or la Gazette littéraire avait pour objet d'anéantir cette foule d'écrivailleurs : donc plus de tribut pour le Journal des savants, et le peu qu'il rendait par lui-même suffisait à peine à le soutenir. L'affaire fut portée au conseil, et ce procès excita une grande fermentation à la cour. Bref, Arnaud et Suart l'emportèrent : la Gazette littéraire fut placée sous les auspices du ministre des affaires étrangères et recomniandée aux agents de la France à l'extérieur. Mais le succès fut loin de répondre à ce qu'avaient espéré les uns, à ce que redoutaient les autres, et au bout de deux ans ce « pénible travail » était abandonné.

Après cette grande presse littéraire, dont nous n'avons pu qu'indiquer quelques sommets, nous citerons quelques spécimens des genres divers dans lesquels s'exerça le journalisme naissant.

Dès 1676, François Colletet, ce pauvre poète immortalisé par Boileau, lequel,

Crotté jusqu'à l'échiné, Allait chercher son pain de cuisine en cuisine,

dotait la capitale d'une petite gazette qui lui était spécialement consacrée, le Journal de la Ville de Paris, contenant ce qui se passait de plus mémorable pour la curiosité et l'avantage du public. C'était une très heureuse idée. Malheureusement cette petite feuille, qui aurait été fort curieuse, fut ar-

rôtée dès ses premiers pas par les monopoleurs. Elle offre, notamment, cette particularité, sans exemple jusque-là, et à peu près unique, que les deux dernières pages sont occupées par des annonces rangées sous une rubrique spéciale : « Avis et affaires de la semaine apportés au bureau pour en instruire le public», et imprimées en caractères différents de ceux du corps du journal.

On lit dans la correspondance de Grimm, à la date de 1768 :

Un adorateur de la plus belle moitié du genre humain vient de nous annoncer un nouveau journal, mais d'une nécessité si absolue et si indispensable que je ne conçois pas comment nous avons fait pour nous en passer jusqu'à présent. C'est un Cow^ner de la mode, ou Journal du goût. Ce joui'nal paraîtra tous les mois, et donnera, à chaque fois, en une demi-feuille in-8o, le détail de toutes les nouveautés relatives à la parure et à la décoration. Il indiquera les différents goûts régnant dans toutes les choses d'agrément, avec le nom des artistes chez lesquels on les trouve. II y joindra le titre des livres de pur amusement, et même l'ariette courante; mais ces deux derniers articles ne seront que hors-d'œuvre, pour délasser de matières plus importantes... La souscription pour ce journal n'est que de 3 livres par an ; mais, quand on pense à combien de millions d'âmes, en Europe et en Amérique, ce journal est indispensablement nécessaire, on prévoit que, moyennant un petit privilège exclusif pour les deux hémisphères, le profit de l'auteur sera immense, sans compter les présents que les marchandes de modes feront à madame son épouse, s'il en a une, comme je l'espère.

Je ne sais quel a été le sort de ce premier né des journaux de modes, qui ont tant pullulé depuis; mais il n'y aurait eu rien d'étonnant à ce

qu'il atteignît au succès que lui prédisait en badinant le spirituel chroniqneur.

La Gazette des deuils répondait à un besoin non moins sérieux. Les Parisiens ii^noraient souvent les jours où se quittaient les deuils de cour : le but de la nouvelle gazette était de les en informer, la veille ou la surveille, par des billets qui seraient envoyés chez les abonnés ; et ce moyennant 3 livres par an , ce qui n'était certainement pas cher pour un si grand service. L'établissement de cette feuille avait été autorisé par le duc de Choiseul au profit d'une courtisane jadis célèbre, retirée du service à cause de la multiplicité de ses services, et de son âge. C'était la maîtresse de Palissot, et le ministre l'honorait de ses bontés. Palissot, désireux de tirer parti de cette feuille anodine, y joignit, moyennant une augmentation de 3 autres livres, un Nécrologe des hommes célèbres de France. Grimm, ennemi juré de Palissot, dit beaucoup de mal de cette « rapsodie, écrite par des barbouilleurs qui se donnent le titre de société de gens de lettres ». La Harpe, moins partial, n'hésite pas à reconnaître l'utilité dont peut être ce recueil, malgré ses défauts, par les faits et les dates qu'il renferme, et le place au nombre des livres dont son impérial correspondant peut faire usage.

Renchérissant sur Palissot, un écrivain plus inventif encore, Durozoy, lançait bientôt le prospectus d'un journal qui enregistrerait non seulement les décès, mais aussi les mariages et les naissances, une sorte de gazette de l'état civil, mais agrémentée de toutes sortes d'accessoires qui en feraient le plus intéressant de tous les jour-

naux, un papier qui ferait époque dans les fastes des papiers publics*, et il lui donnait le titre amphilogique de Gazetin du patriote. « 11 faut lire, disait Querlon, l'éloquent prospectus de cette feuille pour concevoir toute l'importance d'un écrit qui paraît se borner à notifier les naissances, les mariages et les morts, mais qui rassemblera l'utile et l'agréable, et qui réunira tout ce que la Gazette et le Mercure de France, tout ce que les Affiches de Paris et le Nécrologe, nous apprennent déjà, pour nous en épargner la lecture... Cet écrit fait bien voir comment Vart de trouver des titres est précieux. Ce sont des titres qu'il nous faut : donnez-moi des titres et je trouverai des choses; je ne chercherai point, j'en prendrai partout... » où il y à prendre. Mais le titre n'y fit rien, non plus que les belles promesses, non plus que ses appels « aux artistes qui président aux enfantements », ni les apologues qu'il prodiguait pour qu'on lui donnât le temps de perfectionner son œuvre. Qu'on me laisse faire, s'écriait-il , et l'on verra que le titre de patriote que j'ai adopté est un engagement sacré, dont je connais toute l'étendue ; mais il faut le temps :

La première beauté qui vit un rosier pendant l'hiver dut dédaigner cet arbrisseau informe; aux premiers jours du printemps elle dut fuir une tige qui ne pouvait se couvrir de feuilles sans s'armer d'épines; au mois de mai la reine des fleurs vint à éclore : hiver, épines, tout fut oublié. En talents, en ouvrages, en établissements, voilà l'histoire du génie et du zèle.

Rien n'y fit; une indifférence coupable laissa mourir, avant la saison des fleurs, une feuille qui « aurait pu être un véhicule pour l'opinion publique ».

Un tout autre accueil était réservé aux Lunes du Cousin Jacques (Beffroy de Reigny}, dédiées au nouveau jardin du Palais-Royal,

Fier rendez-vous des plus jolis minois Dont les attraits parent la capitale ;

avec cette devise, qui rappelle un peu l'apologue de Durozoy :

D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien. Puis enfin il n'y manaua rien.

Cette petite feuille, très curieuse, très amusante, est la première , et à peu près la seule du genre fantaisiste que l'on rencontre avant la Révolution ; c'est moins, d'ailleurs, un journal qu'une «folie périodique », comme l'appelle le Cousin Jacques lui-même; c'est un salmigondis de vers et de prose sur toutes sortes de sujets possibles, et même impossibles. Ce qui la distingue surtout, c'est son caractère tout personnel. Bien avant les Guêpes et les autres petits tomes à la suite, le Cousin Jacques avait donné l'échantillon de ces plaisanteries intimes où l'auteur se met en jeu, lui et tout son entourage. Sa littérature était une littérature tout à fait amicale , communiquant directement avec le lecteur. On est abasourdi, quand on parcourt ce recueil , des manières folâtres de rauteur,des licences inimaginables qu'il prend avec ses abonnés. Tantôt ce sont des pages entières imprimées en sens inverse, des pages toutes blanches ou des pages toutes noires, ou bien encore des pages remplies de larmes et d'attributs funéraires, etc. Toutes ces calembredaines paraissent plaire infiniment aux souscripteurs du Cousin Jacques; de tous côtés ils lui envoient, avec leurs

félicitations sincères, celui-ci un panier de vin de Champagne, celui-là une petite chienne hlanche aux pattes noires. Et le Cousin Jacques ne demeurait pas en retard de bons procédés : ainsi, afin de mettre chacun à son aise, il admettait la souscription en nature; il recevait, par exemple un frac de drap de coton tigré ou une culotte de velours caca-dauphin pour un abonnement d'une année.

Pour donner une idée de cette étrange publication, il me faudrait citer quelcpi'une des immenses bouffonneries qu'on y rencontre ; mais la place me manque, et je dois me borner à ces trois couplets d'une complainte de l'auteur sur ses déménagements forcés, complainte datée du 15 mai i78o, mais que l'on croirait écrite d'hier :

J'occupais fort modestement Un fort petit appartement,

Assez haut, mais en belle vue

Par ordre du gouvernement, Avec les trois quarts de la rue, La maison, pour l'alignement, Fut en peu de jours abattue.

Dans un autre corps de logis

J'eus le Palais pour vis-à-vis.

De par Thémis autre préface :

« Délogez, monsieur I point de grâce.

— Quand? — Ne vousfaites point prier.

Dès demain! Pour faire une place

On jette à bas tout le quartier. »

Oh! cherchons quelque autre édifice,

Si neuf qu'on le bâtisse encor

Mon Apollon, vous avez tort.

Craignez un moment de caprice !

Je ne réponds pas, mon ami.

Qu'exprès on ne le démolisse, Peut-être avant qu'il soit fini.

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