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faire un paravent », les quolibets de tous les petits.
Disons tout de suite que c'est seulement au commencement de ce siècle que l'in-folio devint le format en quelque sorte normal des journaux politiques. Les frères Berlin ayant acheté , en 1799, la propriété d'un Journal des Débats et Décrets, in-8°, qui existait depuis une dizaine d'années, sans qu'on pût soupçonner les destinées brillantes qui l'attendaient, commencèrent par lui donner le format in-4*', puis, après quelques jours, ils l'augmentèrent d'un appendice, ils l'allongèrent, si je puis ainsi dire , d'une partie nouvelle, qui prit le litre, qu'elle a toujours porté depuis, de Feuilleton du Journal des Débats; et il en fut fait d'abord deux tirages, le tirage ordinaire, in-4<», sans le feuilleton, et un tirage in-folio , avec le feuilleton. Peu de temps après l'in-folio devint le format unique et définitif.
Les autres journaux furent obligés, sous peine de mort, de suivre l'exemple, d'adopter cette innovation, et les ambitieux durent même tenter de la perfectionner. Ainsi quelques années après le Publiciste disposait son feuilleton tantôt longitudinalement, tantôt transversalement en tête du numéro, et toujours de façon qu'il pût en être détaché. Depuis lors, de nombreuses tentatives ont été faites pour séparer la partie littéraire des journaux de leur partie politique et permettre de la collectionner; mais aucune de ces tentatives , plus ou moins ingénieuses, n'a complètement réussi.
Le journal est dès lors constitué dans toutes ses parties essentielles ; il ne lui reste plus qu'à développer son envergure et à étendre son vol. Il ne le pourra faire qu'avec le secours de la science,
qui ne lui viendra qu'assez lentement. En attendant, il lui faudra combattre pour son existence même, et surmonter bien des obstacles. Nous l'avons dit en commençant, nous n'avons point à parler ici de ces grandes luttes pour la liberté de la presse qui ont marqué les premières années de ce siècle; nous n'avons à nous occuper que de la personnalité du journal, si l'on pouvait ainsi dire, à voir comment il a passé à travers toutes ces épreuves. Nous le ferons aussi brièvement que possible, pressé que nous sommes par l'espace.
Le Directoire avait fait à la presse de profondes blessures; le Consulat lui porta le dernier coup. Un arrêté du 17 janvier 1800, u considérant qu'une partie des journaux qui s'imprimaient dans le département de la Seine étaient des instruments dans les mains des ennemis de la République », réduisit le nombre des journaux parisiens à 13 ; tous les autres, au nombre de 73, furent supprimés, à l'exception de ceux qui s'occupaient exclusivement des sciences, arts, commerce, annonces et avis, et il était ordonné au ministre de la police de veiller à ce qu'il ne s'en imprimât aucun nouveau.
Fiévée reproche quelque part au ministre de la police, Fouché, que le décret du 17 janvier chargeait spécialement de son exécution, de s'être montré trop facile, trop complaisant; cependant, durant les quatorze à quinze années du Consulat
et de l'Empire, je n'ai pu trouver la trace que d'une soixantaine dejournauxàpeine. Un tableau, dressé par ordre du premier consul, des ouvrages périodiques et par souscription expédiés par la poste pendant le mois de germinal an XI, avec le nombre présumé de leurs abonnés dans les départements (non compris les envois affranchis par état), contient 68 journaux et recueils de toute nature, dont d 5 paraissant tous les jours, et réunissant ensemble, dans les départements, 40,000 abonnés. Si l'on admet que Paris, à lui- seul, en fournît autant, la clientèle des journaux parisiens se serait élevée à 80,000 souscripteurs environ. Le journal le plus florissant alors est le Journal des Débats, qui envoie en province 8,150 numéros; après lui vient la Gazette de France, qui en envoie 3,250.
Cette grande supériorité, \e?, Débats la devaient, en grande partie, à cet appendice dont nous parlions tout à l'heure^ à leur feuilleton. Ce feuilleton — quotidien, — appelé à une si grande célébrité, et que les autres journaux adoptèrent l'un après l'autre, eut d'abord des allures on ne peut plus modestes. La critique, la littérature, n'y occupaient, dans l'origine, qu'une très petite place. C'était une sorte d'annexé, de supplément, ayant beaucoup d'analogie avec ceux que nous avons vu publier par le Journal de Paris et la Chronique, et presque exclusivement consacré au programme des théâtres, et à des annonces de toute sorte, agrémentées alternativement d'une charade, d'une énigme, d'unlogogriphe, ou simplement d'un quatrain. Mais bientôt cette annexe avait pris, dans les mains de Geoffroy, une importance dont on se ferait difficilement une idée aujourd'hui. Au léger bagage de l'origine, le célèbre critique ajouta successivement des éphémérides politiques et litté-
raires, qui ne se bornaient point à l'énonciation des faits, mais qui étaient généralement des notices substantielles sur les bonimes et les choses qu'elles rappelaient; des comptes-rendus d'ouvrages, quelques articles variétés, puis l'analyse de toutes les pièces nouvelles à mesure qu'elles se produisaient sur la scène. Enfin la littérature ancienne et moderne, l'histoire, la philosophie, la morale, la politique, tout rentra dans le feuilleton. La liberté, qui n'existait pas à cette époque, pour la presse, dans la partie politique proprement dite, la liberté, qui n'existait plus au premier étage du journal, qu'on nous passe ce terme, se réfugia dans le rez-de-chaussée de Geoffroy. De là elle dit tout ce qu'elle voulait dire, tout ce qu'il fallait dire. Les plus hautes questions politiques s'y agitaient, en dépit même de l'autocrate, sous la forme d'éphémérides politiques et littéraires, ou sous le prétexte d'une mauvaise tragédie.
On a reproché, entre autres choses, à Geoffroy, sa continuelle adulation pour Napoléon, et tout le monde connaît cette épigramme à deux tranchants, dont l'énergie ingénieuse peut faire excuser le cynisme :
Si l'empereur taisait un pet, Geoffroy dirait qu'il sent la rose, Et le Sénat aspirerait A l'honneur de prouver la chose.
Nous ne savons si c'était, chez Geoffroy, conviction ou calcul. Les grandes choses que Napoléon accompHssait à cette époque étaient bien de nature à exciter l'admiration ; mais peut-être aussi l'habile critique, qui attaquait tant de personnes et tant de choses, voulait-il mettre ses attaques à l'abri du panégyrique du maître; peut-être ne
fut-ce qu'à cette condition que les Débats purent tout penser et tout dire contre les hommes et les idées de l'école révolutionnaire. Quoi qu'il en soit, le feuilleton de Geoffroy, ce compte-rendu sans façon, vif, alerte, moqueur, ingénieux, savant, fut dé plus en plus goûté, et le JoiiJ-nal des Débats, devenu Journal de l'Empire, eut bientôt 32,000 abonnés dans cette grande France que lui faisait Napoléon.
Mais cette fortune du journal des Bertin devait éveiller bien des convoitises, en même temps que ses doctrines lui suscitaient de redoutables inimitiés. C'était, en effet, une belle proie que le Journal des Débats: deux cent mille francs annuels de bénéfices tentaient de hautes cupidités. Fouché, qui occupait alors le ministère de la police, devint le centre de la conspiration tramée contre l'existence du trop heureux journal. On cherchait à alarmer le chef de l'État sur son influence, sur le nombre de ses lecteurs, sur la tendance de ses doctrines. On obtint enfin, vers le milieu de l'année 1805, qu'un censeur lui fût imposé. Ce fut le commencement d'une série de persécutions qui aboutirent enfin à la plus criante spoliation.
Par un décret du 18 janvier 18H, la propriété du Journal des Débats fut tout simplement confisquée et réunie au domaine de l'État. Il en fut formé vingt- quatre parts, dont huit furent attribuées à la police générale et les seize autres réparties entre quelques hommes de lettres et des personnes de la cour. Et ce n'est pas tout. La propriété du journal était grevée de pensions et de rentes concédées à des tiers à titre onéreux : elles furent confisquées comme la propriété même; on cessa de les payer. Tout fut pris comme un butin
de guerre, jusqu'à l'argent qui était en caisse, jusqu'au papier en magasin, jusqu'aux meubles qui garnissaient le bureau de la rédation. Jamais spoliation ne fut plus complète.
Les considérants du décret qui consomma cet acte inouï de bon plaisir et de violence méritent d'être rapportés ; on verra qu'il n'est plus question cette fois de menées hostiles, on ne cherche plus de prétextes :
Considérant, est-il dit, que les produits des journaux ou feuilles périodiques ne peuvent être une propriété qu'en conséquence d'une concession expresse faite par nous;
Considérant que le Journal de l'Empire n'a été concédé par nous à aucun entrepreneur; que les entrepreneurs actuels ont fait des bénéfices considérables, par suite de la suppression de trente journaux, bénéfices dont ils jouissent depuis un grand nombre d'années et qui les ont indemnisés bien au delà de tous les sacrifices qu'ils peuvent avoir faits dans le cours de leur entreprise ;
Considérant, d'ailleurs, que non seulement la censure, mais même tous les moyens d'influence sur la rédaction d'un journal, ne doivent appartenir qu'à des hommes sûrs, connus par leur attachement à notre
Sersonne, et par leur éloignement de toute corresponance et influence étrangère ; Nous avons décrété...
On comprendra, après cela, les colères des Débats de la Restauration contre « l'ogre de Corse ».
Ce ne fut pourtant pas là un acte isolé, particulier au Journal des Débats. C'était une mesure générale, un système, une sorte de consolidation de la presse politique. Elle atteignit tous les journaux, notamment le Journal de Paris, dont les propriétaires alors étaient le comte Rœderer et le duc de Bassano, deux hauts fonctionnaires dugou-
vernement impérial, qui furent traités absolument comme los Bertin. Le Journal de VEmpire eut seulement l'honneur, qui lui revenait de droit, d'être frappé le premier. Par un décret daté de Compiègne le \ 7 septembre 1 8H , le nombre des journaux quotidiens de Paris s'occupant de nouvelles politiques fut réduit à quatre : le Moniteur^ le Journal de l'Empire, IsiGazette de France et le Journal de Paris, et ceux de la province à un par département.
A son retour de l'île d'Elbe, Napoléon, pour nous servir des expressions du Mémorial de Sainte- Hélène, (c abandonna la presse à tous ses excès, convaincu que l'interdiction ou la restriction de cette liberté, dans un gouvernement représentatif comme il en voulait établir un, était une anomalie choquante, une véritable folie. » Mais ces velléités libérales venaient trop tard. 20 journaux, néanmoins, dont le Constitutionnel, s'ajoutèrent durant lés Cent jours à ceux qui existaient déjà.
Je ne sais quelles destinées sont réservées à la presse, mais on peut douter qu'elle retrouve jamais ses beaux jours de la Restauration. Quelles luttes alors, et quels athlètes! k Après quinze ans de silence, la France se précipitait tout entière vers les discussions de la tribune et de la presse, a dit M. de Sacy; elle s'enivrait de ses institutions. » Jamais aussi lejournalne joua un si grand rôle, jamais il n'exerça une si puissante influence. On ne saurait imaginer aujourd'hui avec quelle
impatience un numéro de la Minene ou du Cotiservatew était attendu ; plus tard, sous une législation plus favorable, il y eut tel article du Journal des Débats qui devint un événement.
Les Bourbons, cherchant à s'établir sur les ruines de l'Empire, avaient dû nécessairement en prendre le contrepied, et faire briller aux yeux de la nation, fatiguée de guerre et de despotisme, la paix et la liberté. La liberté de la presse, notamment, avait été solennellement proclamée ; mais on n'avait pas tardé à apporter à cette libéralité d'étroites restrictions, facilement justifiées par les circonstances. De là cette lutte ardente de quinze années, qui linit par la chute des Bourbons. On la peut diviser en trois phases distinctes :
De 1815 à 1819, il y a lutte de l'autorité contre la liberté. Louis XVIII était revenu avec les intentions les plus libérales; mais il n'en était pas ainsi de son entourage. Les journaux sont d'abord soumis à la censure, puis à l'autorisation préalable; ils ont à lutter contre les tracasseries de la police et la résistance des parquets. Mais ils luttent courageusement; au mauvais vouloir ils opposent la ruse ; on invente les recueils semi-périodiques, c'est-à-dire à périodicité irrégulière, échappant ainsi aux atteintes de la police et du fisc. En résumé, et malgré toutes les entraves, la presse, soutenue par l'opinion^ prend durant cette période un grand développement, et concourt efficacement à l'établissement du régime constitutionnel et à l'affermissement de la liberté.
En 1819, elle finit par obtenir une place légale dans les institutions du pays; elle est débarrassée de ses entraves préalables. Une nouvelle législation impose aux journaux un cautionnement et un directeur responsable, les peines qu'elle édicté
sont rigoureuses ; mais on échappe à l'arbitraire ; la concurrence succède au monopole. C'était, pour la presse périodique, l'ouverture d'une ère nouvelle, féconde en résultats ; malheureusement elle ne fut pas de longue durée.
Dès l'année suivante l'assassinat du duc de Berry est le prétexte d'une réaction , qui se traduit par Je rétablissement de la censure, appliquée cette fois aux écrits périodiques de toute nature ; par la loi de tendance, qui s'en prenait, non plus au fait, mais à l'intention présumée, et qui donna lieu à des procès retentissants; enfin, et en désespoir de cause , par une tentative d'amortissement des journaux , qui doit nous arrêter quelques instants.
Le ministère Villèle n'avait pas tardé à s'apercevoir que sa fameuse loi de tendance ne le conduirait pas au résultat qu'il avait espéré. D'ailleurs, les journaux de l'opposition libérale n'étaient pas les seuls qui l'attaquassent ; ceux de la contreopposition royaliste lui faisaient une guerre nan moins vive et peut-être encore plus redoutable. On ne pouvait guère songer à intenter à ces feuilles des procès de tendance, l'exagération même de leur royalisme les protégeait contre les atteintes du parquet. Ne pouvant donc ni les suspendre ni les éteindre par autorité de justice , le ministère résolut de les acheter, de les amortir, comme on dit alors. Le plan de cette opération financière, d'un genre tout nouveau, était des plus simples. Il existait à Paris , à cette époque , dix ou douze journaux politiques, dont la propriété se divisait en plusieurs parts. Or, si on parvenait à acheter et à placer en mains sûres la majorité de ces parts, et si, en même temps, toute autorisation de créer un nouveau journal était systématiquement refu-
sée, on devenait, sans bruit, maître de la presse politique. A cet effet, un fonds considérable, que La Bourdonnaye, dans la séance du 12 juillet 1824, évaluait à plus de 2 millions, fut formé à l'aide de capitaux fournis par la liste civile, par les fonds secrets de la police, des ministères de l'intérieur et des alfaires étrangères , et l'on se mit ardemment à l'œuvre. Un certain nombre de journaux de la contre-opposition royaliste furent successivement amortis, et placés sous la direction d'un député. Cela fait, on choisit parmi ces journaux ceux qui devaient être maintenus, et on leur assigna à chacun un rôle particulier. Ainsi la Gazette devait être franchement ministérielle; le Journal de Paris devait conserver une couleur semi-libérale. Quant au fougueux journal de Martainville, le Drapeau blanc, il avait paru nécessaire de lui laisser u une certaine liberté d'allure et même une nuance d'exagération » : autrement, disait-on, il n'aurait pas gardé sa clientèle. Le secrétaire du comité, Jules Mareschal, dans un rapport qu'il fit aux bailleurs de fonds de la caisse, et qu'on peut lire dans le tome VIK des Mémoires de La Rochefoucauld, se montre à cet égard d'une parfaite franchise : « Nous irons presque jusqu'à penser, disait-il, que le Drapeau blanc pourrait parfois se permettre d'outrer la critique; on empêcherait ainsi l'opposition royaliste de chercher un autre organe. »
Ce que coûta cette étrange opération, il est assez difficile de le savoir. Attaqué sur ce terrain, Villèle opposa une vive dénégation, prétendant que « le gouvernement ne soutenait pas de journaux avec les fonds de l'État. » — « Il est cependant, repartit un député, Méchin, une puissance quelconque qui a voulu acheter non seulement les
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journaux, mais encore les procès intentés contre les journaux. V Oriflamme, dit- on, a été acheté 400,000 fr., et il n'avait pas quarante abonnés : ce fait est constaté par un jugement. Le Journal de Pa7'is a été acheté 500,000 fr. : il avait alors 7,000 abonnes; mais depuis qu'il est tombé dans les mains qui l'ont acheté, il ne fait plus ses frais, et coûte 100,000 fr. par an à ses possesseurs mystérieux, etc. » On comprend qu'on ait varié sur ces chiffres. Une Ijrochure publiée vers la fin de 4830, sous le titre de Manuscrits authentiques trouvés aux Tuileries le 20 juillet, et qui prétend donner des renseignements certains sur les sommes dépensées dans les dernières années delà Restauration pour acheter ou soutenir des journaux, ne les porte pas à moins de cinq millions. Dans le tableau qu'elle en a dressé, le Journal de Paris figure pour la somme énorme de 984,933 fr. 96 c. Quoi qu'il en soit, tout semblait aller au gré de « cette espèce de bande noire, comme disait Chateaubriand, qui s'était formée pour démolir la liberté de la presse et niveler toutes les opinions ». Le nombre des journaux indépendants diminuait chaque jour. Il en restait un cependant dont la possession paraissait nécessaire à la quiétude ministérielle. C'était la Quotidienne, l'organe le plus important de la contre-opposition royaliste, et l'une des feuilles qui gênaient le plus; mais tous les efi'orts de la camarilla échouèrent contre la noble fermeté de Michaud , qui , violemment dépossédé, fut réintégré par la cour royale dans la possession de la feuille qu'il dirigeait depuis plus de trente ans. On se ferait difficilement une idée du bruit que fit cette affaire, du scandale produit par les révélations du procès auquel elle donna lieu, procès devenu, selon l'expression du Journal
des Bébats, « le 9 thermidor de la contre-révolution ».
Irrité par ces échecs réitérés, le ministère fit présenter à la Chambre cette fameuse loi qu'une juste vengeance de l'opinion surnomma loi de justice et d'amour , en représailles de l'éloge burlesque qu'on en avait fait, mais qui n'allait à rien moins qu'à l'anéantissement de l'imprimerie en France. La discussion de cette loi vandale, comme la qualifia Chateaubriand, ne dura pas moins d'un mois à la Chambre des députés, et elle finit par être adoptée, malgré les efforts désespérés de la gauche , soutenue par la phalange anti-ministérielle de l'extrême droite. Mais la Chambre des pairs s'y montra si ouvertement hostile, que le ministère, craignant un échec, prit le parti de la retù'er. Tous les journaux de l'opposition, royalistes comme libéraux, poussèrent, à cette nouvelle, un immense cri de joie. De nombreuses colonnes d'ouvriers imprimeurs, précédées de drapeaux blancs, parcoururent les rues, aux cris de « Vive le roi ! Vive la Chambre des pairs ! Vive la liberté de la presse ! » Paris entier illumina et présenta un spectacle de fête tel que n'en ont jamais offert les solennités officielles. L'allégresse ne fut pas moindre dans les autres villes, et elle s'y manifesta sous toutes sortes de formes. La victoire la plus éclatante sur l'ennemi n'aurait pas excité plus d'enthousiasme.
Devant cette explosion de l'opinion publique, Villèle devait finir par céder ; mais ce ne fut pas sans avoir épuisé les derniers moyens de résistance.
Une des premières préoccupations du ministère Martignac fut de porter remède à une situation si tendue. Une loi de 1828 abolit la censure, le monopole et la tendance. C'était, dans la voie de la
liberté, un premier pas qui en eût amené d'autres; mais d'imprudentes exigences firent échouer cet essai de conciliation entre l'autorité régulière de la couronne et l'esprit légitime de la révolution, et amena l'avènement du ministère Polignac. Ce fut le signal d'un duel à mort, qui se termina par les journées de juillet et le triomphe de la liberté.
Voici les quelques données que j'ai pu recueillir sur le mouvement de la presse durant cette période de quinze années.
Une notice contemporaine porte le nombre des journaux publiés à Paris en 1818 à 150, dont 8 Journaux politiques quotidiens, 62 journaux ou recueils mixtes, de politique, de littérature et d'arts , et 5 en langues étrangères ou mortes : 1 portugais, 3 anglais et 1 latin, l'Hermès romanus, recueil de prose et de vers dans tous les genres, même dans le genre macaronique : c'est là, par exemple, que se trouve la fameuse élégie sur la mort de Michel Morin, dont tous ceux qui ont passé par les lycées se rappellent au moins cette onomatopée légendaire :
De brancha in brancham dégringolât atque facit pouf.
Parmi les rédacteurs, je dirai plus volontiers les approvisionneurs de cet honnête ilfercwre, qui fournit relativement une carrière assez longue, — 1816-1819, 6 vol. in-12, — et d'où s'exhale un parfum de jeunesse qui vous reporte au bon temps du collège — d'autrefois, plusieurs sont devenus célèbres dans l'Université, et même sur un théâtre plus élevé; nous nommerons: de Wailly, Filon, Jauffret, Bignon, Luce de Lancival, Le Clerc, Quicherat, Naudet, et S. M. Louis XVIII.
On connaît le goût de ce prince pour les lettres.
Plus d'une fois, alors qu'il n'était encore que comte de Provence, il avait consacré ses loisirs au journalisme. « De tout temps, lit-on dans les Souvenirs d'un sexagénaire de l'académicien Arnault, qui fut longtemps secrétaire de son cabinet, de tout temps ce prince rechercha les succès littéraires, faisant de l'esprit sous l'anonyme dans les journaux, comme on en fait au bal sous le masque. II glissait de temps à autre, soit dans la Gazette de France, soit dans le Journal de Paris, de petits articles, de petites lettres, dans lesquels il attaquait à la sourdine tel homme qui ne s'y attendait guère, sauf à se venger en prince de Timprudent qui l'attaquait comme auteur. Et chose curieuse, c'est que le canard, le vrai canard renforcé, tel qu'on n'ose plus le faire, le canard vampire, le canard monstre marin, est une invention du royal mystificateur. »
Revenu en France, et peu gêné par son titre de roi, qu'il porta, comme on sait, assez bourgeoisement, Louis XVIII n'eut rien de plus pressé que de reprendre ses petites habitudes littéraires. Il tenait à faire voir que sa plume était toujours finement taillée et que la pointe ne s'en était pas émoussée dans l'exil. Le monstre était déjà une spécialité usée, il se garda donc bien de le ressusciter; il fit mieux, il styla quelques jolis articles bien aiguisés et bien méchants, et, pour les envoyer à leur véritable adresse de notes fines et spirituelles, il les faisait jeter dans la bouche de fer du Nain Jaune, le Figaro de l'époque. Cette auguste collaboration nous a été révélée par Merle , qui dirigeait alors cette petite feuille, en compagnie de Cauchois- Lemaire.
La pensée du Nain Jaune, écrit-il dans ses Trente
^ns de souvenirs, fut de nous moquer du ridicule de tous les pai'tis, de flétrir toutes les lâchetés et toutes les défections, de relever la gloire de la France en présence des baïonnettes étrangères, et de rire aux dépens des prétentions exagérées, — et ils le faisaient par la plume et par le crayon, et par de folles inventions, comme celles de l'ordre de l'Eteignoir et de l'ordre des Girouettes. — Dans ces attaques, nous avions pour auxiliaire Louis XVIII, qui fut un de nos premiers abonnés, qui lisait avec empressement tous nos numéros, qui en riait de bon cœur, et qui nous envoya plusieurs fois des articles très bien tournés, fort spirituels et passablement malins, écrits de sa main royale, et qui nous arrivaient par la Bouche de fer, nom que nous avions donné à une boite placée à la porte du cabinet littéraire de Cauchois-Lemaire.
On ne s'étonnera pas après cela que Louis XVIII, qui était, d'ailleurs, un latiniste passionné, ait favorisé l'éclosion de VHermes romanus et l'ait honoré de sa collaboration.
Un rapport adressé au ministère nous apprend quelle était en 1824 la situation exacte de la presse parisienne. Le gouvernement avait pour lui 6 journaux, qui comptaient ensemble 14,3i4 abonnés, savoir : le Journal de Paris, 4,175; VÊtoile, 2,7409; la Gazette, 2,370; le Moniteur, 2,250; le Drapeau blanc, 1 ,900 ; le Pi/o^e, 900. L'opposition avait également 6 journaux ; le Constitutionnel, qui réunissait à lui seul 10,250 abonnés; le Journal des Débats en comptait 13,000; la Quotidienne, organe de la contre-opposition de la droite, 5,800; le Courrier français, 2,975; \q Journal du commerce, 2,:^80 ; VAristarque, 925; total, 41 ,330. Différence en faveur de l'opposition, 26,986 ; à la fin de 1825 celte différence était montée à plus de 31,000. Et encore, ajoutait le même rap-
port, (( si le nombre des abonnés est grand aux journaux de l'opposition, le nombre des lecteurs est immense, à cause des abonnements collectifs, des cafés, des cercles, des cabinets de lecture. Il arrive, au contraire, tous les jours, des voyageurs qui ont parcouru des départements entiers sans rencontrer un seul journal favorable au pouvoir. » On voit que le Journal des Débats, qui comptait dans sa rédaction des écrivains comme Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Fiévée, Féletz, etc., n'occupait plus que le second rang; son influence néanmoins était grande encore, et son opposition, pour être moins directe que celle du Constitutionnel, qui, lui, attaquait de front la monarchie légitime, ne contribua pas moins à la chute de la Restauration. Mais les plus grandes sympathies étaient pour cette dernière feuille, dont la popularité était immense. Créée avec quelques actions de mille francs, dont le capital n'avait même pas été complètement versé, elle voyait bientôt le chiffre de ses abonnés s'élever à 22,000, nombre alors considérable, et celui de ses bénéfices annuels à 600,000 francs. « La république constitutionnelle de la rue Montmartre, dit un petit journal du temps, le Masque de fer, était gouvernée, à cette époque, par trois dictateurs, qui exerçaient chacun à son tour le pouvoir suprême et absolu : Jay, Evariste DumouUn et Etienne. Autour de ces trois rédacteurs principaux venaient se grouper Fexprofesseur Tissot, le caustique Cauchois-Lemaire, le nébuleux Sénancourt, Alexandre de Lameth, qui commandait la brigade des vieux constituants; Gilbert des Voisins, qui partageait avec Lanjuinais le commandement de la division des jansénistes;... le Provençal Thiers, qui écrit ÏHistoire de la Révolution chez M. de Lafayette, avec les
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Esquisses de Dulaure, et qui va écouter au piquet de M. Laffitte, pour faire le financier... » C'est, en effet, au Constitutionnel que M. Thiers fit ses premières armes dans le journalisme, en 1821, sous les auspices de Manuel.
D'un débat qui eut lieu à la Chambre des députés en février 1827 au sujet d'un tarif postal, il ressort qu'il y avait à ce moment 132 journaux ou publications périodiques, dont 84 étaient transportés par la poste, les autres ne circulant que dans Paris. Les journaux politiques étaient au nombre de 16, dont 13 quotidiens.
A l'occasion de ce débat, VilJèle, pour justifier son projet, fut amené à entrer, sur les forces de la presse et la situation privée de certams journaux, dans des détails peu parlementaires assurément, mais fort intéressants pour notre sujet:
Voulez-vous savoir, dit-il en substance, quels sont les bénéfices des journaux, et s'ils peuvent supporter la taxe proposée? Pour un journal qui a 20,000 abonnés — et il en est qui les ont, — les frais d'impression, fourniture de papier, et tout ce qui constitue le journal tel qu'il arrive aux abonnés, s'élèvent à 158,400 fr. par an; il paie pour frais de timbre 432,000 fr. et
£our frais de poste 96,000 fr. : total des frais, 686,405 fr. e produit des abonnements est de 1,440,000 fr. Reste pour les frais de rédaction et les bénéfices 753,595 fr. — Et la mise dehors, non compris les frais de rédaction, à prendre sur les bénéfices, est de 10,000 fr. pour une presse mécanique, 7,000 fr. de caractère, et un millier d'écus pour le petit mobilier nécessaire à un bureau de journal : au total 20,000 fr. Voilà le capital nécessaire. — Après le journal dont j'ai parlé (le Constitutionnel), en vient un autre qui a 12,600 abonnés (les Débats); d'après les mêmes données, les bénéfices, frais de rédaction exceptés, sont de 458,784 fr. Pour un autre journal, qui a 6, 500 abonnés (la Quotidienne), ils sont de 179,906 fr. Pour un autre, qui a
4,000 abonnés (le Journal de Pains), ils sont de 56,lo8 fr. Enfin, pour d'autres, qui ont 3,000 abonnés, ils sont de 76,380 fr.
Cette ingérence dans les affaires d'entreprises privées souleva de violentes réclamations, à la Chambre et au dehors. Le Journal des Débats disait à ce sujet :
Quel était donc le matériel de Racine, de Montesquieu, de Michel- Ange, de Buffon, et de ce J-J. Rousseau dont le style tourne la tête même de ce jeune clergé qui tend à se préserver des ignorantins? M. de Villèle devrait bien se charger de nous l'apprendre. Si on nous demandait quel est le matériel nécessaire pour avoir les bénéfices des ministres secrétaires d'Etat, nous répondrions qu'il ne faut pas plus de bagage que n'en possédait Adam lorsqu'il ouvrit pour la première fois les yeux dans le paradis terrestre.
J'ai nommé au courant de la plume les plus marquants des 300 à 350 journaux qui parurent de 1815 à 1830. Je veux dire encore quelques mots de ces publications semi-périodiques, c'està-dire à périodicité irrégulière, auxquelles j'ai fait allusion, que les ennemis de la presse baptisèrent du nom de journaux marrons. C'était une forme intermédiaire entre les brochures et les journaux, ayant toute la liberté des premières et presque tous les avantages des autres, et imaginée pour échapper aux lois fiscales et à la censure. C'est sous cette forme que se présenta la Minerve^ véritable Satire Ménippée de la Restauration, que Benjamin Constant et Etienne portèrent à un si haut degré de prospérité : elle s'annonça comme un ouvrage non périodique, devant former 4 volumes, divisés en 52 livraisons, qui paraîtraient à raison de 13 par trimestre, mais à des époques in-
déterminées. C'est dans les mômes conditions que fut publié le Conservateur, créé par le parti ultraroyaliste en opposition à la Minerve,et non moins célèbre, grâce à la puissance de sa rédaction : Chateaubriand, Bonald, Fiévée, Genoude, Lamennais, etc.
Citons enfin, dans les troupes légères qui prirent à cette longue mêlée une part qui ne fui pas sans quelque gloire : VAlbum., petite feuille très spirituelle, mais très agressive, qui subit plusieurs procès , dont le retentissement appela vivement l'attention publique sur deux de ses rédacteurs, Magalon et Fontan; le Miroir, qui s'appela aussi la Pandore, par Jouy, Arnault, Emmanuel Dupaty, Caucliois-Lemaire, une des feuilles les plus populaires de la Restauration, et qui eut l'honneur de compter Louis XVIII au nombre de ses collaborateurs ; enfin, le Figaro, fondé en 1826 par Maurice Alhoy et Lepoitevin Saint-Alme, autour desquels se groupa toute la jeune pléiade littéraire de l'époque : Jules Jamn, Roqueplan, Léon Gozlan, Alphonse Karr, etc., etc.
Le gouvernement de 1830, issu d'une révolution faite pour et par la presse, devait se montrer bienveillant pour elle, et il le fut presque jusqu'à la faiblesse. A aucune époque la presse n'avait eu, en France, une si grande somme de liberté. Mais les partis, pendant cinq années, en usèrent et en abusèrent au point que le gouvernement, pressé par l'inquiétude que répandaient dans le public
des émeutes périodiques, fomentées par les attaques désordonnées des journaux, dut enfin se résoudre à la résistance. Il eut d'abord recours aux tribunaux, et s'engagea dans une série de procès, qui ramenaient sans cesse les mêmes questions, les mêmes scènes, souvent les mêmes accusés. La plupart de ces procès aboutirent à des acquittements scandaleux, qui révélaient la faiblesse des jurés, quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des assaillants. Un tableau, dressé en 1833, des procès de presse intentés jusque-là par le gouvernement de juillet, en porte le nombre à 411, et il en serait résulté 143 condamnations donnant 65 ans de prison et 350,000 francs d'amende. Un seul journal, la Tribune, pendant une existence d'environ quatre années, fut l'objet, pour sa part, de \{\ poursuites, qui aboutirent à 20 condamnations, formant un total de 49 années de prison et 157,630 francs d'amende.
Toutes les poursuites demeurant impuissantes contre l'audace des partis, le gouvernement chercha son salut dans des lois plus efficaces, plus énergiquement répressives. Il fit présenter aux Chambres, le 4 août 1835, les lois qui sont restées connues sous le nom de lois de septembre, et qui lui furent si vivement et si longtemps reprochées.
Il faut bien reconnaître, cependant, que ces lois n'entravèrent en aucune façon le développement du journalisme. A quelques mois de là, en effet, éclatait dans son sein même une révolution qui devait avoir sur ses destinées plus d'intiuence que toutes les lois passées et futures : nous voulons parler de l'abaissement du prix du journal à 40 francs.
Jusque-là le prix élevé des journaux en avait fait comme un objet de luxe, et le peuple, qui ne
pouvait prélever 80 francs sur son salaire annuel, était pour ainsi dire hors du journalisme. Cependant, depuis la révolution de 1830, un grand mouvement s'était opéré dans le sens démocra- .tique; seule, la presse restait obstinément aristocratique dans sa constitution. C'était là une sorte d^anomalie, contre laquelle protestaient tous nos grands publicistes. La presse à bon marché pouvait seule, de l'avis de tous, traverser l'opacité des masses et achever l'éducation constitutionnelle du peuple. Or, en 1835, d'après un document statistique de l'administration des postes, la presse politique centrale se composait de 20 journaux, qui comptaient ensemble dans les départements 50,200 abonnés, dont 9,000 pour les journaux ministériels et 41,200 pour les journaux de l'opposition. En ajoutant, si l'on veut, 20,000 pour Paris seul, ce qui sera évidemment exagéré, on aurait un total de 70,000 abonnés pour une population de 35 millions d'âmes !
Mais comment mettre les journaux à la portée des masses? C'était là un problème difficile s'il en fut, qui pouvait même paraître insoluble quand on considérait, d'une part, la fiscalité de la législation à l'égard de la presse périodique, et, de l'autre, le peu d'étendue et de profondeur de Tinstruction primaire en France. On sait comment M. Emile de Girardin le résolut, en créant le journal la Presse à 40 francs, c'est-à-dire à moitié prix des autres journaux, et, ce qui était plus étonnant, à un prix de beaucoup inférieur au prix de revient. La combinaison reposait sur les annonces, qui, mieux exploitées qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors, appelées d'ailleurs en plus grand nombre par la plus grande publicité qu'obtiendrait infailliblement le journal à 40 fr.,
devaient donner un produit suffisant pour couvrir une partie des frais et constituer un notable bénéfice.
C'est le l^"* juillet 1836 que la Presse parut sur le « Sinaï de la publicité, au milieu des éclairs et du tonnerre ». Grande, en effet, fut l'émotion dans le camp de l'ancien journalisme, qui ne pouvait voir de bon œil une révolution menaçant sa prospérité , son existence même. Il n'y eut qu'une voix pour critiquer les calculs du fondateur de la Presse et contester ses prévisions. Une vive polémique s'établit à ce sujet; les journaux, cela devait être, furent unanimes pour combattre l'innovation et la déclarer impossible; le doute se passionna, la discussion alla jusqu'à l'injure, jusqu'au duel même. Et chose étrange! ce fut un journal démocratique, le Bon Sens, que l'on vit à la tête du mouvement, dans lequel se laissa fatalement entraîner Armand Carrel, qui crut ne pouvoir pas rester spectateur impassible d'une querelle commencée par un journal de son parti.
Nous ne voudrions pas affirmer que les beaux sentiments mis en avant par ceux qui se donnaient la mission de démocratiser la presse fussent purs de tout alliage ; mais, si cette réforme fut le résultat d'une spéculation, il faut avouer que c'était une spéculation bien entendue; le succès, d'ailleurs, un succès aussi grand que rapide, vint lui donner raison. Au bout de trois mois la Presse avait déjà plus de 10,000 abonnés; elle en comptait bientôt 20,000. Le Siec/e, journal d'opposition basé sur les mêmes principes, qui s'adressait peut-être à des intelligences moins élevées, mais à des instincts plus vivaces, servi aussi par la mort de Carrel, qui déchaîna tant de passions contre la Presse, avait un succès plus grand en-
core : il atteignait, après quelques années, le chiffre fabuleux de 38,000 abonnés. En présence de pareils résultats, les plus obstinés détracteurs du nouveau système furent bien obligés d'entrer dans le mouvement; seuls les Débats purent rester au prix de 80 francs sans compromettre leur influence ni leur prospérité.
Matériellement parlant, le problème de la presse à bon marché était donc victorieusement résolu. Mais, nous l'avons dit, à entendre les apôtres de la jeune presse, les conséquences de la réforme qu'ils apportaient ne devaient pas se borner à des résultats matériels et financiers ; ils s'en promettaient un effet moral bien autrement important. Leurs espérances, malheureusement, furent loin de se réaliser. La presse à bon marché ne pouvant vivre que parles annonces, les annonces devinrent sa grande, pour ne pas dire son unique préoccupation. Pour en obtenir une somme suffisante il lui fallait conquérir un grand nombre d'abonnés. Or la politique, qui jusque-là avait été l'essence des journaux, la politique, nourriture devenue fort creuse et de moins en moins goûtée, n'était plus un appât suffisant ; elle ne pouvait faire vivre longtemps le journalisme dans les conditions nouvelles où il s'était placé. 11 chercha donc, à côté des lecteurs politiques, des lecteurs littéraires, si l'on pouvait ainsi dire. Le feuilleton revêtit alors une forme toute nouvelle : avant cette époque, la critique littéraire et artistique en avait fait à peu près tous les frais; il devint bientôt toute ou presque toute la littérature française.
L'expédient, matériellement encore, eut un plein succès. C'est le feuilleton-roman qui a fait pénétrer le journal au foyer des plus modestes familles, et lui a créé tout un monde nouveau
d'abonnés; c'est lui qui, ouvrant ainsi à la presse de nouveaux et immenses débouchés, a facilité l'alliance de la publicité politique avec la publicité industrielle, et, lui assurant ainsi une nouvelle source de revenus, a rendu possible le bon marché de l'abonnement. Mais, une fois engagés dans cette voie, les journaux abdiquèrent de plus en plus leur ancienne autorité sur les esprits; devenus tributaires de la foule, ils eurent plus de souci de l'amuser que de l'instruire.
Le succès même du journal, succès en vérité plus apparent que réel, ne pouvait manquer de le livrer en proie à la spéculation, qui trouvait, d'ailleurs, dans les reproches adressés à la nouvelle presse, une sorte de prétexte. Elle entassa des montagnes de chiffres sur des montagnes de raisonnements, et elle accoucha du journal encyclopédique, sous la figure pantagruélique de VEpoque, de bruyante mémoire, laquelle voulait faire entrer dans son cadre toutes les matières qui font le sujet de publications spéciales, et « envoyer en quelque sorte à chaque abonné, sans augmentation de prix, un cabinet de lecture à domicile ». Mais le journal encyclopédique n'était qu'une utopie, un leurre. Cependant VEpoque, habilement présentée, annoncée avec le bruit qu'on sait, devait séduire la gent abonnable et trouver des chalands, ne fût-ce qu'à raison de son format. Aussi son apparition jeta-t-elle l'inquiétude parmi les autres journaux, et on les vit s'ingénier à qui mieux mieux pour résister à cette turbulente concurrence. La plupart avaient déjà agrandi leur format pour donner un plus vaste champ aux annonces; ils l'agrandirent encore pour se rapprocher de celui de VEpoque, et faire place aux améUorations qu'ils s'empressèrent de promet-
tre. Us s'arrachèrent au prix de l'or les romanciers en vogue, et le grave Constitutionnel poussa la galanterie envers ses abonnés jusqu'à illustrer son feuilleton. Enfin, les Débats eux-mêmes, qui s'étaient sentis assez forts pour ne pas céder au torrent de 1836, se crurent dans la nécessité de faire des concessions, et sacrifièrent au dieu du jour en ouvrant leurs colonnes au roman-feuilleton. V Epoque morte, la presse rentra peu à peu dans son ancien lit. Les annonces n'ayant pas produit — fort heureusement pour les abonnés — ce qu'on en attendait, les journaux rognèrent quelque peu leur format, et relevèrent leurs prix presque au niveau de ce qu'ils étaient avant 1836. Ainsi cette réforme qui promettait tant et de si grands résultats aboutit en fin de compte à ce qu'avait prédit Armand Carrel : à la démoralisation et au discrédit du journalisme, qui n'avait pu passer à travers toutes ces broussailles de la spéculation sans y laisser beaucoup de sa dignité.
Il semblerait que, dans les conditions où elle avait été faite, la révolution de juillet eût dû provoquer un nouveau débordement d'écrits polémiques ; il n'en fut rien cependant, le mouvement de la presse fut comparativement modéré. J'en dirai jutant de l'effet de la révolution économique apportée dans le journalisme en 1836, par l'avènement du journal à 40 francs : il se fit sentir par l'accroissement de la clientèle des journaux existants plus que par l'augmentation du nombre des journaux. Quelques chiffres donneront une idée de ce mouvement. Le nombre des feuilles timbrées à Paris pour le service des journaux n'était en 1828 que de 28 millions; il s'éleva successivement, en 1836 à 42 millions, en 1843 à 61 ,
en 1845 à 65, en 1846 à près de 80 millions. A la fin de cette dernière année on comptait à Paris 26 journaux quotidiens, qui réunissaient environ 180,000 abonnés : 4 en comptaient de 500 à 2,000; 8 de 2 à 3,000; 9, de 3 à 5,000; 2, les Débats et VEpoque, de 10 à 15,000; 2, la Presse et le Constitutionnel, de 20 à 25,000; 1, le Siècle, en comptait plus de 30,000. — En 1835 le nombre des journaux était de 605 : 347 à Paris et 258 dans les départements; en 1845 il était monté à 750, mais la proportion s'était intervertie, ceux des départements s'étaient élevés à 520, et Paris n'en comptait plus que 230. De ces 750 journaux, 310 étaient politiques ; il y en avait 6 polonais.
En résumé, j'ai pu relever, pour les dix-huit années de la monarchie de juillet, environ 700 journaux.
Ce fut une époque brillante pour la petite presse. Il nous suffira de nommer le Charivari, ce pamphlet périodique plein de tant de verve et de malice, fondé en 1831 par Philippon, qui créa encore la Caricature, dont le crayon n'était pas moins acéré que la plume des <c hommes d'Etat du Charivari » ; le Corsaire, par lequel passèrent un grand nombre de littérateurs devenus célèbres.
C'est encore de cette époque que date notre premier journal illustré, V Illustration, fondée en 1843, dans l'enfance de la gravure sur bois, dont on peut suivre dans sa collection les rapides progrès.
Rappelons enfin, comme signe du temps, ces petites revues mensuelles qu'Alphonse Karr avait mises k la mode vers la fin de 1839, et qui pullulèrent pendant plusieurs années. Tout le monde, à celte époque, écrivait des brochures microscopiques et périodiques à l'instar des Guêpes : Balzac
- uo —
faisait la Revue parisienne, Eugène Brilïaut le Courrier de la ville, le bibliophile Jacob les Papillons noirs, Albéric Second les Lettres cochinchinoises, Al pli. Pe^^rat les Personnalités politiques et littéraires, un autre Hic, hœc, hoc, etc., etc. 11 y eut alors une fièvre de petits tomes, comme il y eut depuis une épidémie de petits journaux, tous plus insignifiants les uns cfue les autres.
La révolution de février affranchit de nouveau la presse de toute condition, de toute obligation, de tout frein. Il y eut alors comme une avalanche de journaux, si l'on peut donner ce nom à cette masse de carrés de papier, remplis de choses quelconques, qui couvrirent pendant quelques mois les murailles et le pavé de la capitale. C'est alors que l'on put dire que l'esprit courait les rues, et quel esprit, bon Dieu! Et comme on se sentait fier d'être Français quand on coudoyait dans tous les carrefours le Perdu Chêne, VAmer du Chêne, la Vraie Raie publique: ou bien encore V Aimable faubourien, journal de la canaille, le Bonnet rouge, la Carmagnole et... la Guillotine l Et tout cela n'avait même pas le mérite de la nouveauté. La révolution de 1848 voulut, en eifet, singer celle de 89, et la presse surtout donna dans ce travers; de ridicules pygniées crurent imposer au monde en se couvrant du masque des géants de la presse de 1789. Pourtant l'avantage reste à 1848 pour les utopies antisociales, qui se produisirent alors avec une audace inconnue jusque-là.
L'histoire de cette presse de 1848 est pleine de curiosité ; mais la place nous manque ici pour en essayer même une esquisse, et nous ne pouvons que renvoyer les curieux à notre Bibliographie, où on la trouvera très détaillée, comme celle de la première république. Cependant la galanterie veut que nous mentionnions tout au moins la part que le sexe sans culotte prit à cette mêlée. Ces dames eurent, en effet, plusieurs organes, notamment :
La Voix des Femmes, journal socialiste, organe des intérêts de toutes, sous la direction d'Eugénie Niboyet.
Une grande révolution vient de s'accomplir. Cataclysme moral d'idées, plus rapide que l'onde, en quelques heures elle a débordé Paris, en quelques jours elle a débordé la France, en quelques mois peut-être elle aura débordé l'Europe. Les glorieux promoteurs de cette éclatante victoire ont eu tous les partis pour historiens, tous les journaux pour tribune ! Et pourquoi donc, à son tour, la femme ne mêlerait-elle pas sa voix à ce Te Deum général, elle qui donne des citoyens à l'État^ des chefs à la famille? — La Voix des Femmes étant une œuvre socialiste , non une spéculation, on est prié d'affranchir.
La Politique des Femmes, par une société d'ouvrières ; gérante : Désirée Gay.
Notre politique a été toute de ruse et de dissimulation dans le passé; faisons qu'à l'avenir elle soit toute de conciliation et de franchise... Sous le vaste étendard du socialisme, la politique des femmes peut marcher de front avec la politique des hommes.
L'Opinion des Femmes. Liberté, égalité, fraternité, pour tous et pour toutes. Rédacteur en chef: Jeanne Derouin.
Qu'est-ce que V Opinion des femmes? C'est le jugement qu'une moitié de l'humanité a le droit de porter sur les lois qui lui sont imposées par l'autre moitié... Nous demanderons constamment, au nom de l'égalité, l'abolition complète de tous les privilèges, de sexe, de race, de naissance, de caste et de fortune ; — l'admission à toutes les fonctions sociales, sans distinction de sexe.
Et la parodie, qu'appelait naturellement le sujet, lançait la République des Femmes, journal des cotillons.
Après de longues discussions et d'orageux débats, le club des femmes a prononcé : il faut exterminer ces gueux de maris. Aux armes! s'écrie-t-il.
Vésuviennes, marchons, et du joug qui nous pèse
Hardiment affranchissons-nous !
Faisons ce qu'on n'osa faire en quatre-vingt-treize, Par un décret tout neuf supprimons nos époux !
Qu'une vengeance sans pareille
Soit la leçon du genre humain.
Frappons! Que les coqs de la veille
Soient les chapons du lendemain.
En avant! Délivrons la terre
De tyrans trop longtemps debout!
A la barbe faisons la guerre.
Coupons la barbe, coupons tout! »
Je n'ai pas compté moins de 400 journaux nés en 1848, et l'anée 1849 en vit encore éclore plus de 200.
Cependant l'opinion publique n'avait pas tardé à se soulever contre ces saturnales; les journées de juin furent le point de départ d'une réaction inévitable. Un des premiers actes du général Cavaignac, en arrivant au pouvoir, fut dirigé contre la presse périodique. Dès le 25 juin, il journaux étaient, selon l'expression du Peuple constituant, « passés au fil du sabre africain », et, dans cette
exécution, le journal la Presse était l'objet d'une rigueur toute particulière : ordre était donné de le supprimer et d'arêter son rédacteur en chef. M. de Girardin fut, de fait, écroué, sans aucune espèce de formalité, à la Conciergerie, et j fut tenu pendant huit jours au secret le plus rigoureux. Quelques jours après, la Gazette de France partageait le sort de la Presse, pour ses opinions monarchiques, en compagnie de quatre autres feuilles, frappées, celles-ci, pour leur violence.
Le 9 août le cautionnement était rétabli; seulement, de 100,000 francs qu'il était pour Paris, il était abaissé à 24,000 francs. C'était encore trop pour ces bohémiens de la pensée qui avaient fait irruption dans le domaine de la presse; quelquesuns essayèrent de ruser pour sauver leur vie, mais la plupart furent tués du coup. De vrais journaux, même, comme le Peuple constituant, furent obligés de suspendre leur publication. On n'a point oublié les adieux que Lammenais adressait à ses lecteurs. « Il faut aujourd'hui, disait-il en terminant, il faut de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de parler; nous ne sommes pas assez riche. Silence aux pauvres ! » Ce cri suprême d'une âme profondément ulcérée valut au gérant du journal une condamnation à six mois de prison, 3,000 francs d'amende et trois ans d'interdiction des droits civiques. Lamennais, hâtons-nous de le dire, avait fait, mais inutilement, auprès de l'Assemblée nationale, les plus honorables efforts pour assumer la responsabilité de son œuvre.
L'année suivante, le frein fut encore renforcé par une loi du 27 juillet, qui fit revivre presque toutes les dispositions des lois de septembre, et qui fut encore aggravée l'année suivante.
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De la presse sous le nouveau gouvernement qui sortit du scrutin du 10 décembre 1848 nous avons peu de chose à dire. Les violences ayant bientôt recommencé, plus acharnées que jamais, d'un côté contre le président de la république, de l'autre contre l'Assemblée nationale, le président supprima les journaux les plus hostiles, et l'Assemblée nationale vota d'urgence la loi du 16 juillet 1850, qui chargea la presse de nouvelles et plus lourdes chaînes, et que l'on baptisa, cette fois sans antiphrase, du nom de loi de haine. Le décret du 17 février 1852 mit le comble à la réaction.
Tout a été dit sur ce fameux décret; je n'y insisterai donc pas. Il supprimait radicalement la liberté de la presse, en soumettant toutes les publications périodiques traitant de matière politique ou d'économie sociale à une autorisation préalable qui ne s'accordait qu'à très bon escient. Aussi n'est-ce que de loin en loin qu'on rencontre, durant le second empire, quelque grand journal politique nouveau.
A la fin de 1853, il n'existait plus à Paris, que 14 journaux politiques quotidiens : les Débats, la Presse, le Siècle, le Comtitutionnel, le Fays, la Patrie, V Assemblée nationale, la Gazette de France, VUnion, VUnivers, VEstafette, le Journal des faits, le Charivari et le Moniteur.
Des journaux qui purent s'ajouter à ceux-là, nous rappellerons seulement, comme intéressant notre sujet :
Le Courrier de Paris, qui inaugura le règne de la chronique qnotidiehne, et lui fit les honneurs des coloimes réservées d'ordinaire à la politique :
innovation quelque peu téméraire, mais qui, cependant, trouva bientôt des imitateurs; la Paine» notamment, perfectionna l'idée en se donnant le luxe de cinq ou six chroniqueurs.
VEtendard, qui à ses abonnés d'un an donnait à <( choisir entre vingt-huit articles de lingerie, de qualité supérieure, d'une exquise fraîcheur, et, d'une valeur moyenne de quarante francs ; ce qui réduisait le prix de l'abonnement à vingtquatre francs. » C'était moins fort que le JVomveau Commerce, journal des travailleurs, dont le prix entier, 6 francs, était remboursé « séance tenante » dans un magasin de nouveautés, où la quittance d'abonnement était reçue comme espèces à la caisse ; moins fort surtout que V Etincelle, journal de nouvelles à o centimes, dont les acheteurs pouvaient non seulement se rembourser eux-mêmes, immédiatement, de leur sou, mais lui faire produire cent, cinq cents, mille pour cent : à cet effet, étaient attachés à chaque numéro des bo7îs de rabais, sur la présentation desquels on obtenait un rabais de cinq pour cent sur les achats qu'on faisait dans la journée chez un certain nombre de marchands, épiciers, bouchers, marchands de vin, pharmaciens, etc., dont la liste était publiée chaque lundi.
Ces belles inventions montrent de quelle fièvre étaient alors travaillés les esprits, fièvre qui sévissait surtout parmi une armée de petites feuilles que chaque jour voyait naître et mourir. En effet, à côté de la presse politique proprement dite, de la grande presse, s'était élevée une petite presse, dite, uniquement par opposition, presse littéraire, mais qui avait pris rapidement un énorme développement. Tout était devenu matière à journal. On remarque cependant deux
courants principaux qui semblent entraîner cette foule de libres écriveiirs. Les uns, spéculant sur les appétits du siècle, se lancent dans les hautes spéculations de la finance et de l'industrie ; les autres, s'en tenant au domaine littéraire, ne cherchent qu'un peu de bruit et de fumée, et cette petite satisfaction même échappe à la plupart, à moins qu'empiétant, sans s'en douter, sur le domaine de l'économie sociale, dont les limites sont si peu marquées, ils n'obtiennent le dangereux retentissement d'un procès correctionnel.
De la foule de ces petites feuilles sortit une nouvelle classe de journaux, les journaux de nouvelles, qui ne différaient des journaux politiques qu'en ce qu'ils s'abstenaient de polémique, de discussion, ce dont ils se dédommagaient largement d'autres côtés. Ce genre nouveau eut son origine dans la guerre d'Italie. Le gouvernement avait cru devoir ou pouvoir autoriser les petits journaux existants à donner les nouvelles du théâtre de la guerre, et quelques autres s'étaient, de son consentement tacite, créés tout spécialement en vue de ce même but. On vit éclore alors des Bulletins, des Chroniques, des Courriers, des Estafettes, des Journaux de la guerre.
La guerre terminée, cette presse temporaire, pour nous servir de l'expression d'un de ses organes, la Trompette de la victoire, chercha 'k retenir sa clientèle par des informations d'autre nature. De là ce genre mixte entre le journal politique et le joui'nal purement littéraire. De là les Faits divers, journal des actualités; les Faits du jour, les Nouvelles diverses; le Fetit Journal quotidien, dont le succès fut si rapide et si grand; la Fetite Presse , la Fetite Gazette , qui avaient bientôt
leur antithèse dans le Grand Journal, une fantaisie de Villemessant, que l'on servait sur calicot aux abonnés qui éprouvaient le besoin de se remonter en serviettes.
L'année suivante, 1865, le même Villemessant, qui cherchait sa voie avec une mdomptable ténacité, et qui allait toucher le but, créait l'iivénemenf, journal de nouvelles, qui, supprimé pour un article sur le droit des pauvres, c'est-à-dire pour s'être aventuré sur le terrain de l'économie sociale, fit le mort pendant vingt-quatre heures , et reparut dès le lendemain ; seulement , au lieu de s'appeler Y Événement, il s'appela le Figaro, du nom d'un aîné, fondé en 18oi par le môme, sdjus la forme purement littéraire, mais fortement épicée, et qui disparut le jour où il transmettait son nom à son cadet. Le 28 mai 1807, se hâtant de profiter de la liberté qui venait d'être octroyée , le Figaro devenait littéraire et 'politique, u un grand garçon, majeur, électeur, éligible, jouissant de tous ses droits civiques, et parlant politique comme un vrai homme. Mais par la disposition typographique de son sous-titre il faisait entendre que la littérature passerait d'abord, la politique ensuite, qu'il restait ce qu'il était, mais avec un élément nouveau, qui le complétait, voilà tout ». C'est le Figaro que tout le monde connaît, qui, s'il n'a pas inventé la presse de nouvelles, — et il en était bien capable, — l'a portée au degré de perfection que l'on sait. Le type fondé par Villemessant me semble avoir été mieux délini par un de ses panégyristes, qui l'a appelé le « journalisme du boulevard, journalisme vivant, attrayant, ayant son caractère, son individualité, sa physionomie propre », et aussi, ajouterai-je, sa raison d'être, dont témoignent, outre la popularité et l'inlluence du Figaro, les
nombreux imitateurs qu'il a suscités, le Gaulois, Paris-Journal , VÉvènement, etc. On lui doit, entre autres progrès, le bulletin quotidien des théâtres, l'écho de Paris, la revue anecdotique des journaux, faite d'après un plan régulier, enfin l'importation du reportage, que la concurrence a élevé presque à la hauteur d'une institution.
On a dit, avec assez de vraisemblance, que c'était pour détourner les esprits des affaires politiques que le gouvernement impérial favorisait le développement de cette nouvelle presse, qui partout ailleurs eût été assimilée à la presse dite politique, et qui n'avait pu s'établir que par le fait de sa tolérance. Ce qui est certain, c'est que cesjournaux marrons causèrent à la grande presse un préjudice dont quelques chiffres montreront l'étendue. Ainsi, en cinq années, le tirage de la Patrie était descendu de 32,000 à. 16,000; celui du Constitutionnel, de 2i à 13,000; celui de la Presse, de 25,000 à 15,000; celui du Siècle, de 55,000 à 45,000; celui de VOpinion nationale, de 18,000 à 15,000; celui du Journal des Débats, de 12,000 à 9,000, etc. On voit par ces chiffres que le plus achalandé des grands journaux, et de beaucoup, était le Siècle, le seul journal à peu près républicain, qui comptait presque trois fois autant d'abonnés que ceux qui en avaient le plus après lui.
Mais ce qui se perdait d'un côté se retrouvait de l'autre au centuple, et, somme toute, il y eut dans les dernières années de l'empire un mouvement de presse considérable.
En 1860, Paris comptait 500 journaux; il en comptait plus de 800 au commencement de 1866.
Le nombre total des journaux publiés en France au 1" janvier 1865 était de 1,098, dont 337 politiques : 63 à Paris et 274 dans les départements,
— et 761 plus ou moins étrangers à la politique : 511 à Paris et 250 en province.
Au l""" janvier 1866,1e nombre total des publications périodiques s'était élevé à 1,637, dont 330 politiques, 7 de moins qu'en 1865. La différence portait tout entière sur les départements; en revanche la presse non politique y avait plus que doublé : on y comptait 604 feuilles littéraires, commerciales, fantaisistes, etc., presque autant qu'à Paris, qui n'en avait plus que 700.
D'après des documents officieux produits à la Chambre des députés, au l^*" mars 1866 le tirage moyen de la presse politique quotidienne de Paris était de 350,000 numéros, dans lesquels le Petit Moniteur, qui était affranchi du timbre et publié dans des conditions tout exceptionnelles, entrait à lui seul pour 1 30,000. La presse non politique , qui avait donné lieu depuis 1852 à 3,244 déclarations, tirait en moyenne par jour 800,000 exemplaires.
Enfin, d'après une note officielle et confidentielle du 15 septembre 1867, le tirage des journaux du gouvernement en 1858 s'élevait à 67,000 numéros, celui des journaux opposants à 75,000; en 1867 ce dernier chiffre s'était élevé à 128,000, et la presse gouvernementale était descendue à 42,000.
On voit quel terrain l'opposition avait gagné à cette dernière date. L'opinion publique se réveillait de sa torpeur, et commençait à réclamer avec énergie, par ses bulletins de vote, la fin de l'arbitraire. Cédant, malgré ses conseillers, à ce mouvement des esprits, l'empereur se résolut à entrer dans les voies libérales. Par un manifeste du 19 janvier 1867 il annonçait solennellement à la France que l'heure de la liberté avait enfin sonné pour elle, et, entre autres réformes, il faisait espérer
une loi plus libérale de la presse. Sans même attendre cette loi, dont l'enfantement fut extrêmement laborieux, le gouvernement se dessaisit spontanément du pouvoir de vie et de mort sur les journaux dont il était armé depuis quinze ans, et la juridiction administrative cessa immédiatement de fonctionner. Cette tolérance permit la résurrection de VU7iivers, supprimé depuis le mois de janvier 1860, la transformation du Figaro en journal politique, et permit la création de quelques feuilles nouvelles, parmi lesquelles le Journal de Paris, par MM. J.-J. Weiss et Ed. Hervé.
Enfin vint la loi du H mai 1868, qui rendit à tout Français le droit de publier un journal sans autorisation préalable, c'est-à-dire, suivant le commentaire d'Emile de Girardin, u la liberté de se ruiner en fondant des journaux». C'était alors, en effet, une entreprise extrêmement dispendieuse que la fondation, à Paris surtout, d'un vrai journal, au point que les quatre cinquièmes de ceux qui existaient à cette époque ne faisaient pas leurs frais, à beaucoup près. Et d'ailleurs, toutes les places étaient prises : elles n'étaient pas, sous l'empire, aussi nombreuses que les a faites depuis le fractionnement de l'opinion en nuances infinies. Il se fonda néanmoins un certain nombre de feuilles nouvelles, mais qui, pour la plupart, n'eurent qu'une existence éphémère. Ce fut, je crois, Rochefort qui entra le premier dans la voie ouverte par la loi du 11 mai, en allumant dès le 30 sa fameuse Lanterne, pour laquelle l'autorisation lui avait été refusée jusque-là.
Après ce brûlot, je citerai pour leur tentative dans la voie du progrès, le National de 1869 et le Peuple, deux feuilles du format des plus grands journaux, et les égales des 'meilleurs, assez liar-
dies pour se mettre à o centimes. Le premier, sous la direction de I. Rousset et le patronage d'une société de banquiers, se proposait de faire de la démocratie financière. Le second, patronné, diton, par l'empereur, et rédigé par Clément Duvernois, avait pour but de faire de la démocratie impériale. La combinaison, ici et là, reposait sur le même raisonnement, que voici : Il est incontestable qu'un journal ne peut se fonder qu'en dépensant d'abord une somme considérable, et il n'est établi définitivement que le jour oh il a une forte clientèle d'annonces. Ce principe d'une grosse dépense préalablement admis , il y a deux partis à prendre ; l'un consistant à dépenser lentement le capital dont on dispose, et à se former une clientèle en trois ou quatre années; l'autre consistant à se résigner à une perte beaucoup plus considéble pendant la première année, et à se créer du premier coup une grande publicité. C'est le premier de ces partis qu'avait pris le Public; le Peuple et le National de 1869 s'étaient décidés pour le dernier, se résignant à perdre environ 6 centimes par numéro vendu, et à faire face chaque jour à 4 ou 500 francs de frais généraux. Nous ne saurions dire lequel de ces deux systèmes est le meilleur; ils peuvent l'un et l'autre conduire à la fortune ou à la ruine, suivant les circonstances.
Une autre combinaison non moins hardie était celle de VHistoirey « un double journal, de 8 pages, 48 colonnes, format des plus grands journaux, donnant un journal complet genre Figaro et Gaulois, un autre journal complet genre Siècle et Débats », le tout au prix d'un journal ordinaire. « Le temps du journalisme banal est passé, disait ce réformateur, sorti de l'office du Petit Journal. A des mœurs nouvelles il fallait un organe nou-
veau. Une lacune existait. Le journal VHistoire sera la chronique du présent, destinée aux hommes de l'avenir. »
Une remarque à faire , c^est que l'effet de la nouvelle législation fut d'accroître considérableinent le nombre des journaux politiques, tandis que celui des journaux étrangers aux matières politiques subissait une très notable diminution. A la fm de 1869, le total des journaux publiés en France dépassait 2,000. Et le mouvement eût été plus accentué encore sans les sévérités par lesquelles le gouvernement avait cru devoir faire comprendre tout d'^abord qu'il n'était pas disposé à laisser dégénérer la liberté en licence. Cependant, après les élections de i869, il s'était relâché de ses rigueurs, et il en était venu à une tolérance que ses conseillers trouvaient excessive, quand les événements de 1870 coupèrent court à cet essai d'un empire libéral.
La révolution du 4 septembre 1870 affranchit encore une fois la presse de toute entrave, et elle jouit pendant le siège de Paris de la plus entière liberté. Aussi ne vit-on pas naître, durant cette période néfaste, moins d'une centaine de journaux, mais, pour la plupart, sans la moindre consistance : le temps n'était pas aux entreprises sérieuses, sans môme parler des difficultés matérielles, telle, par exemple, que la disette du papier, qui forçait un grand nombre de ces éphémères à paraître sur une feuille simple, et sur du papier de toutes les formes et de toutes les eoulears. Nous nous bor-
nerons à rappeler, comme signe du temps, la Lettre-Journal, petite gazette sur format de papier à lettre, paraissant deux ou trois fois par semaine, et destinée à la correspondance aérienne entre Paris assiégé et la province. Deux pages seulement étaient imprimées et contenaient les dernières nouvelles de la capitale, dont les acheteurs étaient ainsi dispensés de charger leurs lettres ; les deux autres pages étaient réservées à la correspondance intime. L'idée fut trouvée si heureuse qu'après quelques jours on vit s'étaler dans toutes les vitrines des Journaux-Ballons, des Ballons- Postes, des Montgolfières, etc. Partant de cette idée, quelques journaux publièrent, à l'aide de la photolithographie, une édition microscopique pour la province.
Cependant la France s'était donné un gouvernement régulier ; l'heure était venue de pacifier^ de réorganiser, comme le disait M. Thiers à l'Assemblée de Bordeaux, et la violence des journaux était un sérieux obstacle à cette œuvre patriotique : aussi les plus gênants furent-ils supprimés le 11 mars par le général Vinoy, et la publication de tout nouveau journal fut interdite jusqu'à la levée de l'état de siège.
Mais autant en emporta le 18 mars.
En entrant à l'Hôtel de ville, les « autorités républicaines de la capitale » proclamèrent, naturellement, leur intention de « faire respecter la liberté de la presse, ainsi que toutes les autres » ; mais bientôt, « considérant qu'il était impossible de tolérer dans Paris assiégé des journaux qui prêchaient ouvertement la guerre civile, donnaient des renseignements militaires à l'ennemi, et propageaient la calomnie contre les défenseurs de la république », — c'est toujours le même re-
frain, — la Commune supprimait, soit par fournées, soit individuellement, toutes les feuilles qu'elle jugeait hostiles ou seulement qui déplaisaient à quelqu'un de ses membres. Un certain nombre u eurent la pudeur », pour nous servir de l'expression du Vengeur, de susprendre ellesmêmes — plus ou moins volontairement — leur publication, notamment les Déôafs, le Constitutionnel, la Presse, le Paris- Journal, et môme le Mot d'ordre, de Rochefort, qui, « en présence de la situation faite à la presse, crut de sa dignité de cesser de paraître ». Quelques autres, comme le Figaro et le Gaulois, fuyant la persécution, allèrent s'établir extra muros. Le 19 mai encore, à la veille de la grande bataille, avait lieu une dernière hécatombe, qui ne laissait debout que dix-sept journaux, que nous croyons pouvoir nous dispenser de nommer.
La Commune renversée, il y eut naturellement une réaction, réaction non violente, mais assez accentuée pourtant.
Le 6 juillet 1871, l'Assemblée nationale rétablissait le cautionnement pour tous les journaux politiques sans exception, et pour les journaux et écrits périodiques non politiques paraissant plus d'une fois par semaine. Le timbre ne fut pas rétabli, mais, le 4 septembre de la même année, il était remplacé par un droit spécial de 20 francs par 100 kilog. sur le papier destiné aux journaux, indépendamment d'un impôt de fabrication de 10 francs par 100 kilog. qui atteint indirectement toutes les publications. Enfin une loi du 29 novembre 1875 avait remis en vigueur les dispositions des lois de 1848 et 1849 en matière de délits de presse, délits qu'elle déférait de nouveau à la juridiction correctionnelle.
Tout cela, cependant, n'avait pas empêché le journal de poursuivre sa marche ascendante, que ne pouvaient arrêter quelques procès intentés un peu à tort et à travers, et le mouvement ne peut qu'être accéléré par la nouvelle loi qui vient de sortir des longues délibérations du Parlement, et qui, entre autres dispositions libérales, abolit le cautionnement.
Je n'ai point à me prononcer sur l'esprit de la presse telle que l'a faite — pour nous servir des expressions d'un de nos honorables — « l'expérience de liberté, de licence, qui se poursuit depuis quelques années » ; elle est là, sous les yeux de tout le monde, et chacun la peut juger de son point de vue.
Mais un fait capital marquera cette période de l'histoire du journal : c'est sa démocratisation, complète cette fois, radicale. L'abaissement du prix de l'abonnement à 40 francs, en 1836, avait été un premier pas dans cette voie, mais insuffisant, et qui, d'ailleurs, ne s'était point soutenu. Le mouvement avait été notablement accéléré par cette petite presse des dernières années de l'empire dont nous avons parlé ; seulement ces feuilles légères ne s'adressaient guère qu'à la curiosité ou à la malignité; il leur manquait le souffle de la passion.
Pour démocratiser la presse, il fallait le journal politique à cinq centimes, et, pour le rendre possible, il fallait l'abolition du timbre, d'abord, puis les progrès de toute nature opérés dans toutes les industries qui concourent à sa fabrication : il fallait l'invention du clichage, le papier sans fin — et sans chiffons, et ces presses merveilleuses qui peuvent jeter dans la circulation journalière cinq à six cent mille exemplaires d'un petit jour-
nal; il fallait encore, je dirais presque et surtout, la vente au numéro, qui met le journal, sur tous les chemins, à la portée de la main, comme la modicité de son prix le met à la portée de toutes les bourses. Et tout cela suffit à peine à satisfaire cet immense et vague besoin qui travaille aujourd'hui les esprits et les pousse à chercher dans ces petits carrés de papier un encouragement à leurs aspirations, la panacée de leurs rêves.
On jugera de l'acuité de cette sorte d'épidémie quand j'aurai dit qu'en 1879 Paris vit éclore, à lui seul, près de 350 journaux, presque un par jourî
Aujourd'hui, on ne compte guère moins, en France, de 2,500 pubUcations périodiques. Dans ce nombre Paris entre pour presque la moitié ; il s'y publiait à la fin de l'année dernière tout près de 1 ,200 feuilles quotidiennes, hebdomadaires, etc. , dont 153 de commerce et finances, 139 de lecture récréative, 134 de technologie et industries diverses, 104 de jurisprudence et administration, 90 de littérature, philologie et bibliographie, 80 de médecine et pharmacie, 71 de matières religieuses, 70 de modes, 48 de science, 38 de sciences agricoles, 31 d'instruction, 29 d'art militaire et marine, 23 de géographie et d'histoire, 23 de sport, 18 de beaux-arts, 17 de théâtre, 13 de musique, 8 d'architecture, 4 de photographie, etc. Le nombre des journaux politiques quotidiens était de 50, dont 10 de petit format; celui des revues politiques de 21.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ces chiffres varient du jour au lendemain, et ne sauraient jamais être, par conséquent, d'une rigoureuse exactitude.
Le Journal en 1880
État comparatif de la presse chez les différentes nations. — Les géants de la presse anglaise et de la presse américaine. — Les annonces. — Comment se fait un journal. — Statitisque générale.
Il n'est aujourd'hui si petit État, pour peu qu'il soit policé, où le journal n'ait pris racine. Nous avons un exemple frappant de sa puissance d'expansion dans ce qui se passe au Japon. L'introduction de la presse n'y date que d'une douzaine d'années, nécessitée qu'elle fut en quelque sorte par le besoin d'expliquer et de défendre les mesures de progrès adoptées par le gouvernement, quand les institutions sociales y furent transformées. Depuis lors les journaux se sont multipliés d'une façon étonnante. Presque dans chaque maison on trouve un journal; les domestiques eux-mêmes ont leur feuille, qu'ils achètent par cotisation. Dans les vagons de chemins de fer, dans les voitures publiques, il est rare de ne pas trouver un Japonais enfoncé dans la lecture de son journal. — • En 4878, le nombre des journaux au Japon s'élevait à 278, dont 9 anglais ou français. Le nombre des journaux transportés par la poste dans Tannée qui a fini le 30 juin 1879 a été de plus de 2,200,000; dont 110,000 expédiés à l'étranger. Dans cette dernière année la circulation de l'ensemble des
journaux a dépassé 33 millions de numéros. — Pour la condition matérielle, les journaux japonais le cèdent peu aux nôtres; il y a dans le nombre quelques feuilles satiriques, dans le genre du Punch anglais, dont les dessins sont en général spirituels et bien réussis.
Les pays où le journal s'est le plus librement et le plus largement épanoui sont l'Angleterre d'abord, puis l'Amérique du Nord, qui, sur ce terrain, a bien vite et de beaucoup distancé la mère patrie. Ce sont aujourd'hui les Etats-Unis qui tiennent le premier rang, et ils laissent bien loin derrière eux toutes les autres nations, et par le nombre et par les dimensions de leurs journaux. Il faut dire aussi que la presse n'y eut point à lutter contre les obstacles qui partout ailleurs ont entravé sa marche; les seules difficultés qu'elle eut à surmonter, à son origine, furent les difficultés matérielles inhérentes à un pays nouveau, où tout était à créer, où manquaient les moyens d'exécution aussi bien que les moyens de transport. Aussi s'y est-elle développée avec rapidité. En 1775, le nombre des journaux, aux Etats-Unis, était seulement de 37, tous hebdomadaires; il était de 200 en 1800; en 1850 il approchait de 3,000; aujourd'hui il dépasse 6.000, dont plus de 800 sont quotidiens; et le mouvement va toujours s'accentuant, à mesure que la population se développe et se dissémine sur un plus vaste territoire.
C'est qu'en Amérique, où tout le monde, sans exception, sait lire et écrire, où tout le monde est électeur, où le journal est souvent le seul lien qui rattache au monde le colon isolé, le journal est un objet de première nécessité. A peine un village est-il né qu'un homme y arrive avec quel-
ques livres de caractères et une presse telle quelle; cet homme s'intitule imprimeur, et le lendemain de sa venue il se fait journaliste, écrivant, composant, et tirant lui-même son journal, une pauvre petite feuille de papier, imprimée d'un seul côté, que deux ou trois enfants vont vendre pour un sou, mais qui grandira promptement avec le village. On trouve des journaux jusque dans les régions aurifères, comme le Melbourne Argus, dont les frais, en 1855, s'élevaient à 7,500 fr., par jour, soit à 2,325,000 francs par an ; — jusque chez les sauvages qui avoisinent les Etats-Unis : les Choctaws et les Cherokees ont leurs journaux, rédigés dans leur idiome, ou moitié en anglais et moitié en indien, et ce ne sont pas, on le pense bien, les moins intéressants. Le même fait, du reste, se retrouve dans l'Inde anglaise.
On a vu figurer à l'exposition de Vienne de 1873 une collection, reliée en 119 volumes, de 6,000 numéros de journaux et recueils périodiques paraissant alors dans les Etats-Unis. Cette collection. a été complétée par un catalogue raisonné, où le nombre des écrits périodiques publiés à la même époque entre le golfe du Mexique et les grands lacs du Canada est porté à 8,081, dont 507 paraissaient à New-York; venaient ensuite Boston pour 104, Philadelphie pour 158, Chicago pour 145, San-Francisco pour 93, etc.
Voilà pour le nombre. Quant aux dimensions, celles des journaux américains sont encore, je l'ai dit, plus grandes que celles des journaux anglais, déjà si énormes, comparées à celles de nos maigres feuilles, qui ne sont que des pygmées auprès des géants de la presse anglo-américaine.
La raison en est que chez nous le journal est avant tout un instrument de polémique, tandis
qu'en Angleterre et aux Etats-Unis c'est essentiellement un instrument de publicité, d'information, et que l'information, dans ses formes multiples, parmi lesquelles je range les avis et annonces, n'a, pour ainsi dire, pas de limite, ou que, du moins, elle exige un champ beaucoup plus vaste que la polémique, surtout chez ces deux nations, où elle est, en quelque sorte, une nécessité sociale.
Aussi les journaux anglais, et les journaux américains à leur suite, ont-ils été contraints d'élargir incessamment leur cadre. Un journal anglais du matin se compose de 8 pages grand in-folio, divisées chacune en 6 colonnes, soit en tout 48 colonnes, le double de nos grands journaux, sans compter que le caractère est beaucoup plus fin et beaucoup plus serré. On estime qu'un numéro simple du Times, par exemple, contient la matière d'un volume in-8<» de 300 pages. Ajoutez à cela que ce léviathan de la presse anglaise donne tous les jours de 8 à 12 pages supplémentaires d'annonces, qui, jointes aux 12 colonnes au moins qui leur sont déjà consacrées dans le corps du journal, donnent de 60 à 80 colonnes, chacune de 300 lignes, et en caractères des plus menus. La presse anglaise, en effet, a proclamé l'égalité des annonces. Tandis que chez nous l'annonce tient encore beaucoup de l'affiche, qu'elle recherche la singularité dans la rédaction et dans les caractères , et prend volontiers des proportions immenses, dans les journaux anglais toutes les annonces sont imprimées dans le même caractère et dans la même forme, avec des titres de la même dimension, et il est rare qu'elles dépassent dix ou douze lignes.
Rien de ce que nous voyons dans nos journaux ne saurait donner une idée de la quantité et de
la variété des annonces publiées journellement par les feuilles anglaises. Les annonces commencent et finissent le journal, et elles occupent au moins le quart de sa vaste superficie; ce qui n'empêche pas quelques-uns de publier plusieurs fois par semaine, à l'exemple du Times, des suppléments de 4 et même de 8 pages remplis tout entiers à'advertisements. C'est véritablement quelque chose de vertigineux que cet entassement de petits articles se succédant en interminables colonnes. Tel est cependant l'ordre qui règne dans cette partie du journal, comme dans toutes les autres, du reste, que le lecteur anglais trouve instantanément dans cet océan de lignes microscopiques ce qu'il a intérêt à trouver.
Eh bien, les Etats-Unis sont encore plus avancés sous ce rapport que l'Angleterre". On ne saurait se faire une idée du développement qu'ont pris les annonces au-delà de l'Atlantique ; elles y tiennent la principale place dans les journaux, comme dans les habitudes du public, ils n'existent que par elles et pour elles. Si l'on en peut croire y Anglo-american Times, le total des sommes dépensées annuellement en annonces dans la seule ville de New York dépasserait 25 millions de fr., et il cite des industriels, notamment le fameux Barnum , qui entreraient dans ce chiffre pour 2 ou 3 millions chacun. Il y a quelques mois, le principal organe de cette immense publicité, le New-York Herald, donnait un relevé des annonces publiées dans les principaux journaux de New- York un certain dimanche : le dimanche est le jour où les annonces sont le plus nombreuses dans les journaux nord-américains. Or ce jour-là le Times de New-York ne contenait pas moins de 22 colonnes et demie d'annonces, et un total de
503 annonces; le Word, 18 colonnes et demie ou 525 annonces; le Sun, 44 colonnes et un quart, ou 443 annonces, etc. Total pour ce seul jour, 85 colonnes trois quarts et 1,973 annonces. Ce même jour le Herald en contenait à lui seul 105 colonnes, formées de 4,437 annonces. Ces annonces embrassent toutes les branches connues d'affaires et tous les besoins de la vie contemporaine ; elles sont, pour la commodité des intéressés, classées sous une centaine de rubriques distinctes, et les recherches sont encore facilitées par un index placé en tête. Et le Herald, se basant sur la progression constante des annonces depuis quelques années, progression qu'il donne comme le critérium des besoins et du mouvement de l'industrie et des affaires, prévoit le moment prochain où des numéros de 6 feuilles ne lui suffiront plus.
Quand on considère un de ces formidables numéros, il paraît impossible que les lecteurs puissent les déchiffrer sans une loupe, et l'on se demande comment les compositeurs peuvent manœuvrer ces myriades de menus parallélipipèdes de métal qui entrent dans la composition d'un pareil journal quotidien, environ 15,000 par colonne, soit, pour les 105 colonnes du Herald, 1,575,000, surtout quand on songe qu'ils doivent être pris et alignés un à un, et, lorsque l'impression du journal est terminée, être repris et replacés, également un à un, dans leurs compartiments respectifs.
On comprend quels moyens puissants exige la préparation matérielle de pareils journaux, qui, par surcroît, sont infiniment supérieurs aux nôtres, et comme tirage, et comme papier surtout.
Les journaux américains, comme les journaux anglais, se vendent presque exclusivement au nu-
méro; l'abonnement, qui était autrefois la règle, est aujourd'hui l'exception. Le prix du numéro des grands journaux quotidiens, anglais et américains, est généralement de 30 centimes; il y en a néanmoins un certain nombre à 20 centimes, et quelques-uns même à 10 centimes. Ils sont répandus sur tous les points des États-Unis au moyen de bureaux de distribution et de marchands ambulants. Ces marchands sont toujours en marche. On les rencontre à tous les coins de rue et sur toutes les places publiques; ils se mêlent à la foule, accostent tous les bateaux à vapeur qui partent ou qui arrivent; ils sont à la porte des églises et à la porte des théâtres ; on les voit sur le marchepied des omnibus et sur l'impériale de toutes les voitures publiques ; ils vont et viennent dans tous les convois de chemin de fer, -où on leur accorde le droit de circuler librement. On est tellement habitué à leur présence en tout lieu et à toute heure, d'un bout à l'autre des États-Unis, que, s'ils venaient à disparaître, on s'y croirait privé d'une des premières nécessités de la vie. Il est aisé de concevoir combien cette ubiquité des colporteurs doit profiter aux journaux.
Et ce n'est pas là le seul côté intéressant de la j)resse angio- américaine. L'histoire du journalisme américain, surtout, abonde en tours de force, dont quelques-uns très remarquables. J'en veux citer un. L'Angleterre a, parmi ses journaux illustrés, un Graphie, dont tout le mondfe apu admirer la magnifique exposition au Champ-de-Mars en 1878, et dont les Parisiens ont pu remarquer le numéro spécial de Noël 1880, numéro qui, tiré à 400,000 exemplaires, n'avait pas coûté moins de 350,000 francs à établir. L'Amérique ne pouvait manquer d'avoir aussi le sien ; et, comme elle ne
pouvait faire mieux, elle devait faire plus fort, ainsi du reste qu'elle a l'ambition de le faire en tout. Il s'est donc trouvé des éditeurs assez hardis pour entreprendre un Graphie quotidien, composé de 8 pages in-folio, dont 4 de gravures d'actualité. Ce journal, le seul au monde dans son genre, date aujourd'hui de six ans, et compte deux années de succès sérieux, qui ont permis aux fondateurs de rentrer dans les dépenses énormes qu'il leur a fallu faire pour mener à bien une semblable entreprise.
Un Parisien reculerait effrayé devant un journal comme le Times ou le Herald, ou certains journaux de Boston qui n'ont pas moins de 8 colonnes par page, et des colonnes plus hautes encore que celles des géants de Londres et de New- York. Cependant, que de puissance à la fois et que de patience révèlent ces gigantesques engins de publicité! J'avoue que, pour ma part, je ne puis me défendre, devant un de ces grands journaux, d'une sorte d'admiration; c'est pour moi un des signes les plus frappants du génie de ces nations sœurs. L'agrandissement continuel des journaux, mieux encore que leur multiplication, montre quel a été d'année en année le développement, non seulement des affaires, mais encore de la curiosité publique, toujours plus exigeante et étendue à plus de sujets. 11 marque aussi, d'une façon indirecte, les progrès de la puissance de la presse, dont cette curiosité générale est à la fois l'origine et le point d'appui : ce n'est pas d'eux-mêmes, en effet, que les journaux aujourd'hui tirent leur force, mais de ce besoin universel d'information que seuls ils peuvent satisfaire.
Et si ces entreprises demandent de grands ef-
forts et de gi'andes dépenses, par quels bénéfices iJs sont compensés, et que de choses on peut faire avec ces bénéfices utilement appliqués! Un curieux s'amusait, il y a quelque temps, à calculer ce que devaient rapporter les 67 colonnes d'annonces d'un numéro du Times qu'il avait sous les yeux, et il arrivait à un chiffre : 44,125 francs. Si c'était là un chiffre normal, le produit annuel serait de près de 14 millions. Même en ne comptant que 50 colonnes par jour, on arrive à plus de iO millions, bien que le Times, avec son énorme tirage, ne fasse guère payer que 2 ou 3 francs en moyenne la ligne d'annonces. Dans les journaux américains, le prix de la ligne est en général d'un dollar. On peut d'après cela se faire une idée de ce que rapporte le Herald, qui, né dans une cave, trône aujourd'hui dans un palais, et comment ses propriétaires peuvent fonder des établissements d'utilité publique, élever des observatoires, subventionner les explorations scientifiques les plus dispendieuses, etc.
Mais la destination première de ces énormes recettes est, pour les propriétaires du Times comme pour ceux du Herald, l'amélioration incessante de leur journal; ils ne regardent pas plus les uns que les autres à la dépense pour soutenir leur prétention réciproque d'être les mieux informés du monde; en quelque lieu que se trouvent leurs correspondants, la plus grande latitude leur est laissée sur les frais, dans la persuasion que la primeur d'une nouvelle n'est jamais payée trop cher. Ainsi le Herald payait naguère 20,000 francs l'expédition par le câble atlantique d'un discours de l'empereur d'Allemagne; c'est ce que le Times avait dépensé en télégrammes durant la tenue du congrès de Berlin. Mais voici qui est plus fort.
Le numéro du 30 juin 1879 de ce dernier journal, où se trouvaient les dépêches du Gap sur la mort du prince impérial que toute la presse a reproduites , contenait en télégrammes venus des Indes, de l'Amérique et de l'Afrique, plus de 5 colonnes, soit 9,000 mots; ce qui, au tarif plein de 5fr. 7o le mot, représenterait plusde52,000francs. Il est probable, il est vrai, que le Times, qui publie tous les lundis des télégrammes des Indes, a un tarif particulier; le numéro du 30 juin — et il y en a beaucoup d'analogues — n'en constituerait pas moins une dépense télégraphique d'environ 35,000 francs, c'est-à-dire une somme que la plupart de nos journaux dépensent à peine dans une année en frais de cette nature.
Le Times, du reste, n'est pas le seul à s'imposer de pareils sacrifices; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, le Standard paye 50,000 francs par an à l'administration des postes pour l'usage d'un fil télégraphique entre Londres et Paris.
Tandis que les journaux anglais et américains prenaient cet énorme développement, les nôtres sont restés immobiles dans leur cadre étroit. La raison en est évidente. Au prix où ils sont descendus, et qu'il ne serait plus guère possible de relever, un journal, à moins qu'il ne soit soutenu par des capitaux intéressés, ne peut vivre qu'avec le produit des annonces. Or, quoi qu'on ait pu tenter pour acclimater l'annonce chez nous, on n'a point réussi à la faire entrer dans nos habitudes. Elle est restée une affaire entre quelques industriels, presque toujours les mêmes, et quelques courtiers, qui l'ont tuée par d'étroits calculs. Le public n'intervient que par ses plaintes contre ce qu'il regarde, non sans quelque raison, comme
un tort qui lui est fait, comme une diminution de la pâture à laquelle il croit avoir droit en retour de son argent. Que la quatrième page du journal soit consacrée aux annonces, il l'admet volontiers, mais qu'elles empiètent sur la troisième, au point souvent de la remplir, qu'elles débordent même sur la deuxième, il trouve à bon droit le procédé exorbitant. De là contre les annonces une répulsion très compréhensible.
Il est donc probable que le format actuel de nos journaux demeurera le format normal et définitif; ou, s'il était amené à se modifier, ce ne pourrait être que dans le sens de la nouvelle presse à 5 centimes, dont, si peu qu'elle vaille, l'influence se fera forcément de plus en plus sentir sur le bugdet de la grande presse. Ce n'est pas que quelques-uns de nos grands journaux, dont le prix est déjà suffisamment rémunérateur, ne retirent de leurs annonces un fort joli bénéfice, mais on ne voit pas qu'en général ils songent à en faire profiter le public. — Les deux journaux les mieux partagés, chez nous, sous le rapport des annonces, sont le Figaro et le Petit Journal, qui encaissent de ce chef chacun plus d'un million.
Ce cadre, d'ailleurs, paraît largement suffisant pour l'appétit des lecteurs français, beaucoup moindre sous ce rapport que celui des Anglo- Saxons. Nous en avons eu récemment encore un exemple frappant. Un journal, le Globe, eut la bravoure de tenter ce qui eût bien été, comme il le disait, une « véritable révolution dans le journalisme », en adoptant le double format des journaux anglais; il y ajoutait même une fois par semaine un supplément littéraire d'une feuille, ce qui faisait un numéro de 12 pages : après quelques mois d'eflorts et des sacrifices sans doute considé-
blés, il fut obligé d'en revenir au format habituel. Nous en avons encore sous les yeux un exemple non moins concluant. Parmi les jom^naux à 5 centimes, il y en a quatre ou cinq du format des grands journaux, et qui ne leur sont point inférieurs, qui, dans tous les cas, donnent au moins quatre fois autant de matière que ceux d'une demi -feuille : eh bien, il se vend à peine un numéro du plus achalandé de ces grands journaux à 5 centimes contre dix de tel ou tel petit.
Il est à peine besoin de dire le pourquoi de ce dernier fait. Il en ressort surabondamment que, pour un journal français, il est plus profitable de s'adresser à la passion qu'à la curiosité. 11 prouverait encore, si cela avait besoin d'être prouvé, que l'influence d'un journal n'est pas en raison de sa taille.
Dans ces conditions, on conçoit que le budget de nos journaux ne puisse être comparé à celui des journaux anglais et américains. Il est cependant assez lourd encore pour qu'un grand nombre ne parviennent pas à faire leurs frais, et ne se soutiennent que par l'appui de quelque grosse caisse politique ou financière.
' C'est que l'établissement d'un journal, si petit qu'il soit, entraîne toujours des frais considérables. Ces frais sont de deux natures : des frais fixes, indépendants du nombre des abonnés, qui s'imposent même avant qu'on en ait un seul; ce sont ceux de loyer, d'administration, de rédaction et de composition typographique, qu'on peut évaluer à 250,000 francs par an ; — et les frais progressifs ou proportionnels, qui augmentent en raison du nombre des abonnés, et qui comprennent le papier, le tirage, la mise sous bande, le transport, etc.
Ces derniers frais sont couverts, plus ou moins, par le produit de l'abonnement et de la vente des numéros; mais ce produit peut se faire désirer longtemps, rester longtemps insuffisant, tandis que les frais fixes sont toujours là, qui pèsent sur chaque numéro; même, pendant la période que j'appellerais d'incubation, période toujours longue, ils s'augmentent de frais de propagande inévitables. Le journal, en effet, ne peut attendre que la clientèle le vienne trouver spontanément, il faut qu'il la provoque, il faut qu'il se fasse connaître, et pour cela, indépendamment des autres moyens de publicité, il doit tirer et distribuer gratuitement, chaque jour, un nombre assez grand de numéros, des centaines ou des milliers, suivant sa caisse.
A l'appui de ce que je viens de dire, je vais essayer de donner à ceux de mes lecteurs qui seraient étrangers à l'art typographique une idée des efforts que coûte la mise sur pied d'un journal, de la série d'opérations par lesquelles il doit passer avant d'arriver dans leurs mains.