DEUXIEME PERIODE
Si l'écrivaillerie, comme l'a dit Montaigne, est le symptôme d'un siècle débordé, jamais époque ne fut plus débordée que celle où nous sommes arrivés. Il y eut, dans les dix ou quinze années qui précédèrent immédiatement la Révolution, une sorte d'éruption littéraire, si l'on pouvait ainsi parler; un flot de lettrés, comme une lave brûlante, avait envahi la capitale, et l'avait remplie de trouble et d'agitation. Les gens de lettres, lit-on dans les Mémoires de Mallet du Pan, n'étaient plus une classe ; c'était une multitude désordonnée et affamée, dont les premiers rangs seuls possédaient considération et aisance, tandis que tout le reste se débattait contre la misère. « Paris, dit l'austère publiciste, est plein de jeunes gens qui prennent quelque facilité pour du talent, de clercs, commis, avocats, militaires, qui se font auteurs, meurent de faim, mendient même, et font des brochures. »
L'ardeur des esprits s'exhala d'abord dans des milliers de pamphlets, où étaient agitées avec une extrême vivacité les questions qu'avait soulevées l'approche des États-généraux, questions brûlantes, qui remuaient toutes les passions, toutes les fibres populaires. Mais à peine les États gêné-
raux furent-ils réunis, qu'une foule de journaux surgirent comme par enchantement, ceux-ci pour enregistrer, ceux-là pour discuter les actes de cette assemblée, qui tenait l'Europe entière suspendue à ses débats. Du jour au lendemain, pour ainsi dire, le pamphlet se fit journal, le brochurier journaliste. Le rôle du livre était fini; le pamphlet lui-même était encore trop généralisateur, a dit un écrivain, pour suffire à la succession quotidienne des événements. Chaque séance des Etats généraux étant un événement, et alors l'unique et le plus grand événement du monde, il fallut bien qu'il s'élevât une voix assez puissante pour l'annoncer au jour le jour à toute la France attentive. Cette voix ne pouvait qu'être celle du journal, qui se répand assez promptement pour satisfaire les curiosités fiévreuses, et se lit assez vite pour ue point ralentir la \àvacité des impressions.
Ce fut Mirabeau qui descendit le premier dans cette nouvelle et brûlante arène, enlevant de haute lutte, dès le 2 mai, la liberté de la presse. Il y fut bientôt suivi par Maret, depuis duc de Bassano, par Barrère, Brissot, Corsas, Loustalot, Condorcet, Carat, Rabaut Saint-Etienne, Louvet, Carra, Mercier, Fontanes, Chénier, "Camille Desmoulins, Fréron,Marat, Hébert, Robespierre, Babeuf, etc., etc. A la suite de ces athlètes se précipita toute cette foule d'affamés, de déclassés, comme on dirait aujourd'hui, dont parle Mallet du Pan, tous ceux qui savaient ou croyaient savoir tenir une plume.
« Les journaux pleuvaient tous les matins comme manne du ciel, dit un contemporain, et cinquante feuilles, ainsi que le soleil, venaient tous les jours éclairer l'horizon... » - « L'effervescence étant arrivée à son comble, dit un autre, Delisle de Sales, il
se trouva que les vingt-quatre heures de la journée n'auraient pas suffi à un citoyen actif pour lire toutes les feuilles périodiques hurlées le matin pour l'instruction ou la destruction des démagogues. »
Toutes ces feuilles cependant trouvaient des lecteurs avides. On courait après, on se les arrachait, on les dévorait. On les lisait tout haut, on les commentait au Palais-Royal, forum de la Révolution, dans le jardin des Tuileries, au café Procope, au sein des sociétés patriotiques.
Ce n'étaient pas seulement nos grandes assemblées nationales, ce n'étaient pas seulement les nombreux partis qui s'y combattaient, les cent clubs ouverts dans tous les quartiers de Paris, qui avaient leurs organes; le premier venu se croyait, en vertu du principe de la souveraineté du peuple, le droit de dire son mot sur les hommes et sur les choses, le droit, comme fraction du souverain, de s'immiscer dans le règlement des affaires publiques. Et puis cela semblait un moyen si facile de se faire un nom, une fortune peut-être !
C'est une plaisante chose, disait Marat, que le métier de journaliste parmi nous ! Un bonhomme qui aura rimaillé quelque sottjse, ou fourni un méchant article à la Gazette, ne sachant que devenir, se met à tenter la fortune en faisant un journal. Le cerveau vide, sans connaissances, sans idées, sans vues , il s'en va dans un café recueillir les bruits courants, les inculpations des ennemis publics, les complaintes des patriotes, les lamentations des infortunés; il rentre chez lui la tête pleine de tout ce fatras, qu'il couche sur le papier et qu'il porte à son imprimeur, pour en régaler le lendemain les sots qui ont la bêtise de l'acheter. Voilà le tableau des dix-neuf vingtièmes de ces messieurs. Ah! mes amis, au lieu de perdre le temps à ce ridicule métier, que ne vous réunissez-vous sur
la place publique pour rassembler les indigents , vous mettre à leur tête, et aller forcer l'Assemblée, qui s'est emparée du bien des pauvres pour payer les sangsues de l'État, de vous donner du pain , si vous ne trouvez pas à en gagner avec vos bras!
C'était bien là un expédient à la Marat; mais tous ces « bonshommes » qu'il objurgue trouvaient sans doute plus facile, et plus sûr, de noircir quelques feuillets de papier.
On comprend dès lors ce qui dut arriver. Ce fut comme une lutte assez semblable à celle des saltimbanques sur un champ de foire. Pour se faire entendre au milieu de ces mille voix qui sollicitaient l'oreille du peuple, il fallait recourir à toutes sortes d'artifices. Un grand nombre cherchaient un élément de succès dans la bizarrerie d'un titre, ou dans l'excentricité, voire dans le cynisme de l'expression. On connaît, notamment, le Père Buchesne, et ses grandes joies et ses grandes colères, et ses bons avis et ses grandes motions, au moins par les copies qui nous en ont été données en 1848 et 1871, et qui nous dispensent d'y insister.
C'est aussi de cette époque que datent ces superbes boniments qui ont si longtemps fatigué nos oreilles, et dont l'usage, heureusement, se perd tous les jours. Un grand nombre des journaux de la Révolution se proclamaienf, en effet, dans les rues; quelques-uns même faisaient une édition spéciale pour les proclamateurs, avec le sommaire qui devait être crié. C'était de l'habileté, de la sonorité de ce sommaire, et de la force de poumons de ces crieurs, que dépendait le succès pour beaucoup de ces canards, qui souvent ne visaient pas au-delà de la pâture du jour. Ils avaient leur Bourse rue du Hurepoix, la rue du Croissant de l'époque.
Depuis le nouveau régime, dit un contemporain, à sept heures du matin, jours fériés ou non fériés, s'assemblaient là les agents des journalistes pour négocier les papiers publics. Cette négociation, ajoute notre chroniqueur, n'est point faite avec astuce comme dans la rue Vivienne (à la Bourse oîi, dans l'ancien régime, on vendait les effets royaux). Le cours des effets de la rue Hurepoix ne varie jamais, et est toujours le même pour tous. Le fameux Ami du peuple, que tout le monde veut encore avoir, quelquefois ne vaut pas plus que la Séance, dont personne ne se soucie. La négociation consiste dans l'assortiment. A l'heure de la Bourse vous entendez l'air retentir de : a Qui veut de la Séa7îce7 — Qui veut du Courrier véridique? — Qui est-ce qui a de V Observateur? etc. « Lorsque ces papiers parlent de M. de Mirabeau ou de M. l'abbé Maury, ils ont un débit affreux. On se les arrache quand ils parent d'un complot ou de brigands. Industrie! industrie! a liberté est ta mère.
Cette avalanche de crieurs, qui, dès le point du jour, se précipitait daifs les rues, assourdissant la cité de ses cris cyniques, était dévenue une véritable plaie. La municipalité, que Ton voit plus d'une fois, dans le silence de toutes les autres autorités, se préoccuper des écarts de la presse, essaya d'opposer une barrière à ce débordement ; mais la multiplicité des arrêtés qu'elle prit contre les proclamateurs, et qu'on voit se succéder de mois en mois, en prouve le peu d'efficacité : autant en emportait le vent de passions déchaînées (1).
[l) Je lis dans une chronique contemporaine : • L'usage de crier les papiers et journaux existait sous le règne du plus affreux despotisme. On connaît l'origine du mot : des fagots, pour dire des choses fausses ou invraisemblables. On ne s'abonnait point autrefois à la Gazette; des colporteurs la criaient dans les rues. Il arriva qu'un homme qui criait des fagots suivit pendant quelques heures le marchand de gazettes. On remarqua leur cri aXiemdiiït : Des Gazettes! —
Il y avçiit des journaux faits pour être affichés, ou, si l'on veut, des affiches politiques et périodiques ; à certains moments surtout les murs de Paris étaient tapissés de placards de toute espèce. « Une âme, pour nous servir des termes énergiquement pittoresques de Louis Blanc, une âme était en quelque sorte soufflée aux édifices ; les pierres mêmes se couvraient d'idées, et les murailles parlaient. » Si quelques-uns de ces placards avaient pour but d'inculquer au peuple les doctrines nouvelles, le plus grand nombre étaient une arme de parti, souvent même un instrument de calomnie, destinés à battre en brèche les partis adverses ou certains individus. « Le système de diffamation par les journaux, nous dit une de leurs victimes, Brissot, n'ayant pas produit l'effet qu'on en désirait, parce que personne n'en voulait, quoiqu'on les donnât gratis, on eut recours, pour se faire lire, à une autre tactique : on mit les libelles en placards, et les placards devinrent périodiques, journaliers. » Tous les partis, du reste, se servaient de cette arme, et celui de Brissot autant que les autres.
Il ne faudrait pas croire que ce mouvement prodigieux de la presse se soit opéré sans rencontrer d'obstacle ; il lui fallait compter journellement avec l'Assemblée, avec la municipalité, avec les clubs, avec les sociétés plus ou moins patriotiques, avec tout le monde enfin.
Il n'y avait pas de jour où la tribune ne retentît de plaintes, de dénonciations, de motions contre
Des fagots! — Des Gazettes! — Des fagots! On en a ri, et de là l'usage de dire : des fagots, pour signifier les nouvelles apocryphes et les contes absurdes, tels qu'on en trouve dans les gazettes. »
les journaux incendiaires ; et les journaux incendiaires, c'étaient, suivant le côté d'où partait l'accusation, les défenseurs du peuple aussi bien que ceux du trône. Ainsi, dans une même séance, on décrétait contre VAmiduroi eiVAmi dupeuple;ce à quoi, par parenthèse. Marâtre pondait en invitant le peuple à « porter le fer et la flamme sur la majorité gangrenée des députés de la nation ». Mais la plupart du temps l'Assemblée passait à l'ordre du jour sur ces motions, qui se reproduisaient sans cesse et sous toutes les formes. Par exemple, des loges étaient affectées, dans l'Assemblée nationale, aux journalistes, ou, du moins, à certains journalistes, car, dans l'origine, — la liberté procédant en toute circonstance par exception, — cette faveur n'avait été accordée qu'à quelques journaux bien pensants, c'est-à-dire pensant comme la majorité de l'Assemblée. Or, pas une séance ne se passait sans que quelque membre demandât que ces loges fussent retirées à ces empoisonneurs de l'opinion et rendues au public, et cela sous la Convention comme au conseil des Cinq-Cents. Ainsi, le 8 mars t793,un conventionnel réclamait la parole pour une « motion importante » : il s'agissait de « faire taire ces insectes calomniateurs qui étaient les seuls, les véritables obstacles des progrès de la révolution ; la Convention devait chasser de son sein tous ces êtres immondes et forcer ces reptiles impurs à se cacher dans leur honte. (Un grand nombre de voix: Oui! oui!) — Non, ripostait un autre, moins féroce; laissons, laissons coasser dans la boue et la fange ces vils insectes! »
C'étaient, en effet, pour certains députés et dans certaines circonstances, des témoins assez incommodes, que ces journalistes, épiant, contrô-
lant, stéréotypanl en quelque sorte, pour en instruire l'univers, les moindres mots et les moindres gestes. Mais plus souvent encore l'amour-propre y trouvait son compte. Combien se pavanaient dans leur petite célébrité, qui, sans les journaux, seraient demeurés parfaitement inconnus! Et puis il est si doux de se voir imprimé tout vif, de voir ses petites motions et ses grands discours répercutés par ces mille échos, après tout assez complaisants ! Et même les plus brillants tournois, que serait-ce sans cette éclatante publicité des journaux !
Les Assemblées, d'ailleurs, comptaient parmi leurs membres un certain nombre de journalistes, qu'on ne pouvait évincer. On ne fut pourtant pas sans y songer. Le lendemain même de la motion dont je viens de parler, un autre conventionnel demandait que tous les membres de l'Assemblée qui faisaient des journaux fussent tenus d'opter entre la qualité de folliculaire et celle de représentant du peuple. « Je vois avec peine, disait-il, (jue des représentants du peuple, qui sont envoyés ici pour faire de bonnes lois, pour s'occuper des intérêts du peuple, s'amusent à faire des journaux, à gangrener l'esprit des départements. » — « Les députés qui font des journaux, ajoutait un autre, appuyant la motion, volent l'indemnité qu'ils reçoivent de la nation. Un représentant de la nation doit tous ses instants à la République : il faut rétablir la nation dans ses droits. » Et la Convention prit une résolution dans ce sens; mais, deux mois après, elle revenait sur sa décision, « considérant combien doit être grand le respect de la pensée », et les journaux restèrent décidément maîtres de la place.
Il y avait bien un expédient encore, et qui fut
plus d'une fois mis sur le tapis par les Assemblées qui se succédèrent ; c'était d'avoir un journal à soi, un journal officiel, qui aurait fait qu'on eût été moins dans la dépendance des autres; mais on ne s'y arrêta point, et les motifs en sont faciles à comprendre. Bornons-nous à dire que c'est seulement au mois de nivôse an VIII que le Moniteur universel reçut le caractère officiel qu'il a conservé jusqu'à ces derniers temps, et qu'il était devenu le journal du gouvernement. A défaut de journal officiel, tous les gouvernements de la République, la Convention comme la royauté, eurent leurs journaux officieux, qu'ils subventionnaient d'une ou d'autre façon.
Après les corps constitués, c'étaient, nous l'avons dit, les assemblées de district, c'étaient les clubs, c'étaient les cafés, sortes de clubs au petit pied, qui s'arrogeaient le droit de morigéner, voire de châtier les journaux. La pièce suivante, que nous abrégeons, suffirait à elle seule pour peindre ce que nous pourrions appeler la condition sociale de la presse :
Les patriotes du café Zoppi, vulgairement dit Procope, profondément affligés de la licence des auteurs de la partie politique du Mercure de F7^ance, etc.; convaincus... qu'ils ne respirent que meurtres, qu'ils voudraient, s'il était possible, imprimer leurs feuilles avec le sang des meilleurs citoyens; justement alarmés des maux que peuvent causer dans les départements ces papiers infâmes;... mais persuadés que l'humanité doit être la base du patriotisme; que les moyens de ri-
fueur sont les derniers à employer pour rappeler au evoir ; se rappelant que ces libellistes, dont cependant on ne prononce le nom qu'avec horreur, sont des hommes, et, par conséquent , leurs frères ; voulant bien croire enfin que leur erreur est plutôt l'effet de l'aveuglement que d'un crime volontaire ;
Ont arrêté unanimement qu'il serait député aux rédacteurs des feuilles incendiaires ci-dessus nommées plusieurs membres de la Société patriotique dudit café, à l'effet de les ramener dans le bon chemin par des paroles de paix.
La Chronique de Paris, à laquelle nous empruntons cette pièce, ajoute que cet arrêté reçut son exécution; que les libellistes avaient été trouvés chez eux et admonestés, mais que les orateurs s'étaient montrés aussi modérés dans leurs gestes qu'énergiques dans leurs propositions; que la péroraison de chaque discours avait fini par la menace aux susdits hurleurs aristocrates, s'ils ne venaient pas à résipiscence, comme une conduite aussi fraternelle devait le faire espérer, de les faire promener dans Paris sur un âne, la face tournée du côté de la queue.
Parfois le café Zoppi allumait, le soir, un feu devant sa porte, ety jetait quelque feuille « aristocrate ». Ces hridures, d'ailleurs, étaient un' divertissement fort à la mode, que les petits cafés se donnaient volontiers à l'imitation des g-rands, et, si l'on en jugeait par les quelques comptes-rendus que nous en ont transmis les journaux, — comptesrendus évidemment rédigés par les acteurs euxmêmes et publiés à leurs frais, — et d'après les procès-verbaux qui en étaient solennellement dressés, les choses se seraient passées avec un sérieux auquel on a vraiment quelque peine à croire quand on se rappelle les lieux et les acteurs.
Et ce n'étaient pas seulement leurs opinions politiques qui exposaient les écrivains à ces exécutions populaires. Par exemple, il n'était pas permis à un critique de trouver mauvaise une pièce que le parterre avait applaudie.
Il est arrivé hier aux Italiens, lit-on dans la Chronique encore, sous la signature de Fiévée, une scène qui prouve combien le public est jaloux d'user des droits que lui donne la liberté des théâtres, et au théâtre. M. Ducray-Duminil, rédacteur du journal cidevant privilégié nommé les Petites Affiches, s'était permis de trouver la pièce et la musique de Paul et Virginie détestables. Le public, seul juge en pareil cas, ayant manifesté, à la première représentation, le plaisir qu'il y éprouvait, a trouvé qu'il y avait de l'impudence à ce journaliste de vouloir lui prouver qu'il avait eu tort d'applaudir et de s'amuser sans son coniientement. Après le spectacle il a exigé que cette feuille fût déchirée sur le théâtre, et M™c Saint-Aubin a été l'exécuteur de sa justice.
Une autre fois, c'était une députation de la Société des Défenseurs de la République qui allait dénoncer — préventivement — à la commune la tragédie d'Hécube, dont la représentation était annoncée par le théâtre de la Nation.
De temps en temps ces redresseurs de torts allaient accomplir leurs exploits au domicile des journaux. Ainsi, un jour, une bande de jeunes citoyens se transporte chez Gattey, libraire, au Palais-Royal ; ils commencent par purifier cet antre infernal de l'aristocratie, infecté du souffle des mauvais citoyens, par des fumigations de vinaigre et de sucre; puis, faisant main-basse sur tout ce qu'ils trouvent des Actes des Apôtres, ils en font un feu de joie; et, en se retirant, ils signifient audit Gattey que le prelnier aristocrate qu'ils rencontreraient chez lui serait plongé dans le bassin du Palais-Royal, pour y recevoir un baptême patriotique.
Trop heureux encore les journalistes si cela se fût borné à ces jeux relativement innocents ; mais ils furent trop souvent victimes des plus déplora-
blés excès. Ainsi, dans la nuit du 9 au 10 mars 1793, une bande d'hommes armés de pistolets, de sabres et de marteaux, se présente à neuf heures du soir chez Gorsas, rédacteur du Courrier des départements, rue Tiquetonne, enfonce les portes, brise les casses et les presses de son imprimerie, et met le feu à la maison; puis elle va renouveler la même scène aux bureaux de la Chronique, rue Serpente, et ce n'est que par miracle que Gorsas et Fiévée échappent à la mort qu'ils leur destinaient.
En somme, on le voit, la liberté illimitée dont jouissait la presse pendant la Révolution était singulièrement tempérée par cette loi de Lynch, bien propre, ce me semble, à faire regretter la vraie loi, si sévère qu'elle puisse être.
Le grand mouvement de la presse eut lieu surtout en 1789 et 1790. L'année 1789, ou plutôt la dernière moitié de cette année, ne vit pas n'aître moins de 250 journaux ou écrits affectant les allures du journal ; j'en ai compté plus de 350 en 1790. Le mouvement se ralentit un peu en 1791 ; il reprend une nouvelle activité au commencement de 1792, mais il est violemment interrompu par les événements du 10 août, qui mettent hors de combat les journaux royalistes et constitutionnels. Deux jours après la nuit mémorable où elle avait déclaré que « le salut public exigeait qu'elle s'emparât de tous les pouvoirs », la commune de Paris décrétait que « les empoisonneurs de l'opinion publique, tels que les auteurs des divers journaux contre-révolutionnJiires, seraient arrêtés, et que leurs presses, caractères et instruments seraient distribués entre les imprimeurs patriotes ». Il était temps pour ceux-ci, si l'on en croit les
Révolutiotis de Paris. Le papier, paraît-il, allait manquer, et cette disette, machinée par les ennemis domestiques qui y avaient soupçonné un moyen de contre-révolution, lent, mais sûr, devait nécessairement amener la disparition des journaux républicains, et livrer le peuple au dernier occupant : donc, concluait ce papetier patriote, la contre-révolution forcée, et tout à Tlieure, rien qu'avec le papier devenu rare et hors de prix.
Quoi qu'il en soit, la lutte, de ce moment, se condense entre la Montagne et la Gironde. Celleei tombée, la parole est aux seuls jacobins. Le 9 thermidor rend à la presse sa liberté, et les journaux vont se multipliant, sous le Directoire, jusqu'au 18 fructidor, la Saint-Barthélémy des journalistes. Dès le lendemain de ce coup d'État, une soixantaine de journaux étaient supprimés, et leurs rédacteurs condamnés à la déportation; les survivants étaient placés sous la surveillance de la* police, qui, « ne pouvant surveiller ce qu'elle ne connaissait pas, jugea nécessaire que les journalistes , tant de Paris que des départements, fissent passer régulièrement deux exemplaires de leurs journaux au ministre de la police et deux au Directoire exécutif. »
En résumé, j'ai compté, de 1789 à 1800, environ 1 ,400 journaux ou écrits périodiques. Presque tous étaient de format in-8°, ou même in-i2. La plupart ne paraissaient qu'une ou deux fois par semaine, et formaient de petites brochures, qui variaient de deux à quatre ou cinq feuilles. Quelques-uns seulement paraissaient tous lesjours ; mais ceux-là ne donnaient que huit pages, rarement douze. Le prix d'abonnement était de 9 à 18 livres par trimestre. Ajoutons que beaucoup de ces brochures n'avaient, des éléments qui con-
stituent le journal, que la numérotation, laquelle, souvent, n'allait pas plus loin que le n*^ 1.
Les gazettes, les feuilles de nouvelles, les vrais journaux enfin, — en tête desquels il faut citer le Journal de Paris, qui s'était complètement transformé, et la Chronique de Paris, — avaient conservé le format in-4", plus ou moins grand, plein ou à deux colonnes. Mais ce format même était encore bien étroit pour les circonstances; aussi l'abondance des matières avait-elle bientôt forcé les feuilles que nous venons de nommer, et quelques autres encore, à publier des suppléments quotidiens, consacrés d'abord aux spectacles et aux annonces, mais qui devinrent ensuite une sorte d'arène publique, où toutes les opinions, même les
- plus opposées à celle du journal, pouvaient se produire et se combattre, — en payant. C'était là, pour les éditeurs, une source de revenu considérable; les annonces seules étaient bientôt venues assez nombreuses pour qu'on fût souvent obligé de doubler les suppléments. La colonne, au Journal de Paris et à la Chronique ^ coûtait 18 livres;
^ les articles au-dessous de dix lignes, 3 livres, — et
I les lignes n'étaient pas larges, ni longues les colonnes. Le Moniteur faisait payer un supplément
: d'une demi-feuille 720 livres, d2o livres la coloine, 26 sous la ligne. 11 est vrai que le Moniteur était in-folio, et il était à peu prè? le seul de ce formai; son éditeur, le fameux Panckoucke, avait « ciu faire une chose agréable au public en lui proposant et en publiant le premier une gazette ou impier-nour) elles à la manière anylaise, qui paraîtrait tous les jours », et ce format inusité aviiit valu à ce « papier gigantesque », à ce « journal patagon » , dont « on pouvait avec trois numéros