INTRODUCTION
Le cahier de notes de Berkeley, connu sous le nom de Commonplace Book, a été écrit entre 1705 et 1708, lorsque Tauteur était encore étudiant à Trinity College, Dublin, et il n'a été publié qu'en 1871 par A. Campbell Fraser, le savant éditeur des œuvres de Berkeley.
Dans ces notes fixées au jour le jour, il n'existe aucun ordre apparent. On ne peut, en efïet, considérer comme suffisamment indicatrices les lettres (*) qui précédent chacun de ces paragraphes de mathématiques, d'optique ou de philosophie proprement dite. D'un autre côté, on ne saurait reprocher au consciencieux éditeur d'avoir respecté le désordre de ce brouillon où nous pouvons suivre à la fois les lectures diverses de Berkeley, la marche de ses idées, ainsi que les pensées intimes du jeune philosophe impatient de faire connaître à son siècle le principe nouveau destiné à combattre l'athéisme et à défendre la religion.
On nous saura donc gré, pensons-nous, d'avoir conservé l'ordre chronologique dans lequel a été écrit le Commonplace Book, dans la traduction qui suit cette étude.
Toutefois, si nous avons voulu ne rien changer à l'original, nous avons cru qu'il était utile de résumer et de juger en quel-
(1) Ces lettres sont de Berkeley lui-même et elles ne se trouve.it que devant un certain nombre de notes du Commonplace Book. Cf. Fraser's Preface to Cmpl. Bk,, vol. I, p. 5, édition 1901.
ques pages les théories principales contenues dans cet opuscule. Dans ce but, nous avons relevé, dans plusieurs chapitres, les théories essentielles et nous avons cherché à rapprocher les passages du Journal des passages analogues de VEssai sur la Vision^ des Principes de la Connaissance, des Dialogues et d'autres ouvra ges moins connus tels que V Analyste, le Sermon sur V obéissance passive^ etc. Nous sommes allé chercher dans les œuvres de ce qu'on appelle la première philosophie de Berkeley, le développement des idées qui étaient en germe ou seulement imparfaitement développées dans le « Journal philosophique ». Nous croyons même pouvoir affirmer, après M. Georges Lyon, que toute l'œuvre de Berkeley est déjà visible dans ces notes de jeunesse.
L'idéalisme berkeleyen n'a pas cessé d'avoir de fidèles partisans en Europe et en Amérique. De nombreux écrits témoignent de l'influence persistante de cette philosophie.
Sans parler des ouvrages de Penjon, Carrau, Georges Lyon, il ne faut pas oublier que des traductions des Principes, des Dialogues (VHylas et de Philonous et de VEssai sur la Vision ont été successivement publiées en France par MM. Renouvier, Beaulavon et Parodi en 1889 et 1895. Toutefois une traduction complète des œuvres de Berkeley n'existe pas encore chez nous; celles de la Siris, d'Alciphron, publiées au XVIIP siècle, sont fort rares. Rien n'a jusqu'ici été écrit sur l'Analyste, ni sur la partie morale de Tœuvre de Berkeley (Sermons, Essais.)
En Angleterre même, les dissertations de Stuart Mill, les pages consacrées à Berkeley par Leslie Stephen, dans son Histoire de la pensée anglaise au XVIIP siècle, de nombreux articles sur la renaissance du berkeleyisme, montrent la faveur dont jouit cette philosophie élevée et profonde. En Amérique enfin, le livre récent du professeur Royce ('), par son interprétation idéaliste de la nature, ramène l'attention des esprits vers les théories de l'évêque de Cloyne.
Nous ne prétendons ajouter à ces œuvres contemporaines
(1) Essay on Nature^ Consciousness and Self-Consciousness, by Josiah Royce, Cambridge, Massachussets, America, 1902,
qu'un document de plus pour l'étude du système de Berkeley et de la formation de ses idées.
Pour arriver à ce résultat, notre étude devait avant tout refléter fidèlement la pensée de l'auteur ; elle devait s'attacher, non aux contradictions, qui se rencontrent dans ce cahier de jeunesse, où Tauteur cherche sa voie, mais surtout aux idées reprises, développées plus tard, dans les écrits donnés au public. Les passages où se manifestent des hésitations entre plusieurs doctrines, sont d'ailleurs peu nombreux, et le lecteur qui voudra se donner la peine de lire d'un bout à l'autre les notes du journal philosophique, sera frappé de l'unité d'inspiration qui règne, en somme, dans cet écrit, tout peut se ramener à cette idée : passivité, dépendance du monde sensible , activité toute-puissante de l'esprit. Cette formule ne résume-t-elle pas ce qu'il y a d'essentiel dans cette philosophie? Nous allons essayer de dégager les idées principales du Commonplace Book, en suivant l'ordre que Berkeley lui-même recommandait de suivre à son disciple américain Johnson, c'est-à-dire Tordre chronologique de ses écrits. (')
(1) f Je souhaiterais que tout ce j'ai publié sur ces problèmes philosophiques soit la dans l'ordre de leur publication. » Œuvres, vol. 1, pp. VHI et IX.
Nous nous sommes servi, pour cette étude, de la dernière édition de Fraser, 4 vol., Clarendon Press, 1901.
La jeunesse de Berkeley (1685-1713)
Bien que les historiens de Berkeley nous aient raconté les faits saillants de sa vie, il est utile de se représenter le milieu où s'est écoulée sa jeunesse, afin de mieux comprendre ses idées et en particulier son Journal.
D'après Mr Fraser, beaucoup d'obscurité enveloppe les origines de la famille de Berkeley. Nous savons seulement qu'elle était apparentée à la noble famille des Berkeley de Slratton. Nous connaissons par le registre de l'école de Kilkenny la date de la naissance de George Berkeley : on doit la fixer vers 1685, son entrée à Fécole, en juillet IGDo. Berkeley avait alors onze ans. Cette école était si renommée pour le savoir de ses maîtres qu'elle était surnommée le collège d'Eton de l'Irlande. Swift en était sorti, quelques années auparavant, et l^-ior y entrait en même temps que Berkeley dont il devait rester lami fidèle. Quoique jeune, Berkeley était admis dans la seconde classe, et ce fait est un indice de sa précocité, car il n'y a pas d'autre cas analogue dans le registre. (')
Berkeley passa quatre ans dans cette paisible vallée de la Nore, rivière de Kilkenny, qui avait été le théâtre de la retraite précipitée de Jacques II poursuivi par (juillaume d'Orange, après la défaite de la Boyne. Peut-être que Berkeley puisa dans cette province couverte de gras pâturages et de collines boisées, cet amour de la nature qu'il manifeste dans ses écrits. Il visita la grotte de Dunmore; il en écrivit une description publiée avec ses autres papiers posthumes.
(I) Fraser, Life nnd Letters of Berkeley ^ èâliion de 1871, vol. IV, p. 10.
Quel genre d'études avait-il abordé à Kilkenny, quel caractère avait-il montré à Técole, c'est ce que nous ne pouvons savoir i'aule de documents ; nous n'avons pas à tenir compte des légendes. Dans cette première partie de sa jeunesse, rien ne peut nous faire présumer ce que Berkeley deviendra plus tard.
Il fut immatriculé au collège de la Trinité de Dublin le 21 mars 1700. Dublin comptait, à cette époque, 50.000 habitants, environ; cette ville se relevait péniblement des ruines de la guerre d'Irlande (*). Il en était de même de TUniversité dont le prévôt, Pierre Brown, plus tard évoque de Cork, s'était montré le plus vigoureux adversaire de Toland, l'auteur du livre intitulé : Le Chrislianisme nest pas mystérieux. (*)
En dehors de l'Université, les études scientifiques et philosophiques étaient en honneur, grâce à William Molyneux, disciple de Descartes, dont il traduisait les Meditations en IG80, ainsi que les Réponses à Hobbes. En 1G82, Molyneux fondait la Société Royale de Dublin; il publiait, en 1()92, ses Dioptrica Noua et correspondait avec Locke de 1G92 à 1G98. Grâce à lui, les doctrines de l'Essai pénétraient dans l'Université de Dublin, tandis que John Norris, dès 1701, propageait les théories de Malebranche. Newton avait déjà publié ses Principes et son Optique. En physique et en philosophie proprement dite, l'influence scolastique diminuait graduellement à Dublin en face de la physique et de la philosophie modernes. (^)
Ce milieu était donc favorable au développement d'un esprit original et indépendant tel que celui de Berkeley.
Il nous apparaît, dès cette époque, comme un jeune étudiant laborieux, méditatif, objet de la raillerie de quelques-uns de ses camarades, de Tadmiralion de ses vrais amis.
Son goût pour les expériences se manifeste parfois d'une manière bizarre, par exemple dans son aventure avec Conterini, oncle de Goldsmith. Au retourd'uneexécution capitale, il voulut, dit-on, connaître les sensations éprouvées par un pendu et se lit
(1) Fraser, Life and Letters, vol. IV, p. 16 et suiv., éd. 1871.
(2) IBid., p. 18.
(3) /6îc?.,p. 20.
effectivement suspendre la corde au cou, non sans risquer de perdre la vie dans cette téméraire tentative. (^)
Dès 170'i, il était reçu bachelier (B. A. Bachelor of Arts) : c'est Tannée de la mort de Locke.
L'année suivante, il fondait avec quelques amis une société pour Télude de la philosophie nouvelle: les statuts de celle société ont été retrouvés dans ses papiers poslhumes. Ce document prouve rintérèt que prenait Berkeley à Tétude de Locke, Newton. Il contient des problèmes semblables à ceux qu'il cherche à résoudre à la même époque dans son Commonplace Book dont la première page porte en effet la date 1705.
Pendant les années suivantes, jusqu'en 1709, Berkeley travaille à fixer ses pensées, à mesure qu'elles se présentent, dans ce cahier de notes que l'éditeur de Berkeley, Mr Fraser, appelle le Commonplace Book. Il note ses lectures, ses réflexions, ses doutes dans les questions difficiles. Il cite Locke ; il le combat tout en subissant son influence et tout en reconnaissant son mérite. Il accumule, dans ce journal de jeunesse, les matériaux des deux premiers ouvrages importants qu'il va publier : VEssai sur la vision et les Principes. Et ce travail personnel actif ne Tempêche point de subir avec succès Tépreuve de Master of Arls^ en 1707, Tannée même où il publie ses deux traités latins intitulés Arilhmelicael Miscellanea Mathemalica. Ces deuxopuscules étaient anonymes : le nom de Berkeley paraît seulement en tête de Y Essai sur la vision en 1709 qui est suivi de la publication des Principes, dès 1710.
Mr Fraser dit justement que VEssai ne se comprend entièrement que grâce au principe nouveau que Berkeley se vante d'avoir découvert : or ce principe est tenu en réserve dans le Commonplace Book et n'est développé que dans les Principes de la Connaissance. On peut le formuler ainsi : « Il est impossible de concevoir l'existence indépendamment de la perception et de la volition : tout ce qui existe perçoit et veut, ou bien est perçu et voulu. » (-)
(1) Fraser, Life p. 20. vol. IV, édition 1871,
(2) Défmitioii du Principe d'après Fraser, p. 29, ibid.
T^elle est Tarme dont Berkeley veut se servir contre les abstractions des mathématiciens, des philosophes. Il en use timidement dans VEssai. Il l'emploiera audacieusement dans les Principes.
Cependantil venaitd'être ordonnédiacre en 1709; en cetlequalilé, il put, deux ans plus tard, prononcer son célèbre Discours sur r Obéissance passive. En 1712, il se préparait à répandre dans le public, au moyen de dialogues, les idées qu'il avait soumises aux lettrés dans les Principes ; le nouvel ouvrage paraissait en juin 1713. A cette date se termine la première période de la vie de Berkeley : c'est la plus studieuse et la plus féconde. Son biographe anglais a raconté comment Berkeley fut amené à quitter l'Angleterre pour voyager sur le continent; comment il fut soupçonné de jacobitisme, à la suite de la publication de son discours ; comment il fut présenté à la cour de la reine, à son parent lord Berkeley de Stratton, par Swift, comment enfin il prit parti dans le Guardian de Steele, contre les libres penseurs dont Collins (^) était le chef.
En 1713 il partait pour Fltalie, en qualité de secrétaire et chapelain du comte de Peterborough ; il ne devait pas revenir aux études philosophiques avant 1721, date de la publication du de Motu, encore était-ce d'une manière exceptionnelle et fortuite. Il faut attendre jusqu'en 1732, année de l'apparition d'Alciphron pour voir Berkeley reprendre son activité littéraire et la controverse religieuse commencée dans les Essais du Guardian, vingt ans auparavant.
(1) Discourse of Free Thinking occasioned by the Rise and Growth of a Sect called Free Thinkers^ by A. Collins, 1713.