‹ Le journal philosophique de BerkeleyChapitre 2 sur 55 · Le Commonplace Book · texte numérisé non relu

Le Commonplace Book

Une des idées le plus fréquemment exprimées dans le Commonplace Book est l'impossibilité pour l'esprit de former des idées abstraites. A la première page Berkeley écrit : « Pas d'idées générales : le contraire, cause d'erreur et de confusion dans les mathématiques. A noter cela dans l'Introduction. » Déjà nous voyons apparaître le nominalisme des Principes : toute idée est particulière et peut devenir générale , c'est-à-dire connoter un nombre indéfini d'idées particulières. « Toutes les idées viennent du dehors^ elles sont particulières. » (*) Cette affirmation revient , sous des formes différentes , un grand nombre de fois : (( Nous ne pouvons pas davantage avoir l'idée de la longueur sans largeur, ou sans visibilité , que d'une figure générale. » (') Une allusion est faite à l'idée du triangle en général de Locke , avec laquelle il se propose de porter le coup de grâce à la doctrine de l'abstraction. (')

(1) Commonplace Boo/x\ p. 84, éd. 1901.

(2) Ibid.,i>. 17.

(3) IBid., p. 38.

Comme conséquence funeste de cette doctrine , Berkeley cite les abus du langage. » Se plaindre longuement, dit-il, de Timperfection du langage » (*). 11 entend par ces mots la tendance à réaliser les abstractions, dans la philosophie, dans les sciences. Il veut qu'on examine si les mots répondent à des idées et qu'on ne se laisse pas imposer par des abstractions pures. C'est là, suivant notre jeune philosophe , le défaut des savants , car le vulgaire croit à la réalité des choses sensibles : il ignore les idées abstraites. « On ne peut trouver des idées abstraites que parmi les savants. Le vulgaire n^a jamais pensé qu'il possédait de telles idées et il n'en ressent vraiment pas le besoin. Genres, espèces, idées abstraites, sont des termes inconnus pour lui. » (^j

De là viennent les o frivolités et les erreurs » de la scolastique et des mathématiques. . « La doctrine de Tabstraction a des conséquences funestes dans toutes les sciences. Entièrement , l'œuvre du langage. » (')

(( Les mois, dit-il encore, ont infesté et ruiné toutes les sciences, droit, médecine, chimie, astronomie... Je souhaite que mon lecteur soit mis en garde contre la duperie des mots. . . Qu'il considère seulement mes paroles comme l'occasion de présenter à son esprit des significations précises. En tant qu'elles manquent d'atteindre ce résultat, c'est un jargon : elles ne méritent pas le nom de langue. » (^;

Qu'il y ait des réalités auxquelles aucun mot ne correspond et que nous pouvons arriver à découvrir, d'une part, et de nombreuses entités auquelles ne correspond rien de réel , c'est ce dont Berkeley ne doute pas. « Nous connaissons beaucoup de choses que nous ne pouvons exprimer faute de mots. On peut faire de grandes découvertes d'après ce principe. Faute d'en tenir compte , plusieurs sont tombés dans diverses erreurs : s'efforçant d'étendre leur science à l'aide de mots , ils ont cru , après l'échec de leur tentative, que c'était la faute de leur savoir, alors qu'en réalité c'était celle de leur langage (^) Mais ,

(1) Commonplace Book^ p. 29

(2) Ibid., p. 40.

(3) Ibid,, p. 26.

(4) Ibid., p. /lO.

(5) ILid., p. 18.

direz-vous, je trouve difficile de voir par-dessous les mots et de découvrir mes idées. Je vous réponds : Tusage rendra la chose facile. » (^)

Après avoir ainsi témoigné de son mépris pour Tabstraction, nous ne sommes pas surpris de voir Berkeley se railler des exercices stériles de la logique formelle et des puérilités de la scolastique. (-)

« Qu'est-ce, dit-il, que la manière suivante de ratiociner, sinon un fouillis de mois ? Omnis homo est animal ; omne animal vivit, ergo omnis homo viuit... C'est pur amusement, jeu de mots (^) ».

Face à face avec la réalité, privé du langage et de l'abstraction philosophiques, Berkeley aime à imaginer Phomme solitaire obligé de se représenter les choses sans l'intermédiaire des mots. Il fait, à différentes reprises, cette hypothèse étrange. « 11 serait très utile et de la plus grande importance de contempler un homme doué de facultés admirables, jeté seul dans le monde, et de voir ce qu'il connaîtrait, après une longue expérience (^). » Dans un autre passage, l'auteur se demande ce « que penserait l'homme isolé de 1 idée de nombre [^)... S'il n'avait pas et ne pouvait pas avoir, avant, aucune idée abstraite, il ne pourrait pas en avoir après qu'il aurait appris à parler. » (")

Comme conclusion de cette critique sévère des idées abstraites, le jeune étudiant philosophe affirme qu'il est impossible de ne pas atteindre la vérité « si nous consentons à laisser les mois de côté... Certainement, dit-il, je ne peux pas me tromper en matière de simple perception. Dans la mesure où nous pouvons raisonner sans le secours des signes, nous arrivons à la connaissance certaine ('). » Il s'approprie le conseil de Hobbes : Recipe in animum tuiim, per cogitalionem vehementem, reriim

(1) Cmpl. Book, p. 75.

(2) Ibid., p. 44.

(3) Ihid., pp. 36 et 48.

(4) Ibid., p. 26.

(5) Ihid., p. 34.

(6) Ihid., p. 43.

(7) md., p. 39.

ipsarum, non literaruni aid sonoriim imagines (^). II se promet enfin de « corriger son style et de lui donner la plus grande précision philosophique possible. » (*)

La guerre aux idées abstraites, que Berkeley a commencée dans son cahier denotes^ est poursuivie dans l'Essai sur la vision, dans les Principes, le de Motu, dans toute la première partie de sa carrière.

Dans VEssai , l'étendue prise abstraitement et détachée des qualités tangibles et visibles , « une ligne ou surface entièrement dépouillée de toute autre qualité ou circonstance sensible capable de la déterminer, (^) » est déclarée inconcevable. L'objet de la géométrie n'est pas Tétendue abstraite , d'après l'auteur de VEssai, mais l'étendue tangible. Dès ce premier écrit , apparaît la critique de l'idée générale de triangle au moyen de laquelle le jeune philosophe de Trinity College s'était promis de donner le coup de grâce aux abstractions des métaphysiciens et des savants. Toutefois , ce point se trouvant hors de son sujet, il y reviendra l'année suivante, dans les Principes dont toute l'introduction est une longue attaque contre les idées abstraites. Les erreurs et les difficultés innombrables dans toutes les branches de la connaissance ne seraient dues qu'au pouvoir qu'on attri-; bue à l'esprit de former ces idées ; telles sont l'idée abstraite de rétendue, du mouvement, de l'homme en général, du triangle, etc. Non seulement il nous est impossible de former ces idées , mais elles sont inutiles.

En conséquence, comme elles dérivent du langage , il ne faut employer que les mots correspondant à une idée particulière et connue. « Ecartons le voile des mots », cherchons des idées : tel est le premier principe de la connaissance.

Dans le corps de l'ouvrage (*), les conceptions abstraites du temps , de l'espace, du mouvement , de l'existence , sont considérées comme difficiles et incompréhensibles. L'idée de bonheur

(1^ Commonplace Book, p. 53.

(2) Ibid., p. 74.

(3) Essai, sect, 122, 125.

(4j Principes, sect. 97 — 100.

séparée de tout plaisir particulier , l'idée de bien séparée de tout ce qui est jugé bon, en ce qui concerne les notions morales, sont d'autres exemples des obscurités qu'entraîne la doctrine de l'abstraction.

Plus loin (*), ridée de nombre, la théorie de la divisibilité infinie de rétendue, les paradoxes de la géométrie « pour lesquels le bon sens des hommes éprouve la répugnance la plus claire, » sont accusés d'être la source d' « un grand nombre des diffi* cultes et des contradictions qui ont toujours été regardées comme une honte pour la raison humaine. »

Cette môme doctrine ne contribue pas moins à a rendre compliquées et obscures les sciences qui s'occupent des choses de Tesprit. »

C'est ainsi « qu'on a cru possible de former des notions abstraites des pouvoirs et des actes de Tintelligence. » (2)

Dans le Commonplace Rook, Berkeley avait déjà écrit :

« Le contraire du Principe a été, à mon avis, la source principale de tout le scepticisme, de toute la folie, de toutes les contradictions, de toutes les difficultés inextricables qui furent, de tout temps, la honte de la raison humaine, autant que de cette idolâtrie, de cette soif de Tor qui aveugle la plupart des hommes, ou de cette dépravante immoralité qui nous change en bêtes. »(•'')

Nous pourrions citer d'innombrables passages où Berkeley poursuit sa guerre contre les idées abstraites dans les sciences et dans la philosophie. A vrai dire, n'est-ce pas l'idée principale, celle à laquelle il revient sans cesse? Et sa critique de la matière et de la substance ne se ramène- t-elle [ms à une critique très vive de l'abstraction ? Comment ne pas se souvenir d'ailleurs des éloges que Hume et Stuart Mill adressent à l'auteur des Principes, sur ce point pariicuVier '? (( Je regarde cette vérité, dit le premier , comme l'une des plus grandes et des plus précieu-

(1) Principes^ sect. 118 — 132.

(2) Ibid., sect. 143.

(3) Cmpl. Book, p. 7.

ses découvertes qui aient récemment été faites dans la république des lettres. » (^)

Même dans les ouvrages de la deuxième période, dans VAlciphron^ et jusque dans la Siris, Berkeley revient sur l'idée abstraite de force séparée de l'idée de corps, de mouvement et de tous les effets sensibles : sur 1 idée de Dieu « qui n'est pas une idée abstraite faite d'éléments contradictoires et séparée de toutes les choses réelles, comme quelques modernes entendent l'abstraction {^). » Un passage d'un pamphlet moins connu : la Défense de la libre pensée en mathématiques nous explique comment rhostilité de Berkeley pour les idées abstraites ne provient pas d'un penchant immodéré à la critique, mais de l'amour pour la vérité et du désir de bannir les faux principes et les fausses manières de penser, sans aucune considération de personnes. (^)

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