‹ Le journalisteChapitre 1 sur 11 · RUE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

RUE DES BEAUX-ARTS

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J'étais assis devant le poêle d'une hôtellerie suisse , séchant au feu mes pieds chargés de la neige des Alpes. Les voyageurs, qui à mon arrivée s'étaient dérangés pour me faire place, avaient repris leurs attitudes nonchalantes, et la conversation, un instant interrompue, s'était engagée de nouveau.

Je commençai bientôt à sentir qu'une

4 LE .tour>;aliste.

douce chaleur m'entrait par tous les pores j mes yeux, fatigués par Téclat des glaciers, se délassèrent dans la demi-obscurité qui nous entourait, et ma poitrine respira plus librement un air moins raréfié que celui des hautes iLtontagnes. Satisfait de mon comfort, je me rapprochai encore un peu des bouches de chaleur du poêle, qui m'envoyaient de véritables rayons de soleil, je m'étendis plus voluptueusement sur mon fauteuil de jonc, et je songeai enfin à regarder autour de moi.

Douze voyageurs, environ, étaient réunis dans la grande salle de Thôtel de la Cigogne; Allemands pour la plupart, comme il était facile de le voir à leur manière de fumer, pleine de gravité et de philosophie. Ils ne buvaient point à longs traits l'odorante fumée, mais à petits coups, et avec la patiente économie du boeuf ruminant sou

herbe fleurie. Un seul fumait avec celte impatience française qui hâte tout, même le plaisir; je le reconnus sur-le-champ pour un Alsacien que j'avais déjà rencontré dans mes excursions; nous nous adressâmes un bonjour de connaissance, bien que nous ne nous fussions jamais parlé.

— J'ai eu l'honneur de voir monsieur à Lausanne ?

— Et à Chamouni.

— C'est cela !

Nous nous saluâmes de nouveau, et la conversation en resta là. Mon Alsacien se mita causer eu allemand avec ses voisins; j'entendis qu'il parlait de toiles peintes et d'huile de colza.

Cependant, au bout de quelque temps, il se tourna vers un coin de la salle, et s'écria :

— Eh bien! professeur, vous savez nos conventions; vous me devez une histoire.

Je regardai le nouveau personnage auquel cette interpellation s'adressait, et j'aperçus un voyageur de moyen âge que je n'avais point encore remarqué . Près de lui était assise une femme que je reconnus surle-champ pour la sienne, à je ne sais quelle identité d'expressions, de gestes, de pose, que peut seule expliquer une cohabitation intime et habituelle.

A l'appel de mon compatriote, le professeur avait fermé le livre qu'il lisait :

— Vous avez raison, dit- il; lorsque le hasard ;ious réunit à Genève, et que je racontai devant vous à des amis le Courant de mer, je vous promis une nouvelle histoire dans le cas où je vous retrouverais; je veux tenir ma promesse.

A ces mots les Allemands se regardèrent en signe de joie; les pipes furent remplies, chacun s'arrangea plus commodément dans

la place qu'il occupait, elle professeur commença. «

(i Avant que Luther fût venu prêcher la grande réforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne : c'étaient de grands édifices à l'aspect paisible, avec un clocher frêle qui s'élevait du milieu des bois, et autour duquel voltigeaient des palombes. Là se cachaient tous les vices qu'engendre l'ignorance jointe à 1 oisiveté ; mais là aussi vivaient des hommes insensibles aux jouissances de la terre, saints avares qui n'occupaient leur esprit que de l'héritage promis par le Christ.

(( A Olmutz surtout, il eu était un qui s'était rendu célèbre dans la contrée par sa piété et son instruction : c'était un homme simple comme tous ceux qui savent beaucoup, car la science est semblable à la mer.

plus on s'y avance, plus l'horizon devient large, et plus on se sent petit. Frère Alfus avait eu pourtant aussi ses heures de doute; mais après avoir ridé son front et hlanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations inutiles , il avait appelé à son secours la foi des petits enfants ; puis, confiant sa vie à la prière comme à une ancre de miséricorde , il Tavait laissée se halancer doucement au roulis des purs amours , des religieuses visions et des célestes espérances. (( Cependant de mauvaises rafales agitaient encore , par instant , le saint navire î par instant les tentations de Tintelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste : de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur, son cœur avait froid, et il ne savait plus prier. Errant par les campagnes, il s'asseyait sur la mousse des rochei'S,

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