‹ Le journalisteChapitre 2 sur 11 · LE J0L'P»>AL1ST · texte numérisé non relu

LE J0L'P»>AL1ST

s'arrêtait sous lécume des torrentS; marchait parmi les murmures de la forêt ; mais il interrogeait vainement la nature ; a toutes ses demandes les montagnes, les Ilots et les feuilles ne lui répondaient qu un seul mot : Dieu !

(( Frère Alfus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises, et chaque fois il s était affermi dans ses croyances , car la tentation est la gymnastique de la conscience; quand elle ne hrise point celle-ci , eUe la fortifie. Mais depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est heau perd son chaniie par le long usage; que 1 œil se fatii'ue du plus merveilleux paysage , l'oreille de la plus douce voix, le cœur du y>] us sincère amour, et il s était demandé comment nous pourrions trouver, même dans les cieux ,

un aliment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans terme ? La jouissance immuable ne devait-elle point conduire à l'ennui? L'éternité!... quel mot pour une créature qui ne connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! Quel homme voudrait de sa plus grande joie pour l'éternité? O mon Dieu! plus dépassé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances! L'éternité ! T éternité ! . . . — O mot triste ! ô mot qui fais peur et qui fais pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel ?

(( Ainsi pensait frère Alfus , et chaque jour ses incertitudes étaient plus grandes. Un matin il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée. La campagne, encore toute moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube;

LE JOURINALISTE. il

on eût dit une femme souriant dans ses pleurs. Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la colline : les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tête cbauve une pluie de rosée , et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta à regarder la campagne qui s'étendait sous ses yeux ; il se rappela combien elle lui avait semblé belle la première fois qu'il Tavait vue , et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C est que pour lui , pauvre enfant des villes, accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs , ces arbres, cet air, étaient des nouveautés enivrantes. Aussi la douce année qu avait été Tannée de son noviciat!... Que de longues courses dans les vallées î que de découvertes char-

mantes ! Ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses , fraisières des bois , oh ! quel bonheur de vous trouver une première fois ! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées , de rencontrer à chaque pas une source où Ton n'a point encore bu, une mousse que l'on n a point encore foulée ! — Mais , hélas ! ces plaish's eux-mêmes durent peu ; bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt , vous avez entendu tous ses oiseaux , vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne! rhabitude, qui descend comme un voile entre vous et la création, vous rend aveugle et sourd.

«Hélas! frère Alfas en était arrivé là. Semblable à ces hommes qui, pour avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes , n'en

sentent plus la puissance , il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux . Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme que les oeuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instant?

(( Tout en se proposant à lui-même cette question, Alfus s'était enfoncé dans la vallée. La tête penchée sur sa poitrine et les bras pendants , il allait toujours sans rien voir, franchissant les ruisseaux , les bois , les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu ; Olmutz s'était enfoncé dans les brumes avec ses églises et ses fortifications ,' les montagnes elles-mêmes ne se montraient plus à l'horizon que comme de bleus nuages; tout à coup le moine s'arréla, il était à l'entrée d'une grande foret qui se déroulait à perte de vue , comme un océan de verdure; mille rumeurs charmantes bourdonnaient à

Tentour, et une brise odorante soupirait

dans les feuilles.

(( Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois , Alfus y entra en bésitant , et comme s'il eût craint de faire quelque cbose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait, la forêt devenait plus grande ; il trouvait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'énervant comme ceux de la terre ; on eût dit une sorte d'émanation morale qui embaumait 1 ame : c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une bonne action , ou comme l'approche d'un homme dévoué que Ton aime. Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la foret : il avança encore, et il aperçut de loin une clairière tout éblouissante d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d'é-

tonnemeut, c est que le parfum, la mélodie et la lumière ne semblaient former qu'une même chose; tout se communiquait à lui par une seule perception , comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts , et comme s'il ne lui fut resté qu'une âme. Cependant il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles, quand tout à coup une voix se fit entendre , mais une voix telle que ni le bruit des rames sur le lac , ni la brise riant dans les saules , ni le souffle d^un enfant qui dort , n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs , ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant , et cependant on eût dit des Ilots de mélodie ; ce n'était point un langage , et cependant la voix parlait ! science , poésie ,

sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste , elle enlevait l'ûme et la faisait onduler dans je ne sais quelle région ignorée. En Fécoutant , on savait tout, on sentait tout; et comme le monde de la pensée qu'elle embrassait en entier est infini dans ses secrets , la voix toujours unique était pourtant toujours variée; Ton eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle.

(( Plus Alfus Técoutait , plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il lui semblait qu'il y découvrait à chaque instant quelques mystères ineffables : c'était comme un horizon des Alpes à T heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à tour les lacs , les vais et les glaciers.

« Mais enfin la lumière qui illuminait la foret s'obscurcit , un long murmure retentit sous les arbres , et la voix se tut. Alfus de-

meura quelque temps immobile , comme s'il fût sorti d'un sOmmeil enchanté. Il regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut se lever pour reprendre sa route ; m.ais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il était venu, et se trouva bientôt hors du bois. Alors il chercha le chemin du mionastère : ayant cru le reconnaître, il hâta le pas, car la nuit allait venir j mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage: on eût dit que tout avait été changé dans la campagne depuis sa sortie du couvent. Là où il avait vu des arbres naissants , s'élevaient maintenant des chênes séculaires ; il chercha sur la rivière le petit pont de bois tapissé de ronces qu'il avait coutume de traverser, il n'existait plus, et à sa place s'élançait une solide arche de pierre. Eu passant près d'un étang,

des femmes qui faisaient sécher leurs toiles sur les sureaux fleuris slnterrompirent pour le voir et se dirent entre elles :

(( — Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmutz , nous connaissons tous les frères , et cependant nous n'avons jamais vu celui-là.

(( — Ces femmes sont folles, se dit Alfus, et il passa outre.

« Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles; il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna la prairie, et s'avança vers le seuil. Mais, 6 surprise! la porte n'était plus à sa place accoutumée ! Alfus leva les yeux et demeura immobile de stupeur. Le monastère d'Olmutz avait changé d'aspect; l'enceinte était plus grande, les édifices plus nombreux , un platane qu'il avait planté lui-même près de la chapelle, quelques jours

auparavant , couvrait maintenant Tasile saint de son large feuillage ! le moine , hors de lui , se dirigea vers la nouvelle entrée , et sonna doucement : ce n'était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son; un jeune frère gardien vint ouvrir.

(( — Que s'est-il donc passé ? demanda Alfus ; Antoine n'est- il plus le porlier du couvent?

« — Je ne connais point Antoine; répondit le frère.

(( Alfus porta les mains à son front avec épouvante.

(f — Suis-je devenu fou? dit-il, n'est-ce point ici le monastère d'Olrautz , dont je suis parti ce matin?

(( Le jeune moine le regarda.

« — Voilà cinq années que je suis porlier , répondit-il , et je ne vous connais pas.

» Alfus promena autour de lui des yeux égarés ; plusieurs moines parcouraient les cloîtres; il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait, il courut à eux pour regarder leurs visages , il n'en connaissait aucun.

« — Ya-t-il ici quelque grand miracle de Dieu? s'écria-t-il; au nom du ciel, mes frères , regardez -moi ; aucun de vous ne m'a-til déjà vu? ]N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alfus ?

« Tous le regardèrent avec é(onuement.

« — Alfus 5 dit enfin le plus vieux, oui, il y a eu autrefois à Olmutz un moine de ce nom; je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était unhomme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour il descendit dans la vallée, on le vit se perdre au loin derrière les bois, puis on l'attendit vainement, on ne sut jamais ce que frère Alfus était devenu , mais

LE JOLR.NALiSTE. 21

depuis ce temps il s'est écoulé un siècle cutier.

(( A ces mots Alfus jeta un gi-and cri , car il avait tout compris. 11 se laissa tomber à genoux sur la terre , et joignant les mains avec ferveur :

<^< — O mon Dieu, dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'est écoulé pour moi comme un seul jour à entendre voire voix ; je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles; soyez béni , 6 mon Dieu! ^pardonnez à votre indigne serviteur.

(f Après avoir parlé ainsi, frère x\lf us étendit les bras, embrassa la terre et mourut. »

Quand le professeur eut fini son histoire , il n'y eut ni exclamation , ni applaudissements , mais un long silence. Chacun sem-

blait raédiler le sens de la légende qui avait été racontée, et pendant plusieurs minutes on n'entendit que la rumeur éloignée des cascades et la douce respiration du chien étendu à nos pieds. Le récit du vieillard nous avait tous jetés dans je ne sais quelle rêverie craintive : on eût dit qu'aucune voix n'osait troubler le silence de la grande salle de l'hôtellerie, lorsque tout à coup onze heures sonnèrent. Le timbre de l'horloge sembla briser le charme qui nous tenait muets.

— Déjà! dit le vieux professeur en regardant sa montrent en se levant. Sa femme allait l'imiter, lorsque je lui pris la main.

— De grâce, encore une histoire, monsieur, m'écriai- je.

Le vieillard sourit.

— Il est tard, et ma course d'aujourd'hui a été longue.

— Au nom de Dieu ! encore une histoire,

monsieur ; songez que nous ne nous retrouverons plus, et que c'est probablement la seule prière que je tous adresserai dans ce monde,

— Yous avez raison, dit-il en se rasseyant, il ne faut point refuser celui qui ne peut vous demander qu'une fois, surtout lorsqu'il vous prie au nom de Dieu • je vais vous conter une bistoire.

Les Allemands qui entouraient le foyer tirèrent leurs pipes d'entre leurs dents, pour cracber sur les tisons, et firent entendre un grognement de joie. Le vieux conteur avait posé la main sur son front, il parut cbercber un instant, puis commença ainsi :

(( SU y a parmi vous quelqu'undeStuttgard, nul doute qu'il nait connu Frantz Harick, médecin de l'université. Harick

m'aimait en frère, et uous ne nous quittions guère du temps que nous habitions la même yiHe. Nous passions ensemble des soirées entières, comme les vrais amis seuls peuvent les passer, sans nous regarder, sans nous parler, mais heureux de savoir que nous étions l'un près de l'autre. Nous allions souvent nous promener le long des sentiers bordés de coquelicots qui côtoient les blés murs; nous marchions en écoutant les cigales, en regardant les nuages, et nous nous sentions heureux sans nous le dire, parce que nous étions ensemble et que nous nous complétions 1 un Tautre. Seulement quand un beau rayon tombait du ciel sur quelque gaie cabane tapie dans les vignes; quand au fond d'une gorge sauvage, un ruisseau s'élançait tout échevelé du milieu des ronces ou gazouillait dans les cressons en Heurs, nous nous regardions en souriant, car la

même pensée nous venait toujours au même instant. Oh! c'était une bonne amitié que la nôtre, une de ces amitiés solides qui naissent quand les cœurs sont encore jeunes et que les cheveux sont gris; car Frantz Harick était déjà avancé en âge, quoiqu il ne fût pas encore aussi célèbre qu il Test devenu depuis.

Ses commencements avaient été durs, et il s'était bien débattu contre les flots de la vie avant de pouvoir surnager. Aussi était-ce un homme triste comme tous ceux qui ont été longtemps maltraités et dont le calme n'est que du courage ; les jours d'épreuves semblaient finis pour lui, mais les réussites tardives ne guérissent point ces âmes qui ont contracté Tinfirmité du malheur. La bonne fortune est, pour l'homme fatigué par la lutte, ce qu'est la bonne chair pour Je vieillard qui a perdu l'appétit.

(( Un jour que Frantz était plus triste que d'ordinaire :

(( — Harick , lui dis- je en lui prenant la main, tu penses encore au passé?

« — Ouij me répondit-il en soupirant.

« — Et tu t'affliges en te rappelant l'injustice des hommes envers toi?

« — Je m'afflige en songeant à ma faiblesse et à ma méchanceté.

(c Comme je m'étonnais , il secoua la tête avec une mélancolie amère.

(( — Oh! qui pourrait dire ce que les existences les plus innocentes eu apparence renferment de coupables folies? Celui-là seul est pur, qui n'a point été éprouvé , car quiconque a passé à travers l'adversité y a laissé quelque chose de sa probité. Hélas! quand nous sommes jeunes, ardents au bien et sans souillures, le bonheur nous fuit; nous nous épuisons à combattre , puis vien-

nent les découragements ou les colères, et nous nous lassons; nous disons adieu à nos pudeurs intimes, à nos scrupules de cœur; nous cherchons les rigoureuses limites du bien et du mal, nous nous exerçons à côtoyer le vice adroitement et sans trop nous y salir; c'est là ce qu'on appelle apprendre à vivre. Alors la fortune se montre moins rebelle ; nous réussissons mieux à mesure que nous devenons plus durs ou plus lâches, car les victoires de la vie sont comme celles du champ de bataille , on ne les remporte qu'en égorgeant quelque scrupule, ou en enchaînant quelque vertu. Oh! crois-moi, Wilhem, le passé est plus triste pour les fautes que pour les malheurs qu'il rappelle; crois-moi, il y a bien peu d'hommes qui pourraient y regarder en détail sans rougir!

(( — N'es-tu donc pas un de ces hommes,

toi? Quelle mauvaise action as-tu commise ?

u — Aucune aux yeux du monde, mais aux yeux de la justice!... Vois-tu, Wilhem, on n'a pas beaucoup souffert sans avoir fléchi quelquefois; le malheur est la plus redoutable des tentations ; il nous fait douter de nous-mêmes et de Dieu. Je me suis rendu coupable de bien des fautes depuis que je suis né , mais il en est une dont le souvenir me revient sans cesse.

(( Il se tut un instant, et voyant que je ne l'interrogeais pas :

« — Tu n'oses point m'en demander l'aveu, n'est-ce pas? Tu fais comme les fils de Noé qui fermèrent les yeux devant la nudité honteuse de leur père; mais je veux tout te dire , Wilhem : confesser une mauvaise action, c'est commencer à Texpier.

« Je sortais de Tuniversité lorsque j'allai m'établir à Offenbach. Offeubach est un pe-

tit village de la Souabe, où chaque maison a devant sa porte un sapin et un tilleul , comme un double symbole de la douleur et de la joie qui veillent au seuil de toute demeure mortelle. L'air y est pur, les femmes y sont belles, et les vieillards y meurent sans infirmités. Un médecin eût pu choisir une meilleure résidence; mais je fus séduit par la beauté du lieu; puis aucune raison ne m'attirait ailleurs. Je possédais cette triste liberté que donne Tabandon. Je m'établis donc à Offenbach, espérant que ma profession me procurerait toujours le pain et le selj seules richesses auxquelles je voulusse prétendre.

« Ma première visite fut au docteur qui habitait déjà le village. Je trouvai un homme sec , froid , calculateur , qui me répondit à peine , et m'observa beaucoup. 11 me fut aisé de comprendre que mon arrivée à Of-

fenbach effrayait son avarice , et qu'au lieu

d'un confrère j'avais rencontré un ennemi.

« — Que m'importe après tout? me dis-je, il ne pourra me rendre le ciel d'Offenbach plus froid, ni sa campagne moins belle!

« J'étais loin de prévoir ce que peut faire souffrir la jalousie d'un méchant.

« Dans un pays écarté comme Offenbach, tout homme qui voyage est au moins un escroc en fuite ; étranger y est synonyme d'aventurier. J'étais inconnu, peu causeur, et par conséquent facile à rendre suspect; je m'aperçus bientôt que j'inspirais de la défiance. Les marchands ne me fournissaient rien qu'en présentant sur-le-champ leurs mémoires, et mon hôtesse me demanda de la payer d'avance. J'avais fait la connaissance de deux voisins; insensiblement leurs visites cessèrent. Je voyais ainsi s'élever contre moi des préventions sans nom et dont

j'ignorais la cause. J'aurais pu mettre fin à ces tracasseries en quittant le village; mais Torgueil blessé m'y ^retenait , je repoussais ridée de partir en laissant derrière moi une réputation douteuse.

« Une circonstance frivole vint accroître la défiance générale. Le docteur avait répandu le bruit que je n'étais point médecin. Le juge du canton me fit en conséquence appeler, afin que j'eusse à justifier de mon titre. Je lui montrai mes diplômes, qu'il examina et qu'il me rendit en s'excusant ; mais on sut à Offenbach que j'avais paru devant le juge , et chacun expliqua à se manière cette comparution.

Pour comble de disgrâce, mon isolement m'ôtait tout moyen d'éclairer l'opinion.

Aussi ma position devenait-elle plus pénible chaque jour. Il s'était formé autour de moi une sorte de cordon sanitaire qui tenait tout

le inonde à T écart sans que je connusse la maladie dont on m'accusait. Lorsque je traversais le village, les enfants interrompaient leurs jeux pour me regarder, et si je voulais sourire à l'un d'eux ou passer ma main sur ses cheveux, il s'éloignait en baissant la tête. « Mais dois-je le dire, Wiihem? quelque chose me tourmentait plus que tout le reste (quelque chose de futile en apparence et que j'ose à peine avouer maintenant). Le vieux médecin avait un chien fort beau et fort aimé dans le village ; ou l'appelait Oberon : soit que son maître lui eût appris à me connaître , soit que mon isolement habituel lui déplût, ce chien ne pouvait me rencontrer sans me poursuivre. Acharné sans motif à mes pas, il personnifiait en quelque sorte Topinion publique. Aussitôt qu'il m'apercevait, ses aboiements attiraient aux portes les habitants d'Offenbach , et il me semblait

lire sur toutes les figures une méchante joie. Cette haine d'Oberon était un supplice d'autant plus cruel, que c'était une sorte de témoignage contre moi. Je sentais qu'aux yeux de gens grossiers, cet acharnement d'un animal doux et caressant pour tout autre avait quelque chose d'accusateur ; j'avais Tair d'avoir assassiné quelque nouveau gentilhomme de Montargis. Aussi, quand j'entendais de loin la voix d'Oberon, faisaisje de longs détours pour l'éviter. Vous ne pouvez guère me croire, Wilhem , et cependant c'est la véi'i té; j'avais supporté le reste avec courage , sinon avec calme , mais ce chien mit à bout ma patience, ce chien me devint plus insupportable que toutes les calomnies. Je le détestais surtout, parce qu'on ne pouvait ni se venger d'un lel ennemi ni le mépriser ; il me ravalait en me faisant souffrir une douleur ridicule.

34 LE JOURNAUSTE.

« Je revenais un soir des environs d'Offenbach, le fusil sur l'épaule, mais peu disposé à la chasse et fort mécontent de quelques nouveaux mensonges du vieux médecin, lorsqu'au détour d'un chemin, je le rencontrai lui-même face à face; nouspâlimes tous deux, lui de peur, moi décolère. Cependant j'allais passer sans rien dire, lorsqu'Oberon s'élança vers moi avec des aboiements furieux.

« — Rappelez votre chien, monsieur ! m'écriai-je en saisissant mon fusil.

« Je ne sais ce que le docteur s'imagina , mais il pressa le pas sans m' écouter; le chien s'animait de plus en plus, et tournait autour de moi en me montrant les dents : j'armai mon fusil.

(( — Rappelez votre chien ! répétai-je.

(( Le coup partit presque au même instant; j'entendis un long cri plaintif, et je visObe-

ron qui se roulait tout sanglant. Le "vieux médecin s'était arrêté.

« — Vous l'avez voulu, lui dis-je d'une voix altérée ; je vous avais dit de le rappeler.

« Et je passai rapidement. (( Arrivé chez moi, je m'assis tout tremblant. J'étais ému comme si j'eusse commis un crime. Je voyais toujours Oberon se débattant dans la poussière.

(( Je me couchai, espérant échapper, par le sommeil, à cette vision pénible; mais je dormis mal: une sorte de fièvre m'agitait. Le lendemain, je me levai plus tôtque de coutume; j'essayai d'écrire, d'étudier; je ne pus fixer mon esprit. J'aurais jjoulu sortir, mais je craignais de traverser le village ; il me sem blait que j'allais lire des reproches dans tous les regards. On ne pourrait connaître les excuses de ma violence, et le docteur allait

sans doute s en servir pour me rendre plus odieux. Puis ma conseience me disait elemême que je m'étais abaissé à une vengeance cruelle; j'avais honte de ma misérable action.

(( Vers la nuit pourtant, je me hasardai à traverser le village. En passant sur la place, il me sembla que les enfants s'écartaient de moi avec plus de crainte. Oberon,queje rencontrais habituellement dans cet endroit, n'y était pas , et son absence me serra le cœur; que n'aurais-je point donné ce soir-là pour entendre ses aboiements, qui, la veille encore, me causaient tant d'irritation!

« Plusieurs jours se passèrent dans cette anxiété. J'aurais voïklu savoir ce qu'était devenu le chien du docteur, et je n'osais m'en informer à personne; je ne Tavais point tué, je l'espérais du moins; mais qu'eu avaiton fail ? Plusieurs fois déjà j'avais passé vis-

à-vis la maison du vieux mcdecin , que j'évitais autrefois, dans l'espoir de dccouviir quelque chose , mais sans rien apprendre ; enfin, pourtant, un soir, j'aperçus de loin un chien étendu sur le seuil ; je hâtai le pas : c'était Oberon qui dormait au soleil couchant ! Cette vue me fit battre le cœur. Je m'approchai vivement en l'appelant par son nom; au son de ma voix il se redressa épouvanté, voulut fuir, chercha en vain la porte, et alla se frapper le front contre la muraille. Etonné, je pris sa léte dans m.es mains, et la relevai : Oberon était aveugle !

(( Je ne saurais te dire, V\ ilhem, à quel point cette découverte me saisit. Je laissai aller le chien du docteur, cL sentant au une larme me venait aux yeux, je continuai mon chemin.

(( Les jours suivants, je passai par le même endroit pour revoir Oberon : mais sa haine

contre moi s'était transformée en terreur, et il rentrait aussitôt qu'il sentait mon approche. Du reste, je m'apercusbientôt qu'eu perdant la vue , le chien du docteur avait tout perdu. Devenu inutile, on avait cessé de lui donner des soins , et sa maigreur attestait assez le cruel abandon de son maître. 11 était clair que celui-ci ne le gardait plus que pour rappeler à tous ma violence : c'était une preuve vivante qu'il conservait contre moi. Les enfants d'Offenbach, qui avaient aimé Oberon tant qu'il avait été beau et joueur, le prirent aussi en dégoût, dès qu'ils le virent malade et triste; ne pouvant plus s'amuser de sa force, ils s'amusèrent de ses infirmités. Alors le chien, naguère si vif, si fier, si irritable, devint lâche par souffrance; sa tète se courba, ses jambes s'affaissèrent, et son attitude révéla l'attente continuelle du châtiment.

« Je suivais cette progression des souffrances endurées par Oberon avec toute l'attention qu'un homme solitaire et malheureux lui-même peut donner à une douleur dont il a été la cause. Plus heureux, j'aurais peut-être moins songé au mal que j'avais fait, car la prospérité endurcit le cœur , et l'on s'habitue vite à la considérer comme une justification de tous ses actes ; mais j'étais triste, j'avais Tâme vide : à défaut d'autre chose , un remords était une occupation. Ce coup de fusil m'avait d'ailleurs fatalement éclairé. Je m'étais demandé ce qu'eût fait ma colère si un homme se fût trouvé à la place d'Oberon, et j'avais compris avec effroi qu'il y a dans ce que le monde appelle un honnête homme tout ce qu'il faut pour faire un assassin. Que te dirais-je enfin? Je regrettais d'avoir fait souffrir volontairement un être doué de viej

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mais je regrettais surtout mon impuissance à me dominer. Qu importait le peu de gravité du résultat? l'acte lui-même n'en avait pas moins de valeur morale j c'était ma première cruauté.

(( Le séjour d'Offenbach me devint de plus en plus insupportable : à toutes mes afflictions se joignit bientôt la misère, car tous les genres de confiance m'avaient été refusés. Je résolus enfin de chercher ailleurs une hospitalité moins amère. Mais, en partant, je ne voulais laisser derrière moi aucun souvenir fâcheux, aucun regret surtout; et qu'allait devenir Obei'ou? Qu'on ne me raille point de cette préoccupation ; son objet pouvait la rendre puérile, mais elle était juste dans son principe. Je résolus d'emmener avec moi le chien du docteur en expiation de ma faute , et aussi comme enseignement pour l'avenir. Je me rendis

donc chez le vieux médecin, qui se montra fort surpris et presque effrayé à mon aspect.

a — Je quitte Offenbacli, lui dis-je.

(( Un sourire triomphant traversa son oeil rusé.

(( — Mais avant de paFtir, j'ai une demande à vous faire.

« Il redevint sérieux.

« — Voulez -vous me donner Oberon ?

(( — Mon vieux chien aveugle ? dit-il en me regardant stupéfait.

(f — Lui-même.

(( — Qu'en pourrez-vous faire? C'est donc pour avoir le plaisir de le tuer ?

(( Je me levai d'an bond, les mains serrées de rage; mais je m'apaisai presque aussitôt.

(( — Donnez-le-moi, répétai-je, je ne lui ferai point de mal.

« — Prenez-le si vous voulez, dit le docteur en haussant les épaules; aussi bien il vous appartient déjà un peu : il porte votre marque.

« Je saluai sans répondre, et je sortis.

« Le soir même j'étais sur la route de Berlin, et Oberon' dormait sur la paille de rimpériale. Arrivé à l'auberge où nous devions déjeuner, je priai le conducteur de le descendre. J'étais à la porte, et, dès qu'il fut à terre, je l'appelai ; mais à peine eut-il entendu ma voix, qu'il se mit à fuir à travers la campagne. Nous nous trouvions au sommet d'une colline , brusquement interrompue à droite par un ravin, au fond duquel tournait un moulin ; le chien aveugle courait dans cette direction ; je m'aperçus qu'il allait droit au précipice. Je voulus le poursuivre; mais, au bruit de mes pas , il s'élança plus rapidement, et je le vis dispa-

raître dans le gouffre ; au moment où j'arrivais, son corps eu lambeaux passait sous la roue du moulin. »

Ici le professeur se tut. J'avais écouté son récit avec un intérêt que ne pourra faire comprendre la pâle contrefaçon que je viens d'en donner. Il se leva avec sa femme, vint à moi en souriant et me tendit la main :

— J'ai fait ce que vous me demandiez , dit-il , le ciel soit loué si mon histoire vous a plu. Maintenant, adieu : bon sommeil pour cette nuit et bonheur pour toujours.

— Merci , lui dis-je à mon tour en lui serrant la main ; je n'oublierai de ma vie ni cette rencontre , ni vos histoires.

Le lendemain je me réveillai de bonne heure, et jeme levai en toute hâte, espérant revoir notre conteur de la veille. Je trouvai à ma porte l'Alsacien, qui sortait aussi.

— Avez-vous vu le professeur et sa femme? lui demandai-je.

— Ils sont partis.

Je ne pus retenir une exclamation de surprise.

— Et savez -vous au moins leur nom ?

— Pardi eu ! qui ne connaît Schubert , le ])rofesseur de Munich ?

— Que dites-vous? Schubert le naturaliste , l'auteur de Y Histoire de Vdme , de la Symbolique des rêves , des Considérations sur le côté obscur de la nature , des Voyages dans le pays de Saltzbourg , le Tjrol et le midi de la France !

— Lui-même.

— Mais il voyageait à pied?

— Toujours. Il a parcouru ainsi une parlie de TEurope, ayant pour tout bagage une boîte à herborisation , la Bible et sa femme, qui le suit en tricotant . Dansée moment ils

gagueut tranquillement je ne sais quel port de mer où ils veulent s'embarquer.

— Et où vont-ils donc? m'écriai-je de plus en plus surpris.

— En Palestine (i).

(t) Ce que nous disons ici de Schubert et de sa manière de voyager est exacl. Il est également vrai que cet habile écrivain se trouve maintenant en Palestine. L'histoire du moine Alfus fait partie d'un de ses ouvrages , intitule : De l'Ancien et du, Nouveau; son titre est : l'OiSBClu du Paradis. Nous nous sommes souvent écartés pour les détails delà version allemande. Schubert passe parmi les savants de son pays pour un auteur plus ingénieux qu'exact. Mais si son imagination pleine de poésie a nui à sa repu tationde naturaliste , en revanclie elle lui a acquis une juste célébrité comme écrivain , et il est peu d'auteurs qui soient maintenant plus populaires en Allemagne.

LES EAUX D'ABAl.

Cee (Êauv ï'3bana.

Deux hommes étaient assis sous un berceau de vigne , les coudes appuyés sur une table rustique, et fumant des cigarettes parfumées.

Le plus vieux, qui paraissait avoir environ quarante ans, était grand et pâle; sou costume, riche quoique simple, avait quelque chose de grave et presque de militaire ;

quant au plus jeune, il se faisait remarquer par rélégance débraillée alors à la mode en Italie comme en France. Ce fut lui qui reprit la conversation évidemment tombée depuis plusieurs minutes.

— Ma foi, m.on cher Allier i, dit-il en secouant délicatement la cendre de sa cigarette, je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer en venant aux eaux d'Abano.

— C'est cependant la place d'un malade. Le jeune homme regarda le comte.

— En effet, reprit-il, je vous trouve changé; vous êtes encore plus pâle que de coutume. Avez-vous consulté les médecins?

— Oui.

— Que vous ont-ils dit?

— Ce qu'ils disent toujours. L hiver ils me promettent la guérison pour l'été prochain ; l'été ils me la promettent pour l'hi-

ver j les docteurs de Milan me conseillent l'air de Naples, et les docteurs de Naples l'air de Milan! Je me laisse conduire, je fais ce qu ils yeulent, et j'achève tranquillement de vivre.

— Allons donc, quelle idée ! est-ce qu'on meurt à votre âge.

— Quelquefois, murmura Alfieri d'un air pensif et en baissant la tête.

— Parbleu, j'y suis! s'écria le jeune homme; je parie que vous pensez à la prédiction de votre vieille sorcière.

— Ai-je tort, Celini? Je n'avais que douze ans lorsque cette femme m'a annoncé tout ce qui m'est arrivé depuis. Elle m'avait averti que je quitterais le Piémont, que je deviendrais poète, que mon nom serait célèbre.

— Et que vous deviez mourir à trentecinq ans? Qui ne connaît cette histoire?

Vous avez fait sur cette prédiction un admirable sonnet que toute l'Italie sait par coeur. Mais, que diable! vous avez trop de raison pour être superstitieux!

Le comte soupira sans répondre, et il y eut un moment de silence.

— Voulez-vous savoir ce qui vous tue ? repritCeliui; c'est votre isfflement. Au fond, vous n'êtes point malade.

— Les médecins me l'ont déjà assuré, répondit le comte en souriant, et je sais que je mourrai très-bien portant.

— Pourquoi ne pas vous distraire? Quand vous avez quitté Milan vous parliez de voyager; je vous croyais en Espagne.

— J'en viens.

— Ab!... Vous deviez aussi visiter Ja France .

— J'en viens.

— L'Allemagne ?

— J'en Tiens.

Celini le regarda entre les deux yeux.

— Mais vous venez donc de partout? s'écria t-il. Au fait, je me rappelle que vous êtes un voyageur expédilif; vous visitez les pays au galop de votre cheval 1 Mais vous ne devez avoir rien vu.

— Pardonnez -nîoi; j'ai vu des montagnes, des routes , des villes , et , au milieu de tout cela, beaucoup d'hommes qui s'agitaient pour ne rien faire.

— Et qu'avez- vous remarqué ?

— ^Trois institutions fort belles : laschlague en Allemagne , la police en France et l'inquisition en Espagne.

— Vous serez toujours le même, dit Celini en riant : misanthrope et républicain ; un vrai descendant de Brutus devenu sujet du pape.

Puis , prenant un ton plus sérieux :

— Savez-vous , Alfieri , que vous ne méritez pas les faveurs dont le sort vous a comblé? Tous nos théâtres retentissent de vos triomphes ; l'Italie entière a les yeux sur vous ; vous êtes noble , riche , encore jeune, et vous paraissez mécontent de vivre ! . . . Que pouvez -vous donc désirer pour être heureux ?

— Mon Dieu , qui sait ? quelque chose , peut-être , que possède le dernier de ceux qui me regardent du milieu de la foule : un bonheur obscur^ une maisonnette cachée dans les arbres , et une femme aimée assise sur mes genoux.

— Mais ; tout cela , qui vous empêche de l'avoir ?

Alfieri haussa légèrement les épaules en soupirant.

— Vous oubliez que le hasard a fait de moi un homme célèbre , dit-il , et un homme ce"

lèbre est un animal rare que chacun veut voir. Je cherche vainement T ombre : il faut que je vive perpétuellement en plein jour et en représentation. Tout le monde se croit le droit de regarder jusqu'au fond de mon existence ; mes livres sont comme des laquais , qui crient partout mon nom devant moi. Dès que je parais, adieu la Hbre causerie; chacun se hausse sur la pointe du pied, pour me voir par-dessus l'épaule de son voisin. En ma présence, les femmes se taisent par crainte ou posent par vanité. Vous le savez , d'ailleurs , Celini , élevé au fond des montagnes, longtemps étranger au monde , j'y apporte une tristesse embarrassée. Tous ces regards qui sont sur moi me gênent , me font souffrir ; ne pouvant distinguer la sympathie véritable de la curiosité , je me tiens à l'écart et je garde le silence. On me trouve hautain quand je ne suis que malheureux î

Ah ! pauvre et obscur , je pourrais croire à l'intérêt que l'on me témoigne , tandis c[ue maintenant je doute toujours de la sincérité d'une affection et je ne sais jamais si c'est moi que l'on aime ou si c'est ma position.

— Je comprends ; vous êtes malheureux comme un roi .

— Vous croyez plaisanter , raa-is c'est la vérité. Lorsque je suis arrivé ici , j'espérais échapper à ces ennuis ; pendant quelques jours, j'ai pu vivre comme tout le monde, d'une vie libre et simple, j'étais heureux!..» Lorsque l'arrivée d'un homme qui m'avait aperçu je ne sais où a tout détruit.

— Voyez pourtant l'injustice du sort, dit Celini ; votre célébrité vous gène , et moi j'ai beau travailler, je reste plongé jusqu'aux oreilles dans mon obscurité.

— C'est de votre faute , vous ne faites rien sérieusement.

— Pardieu î il s'agit bien de cela ; oubliezvous que je suis aux gages d'un ùnpj^essario, obligé d'avoir trois actes d'esprit tous les mois. Vous ne savez pas ce que c'est que les théâtres, mon cher ; des espèces de cabarets où Ion tire son génie à la clef...

— Au risque de trouver bientôt la lie.

— C'est' précisément ce qui m'est arrivé ; j'ai vécu longtemps sur une douzaine d'idées... Vous savez, une idée , cela peut se présenter de mille manières : on met le commencement à la fin, le milieu au commencement, et le public appelle cela de la fécondité ! Je suis allé ainsi trois ans ; mais à Ja lin on s est aperçu que je donnais du drap

retourné pour du drap neuf ; on a sifllé !

— Et comment avez- vous fait?

— Ma foi, quand j'ai vu qu il fallait trouver du nouveau, je me suis décidé à voyager pour régénérer mes inspirations et

chercher des sujets; si bien, mon cher comte, que ce n'est pas moi dans ce moment, mais le théâtre de Milan qui est malade et qui prend les eaux.

— Et vous pensez que ce moyen vous réussira?

— J'en suis sûr. Il y a foule à Abano, je ne puis manquer de rencontrer des originaux, d'entendre des anecdotes, de découvrir des intrigues ', il se joue ici cinquante comédies par jour, et autant de drames; ce sera bien le diable si je n'en devine aucune : d'autant que je compte adopter un véritable rôle d'espion.

— N'avez-vous encore rien trouvé?

— Vous croyez rire... parce que je ne suis arrivé que depuis hier; eh bien! si je vous disais que je suis déjà sur la voie d'une intrigue!

Alfieri ht un geste d'incrédulité.

— Écoutez, ditCelini en baissant la voix, hier, fort tard, ne pouvant dormir, par suite de l'agitation du voyage, je suis descendu au jardin; vous connaissez le petit pavillon qui se trouve au bout?

— Oui.

— Eh bien! je venais d'y arriver, et j'allais passer outre, lorsque j'entends tout à coup une porte ou une fenêtre se refermer brusquement; je me détourne, et je me trouve face à face avec un inconnu.

— Que dites-vous?

— A ma vue, il s'arrête tout court, fait un mouvement comme pour me parler, puis paraît se raviser, tourne le dos et disparaît.

— Avez-vous vu ses traits?

— Comme je vous vois; il faisait un clair de lune admirable.

— Alors, vous pourriez le reconnaître ?

— C'est déjà fait.

— Commeut?

— Ce matin, je Tai retrouvé })armi les baigneurs.

— Vous savez son nom?

— On rappelle Marliano.

Le comte se leva vivement.

— Êtes-vous sur qu'il sortit du pavillon? s'écria-t-il.

— Je ne puis l'affirmer; mais cela se pourrait.

— Et c'est bien au bout du jardin, près des peupliers, que vous Tavez rencontré?

— Sous les fenêtres de la marquise d'Alcanzo.

AHieri devint pâle ; ses lèvres s'agitèrent convulsivement; mais il maîtrisa presque aussitôt son émotion et se rassit.

— Vous voyez que je n ai point perdu mon temps, continua Celini, qui, tout entier à son récit, n'avait point pris garde au

trouble du comte. Je suis sur la voie d'un imbroglio amoureux qui peut me fournir d'excellentes scènes. J'avais déjà remarqué ce Marliano pour sa laideur ; il a Tair du mauvais larron. En le voyant suivre partout la marquise, qui a Tair de ne pouvoir le souffrir, j'avais cru d'abord que c'était son mari; mais on m'a détrompé; ceci est un secret qu'il faut que vous m'aidiez à éclaircir.

Il y en avait un, en effet; mais ce n'était point de ce jour que le comte en cherchait l'explication. Celini était loin de soupçonner tout l'intérêt que ce mystère avait pour lui, et dans quelles angoisses son récit venait de le jeter.

Il y avait trois mois environ que la marquise d'Alcanzo était arrivée à Abano, seule et malade. Alfieri avait alors affecté de la fuir, et n'avait négligé aucune occa-

sion de lui témoigner de l'éloignement ; mais la jeune veuve sembla prendre à tâche de détruire des préventions dont elle igaorait les motifs. Par suite, la froideur du comte fit insensiblement place à une poli-tesse bienveillante, puis à une intimité chaque jour plus familière. C'était la première fois qu'il trouvait les grâces de la femme ennoblies par une intelligence qui semblait s'ignorer elle-même, sans pourtant s'abandonner. De douces habitudes s'établirent entre la marquise et lui. Il sentit bientôt qu'elle entrait dans sa vie, et en devenait la part la plus précieuse.

Il allait le lui dire sans doute, lorsque Marliano arriva. A sa vue, Bianca parut se troubler; elle l'accueillit avec un effroi déguisé : il y eut entre eux comme un combat muet, duquel la jeune veuve sortit vaincue et soumise.

Alfieri s'aperçut dès lors qu'elle le fuyait. On eût dit que ce Marliano exerçait sur elle une surveillance jalouse à laquelle elle se soumettait à contre-coeur. Quels étaient les droits de cet homme? Alfieri l'ignorait. S'il était l'amant de la marquise, pourquoi semblait-elle le craindre? s'il lui était étranger, pourquoi semblait-elle lui obéir? Le comte avait en vain hasardé quelques questions; l'Italienne s'était refusée à toute explication. Depuis quinze jours que Marliano était arrivé, rien n'avait révélé sa véritable position près de Bianca. Le récit de Celini paraissait, au premier abord, lever tous les doutes, mais en flétrissant la jeune veuve : le comte n y crut qu'un instant. Son cœur se révolta contre une supposition injurieuse, et il aima mieux ne pas comprendre que de soupçonner.

Cependant une inquiétude navrante lui

restait : croire à la pureté de l'objet aimé ne suffit pas; il faut qu'elle ne soit point discutée par Tesprit. Puis, quel était ce Marliano? qu'en fallait-il craindre ou espérer? Uu premier examen ne révélait en lui qu'un de ces oisifs vulgaires dépensant leur vie aux frivolités et aux désordres du monde ; mais, avec plus d'attention, on ne tardait point à découvrir sous cette enveloppe banale une ténacité violente : c'était évidemment une intelligence médiocre et sans noblesse, servie par une volonté tenace. Alfieri avait en vain voulu sonder plus avant dans cette âme obscure ; le Génois s'était enveloppé d'une politesse glacée qui l'avait arrêté. La marquise, d'ailleurs, permettait rarement des entretiens qu'elle semblait redouter, et qu'elle avait toujours l'adresse de rompre.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour,

aIP

en descendant au jardin plus tôt que de coutume, le comte rencototra la jeune veuve assise sous les charmilles.

C'était la première fois, depuis Farrivée de Marliano, qu il la trouvait seule ; il résolut d'en profiter. En le voyant, Bi^ca avait rougi, et Alfieri s'excuSkdJ^^àjavoîr troublé sa solitude. La conversa-lpn fut d'abord languissante ; enfin , après quelques détours embarrassés, le comte s'arrêta brusquement, et, prenant la main de la marquise :

— Qu'avez-vous contre moi? lui demanda-t-il subitement, et pourquoi m'évitezvous?

ta marquise tressaillit.

— Moi, vous éviter, répéta-t-elle ; qui peut vous le faire penser ?

— Croyez- vous donc que je sois aveugle, madame? depuis quinze jours , voilà la pre-

mière fois que je puis vous Yoir et vous parler. *> Ju

La marquise, un instant déconcertée, s'était déjà remise.

— Etes- vous bien sûr que la faute en soit à papi ? demauda-t-elle en souriant ; on ne rencontre que ceux qu'on cherche.

— Ma ! madame , vous ne doutez point de mon empressement?

— Pourquoi donc? je sais combien mon arrivée à Abano vous avait contrarié au premier instant; après quelques jours d'intimité vous avez pu revenir à vos préventions.

Le comte rougit et voulut se défendre.

— Oh ! ne niez point, continua la marquise : on vous a dénoncé à moi ; je sais que la nécessité d'attendre quelques lettres a pu seule vous retenir ici et vous forcer à subir ma présence.

— J'ignore qui a pu vous instruire de ces détails, madame, dit Alfieri avec une simplicité digne ; mais je ne sais pas plus nier mes fautes que cacher ma pensée. Il est vrai qu'au premier instant, votre nom a réveillé en moi une pénible émotion et que je n'ai point cherché à la cacher. Mais si c'est là , madame , la cause de la froideur qui a succédé , depuis quelques jours , à votre bienveillance , vous punissez bien cruellement des préventions que votre présence a suffi pour dissiper.

— Et puis-je savoir quelles étaient ces préventions , monsieur ?

— Refuser de vous les expliquer serait vous faire croire à quelque répugnance injurieuse : quand vous êtes arrivée, j'ai voulu partir , parce que votre vue me rappelait un souvenir douloureux.

— Et lequel ?

68 LE .iournalistï:.

— Celui d'un ancien compagnon d'études, madame , avec lequel j'avais grandi et que j'aimais comme on s'aime dans Fenfance , parce qu'on est joyeux et du même âge. Nous étions séparés depuis longtemps sans nous être oubliés; je savais qu'il vivait heureux à Gênes ; des amis communs me donnaient de loin en loin de ses nouvelles. Il y a un an environ , j 'appris qu'il aimait une femme belle , noble et recherchée; je lui écrivis deux fois sans obtenir de réponse; enfin , je reçus une lettre de sa mère... Son amour lui avait été funeste ; un rival Favait tué.

— Et vous appelez cet ami ?

— Julio Aldi.

A ce nom , la marquise jeta un cri.

— Ce fut alors que j entendis prononcer votre nom pour la première lois, continua Alfieri...

Et voyant que la jeune femme avait caché son visage clans ses mains :

— Pardon , madame , dit-il d'une voix émue et suppliante , je vous ai affligée... mais il le fallait. Maintenant vous comprenez pourquoi j'ai voulu un instant éviter une rencontre qui me rappelait la perte d un ami.

— Mon Dieu ! vous avez dû bien me haïr , s'écria la marquise , suffoquée par les larmes.

— Ne le croyez pas, madame; je sais que vous avez tout fait pour empêcher ce duel dont vous étiez la cause innocente ; que vous avez même couru au lieu du combat.

— Trop tard, mon Dieu !

— La faute n'en fut point à vous, et la mère d' Aldi elle-même vous îTi rendu justice; ce n'est pas vous qu'elle accusait dans sa douleur, madame, mais son fils, qu'une folle témérité

aTait jeté devant Tépée toujours levée de ce baron de Rocca. Ah! combien de fois moimême l'ai-je condamné d'avoir ainsi exposé volontairement aux hasards d'un duel une vie pleine d'avenir! Je ne savais pas alors ce que la jalousie peut inspirer de colère ; je ne savais pas ce qu il y a de douloureux à trouver toujours près du visage aimé un autre visage dont la tranquillité insulte à vos angoisses, à entendre partout où retentit la voix connue une autre voix qui lui répond avec familiarité ! . . . Maintenant je comprends qu'Aldi ait préféré une mort presque certaine à ces tortures, car moi, homme de pensée et de rêverie, qui n'ai jamais touché une épée, je sens depuis quelques jours des désirs de combat j vingt fois un défi est venu sur mes lèvres, et j'aurais voulu me trouver une arme à la main, achetant au péril de ma vie le droit d'aimer seul.

La voix d'Alfieri s'était élevée, son visage pâle étincelait, et, en prononçant ces derniers mots, sa main s'était étendue comme si elle eut tenu une épéej la marquise fit un mouvement involontaire pour l'arrêter.

— Oh! ne craignez rien, reprit-il avec un sourire amer, j'ai refoulé ma colère au fond de mon coeur; de quel droit me seraisje fait le rival de quelqu'un? la jalousie n'est permise qu'à celui qui peut espérer l'amour...

Et cependant, ajouta - t - il après un court silence, qu'avais-je à risquer dans les hasards d'un duel?... IN'y en a-t-il pas déjà un engagé entre moi et la maladie? et celui-là, on m'en a prédit l'issue.

La jeune femme, qui avait tenu les yeux baissés, les releva vivement sur Alfieri, et joignit les mains avec une tendre douleur.

— Encore ces tristes pensées, dit-elle; mon Dieu, pourquoi ne point vouloir espérer?

— Je souffre, répondit Alfieri d un air sombre.

La marquise se rapprocha insensiblement de lui; son regard s'attacha sur les traits altérés du poète avec une indicible inquiétude, et elle dit d'une voix tremblante et contenue:

— Mon Dieu, qu'avez-vous donc?

— Vous me le demandez? ah! ne savezvous pas quel est mon mal et ce qu'il faudrait pour le guérir?. . . Rien qu'un peu d'affection qui me donnât le désir et la joie de vivre!... Un instant j'ai cru Lavoir trouvée, mon sang ne brûlait plus mes veines; je respirais à l'aise, je me sentais redevenir jeune et fort parce que je redevenais

LE JOURiNALlSTE. 7S

heureux! Tout cela n'a duré que quelques jours, et j'ai vu bientôt que mon espérance était insensé.

— Qu'en savez-vous?

Ces mots avaient été murmurés plutôt que prononcés; cependant le comte les entendit, et saisissant la main de la jeune femme :

— Bianca! s'écria-t-il, ai-je bien compris? De grâce, achevez ! achevez!

La marquise allait répondre; mais tout à coup elle poussa un léger cri d effroi, et se dégagea vivement de ses étreintes.

Le comte leva les yeux; Marliano était debout à l'entrée du bosquet !

Le Génois salua froidement. A sa vue la marquise s'était laissée tomber plu tôt qu'elle ne s'était assise sur le banc de la tonnelle ; il s'approcha d'elle , sans paraître remar-

quer son émotion, et s'informa de sa santé .avec une politesse impassible.

Quant à Alfieri. l'arrivée de cet homme, au moment où il allait entendre un aveu si longtemps désiré, lui avait d'abord arraché un geste de colère; mais toute son attention s'était bientôt tournée vers Bianca, dont les regards éperdus semblaient supplier Marliano.

L'intimité de la causerie au milieu de laquelle il venait d'être surpris par celui-ci ne pouvait en effet justifier une telle émotion. Qu importait, après tout, que l'étranger eût vu leurs mains se presser, qu'il eût même deviné le sujet de leur entretien? L'amour d'Alfieri n'avait rien qui pût flétrir Bianca; tous deux n'étaient-ils pas maîtres de leurs destinées? Pour que la marquise tremblât devant cet homme, il fallait donc qu'il y eût entre eux quelque mystère ? Alfieri sentit

tous ses doutes renaître; un instinct invincible lui désignait un rival dans MarUano;

i, résolut de tout faire pour vérifier ses "^reas-étaitun peu remise,b!en qu'elle

continuât à lever de ten>ps eu te.ps 3„. ,e Génois des yeux inquiets; Alfaer.1 fit observer que c était rbeure ou ion se rendait à la source, et proposa de lycon-

Je vous rends grâce, monsieui, dit la marquise avec embarras, je reste; ma. que

je ne dérange en rien vos pro,ets.

Mes projets sont les vôtres, madame,

aitlecomte; vous le savez, les seulesdouces

heures de ma vie sont celles que ,e passe

auprès de vous.

.Monsieur le comte, je le VO.S, ne reu

,, pas moins dans le madrigal que da.s a ,a!éaie.-P-^'''='"^"'"'"""

76 LE JOy REALISTE.

Alfieri secoua gravement la tète.

— Ne donnez point un nom railleur à l'expression d'un sentiment que vous savez sincère, dit-il ; vous n'avez pu vous méprendre au changement que votre présence a opéré en moi, madame; avant de vous connaître j'étais malheureux, découragé, fatigué d'entendre autour de ma tristesse ce vain bruit que l'on appelait de la gloire!... je vous ai vue, et tristesse, fatigue, tout a disparu ; vous avez lui sur ma vie comme le soleil, et vous avez tout ranimé en moi.

— Monsieur! s'écria la marquise en se levant avec effroi.

Et elle tourna vers Marliano des yeux effrayés ; mais Marliano était toujours aussi calme. '

Alfieri avait suivi ses regards et ses mouvements.

— Pardon, reprit-il en se tournant vers

le Génois , de tels aveux ne se font pas d'ordinaire devant témoins , et j'ai sans doute violé quelque convenance.

Marliano s'inclina.

— Je dois ni'estimer heureux, dit-il, d'inspirer à M. le comte assez de confiance pour qu'il ouvre son coeur devant moi.

— Je me réjouis, en effet, monsieur, que vous puissiez m' en tendre.

— C'est à moi de me réjouir. Un grand poète trouve , pour faire parler sa passion , une éloquence que les autres chercheraient vainement dans leur amour.

L'ironie avec laquelle ces mots furent prononcés avait quelque chose de si froid , qu'elle produisit sur Alfieri l'effet de ces hlessures que Ion ne sent point au premier moment; mais à peine l'eût-il comprise, qu'un frisson de colère passa dans toutes ses veines; ses yeux rencontrèrent ceux de

Marliano... Bianca s'avança vivementetvint se jeter entre ces deux regards dans lesquels ils échangeaient leur haine.

— C'est assez plaisanter, dit-elle,* monsieur le comte, je vous tiens quitte de toute galanterie; mais je ne veux point que vous manquiez pour moi aujourd'hui votre promenade à la source; vous m'apporterez un bouquet de mauves sauvages.

Le comte hésita; mais les yeux de la jeune femme le suppliaient. Il fit un effort sur lui-même, s'inclina d'un air contraint et sortit.

Marliano voulut le suivre.

— Monsieur Marliano , s'écria la marquise , vous m'avez promis une lecture.

Le Génois se détourna vers elle ; un sourire étrange eflleura ses lèvres.

— Vous avez donc bien peur pour lui ? dit-il.

Bianca mit la main sur son cœur et s'assit saDs pouvoir répondre.

— Vous devez être contente de moi pourtant , madame , reprit Marliano d'un ton amerj je Tai laissé vous parler de son amour, j'ai souffert ses insultes, car il voulait m'insulter ; j'ai eu avec lui assez de patience pour qu il me croie un lâche : cela ne vous suffit-il pas?

— Il faut que je parte , dit la marquise avec angoisse ; je ne puis plus rester ici , je veux retourner à Gênes.

— Je suis prêt.

Bianca jeta sur Marliano un regard où rindignation se mêlait à l'effroi.

— Oui, répéta- 1 -elle, je retourne à Gênes j mais pour renoncer au monde. J'y ai pensé souvent, et mon parti est pris : je veux me retirer dans un couvent.

Marliano fit un brusque mouvement.

— Que dites-vous, madame ? Vous , entrer dans un couvent !

— J'y suis décidée.

— C'est impossible! si jeune , si belle, vous ensevelir dans uneprison éternelle.

— Suis-je donc libre maintenant ?

Le Génois la regarda.

— Ainsi , dit-il tristement, c'est pour me fuir que vous fuyez le monde j vous me haïssez plus que vous n'aimez ses joies ?

— Et quand cela serait, ne m'y avezvous pas forcée?

— Que vous ai-je donc fait?

La marquise leva vivement la tête.

— Vous me le demandez ! dit-elle avec une surprise indignée j M. le marquis de Roccaa-t-il déjà oublié toutle passé. N'avezvous pas tracé autour de moi un cercle fatal que nul n'a pu passer sans mourir? Vous

me demandez ce que vous m'avez fait, quand vous avez profité de votre odieuse adresse de spadassin pour devenir sans droit m^on gardien, et demander compte de ieur audace à tous ceux (|ui osaient m'approciier ? Sans famille et sans amis, je n'ai pu même trouver protection contre cette tyrannie à ceux qui auraient eu le courage de me défendre, car c'eut été les exposer à une perte certaine : à l'abri derrière le point d'honneur, vous eussiez attendu leur provocation, puis, maître des armes et des conditions , vous les eussiez frappés sûrement, comme Finfortuné Aldi!.... Vous me tenez ainsi, depuis trois années, tremblant sons votre regard, vous recevant par crainte , éloignant les autres par prudence ! En vain j'ai essayé de vous échapper; vous m'avez poursuivie partout. Ici même , où j'espérais être cachée, je vous ai vu bientôt paraître

sous ]e faux nom. de Marliano , comme si vous aviez craint que le vôtre ne m'avertît de fuir j et vous me demandez encore ce que vous m'avez fait !

Pendant que la marquise parlait, le Génois était devenu toujours plus pâle; ses traits avaient pris une expression impossible à décrire : c'était une angoisse qui avait quelque chose de cruel, une sorte de désespoir qui faisait souffrir sans inspirer de piliéj la douleur de Satan devenu roi du mal et de la souffrance.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas aimé?

dit-il en fixant sur la marquise un regard funeste; c'est vous qui avez voulu tout ce qui est arrivé. Le bonheur eût apprivoisé mon âme; vous l'avez exaspérée. Cette adresse de spadassin que vous me reprochez, c'est le monde qui m'a forcé à l'acquérir : j'étais laid, j'étais abandonné ; j'avais besoin

d'une défense contre le mépris, je me lis habile à tuer ! Plus tard , ce qui avait été calcul devint habitude ; je mis mon honneur dans une science dont je n'avais voulu faire qu une sauvegarde. Pourquoi, d'ailleurs, aurais-je épargné des hommes qui me haïssaient? La haine des autres rend méchant, madame. Ah! quand je vous ai connue, Dieu m'est témoin que j'aurais voulu n'avoir jamais versé de sang; mais pouvais-je anéantir le passé? Mon amour fut repoussé ,• je vis votre mépris à travers votre peur ; alors je fus pris d'une sourde rage. Pourquoi aurais-je laissé à un autre le bonheur qui m'était refusé? m'en auriez-vous seulement remercié dans votre âme? — vous auriez ri

de moi dans les bras d# rival préféré !

Je ne l'ai point voulu. Si je suis cruel , Bianca , c'est que je ne puis supporter la

pensée qu'un autre soit aimé de vous.

— Ainsi je suis l'esclave de votre passion?

— Je vous aime, et je suis jaloux.

— Mais moi , je ne vous aime pas !

— Ah! je le sais, je le sais; et pourtant, cet amour pourrait changer ma vie et racheter mon passé !

Il saisit les mains de la marquise et les serra violemment sur sa poitrine.

— Oh ! je vous aime tant, Bianca, s'écrial-il , pourquoi étes-vous sans pitié?

— Laissez-moi, dit la jeune femme en cherchant à se dégager.

— Que faut-ii donc faire pour que vous m'écoutiez?

— Laissez-moi.

— Bianca , tu ne peux te refuser toujours à mes prières; je t'aime trop pour que tu ne finisses point par être à moi.

— Un couvent, plutôt! cria la jeune femme éperdue.

— Je t'en arracherai.

— La tombe alors.

Marliano laissa tomber les mains qu'il tenait.

— Vous aimez le comte , s'écria-t-il avec un accent terrible.

La marquise tressaillit , voulut parier et fondit en larmes. Marliano demeura uu instant immobile.

— Demain vous repartirez pour Gènes , madame, dit-il eulin.

Dans ce moment, des promeneurs parurent au bout de la charmille ; Marliano offrit le bras à la marquise, et tous deux s'éloignèrent.

Mais à peine avaient-ils disparu sous les

arbres, que Celini sortit doucement d'un

massif d'acacias placé derrière la tonnelle, x^rrivé là peu a])rès le départ d'Alfieri , il

86 LE jour:vaxiste.

avait reconnu la voix de Bianca et de Marliano. Or la discrétion n'était point la vertu favorite du maestro : désireux d'éclaircir les soupçons qu'avait fait naître dans son esprit la rencontre du Génois sous les fenêtres de la marquise, il avait prêté l'oreille et avait tout entendu.

Le commencement de Tenlretien n'avait excité que sou étonnement , et il n'y avait vu, selon son idée fixe, qu'un sujet de scénario; mais la fin lui apprit la part qu'Alfieri avait à ce débat. Il courut le cliercher et lui raconta ce qu'il venait d'entendre.

Cette révélation fut pour le comte aussi enivrante qu'inattendue. Il voyait ses doutes dissipés , et apprenait en même temps qu il était aimé. Tout s'expliquait en effet maintenant j le trouble de la marquise à l'arrivée de Marîiano , sa soumission craintive aux volontés de cet

homme, son ciiangemeiit subit avccAlfieri. Celui-ci était fou de joie.

— Mais , observa Celini , elle a promis à ce Marliano, ou plutôt à ce baroa de Rocca, de partir demain.

— Que parlez-vous départir? s'écria Alfieri • elle restera, je le veux. Ah! béni soit Dieu! de m'avoir fait découvrir la vérité; cette fois le baron de Rocca trouvera quelqu'un entre lui et la femme qu'il opprime.

— Oubliez- vous que vous n'avez jamais touché une arme, et que cet homme est suide vous tuer?

— Que m'importe î

— C'est juste , vous êtes trop heureux dans ce moment pour tenir à la vie ; seulement, si vous succombez, la marquise reste sans défense et abandonnée à son persécuteur.

— Vous avez raison; mais qu'ai- je besoin

de combattre cet homme pour en délivrer ja marquise ? ne suffit-il pas de publier la vérité ?

— Elle est injurieuse pour le baron ; il vous provoquera, et vous ne pourrez refuser de kiï donner satisfaction, ou Ion dira que vous avez peur.

— Eh bien ! je la lui donnerai.

— Alors il vous tuera, et rien ne sera change pour la marquise : c est un cercle vicieux qui vous ramène toujours au même point.

Allieri frappa du pied avec rage.

— Est-il donc vrai, s écria-t-il, que l'on puisse tout cacher derrière le point d'honneur? Quoi! parce qu'un homme est habile à tuer, il pourra vous forcer à vous taire ou à mourir?... Etrange justice du monde! si je refuse de me faire assassiner par un misérable, mille voix me crieront que je suis un lâche,

et ma célébrité ne servira qu'à publier ma honte, à rendre le mépris plus retentissant'. Ab ! puisque la vie est une arène de gladiateurs , pourquoi ne m a-t-on pas appris à verser le sang? à quoi me sert ce que je suis, ce que je sais? O mon Dieu! mon génie, ma gloire, je donnerais tout aujourd hui pour la science d'un maître d'armes ! Que faire? que faire ?

— Autrefois, un bravo vous eut tiré d'embarras ; malheureusement ils sont passés de mode.

AUieri secoua la tête et demeura pensif; mais, sortant tout à coup de sa rêverie :

— Oui, oui, murmura-t-il, il faut qu'il en soit ainsi ; c'est le seul moyen 1 . . .

— Qu allez-vous faire, demanda le jeune homme ?

— Vous le «aurez ce soir, répondit le comte, et il sortit.

Les heures qui suivirent furent employées par "^ui à régler ses affaires et à écrire ses dernières volontés. Quelque ferme que soit une âme, il est difficile que ces préparatifs suprêmes n'y jettent pas de nuage : il y a dans toute existence quelque coin riant, quelque place plus douce que Ton se rappelle alors, et vers lesquels l'oeil humide se retourne , puis, que de doutes s'élèvent, que d'inquiétudes au fond du cœur ! Qui pleurera votre perte ? Remarquera-t-on le vide que vous laissez? Votre nom retentira-t-il encore longtemps quelque part?... Mélancoliques problèmes que soulève le cœur et pour lesquels on n'ose consulter l'expé-

rience

Alfieri se les proposa aussi : il pensa aux montagnes où il avait passé son enfance, à ses premières émotions, à sef premiers vers, aux prédictions de cette vieille femme qui

allaient sans doute s'accomplir! Il examina ensuite ses papiers , séparant ses compositions achevëes et arrêtant un triste regard sur ces œuvres plus chéries qui, seulement projetées, n'ont point encore constaté l'imjiuissance du génie. Oh ! que de rêves commencés, que d'inspirations entrevues lui revinrent alors au souvenir î que de fois sa main se porta convulsivement vers son front, comme pour en arracher ce trésor d'idées qui allait périr avec lui ! car, tel est le besoin de perpétuité de l'homme qu'il ne peut se résoudre à emporter une pensée inexprimée ; il sent que tout ce qu'il y a d'intelligence en lui est l'héritage de 1 humanité, et qu'en garder quelque chose c'est commettre un vol.

Mais le temps pressait; le comte acheva rapidement de tout mettre en ordre ; il écrivit à sa soeur, dit adieu, dans sa pensée, à

tout ce qu'il avait aimé, puis descendit au

salon.

Celini et Marliauo s y trouvaient seuls.

Celini était occupé à faire l'éloge du livre de Machiavel , qu'il tenait à la main,

— Je ne le connais point, dit froidement Marliano.

— Désirez-vous le lire? demanda le jeune homme en le lui présentant.

— Je ne lis jamais.

Celini le regarda avec étonnement. Ou était alors dans toute l'ardeur du mouvement intellectuel qui signala le commencementdu dix-neuvième siècle; c'était, surtout pour la noblesse qui en avait fait une question de mode , le règne des brochures et des discussions sociales; si bien qu un gentilhomme qui déclarait ne point lire paraissait aussi extraordinaire qu'un seigneur de la régence qui eût déclaré n'avoir point

Je maîtresse. Le comte, qui venait d'entrer, remarqua la surprise de Celini.

— Monsieur Marliano a raison, dit-il; que peuvent apprendre les livres à des gens bien nés?

Marliano le regarda comme pour s'assurer qu'il raillait; mais ses traits étaient si impassibles qu'il ne sut que penser.

— Vous devriez bien alors , mon cber comte, ne pas vous fatiguer la vue à lire toutes les nuits, répondit Celini en riant.

— Oh ! moi , c est autre chose , reprit le comte ; moi, je suis un poète, un fou ! j aime Plutarque , je prends au sérieux des mots ridicules comme ceux de patrie, de liberté; je voudrais qu on ne délivrât point à chacun, selon le basard de sa naissance, patente de

bonheur ou d'infortune! Je rêve un

monde où les récompenses seraient aux plus

dignes, le pouvoir aux plus dévoués, le bonheur à tous ! . . . Je n'ai pas le sens commun, tandis que monsieur est sage!

Tout cela était dit d'un ton si calme et d'un accent si uniforme qu'il eût été difficile d'en accuser l'intention. L'ironie était cachée au fond ; mais on la sentait, pour ainsi dire, sans Tapercevoir. C'était une de ces sourdes attaques qui blessent d'autant plus sûrement qu'on ne peut les repousser, et qui , après vous avoir irrité par mille coups d'épingle invisible , vous amènent nécessairement à une représaille ouverte qui vous donne le rôle d'agresseur. Marliano s'efforça pourtant de se maîtriser. ïl comprenait qu'une querelle pouvait tout perdre en poussant la marquise à quelque extrémité fâcheuse, et il eût voulu l'éviter. Ce fut donc d'un ton d'impatience contenue qu'il répondit.

— Je n'accepte point les éloges de M. le comte ; mais je laisse , en effet , à de plus habiles que moi , à ceux qui se donnent , je crois , le nom de philanthropes et de philosophes , le soin de refaire le monde , comme une pièce de théâtre , entre leurs repas.

— Que parlez-vous de gens habiles à propos de philosophie et de philanthropie? s'écria Alfieri, Ah! c'est trop d'indulgence, monsieur!... fi donc!... Des hommes qui veulent éclairer le genre humain , les misérables ! . . . qui aiment leurs semblables plus qu'eux-mêmes , les niais ! . . . Les habiles sont ceux qui profitent des abus , au lieu de les combattre; qui décorent leur dureté du nom de raison, glanent quelque profit ou quelque joie à la suite de tous les malheurs; égoïstes d'élite, qui mettraient le feu à la république pour se chauffer les mains! Voilàceux qui savent vivre, ceux qu'il faut imiter! et

c'est chose facile : n'esl-ce pas la vie de tous

les gens comme il faut? On ruine des créanciers , on déshonore le plus de femmes possible , on tue quelques amis en duel, et 1 ou meurt avec la réputation d'un parfait gentilhomme.

Pendant qu' A Ifieri parlait, Marliano avait paru en proie à une irritation croissante. Aux derniers mots prononcés par le comte, il se détourna brusquement, puis, comme s'il eût voulu éviter une querelle à tout prix, il s'avança vers un fauteuil pour prendre son chapeau, qu'il y avait posé,

— Pardon , dit Alfieri , qui affecta d'interpréter aussitôt ce mouvement, je blesse les opinions de monsieur, peut-être; je serais désolé de le forcer à me céder la place. . .

Marliano rejeta vivement son chapeau.

— Je ne cède la place à personne, dit- il d un ton hautain .

Allîeri s'inclina avec un vague sourire. Pendant quelques instants , les trois interlocuteurs gardèrent le silence. Celini, embarrassé, ne savait où le comte eu voulait venir , et le Génois cherchait évidemment les moyens d'éviter une provocation. Il s'était approché de la console pour respirer Je parfum de quelques fleurs rares qui y étaient exposées, lorsque ses yeux tombèrent sur une boîte de pistolets que Celini y avait dépo|^e, en revenant du tir : ce fut pour lui un trait de lumière. Il ouvrit la boîte, y prit un pistolet qu'il examina en jouant , et s'approcha de la fenêtre.

— Etes-vous content de ces armes? demanda-t-il à Cehni.

— Fort content : ce sont des pistolets de Cosimo.

— Me permettez-vous de les essayer?

— Faites.

Marliano regarda par la fenêtre.

— Je vois une fleur, je crois, à ce camélia rose , dit-il négligemment.

— Là-bas? mais c'est hors de portée.

Marliano tira.

— Ah! monsieur, s'écria Celiui.

— La fleur est abattue, dit tranquillement le comte , qui était resté au fond de Tapparlement.

— Vous croyez plaisanter, mais c est la vérité .

Le comte sourit : il avait compris que le Génois venait de lui donner une preuve de son habileté pour l'effrayer.

— Pardieu! signor Marliano, reprit Celini, qui regardait toujours du côté du camélia, si nous nous battons jamais, je ne choisirai pas le pistolet.

— Pourquoi cela? demanda AKieri ; à cause de cette fleur?

— Du tout; à cause de moi.

— Mon Dieu î qui sait? il n'est point rare de voir cette adresse qui étonne disparaître au moment du danger.

Marliano fit un mouvement.

—Je ne dispoint cela pour vous, monsieur; mais le spadassin le plus adroit ne supporte pas toujours le regard d'un homme de cœur, et sa conscience fait quelquefois trembler sa main. Il y en a même qui ne font parade de leur habileté qu'afin d'éviter une lutte sérieuse, et qui ne donnent une preuve d'adresse que pour se dispenser d'une preuve de courage.

— Comte! s'écria Marliano en s'élancant vers Alfieri.

— Encore une fois, je ne dis point cela pour vous, répéta tranquillement celui-ci.

— Cette assurance est inutile , dit Marliano, dont les lèvres tremblaient de colère :

je sais , monsieur le comte , que vous n'oseriez m'adresser de telles paroles. Les poètes sont prudents ; ils n'insultent que par allusion ,* ils ne provoquent que derrière une précaution oratoire, et quand on se montre las de leur insolence déguisée , ils feignent de ne point s'en apercevoir; au besoin, même, ils invoqueraient leur mauvaise santé et se diraient trop malades pour avoir de riionneur.

— Vous ne dites point cela pour moi non plus, n'est-ce pas, demanda le comte doucement?

— Je vous en laisse juge, monsieur.

— Oh! non, reprit Alfieri; car si cela était, le signor Marliano sait bien que je pourrais lui en demander raison.

— Qui vous en empêche?

— Ainsi vous reconnaissez que j'aurais ce

LE JOURNALISTE, droit?... que vos outrages s'adressent à moi?... que je suis l'insulté?

— Soit.

Alfieri s'élança d'un bond vers le Génois, et lui saisissant la main :

— Monsieur^ j'ai le choix des armes, s'écria-t-il.

— Que m'importe!

— Vous allez le savoir.

Il courut à la console, saisit les pistolets de Celini; et revenant à Marliano.

— Choisissez, dit- il.

— Mais l'un de ces pistolets est vide.

— L'autre est chargé, monsieur.

— Quoi!... vous voulez vous battre?...

— L'arme de chacun de nous sur la poitrine de son adversaire , et Dieu décidera !

— C'est impossible ! s'écria Marliano.

— Oh! pardonnez-moi , monsieur, s'écria Alfieri; je suis rinsulté, vous l'avez dit; j'ai le

102 LE JOURNAUSTE.

droit de faire les conditions, vous l'avez dit ,* vous ne pouvez refuser sans être un lâche. Le point d'honneur qui vous a servi tant de fois est contre vous aujourd'hui. Vous espériez que j'irais, comme tant d'autres malheureux , servir de but à votre balle ou à votre épée ', que vous pourriez m'abatlre sans danger, en souriant, comme cette ileur que vous avez frappée tout à Iheure ; mais vous vous êtes trompé, baron de Rocca.

— Vous savez mon nom, dit le Génois?

— Oui ; et ne croyez pas que je renonce à mes avantages. Je ne me bats pas pour faire parade de bravoure ou de générosité , je me bats pour délivrer la marquise de vos odieuses persécutions; je me bats parce que je veux vous tuer.

— Votre espérance pourra être déçue!

s'écria le baron; dont la surprise s'était changée eu fureur.

— Je le sais j mais quelle que soit l'issue du combat , Bianca n'aura plus rien à craindre de vos poursuites, car mes précautions sont prises. 3ion testament est écrit : si je succombe, il fera connaître à toute l'Italie la cause de ma mort; j'aurai payé avec mon sang le droit de dire ce que vous êtes , et on me croira, car on sait que les morts ne calomnient pas. On me plaindra , car je n'aurai plus d'envieux î Mes ennemis eux-mêmes exalteront ma gloire; votre célébrité funeste demeurera clouée à la mienne comme à un pilori, et vous serez à jamais infâme pour m'avoir tué. J aurai brisé ainsi le joug que vous aviez appesanti sur la marquise; placée sous la sauvegarde de l'opinion publique , elle n'aura plus rien à craindre de vous, et nul n'aura besoin désormais de mourir pour la défendre , car vous n'aurez plus le privilège accordé à ceux qu'on croit

104 LE JOURPsALlSTE.

hommes d'honneur, et l'on pourra vous refuser satisfaction.

— Assez, assez! s'écria le baron, qui ne se possédait phis; il faut que l'un de nous deux meure ; venez.

— Je suis prêt, monsieur.

Tous deux firent un pas vers la porte; Celini les arrêta.

— Vous ne vous battrez pas sans témoins, dit-il ; avec de telles conditions surtout, c'est impossible.

— Vous serez témoin, dit Alfieri; que M. le baron en cherche un.

-— J'y vais.

— Dans une heure, nous vous attendrons à la Source, monsieur.

— J'y serai avant vous.

• Celini et le baron sortirent.

Lorsqu'Alfieri se trouva seul, une sorte d'affaissement moral s'empara de lui. La

partie de mort était engagée ; dans une heure, le sort allait décider! Il profita de ce dernier répit pour regarder encore clans sa vie et penser à Bianca.

Le récit de Celini devait lui faire croire qu'il était aimé ; mais était-ce assez que cette croyance incertaine au moment de mourir ? savait-il d'ailleurs si son ami n'avait point pris l'expression de la crainte pour celle d'un intérêt plus tendre ? était-ce par amour ou seulement par pitié que la marquise avait voulu éloigner de lui le danger? Ah! que ne pouvait-il éclaircir ce doute ! Sûr d'être aimé , il eût affronté l'épreuve avec plus de calme, et la solennité luguhre de cette heure se fût effacée dans la joie d une telle certitude.

Il était en proie à ces pensées , lorsque la marquise entra dans le salon un livre à la main. En voyant le comte, elle s'arrêta court

et rougit ; mais se remettant presque aussitôt :

— J'étais avec vous , dit-elle en lui montrant le livre qu'elle lisait.

Alfieri reconnut le dernier volume de poésies qu'il avait publié.

— Vos livres , monsieur le comte , repritelle, ne sont pas, comme les autres, des causeurs auxquels on a recours pour se distraire j ce sont des amis dont on partage toutes les émotions, et qu'on ne peut quitter.

— Aussi en suis-je jaloux, madame.

— Jaloux de vos livres?

— Oui , car ce sont eux que l'on aime et

non pas moi : avant de me connaître, on me cherche dans mes œuvres , on me devine à travers ma poésie, on me rêve semblable aux héros que je fais parler ; puis , quand on voit paraître un homme pareil aux autres , on

s'étonue , on s'éloigne , et Tidole tombe de toute la hauteur à laquelle on l'avait placée !

Voyez vous-même, ajouta-t-il, c'est le poëte qui vous plaît , et non pas Thomme ; vous aimez mes vers , dites-vous , et vous me fuyez !

La marquise voulut parler.

— Oh ! ne le niez pas , ra^adame , continua AHieri ; vous me fuyez , et cependant vous aviez semblé me comprendre ! Un instant j'avais pu croire que j'avais touché voire cœur : ah ! j'aimais ma gloire alors ; j'étais heureux de penser que je pourrais vous en parer!... Pourquoi m'avoir ôté cette enivrante espérance ? . . .

La marquise parut émue : il y avait tant de prière dans la voix du comte , tant de caresses dans SCS regards, quelle se sentait comme fascinée; elle voulut répondre et ne

put que balbutier quelques mots sans suite.

— Ah! parlez-moi, parlez-moi, reprit le comte, qui saisit ses mains et les pressa sur ses lèvres ; pourquoi cet embarras , ces détours ? Vous savez bien que je vous aime, moi ; si cet amour ne vous est point odieux, pourquoi refuser de me l'avouer? pourquoi m'envier ce bonheur , le dernier peutêtre dont je pourrai jouir.

— Que dites-vous?

— Qui connaît les desseins de Dieu ? ne savez-vous pas la prédiction qui m'a été faite?

— Oh ! ne me la rappelez pas.

— Eh bien ! si elle devait se réaliser pourtant... si je vous voyais dans cet instant pour la dernière fois... On accorde tout aux mourants ; me refuseriez -vous un regard pour m.e rendre heureux?... Bianca... ah!

VOUS tremblez... Mon Dieu, un mot, un seul mot :Biauca... m'airaez-vous?

— lime le demande! murmura- t-elle en fondant en larmes et cachant son visage dans ses mains.

Altieri jeta un cri de joie.

— C'est donc vrai , elle m'aime. Merci, mon Dieu ! Bianca chérie , Bianca !

— Ah! pourquoi m'avoir fait parler, ditelle , si vous saviez ! . . .

— Rien, je ne veux rien savoir. Sinon que tu m'aimes ; je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas que tu trembles! tu m'aimes... oh! maintenant que mon sort s'accomplisse !

L'horloge sonna : le comte tressaillit.

— Adieu, Bianca, dit-il en serrant la jeune femme sur sa poitrine , et lui donnant un long baiser; adieu.

Et se dégageant de ses bras il s'élança hors du salon.

La marquise était restée immobile, livrée tout entière, dans le premier instant, à rémotion qui suit un aveu et au vague effroi des malheurs qui allaient sans doute en résulter j mais bientôt le trouble du comte frappa sa pensée j elle se demanda pourquoi cette fuite précipitée, et un soupçon horrible traversa son esprit.

Elle courut au jardin , Alfieri n'y était pas; elle demanda Marliano, il était absent! son coeur battait à se rompre ; elle monta à la chambre du comte sans savoir ce qu'elle faisait et y entra , elle était vide ! elle se précipita vers le balcon... Dans ce moment un coup de pistolet se fit entendre ; elle jeta un cri et s'appuya chancelante à la muraille ; presqu aussitôt Celini parut à l'entrée du parterre en criant :

— Un médecin ! . . .

Bianca sentit la terre tourner sous ses pieds , elle étendit les bras pour se soutenir , et voulut quitter la fenêtre ; mais tout à Goup un bruit de pas retentit dans F escalier, une voix se fit entendre; la porte de la cbambre s'ouvrit brusquement.

C'était Alfieri!

Cîtcaîrmic Ï»c6 |îarrtïrarc$.

11 y avait en 1824, dans une des plus grandes villes de lOiiest, une société de jeunes philosophes qui , à force d'étude et d'érudition , étaient arrivés à la certitude que tous les théorèmes sociaux étaient à poser et à résoudre de nouveau. Ils comparaient la

raison humaine évolutionnant depuis trente

siècles autour d'une douzaine de cercles vici ux au cheval aveugle attelé à un manège, et qui croit avancer uniquement parce qu'il marche. Tous enfin étaient tombés d'accord que le monde avait pris le contrepieddu j uste sur chaque chose, et que la vérité tournait constamment le dos à la règle adoptée.

Ils résolurent donc , pour coordonner leurs recherches, de se partager les questions à examiner, afin que le problème général marchât en même temps , de tous côtés, à sa solution et de manière à ce que ce nouveau cadastre moral pût être rapidement achevé. Ils convinrent de se réunir tous les mois en assemblée solennelle pour entendre les communications de chaque travailleur , et comme les résultats à obtenir devaient être diamétralement opposés à ceux qui avaient été acceptés jusqu alors par le consentement unanime, ilsdonnèrent àleur as-

sociatiôn le nova, à' Académie des paradoxes .

La première séance eut lieu par une belle soirée du mois d'août , dans une salle qui avait été préparée à cet effet chez Tun des membres de rassocialion. C'était au fond d'un vaste jardin tout brodé de charmilles et de berceaux de seringas, dans lesquels ou entendait siffler les merles.

Pour être fidèles dans les moindres choses à l'esprit et au nom de leur institution , les académiciens se montrèrent exacts et arrivèrent à 1 heure indiquée.

On s'assit : le président agita sa sonnette, et le maître de la maison, qui devait avoir la parole ce jour-là, se leva. Il se fit un grand silence ; alors l'orateur commença, non d'un ton solennel et les bras en avant comme une statue antique, mais avec lair dégagé et goguenard de Figaro définissant la langue anglaise au comte d'Almaviva.

ns LE JOURNALISTE.

« Or donc , messieurs , il s'agit de prouver que le mariage, tel qu'il existedansnos sociétés caduques et avilies, est une institution contraire à la nature, à la morale et au bon sens.

(( Je ne vous prie pas d'écouter attentivement la démonstration que je vais vous donner de cette triple vérité , mais je vous l'ordonne. Puisque c'est moi qui professe, vous qui prêtez l'oreille, je suis dans ce moment votre supérieur ; en conséquence , soyez attentifs et faites silence ; je me couvre : écoutez -moi tête nue. »

Après cet exorde par insinuation j l'orateur mit son chapeau , et les paradoxaux applaudirent en se découvrant. Il reprit :

«J'ai dit d'abord que le mariage était une institution contraire à la nature, et cela est si évident que je ne saîs trop si je dois m'a-

baisser jusqu'à en donner des preuves. Regardez autour de vous : où trouvez-vous l'exemple du mariage? L'ordre éternel de la reproduction ne s'accomplit-il pas dans tous les règnes , en dehors de cette monstrueuse institution? La création entière ne semble- t-elle pas protester contre ces liens indissolubles, inventés par la folie humaine? Je le demande, quel défenseur du mariage oserait soutenir une telle cause jusqu'au bout , et demander , par exemple, l'application du chapitre lïl du Code civil aux haras? — Eh bien! la loi à laquelle vous craindriez de soumettre des chevaux , vous y soumettez des hommes ! Vous ne voudriez point obliger une cavale de pure race à la cohabitation avec une rosse sans valeur , et vous condamnez une jeune femme au sang andalous à vivre fidèle à quelque bonnetier retiré du com-

merce! Mais ne voyez-vous pas, malheureux! que vous renouvelez le plus horrible supplice dont l'antiquité nous ait laissé le souvenir? Vous soudez un vivant à un cadavre.

(( Aussi regardez comme chaque jour les faits protestent contre votre loi insensée î Le sentiment du juste est si naturel à l'homme qu'il se réveille en dépit de vos codes; il y a en nous tous un cri instinctif contre le mariage, qui nous pousse à en violer les nœuds. Voj'ez plutôt le nombre immense de femmes qui oublient qu'elles sont mariées, et de célibataires qui oublient qu'ils ne le sont pas... La morale publique les condamne ; mais nous , messieurs , qui nous faisons gloire de devancer notre siècle, osons les absoudre hautement ! Ils ont brisé un joug honteux, violé une loi mauvaise î . . . Pour eux comme pour les hommes de g3 ,

LE JOURN.VLISTE. 211

la révolte est le plus saint des devoirs!

((Gloire donc à vous, Madeleines sans repentir qui , malgré l'esclavage dégradant de riiymen , avez conservé les libres inspirations de la nature; gloire à vous, dons Juans communaux, qui limez sourdement chaque jour quelques anneaux de la chaîne matrimoniale; vous aurez bien mérité de l'avenir, et l'humanité vous placera un jour parmi ses demi-dieux .

Ici Toraleur offrit du tabac à ses confrères, puis il continua:

(( J'ai dit que le mariage était contraire à la nature : j'aurais pu ajouter aux raisons que j'ai données 1 inégalité numérique des hommes et des femmes , la vieillesse hâtive de celles-ci, la virilité prolongée de ceux-là, et mille autres preuves sans réplique; mais je ne veux point abuser de vos instants. J'ajoute donc sur-le-champ que par cela

12f2 LE JOURNALISTE,

même que le mariage offense les lois naturelles, il est immoral.

(( Quelle institution en effet que celle qui donne une publicité insolente à l'acte destiné au plus profond mystère... Ne rougissez-vous pas, ô législateurs', d'avoir forcé la jeune fille tremblante à venir dire : Ouil en face d'un officier municipal? Avez-vous réfléchi à tout ce que contenait ce oui effronté que vous enregistrez comme l'extrait mortuaire de sa pudeur? Hommes sans poésie et sans coeur, vous avez transformé l'abandon volontaire que la femme fait d'ellemême à rhomme choisi en un encan de commissaire-priseur î Vous avez habillé FAmouren secrétaire de mairie, et, substituant une authenticité ridicule aux charmes du secret, vous avez voulu placer les clefs des chambres nuptiales dans la poche des adjoints!... — Législateurs! vous avez été

des tyrans cyniques ; les cœurs d'élite vous maudissent , et tout ce qui reste au monde d'âmes pudiques et délicates fuit votre honteuse institution. »

Ici les bravos éclatèrent , et interrompirent un instant l'orateur, qui, après avoir salué, reprit :

(c Mais jusqu'à présent je n'ai considéré le mariage que théoriquement et dans son essence. Je vais maintenant descendre à l'examen de sa constitution, et prouver combien il choque le bon sens.

(( Et d'abord , voulez-vous savoir ce que c'est que le mariage tel que Tentend le Code? Ecoutez la voix sèche et brève de la loi au jour de l'union ; elle ne dit pas aux femmes et aux maris : Aimez- vous les uns les autres ; — la loi ne peut pas demander rimpossible, mais elle dit : — Femmes , vous obéirez à vos maris; maris, vous protégerez

VOS femmes : — de plus, elle règle et sépare les intéréls des deux conjoints, elle prévoit d'avance la mort de chacun d'eux, décide qui paiera le deuil , et quel deuil ! tarifant la douleur au prorata de la fortune du défunt. En toute chose enfin, elle semhle avoir pris pour principe de l'union qu'elle consacre cet axiome d'un philosophe : — Vivez avec vos amis comme s'ils devaient devenir vos ennemis;— et si l'on me demandait une définition du mariage civil, je dirais que c est uue association de deux bandits qui vivent en communauté, la main sur leur poignard.

« Mais allons plus loin et voyons quels sont les éléments de cet accouplement patenté. Ecoutez tous, incrédules, ceci est de l'arithmétique, et l'arithmétique du moins est restée une vérité.

« Il se fait chaque jour en France 638 mariages 97 centièmes. INégligeons les 97 cen-

tièmes dont pourraient rire les gen sétrangers à la statistique , qui ne comprennent pas ce que c'est que les décimales de mariage, et tenons-nous au nombre entier. Parmi ces 638 vierges qui se présentent chaque jour à Tautel avec les couronnes d'oranger, se trouvent des grisettes, des concubines, des danseuses, des filles de colonels morts en llussie et des rosières de Poissy ! nous resterons donc au-dessous de la vérité en admettant par jour six maris qui trouvent comme le héros de La Fontaine , jeune épouse et besogne faite. Ainsi, en se mariant, on court une chance sur cent d'être. . . un sot, à moins que Tannée ne soit bissextible , auquel cas on a de plus en sa faveur un trois cent soixante-sixième de chance.

)) Et pesez bien, je vous prie, l'éloquence terrible de ce chiffre : une chance sur cent d'être déshonoré ! c'est-à-dire vingt fois plus

m LE JOURNALISTE,

que vous n'en aviez de mourir du choléra ! . . . Et pourtant, tout le monde avait peur du choléra, et personne ne craint le mariage!

« Autre calcul : il naît en France un enfant par 3i habitants (je néglige encore les cinq dixièmes d'habitants) ; sur ces 3 1 habitants, il y a i6 femmes environ : reste donc 1 5 hommes pour la naissance d'un enfant ; i5 hommes qui y ont droit, pour ainsi dire ! vous ne pouvez donc calculer rigoureusement que sur un quinzième de paternité ; ou, en d'autres termes, il y a i4 à parier contre i que vous ne serez pas le seul père de r enfant qui vient au monde.

«Mais je suppose qu'un hasardmiraculeux vous préserve de toute encombre , et que votre femme vous fasse retrouver la porte de ce paradis terrestre dont Eve déposséda notre premier père ; savez-vous sur quelle base reposera cette félicité ? vous avez

38 chances d'existence pour votre femme, et 5 dans sa partie avec la mort, il y a seulement 38 à parier contre i qu'elle gagnera ! Mais qui n a perdu vingt fois avec quatrevingts points quand Tadversaire en avait un seul ?

«J'achèverai, messieurs, en jetantuncoup d'oeil sur les tahles de la criminalité en France, car c'est là la pierre de touche d'un peuple.

(( D'abord, remarquez comme ces hommes énergiques et intelligents qui peuplent nos bagnes ont compris , pour la plupart , l'inutilité et les dangers du mariage. En i83o on trouve inscrits 7 crimes de bigamie seulement (crimes d'ineptie , messieurs , car un homme qui prend deux femmes est un fou élevé à la seconde puissance), tandis que vous trouvez 243 viols ou attentats à la pudeur. Je ue dis

pas que les viols et les attentats à la pudeur soient en eux-mêmes des actes louables; mais au moins voit-on qu'il y a autrement d'entraînement de ce côté que vers la bigamie. C'est qu'en effet il y a dans le viol, malgré sa brutalité, quelque chose qui tient à l'amour libre et vagabond que nous indique l'instinct, et si la bigamie est moins fréquente , c est que plus un crime est éloigjié de la nature, plus il est rare.

« Continuons notre examen. 643 accusations capitales sont portées en France chaque année ; eh bien ! sur ces accusations, i63 appartiennent à des crimes provenant du mariage. Empoisonnements de mar-âtres , meurtres de femmes adultères , assassinats d'époux infidèles , et autres conséquences des unions légitimes. Ainsi j un quart des têtes qui descendent de dessus leurs épaules tombe parce qu'il

y a uncliapitrelllau premier livre du Code

«Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochements. Je crois avoir sufâsam.inent prouvé que le mariage est une de ces institutions ridicules et vieillies que la civilisation devra détruire un jour , comme elle a détruit déjà les dîmes , le servage et les dîners de midi, n

A ces mots l'orateur se rassit au milieu d'applaudissements unanimes. Les paradoxaux se pressèrent autour de lui en le complimentant; chacun se récria sur la lucidité et Téloquence de son improvisation ; et le vice-président lit observer d'une voix émue que la conviction pouvait seule donner aux arguments cette chaleur et cetie irrésistible évidence.

Daus ce moinent un imprimeur entra

avec un papier, et demanda le maître de la n. 9

maison; mais l'orateur, occupé à recevoir les félicitations de ses confrères ; ue Fentendit pas; le président prit le papier et le déploya. A peine l'eut-il parcouru des yeux qu'il jeta un cri de surprise.

— Qu y a-t-il ? demanda-t-on de toute part.

Alors le président élevant la voix :

— Ceci , dit-il , est la péroraison de l'éloquent discours que vous venez d'entendre.

— Qu'est-ce donc ?

— L'épreuve de la lettre de faire part du mariage de l'orateur avec la fille de notre vice-président !

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