II
et le désir pour arithmétique, elle n'avait tenu compte , dans ses calculs , ni des obstacles inévitables , ni des retards imprévus, ni de la lenteur des décisions : l'attente et la logique vivent rarement en bonne intelligence,' miss Makensie s'étonna donc bientôt de ne point recevoir de réponse , et des craintes de tout genre l'assaillirent !
Un soir que M. Makensie se trouvait plus souffrant que de coutume, il prit le bras de sa lille pour se rendre à la plantation des cotonniers ; mais les forces lui manquèrent en cbemin , et il s'arrêta sous un berceau de vignes , où il s'assit accablé. Cependant la brise qui agitait lourdement le feuillage sembla le soulager ; sa tête se pencba sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent et il s'endormit.
Jenny était restée debout devant lui, retenant son haleine et n'osant faire un seul
mouvement ; mais lorsque la respiration égale du malade lui eut appris qu'il dormait paisiblement , elle jeta un dernier regard sur ce front presque dépouillé , sur ces traits transparents, sur ces mains amaigries, et, sentant que les larmes la gagnaient, elle s'éloigna en baissant la tête.
Elle alla s'asseoir à quelques pas, sous un cbéne, et il y avait déjà longtemps quelle était là , rêveuse , lorsque son nom prononcé près d'elle lui fit jeter un cri ; elle se leva vivement et se trouva en face de M. Jackson.
— Je crois que miss Makensie ne m'attendait pas, dit le planteur avec son sourire fauve ; je lui avais pourtant annoncé ma visite il y a quinze jours.
— En eiïet, répondit la jeune fille effrayée.
— Oserai- je demander si miss Jenny a
bien voulu réfléchir à notre dernier entretien?
— Oui, monsieur.
— Et ai- je été assez heureux pour lui faire goûter quelques-unes de mes raisons?
— Je n'ai bien compris qu'une chose, dans tout ce que vous m'avez dit, répliqua la jeune fille avec effort, c'est que mon père avait contracté des obligations qu'il ne pouvait remplir.
— Mille pardons ,• mais il me semble avoir aussi indiqué à miss Jenny un moyen de tirer M. Makensie d'embarras.
— Je comptais sur mon oncle Williams , dit - elle , en éludant l'observation de M. Jackson , et j'espérais qu'il serait venu lui-même régler ces affaires.
Le planteur fit un mouvement.
— Ah! vous avez écrit à votre oncle?
LE JOURiXALlSTE i>L>
fort bien... Je vois que miss Makensie n'a pas voulu avoir recours à ses amis.
— Je n'ai d'amis que mes parents.
— Et M. Gokeril ?
Jenny releva les yeux avec une sorte d'audace.
— Il est vrai , dit-elle , si Jones était ici, je serais tranquille.
Le planteur fit un signe de dédain.
— J'ignorais que M. Jones fut un défenseur si précieux, et j'étais surtout loin de penser qii'il put disposer de dix mille dollars î
— Dix mille dollars !
— C'est le montant de la créance dont M. Makensie doit me payer demain le premier terme .
— Mais mon père n'a pas cette somme! . . .
— Je le sais.
— Alors vous lui accorderez un délai ,
monsieur?... vous attendrez le moment des rëcoltes?
— J'ai le droit de faire vendre Fliabitation sur-le-champ.
— Mais vous n'en userez point? demanda Jenny terrifiée.
— Vos résolutions décideront des miennes.
La jeune fille baissa les yeux et se sentit froide jusqu'au coeur.
— Je me suis expliqué trop clairement pour n'avoir point été compris, continua le planteur. Miss Makensie , je vous aime ; soyez à moi, et le repos de votre père est assuré. Je suis riche , vous le savez ; ma fortune entière vous appartiendra : argent, voitures, esclaves, vous disposerez librement de tout. Ce que vous souhaiterez s'accomplira ; ce que vous ordonnerez sera fait. Nous resterons dans TAlabama ou nous la
quitterons selon vos désirs : votre volonté sera souveraine pour moi et pour tous. Ne me repoussez pas, missMakensie, car je ne veux mon bonheur que par le vôtre !
En prononçant ces derniers mots , Jackson avait essayé de prendre la main de la jeune Américaine ; mais celle-ci se rejeta en arrière.
— - Cest impossible ! impossible , monsieur! Je suis la fiancée de Jones, je ne puis être qu'à lui.
— Prenez garde , miss ; Jones ne retirera point M. Makensie de la situation dangereuse où il se trouve.
— Oh mon Dieu ! de l'argent ! de l'argent !.. . s'écria Jenny avec désespoir.
— Ah! vous commencez à en sentir le prix ! . . .
— Monsieur , reprit-elle en joignant les mains , montrez-vous généreux ; rappelez-
vous que vous êtes, depuis dix ans, l'ami de
mon père.
— Vous êtes sa fille depuis vingt années, miss , et vous refusez de le sauver : pourquoi un étranger montrerait-il plus de dévouement qu'une fille ? . . .
— Ayez pitié de moi, monsieur !
— Non! non! miss Makensie ; vos prières sont inutiles. Je ne suis pas de ceux qui abandonnent ainsi à l'amiable leurs espérances et ne savent point défendre leur bonheur : l'expérience m'a depuis longtemps désabusé de la générosité. Je ne dépense point ma force en inutiles sacrifices ; je remploie à retenir dans mes bras ce que j'aime! Tout ce qui pourra vous livrer à
moi, j'y aurai recours . dussé-je vendre
jusqu'au lit de votre père !
— Ah! vous ne ferez point cela !
— Vous en déciderez, miss.
— Mon Dieu ! ne mettez pas à vos bienfaits un prix impossible!... Que je ne devienne point une cause de tourment et de ruine pour mon père ! — Vous êtes riche ; que vous importe d'attendre ? Hélas ! vous n'attendrez pas long -temps! Mais épargnez les derniers jours d'un mourant
Ah ! promettez-le-moi , monsieur Jackson , promettez -le-moi ! . . .
Jenny, oublieuse de ses antipathies et de ses effrois , s'était vivement approchée du planteur ; elle avait pris ses deux mains, et, presque à genoux, la tête rejetée en arrière, elle les serrait sur sa poitrine. En sentant les battements de ce sein gonllé de soupirs, Jackson fut pris d'une sorte de délire ; il enleva la jeune fille dans ses bras, et l'approchant assez de lui pour toucher des lèvres ses cheveux blonds :
— Oui, dit-il d'une voix ardente, oui, je
vous le promets! Mais dites alors que
vous serez à moi ! Oh ! vous ne soupçonnez pas combien je vous aime , Jenny ! Depuis six mois, je vous suis partout sans que vous le sachiez ; votre vue me fait vivre ; j'ai faim, et soif de vous ! Que de fois, lorsque vous passiez seule dans les rizières, j'ai eu la pensée de fuir en vous emportant dans le désert ! Mais non , je ne veux point de violence avec vous ; je veux que vous m'aimiez,* je le veux, entendez-vous, Jenny !
Il y avait une sorte de fureur et de menace dans cette prière d'amour! la jeune Américaine voulut échapper aux étreintes de Jackson , mais il la retint de force sur son cœur.
— Ah! ne refusez point d'être à moi, reprit-il. Ecoutez : vous avez peur, peutêtre, de trouver une rivale à Blanche- Couronne', rassurez-vous ; depuis que je vous
aime, je déteste cette femme ! je vous la livrerai, si vous voulez ; si vous voulez , elle vous servira à genoux ; ou , si sa présence vous déplaît, eh bien! je la chasserai, elle et ses enfants!.... Ce sont des esclaves, je les vendrai au premier marchand qui passera !
— Vendre vos fils?... s'écria Jenny en se dégageant de ses bras.
— Je n'aime que toi ! je n'aime que toi !
— Laissez-moi !
— Non, tu m'écouteras.
— Ah I laissez-moi... vous me faites horreur !
Le planteur pâlit.
— Horreur ! répéta-t-il avec une surprise irritée.
Et comme la jeune fille reculait toujours :
— Ah ! c'est là tout ce que mon amour a pu vous inspirer ; je vous fais horreur ! . . . .
Eh bien, soit! je mériterai un tel sentiment! Allez dire à votre père qu'il se lève , miss Makensie ; le lit où il est couché m'appartient. Tout ici est à moi, jusqu'à Tair que vous respirez! Vous n'êtes que des mendiants auxquels j'ai fait l'aumône pendant dix ans! Mais , on ne me méprise point impunément. Ah! je vous fais horreur? Faites vos adieux, alors, atout ce qui vous entoure, miss ; car demain les hommes de justice vous chasseront d'ici; demain , il ne vous restera point de quoi acheter un cercueil à votre père!
En parlant ainsi , Jackson secouait rudement le bras de la jeune fille , près de défaillir.
— Misérable! s écria tout à coup une voix.
Le planteur et Jenny tournèrent la tête en même temps. M.Mackensie était debout
à rentrée du berceau de vignes, tenant encore à la main les branches qu'il avait brisées dans son effort pour se lever ! Pâle et chancelant, il s'avança vers Jackson, qui était resté immobile ; sa respiration sifflait dans sa poitrine, et ses lèvres tremblaient. Jenny, qui s'était précipitée à sa rencontre, se serra contre lui.
— Tu croyais ne parler qu'à un enfant facile à effrayer, dit-il; mais j'étais là, et j'ai tout entendu.
Jackson s'était déjà remis de son premier étonnement.
— Eh bien ! dit-il froidement, que décides-tu?
— Je décide, répondit le malade, haletant de colère, que j'irai mourir à l'hospice de Montgomery plutôt que de donner ma fille à un bandit d'Irlande.
254 LE JOURjNALISTE.
— J'entends, tu as encore pris tes précautions pour faire banqueroute.
A ce mot, qui rappelait à Makensie un malheur dont on lui avait fait autrefois une honte, il s'élança vers le planteur la main levée. Jackson fit un pas en arrière , et tirant un pistolet qu'il tenait caché, selon l'usage des colons, il le dirigea contre le malade; mais celui-ci n'attendit pas le coup; l'effort qu'il venait défaire avait épuisé ce qui lui restait de force : il ouvrit les bras en chancelant, fléchit sur lui-même et tomba.
— Mon père! mon père! s'écria Jenny, se jetant à genoux près de lui.
M. Makensie la regarda, tendit la main
vers elle , voulut parler ; puis sa tête
retomba en arrière, et ses yeux se fermèrent pour toujours.
La première douleur de Jenny fut affreuse; bien qu elle s'attendît depuis long-
temps à ce moment fatal, elle se trouva sans force pour le supporter. On peut prévoir la perte d'un père, et s'y croire résigné j mais lorsqu'il manque , on découvre que cette résignation n'était qu'une espérance déguisée. Puis, tant que nous voyons l'être aimé, nous devinons mal ce que c'est que mourir; on ne comprend la mort que par l'absence. Miss Makensie réprouva vivement; tant qu'elle put voir, même le cadavre de son père, son désespoir eut une certaine mesure, et elle conserva , au milieu de tous ses déchirements, une sorte de doute consolateur; mais une fois le cercueil emiporté et la maison redevenue silencieuse, une conviction écrasante s'empara de son âme ; elle sentit comme un vide immense dans sa vie, et comprit enfin clairement qu'elle était orpheline.
Le cri qui s'échappa de son cœur à cette
pensée fut autant d'épouvante que de douleur. Les menaces de Jackson, un instant oubliées , lui revinrent alors à la mémoire. Elle regarda autour d'elle, et, se voyant seule, sans amis, sans parents, sans protecteurs, elle sentit l'espoir s'abîmer sous ses pieds comme une barque submergée.
I La vue de son oncle qui arriva le soir même Tarracba beureusement à ce délire d'épouvante. Williams Makensie, qu'elle n'avait jamais vu auparavant, était un véritable descendant de Penn : grave avec les hommes, doux avec les femmes et les enfants , il avait toujours vécu , sans révolte , sous le double joug de la loi et de TEvangile. Bien que le feu des passions n enflammât jamais ni son regard ni sa voix , il y avait de la tendresse dans son oeil serein, et son accent devait rappeler celui du Christ sur la montagne. Après avoir embrassé Jenny,
il l*assit sur ses genoux et la laissa pleurer quelque temps contre son épaule ; puis , relevant le front de la jeune fille avec une sollicitude paternelle :
— Assez, lui dit-il; Dieu permet les larmes , mais il aime le courage. Ne vous croyez point orpheline parce que mon frère n'est plus ; vous serez ma fille désormais , et je vous chérirai comme on chérit son dernier enfant.
Cependant la mort de M. Makensie avait bientôt été connue dans T Alabama , et avait donné l'éveil à ses créanciers. On les vit arriver de Montgomery et d'ailleurs , apportantleurs règlements de compte .M. Jackson se présenta à son tour avec les titres de ses énormes créances. Comme les affaires de M. Makensie étaient fort en désordre , son frère et le planteur de la Blanche- Couronne
furent priés de dresser un inventaire exact II. 17
de la succession. Tous deux se partagèrent le travail : Jackson se chargea d'examiner les livres et les papiers du mort ; Williams de dresser un état des terres et des récoltes.
Miss Makensie était loin de soupçonner que cet inventaire préparait sa perte.
Le travail de Toncle Williams et de Jackson , relativement à la succession de M. Makensie, dura une semaine entière , pendant laquelle Jenny s'abstint de sortir , afin d'éviter la rencontre du planteur. Cependant ces jours de retraite, loin d'exalter son désespoir, le calmèrent. Les distractions qui nous sont apportées par les autres peuvent nous étourdir; mais dès qu'elles nous manquent l'augoisse revient, aussi nouvelle et aussi poignante. Dans la solitude, au contraire, on voit la douleur face à face, on la manie, on s y habitue; elle n'a plus bientôt à nos yeux rien de nouveau, et l'on s'en console,
non pour Tavoir fuie, mais pour l'avoir épuisée. Jenny, d'ailleurs, éprouvait quelque joie à penser qu'elle quitterait dans peu de temps un lieu où tout lui rappelait de tristes souvenirs et de perpétuelles terreurs.
Enfin l'inventaire se termina, et tous ceux qui avaient des droits à faire valoir sur la succession furent convoqués pour entendre le rapport de Williams et de Jackson. Une réunion de créanciers chez leur débiteur est toujours un spectacle curieux j c'est là que la cupidité et Tégoïsme se montrent dans leur splendeur. Il faut voir tous ces hommes se regarder et s'observer avec un mécontentement soupçonneux; il faut les entendre s'interroger précautionnellement et se mentir sans rougeur. Les yeux se promènent partout; on inventorie ce qu'on aperçoit; on touche le marbre des cheminées, la soie des rideaux; on cherche sur le
piano le nom du facteur; on estime, on soupèse chaque chose, et l'on marque d'avance le morceau que l'on tient à emporter de cette curée.
Les créanciers de M. Makensie avaient déjà fait cet examen en détail lorsque Jackson et Williams entrèrent. Celui-ci était triste; mais dans les yeux de l'autre brillait une joie sauvage. Tous deux s'assirent en face de l'assemblée, et Williams commença à lire Finventaire qu'il avait di^essé.
Les terres, l'habitation, les récoltes, les esclaves y étaient estimés avec une exactitude scrupuleuse; le tout montait à la somme de vingt mille dolars.
— Vingt mille dollars seulement! s'écrièrent plusieurs créanciers.
— Attendez , interrompirent quelques autres : M. Jackson a peut-être découvert
LE JOURNALISTE. i>Gl
des valeurs dans les papiers de M. Makensie.
— Aucune , messieurs.
Ce fut alors une rumeur générale, et les récriminations contre le défunt éclatèrent.
— Je Tavais toujours prévu , dit un gros Hollandais, enrichi dans le commerce des nègres : c'étaitun correspondant de la société de colonisation, un abolitioniste déguisé.
— Il a voté contre Trelitt , ajouta un entrepreneur d'élections.
— Un homme sans religion, qui faisait de la musique le dimanche, répéta un quaker scandalisé.
Et les cris de réprobation allaient croissant.
— Ainsi nous perdrons un tiers au moins.
— Vous ne perdrez rien , messieurs , dit Jackson; Tinventaire de M. Williams Makensie ne comprend pas toutes les proprié-
tés de son frère , et il en a oublié une des
plus importantes.
— Laquelle.
— Sa fille.
Il y eut un murmure d'étonnement, et tout le monde se regarda.
— Je ne vous comprends pas , dit Williams.
— Je vais me faire comprendre, monsieur. Ces pièces, trouvées parmi les papiers de M. Makensie , prouvent que la femme qu'il épousa en Louisiane , il y a vingt ans, était de race esclave ; or les enfants devaient suivre, d'après nos lois, la condition de leur mère, miss Jenny, tille d'une esclave, est esclave elle-même, et appartient comme telle à la succession de M. Makensie.
— C'est impossible ! s'écria Williams ; où sont ces papiers , monsieur ?
— Les voici.
Le vieux colon fut prié de les lire à haute voix.
Il résultait de ces pièces que des démarches avaient été faites par M. Makensie pour rafïranchissementde la mère de Jenny, mais qu'elles avaient été interrompues , d'abord par la faillite qui l'avait forcé de quitter la Louisiane, puis par la mort de sa femme. Les preuves étaient, du reste , trop claires pour permettre le plus léger doute.
Williams demeura un instant immobile après cette lecture.
— Monsieur est-il convaincu? demanda Jackson ironiquement.
Le vieillard accablé garda le silence.
— M. Williams Makensie comprendmaintenant, j'espère , que sa nièce est une valeur qu'il doit ajouter à l'inventaire.
— Ecoutez-moi, dit celui-ci en se levant, je n ai rien à dire contre votre loi infâme : c'est
la loi ! ... . seulement , je demande à racheter la fille de mon frère. Je suis pauvre et j'ai six enfants ; mais , à défaut d'autre héritage, ceux-là sont sûrs de la liberté. Je paierai pour miss Makensie le prix de l'esclave le plus robuste de l'Alabama ; vous trouverez peutêtre que c'est acheter assez chère une enfant sans force et inhabile à tous les travaux.
— Miss Jenny est belle, observa un créancier , et Ton trouve toujours de Toccupation pour une jolie fille.
— Horreur! s'écria Williams.
— On voit que vous ne connaissez point Tarticle massa j dit en riant le Hollandais ; du reste, on n'a l'habitude de vendre ni d'acheter en cachant la marchandise : où est la quarteronne, qu'on l'estime en conscience ?
— Cest juste, répéta-t-on de toutes parts; il faut la voir : faites venir la jeune fille.
M. Makensie essaya vainement des objections: on ne Técoula point; il comprit que la résistance serait inutile, et, craignant que quelque autre n'allât chercher Jenny , il sortit pour l'avertir lui-même.
Il la trouva occupée à arroser des fleurs : en apercevant son oncle elle sourit d'abord; mais presque aussitôt elle remarqua sa pâleur.
— Qu'avez-vous? demanda- t-elle effrayée.
Williams n'avait ni le temps ni la présence d'esprit nécessaires pour adoucir la nouvelle qu'il venait lui apporter. Il la lui annonça donc brusquement et sans préparation. Miss Makensie fut comme frappée de la foudre.
— Ne craignez rien , lui dit le vieillard ; quoi qu'il puisse m'en coûter je vous sauverai .
Miss Jenny ne le crut pas. Avec cette lu-
cidité rapide et profonde que donne le danger, elle avait compris ^ur-le-champ que tout espoir était perdu, et qu'elle était tombée au pouvoir de l'homme qu'elle avait si outrageusement repoussé. Cette conviction soudaine; qui aurait pu Tabattre, la releva au contraire. Tant que l'on peut disputer quelque chose au malheur , on s'épuise en angoisses déchirantes. Mais quand le désastre est immense et irréparable, on s'y abandonne. Alors , d'ailleurs , il s'élève dans l'âme de subites résolutions qui arrêtent tous les désespoirs ; les extrêmes douleurs décident aux extrêmes remèdes , et l'abandon de soi-même lient lieu de consolation. Ce fut donc avec une sorte de calme pareil à celui du condamné partant pour l'échafaud que Jenny dit à son oncle qu'elle était prête à le suivre ; sans chercher à s'expliquer la cause de cette courageuse tran-
quillité , M. Makensie s'en réjouit et encouragea sa nièce à y persister.
Cependant les créanciers attendaient avec impatience et trouvaient que l'absence de Fonde se prolongeait outre mesure ; les plus soupçonneux s'inquiétaient déjà.
— S'il allait faire échapper sa nièce , dirent les plus avides.
— Non , répondit le Hollandais qui avait entr'ouvert la porte; la voici.
Williams parut en effet, tenant par la main miss Makensie. La jeune fille était si pâle, mais si fière; il y avait dans toifle sa personne une douleur si haute et si résolue, que les créanciers s'écartèrent devant ses pas.
— Je vous amène votre esclave, dit le vieux colon avec une dignité amère ; puisque les créatures de Dieu sont ici des choses que
ron vend et dont on hérite, voyez vousmême ce que je dois vous la payer.
— C'est de la marchandise de première qualité, murmura à demi-voix le Hollandais.
— Mettez-la donc à prix, monsieur.
Les créanciers ayantconfirmé cette prière,
le marchand d'esclaves s'approcha de Jenny, l'examina avec attention , la mesurant et la soupesant de l'oeil.
— On en trouverait deux mille dollars, dit-il.
— J'en donne trois mille, répliqua Willliams.
Les créanciers allaient se consulter, lorsque Jackson, qui avait tout suivi jusqu'alors avec un sourire silencieux , s'avança et dit froidement :
— Je donne six mille dollars.
Au son de cette voix , Jenny tressaillit ,
mais ne montra aucune surprise : elle l'attendait.
— Sept mille dollars, reprit Williams.
— Huit mille.
— Neuf mille.
— Dix mille.
M. Makensie s'arrêta comme effrayé. Il pensa que dix mille dollars formaient plus de la moitié de la fortune qu'il devait laisser à ses enfants. Jenny , qui s'aperçut de cette hésitation, lui saisit la main :
— C'est assez ! mon oncle , balbutiat-elle, abandonnez-moi.
— Monsieur, dit Williams à Jackson, je sais que vous pouvez disposer de plus d'or que moi; mais ayez pitié de ma pauvreté. Ceci n'est point une lutte que j'engage contre vous..., c'est un devoir que j'accomplis ; ne m'enlevez pas cette enfant : c'est la fille démon frère; je lui ai promis d'être son
père désormais : au nom du Dieu tout-puissant , ne me l'enlevez pas !
Le vieillard avait la voix tremblante et des larmes dans les yeux. Il prit la main de Jenoy, et, se tournant vers les créanciers.
— Je donnerai douze mille dollars, dit-il.
— J'en donnerai quinze mille , répliqua Jackson froidement.
— Abandonnez-moi ! abandonnez -moi !
cria Jenny.
Mais Williams était pâle de colère et de douleur.
— Mon fi-ère redoit viu"t mille dollars . s'écria-l-il ! Eh bien! je m'engage à les payer dans une année.
— Je les paie de suite , répondit Jackson, en jetant sur la table les vingt mille dollars en banknotes.
A cette vue les créanciers se rapprochèrent d'un mouvement commun.
— Affaire conclue , s'écria le Hollandais : à nous les billets , et à vous la fille.
M. Makensie se laissa tomber sur un fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains.
— Cela devait être , dit Jenny, avec une sorte de désespoir calme et profond; cela devait être , ô mon oncle ! vous n étiez pas assez ricbe pour me sauver ! . . . Ne vous affligez pas, car je suis résignée ; et rappelezvous ce que vous m'avez dit vous-même : Dieu permet les larmes j mais il aime le courage.
Puis , tombant à genoux devant le vieillard et saisissant ses mains :
— Ecoutez seulement ma dernière prière, ajoula-t-elle d'une voix vibrante de larmes retenues : Jones est maintenant à Boston , plein d'espérances ! . . • Dans ce moment peutêtre il fixe le moment où nous devons être
réunis pour toujours ! Je crains sa douleur lorsqu'il apprendra le coup qui me frappe : que cette nouvelle ne lui soit pas du moins apportée par un étranger ! Promettez-moi de la lui annoncer vous-même , ô mon oncle ! de veiller sur son désespoir et de le consoler.
— Je te le promets , répondit Williams en pleurant.
La jeune fille américaine retira de son doigt un anneau d'or :
■—Vous lui rendrez sa bague d'alliance, dit-elle; mais répétez-lui bien que j'aurai vécu et que je mourrai sa fiancée !
L'oncle et la nièce restèrent quelques instants dans les bras l'un de Tautre, étouffés par les sanglots. Enfin celle-ci sembla faire un effort surbumain; elle posa les deux mains sur son coeur, comme si elle eût voulu y refouler le désespoir, se leva et jeta au-
LE JOURNALISTE, tour d'elle un regard effaré. Les créanciers s'étaient retirés dans la pièce voisine pour régler leurs comptes, et elle se trouvait seule avec M. Makensie. Elle fit quelques pas autour de cette salle, où tout lui était familier ; ses yeux se reposèrent sur les fleurs cultivées par elle, sur la corbeille d'écorce renfermant sa broderie, sur la volière qu'elle avait coutume de soigner, et, ouvrant les bras comme si elle eût voulu tout embrasser :
— Adieu, dit-elle, tout ce que j'ai aimé! Puis, apercev nt un portrait de femme
suspendu au mur :
— O ma mère ! béni soit Dieu de t'avoir fait mourir la première ! Du moins tu n'auras pas vu vendre ta fille, et maintenant tu es libre pour toujours !
Elle s'approcba alors de la fenêtre, regarda la campagne, le ciel et l'Alabama, qui 11. i8
coulait sous le balcon, et se cacha le visage. Il y eut encore un silence pendant lecfuel on n'entendit que les soupirs de la jeune fille et du vieillard. Tout à coup la porte s'ouvrit et Jackson parut.
— Je viens savoir si miss Jenny a pris congé de son oncle, dit-il lentement.
— Cette vente est-elle donc réellement et irrévocablement accomplie? demanda Williams.
— En voici Facte signé par les créanciers, monsieur.
Le vieux colon prit machinalement le papier et demeura accablé.
— Et le prix payé pour moi a fini d'acquitter ce qui était du? demanda Jenny; riîonueur de mon père est à l'abri désormais?
— M. Williams Makensie recevra tout à Theure quittance générale pour son frère ;
il ne reste plus à miss Jenny qu'à suivre son nouveau maître.
— Alors , adieu mon oncle Williams !
cria la jeune fille en étendant les bras j adieu Jones, adieu ma mère î . ..
Et, courant vers la fenêtre, elle se précipita dans TAlabama (i) !
{{) Le fond de ce récit est vrai. Nous en avons emprunté l'idée à l'intéressant ouvrage de miss Martineau , qui a été traduit par M. Benjamin Laroche , le même auquel on doit l'admirable traduction des œuvres de lord Byron,
rm.