‹ Le journalisteChapitre 5 sur 11 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

peu que l'on soit forçat ou fils du bourreau,

on est sûr d'être adoré.

Nous avons connu il y a quelques années une de ces femmes que ses parents engageaient en vain depuis longtemps à faire un choix , et qui, faute de trouver un scélérat d'élite , s'obstinait au célibat. Pûche et belle, les prétendants ne manquaient pas; mais tous avaient une position faite, un nom estimé , un passé connu. Lasse d'efforts inutiles , sa famille parut enfin renoncer à l'établir.

A cette époque, un étranger pai'ut dans la ville qu'habitait notre héroïne. Il était sombre, silencieux et avait toujours une seule main gantée. La jeune fille à marier demanda en vain son nom , nul ne lui en connaissait d'autre que celui d'Adrien, qu'il s'était donné en arrivant. Pas de nom et une main toujours gantée!... Claire commença

LE JOURNALISTE. -.ail

à s'occuper sérieusement de l'inconnu. Elle

réussit à le faire inviter aux soirées que

donnait son père , et au bout d'un mois des

relations suivies étaient établies entre elle et

lui,

Adrien semblait se plaire singulièrement

dans sa société. Avec Claire seulement il

était causeur et spirituel- mais, par instants,

au milieu de ses élans de gaîté, une pensée

fatale semblait traverser son âme; le sourire

mourait sur ses lèvres , il baissait la tête et

gardait le silence. Claire voulut plusieurs

fois rinterroger; mais il répondit toujours

vaguement et avec embarras.

Cependant le mystère qui entourait

Adrien avait vivement intéressé le coeur de

la jeune fille ; lorsqu'elle restait un jour

sans le voir , elle éprouvait une tristesse

inexprimable : le regard et la voix d'Adrien

étaient devenus nécessaires à sa joie ; elle

n'en pouvait plus douter... elle Taimait!

Quant au jeune homme , il ne lui avait rien dit de ses sentiments, mais ses assiduités prouvaient suffisamment que l'affection de Claire était payée de retour.

Un jour qu'ils étaient à la campagne , Adrien, qui devait y passer quelque temps, arriva plus triste et plus pâle que de coutume. Il parla longtemps de ces existences exceptionnelles qu'un sort fatal poursuit ; on rappela T histoire de Gaspard Hauser , en la mettant en doute, et il s'écria :

— Cette histoire est vraie : ah ! je le sais, moi.

Le père de Claire lui ayant dit dans la conversation qu'un étranger était venu demander son adresse le jour même, il se fit dépeindre cet étranger.

<— Plus de doute , c'est lui ! répéta-t-il après cette description.

Et il se leva tout éperdu.

Claire vint le joindre à la fenêtre ; elle était si troublée cpi'elle ne put lui faire aucune question. Mais Adrien se tourna vers elle ; il la regarda un instant d'un œil fixe , puis lui saisissant les mains avec agitation.

— Non, je ne veux pas vous quitter, s'écria-t-il ; qu'il tremble; je resterai. Et il disparut.

Le soir même, Claire était à la fenêtre de sa chambre ; elle entendit parler à voix basse dans le parc et aperçut deux hommes qui se glissaient dans l'ombre; un instant après un coup de feu partit, et presque au même instant Adrien passa , en fuyant , sous sa fenêtre. Elle le vit bientôt revenir avec tout ce qu'il fallait pour creuser une fosse ; il se perdit dans les bosquets. Lorsqu'il revint un quart d'heure après , il s'arrêta sous la

fenêtre de Claire et leva les yeux ; en apercevant la jeune fille, il jeta un cri.

— Silence, murmura Claire, que sa pâleur éclairée par la lune rendait plus belle , je sais tout, mais je vous aime.

Quelques jours après Adrien Bervière épousait Claire, à la grande joie des parents de la jeune fille. Le lendemain du mariage, comme les nouveaux époux passaient dans le bosquet, Claire sentit le sol fléchir sous ses pieds, et s'aperçut qu'elle marchait sur de la terre fraîchement remuée; elle regarda Adrien et frissonna . Celui-ci sourit.

— Tu foules un cadavre , dit-il.

— Adrien! s'écria la jeune femme, en regardant autour d'elle, épouvantée.

— Ne crains rien , reprit-il , c'est un cadavre de chauve-souris.

Claire sut alors seulement qu'elle avait

été jouée par ses parents et par son mari; mais l'amour de celui-ci finit par la consoler de n'avoir point épousé un assassin.

Outre toutes les femmes poétiques dont nous avons parlé , il y a encore la femme amoureuse d'illustres défunts , et qui porte dans son corset le portrait de Bonaparte ou de lord Byron ; il y a la femme pieuse , qui a des visions et coud des amulettes dans le gilet de son mari , pour consolider sa fragilité ; il y a aussi la femme émancipée qui fume , boit de la bière et porte des bottes éculées. Celle-ci est une espèce assez rare, mais qui demande une attention particulière.

On a beaucoup parlé et écrit contre Georges Sand. Ses amis intimes surtout ont colporté à son sujet beaucoup de calomnies qui ont fait lever le coeur aux honnêtes gens et les épaules aux gens raisonnables. Quant

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à nous , nous ne reprochons à Georges que deux crimes graves : la cigarette et le pantalon. C'est à son exemple funeste que nous devons tant de ces femmes fortes, proclamant r émancipation du sexe le plus faible entre deux bols de punch, et fumant du tabac de caporal dans du papier d'emballage. O mère à: Indiana^ de Valentine , de Geneviève, se peut-il que vous nous ayez affligés de tant de vierges en redingotes ? Ne savezvous pas que les moindres bizarreries du génie sont monnayées en ridicules pour la foule. O grande prêtresse ! ne portez pas de pantalons, je vous en conjure, ou les femmes libres auront des culottes à la mameluck ; ne portez point de casquettes , 6 Corine ! ou nos filles achèteront des chapeaux à trois cornes.

Pour faire mieux ressortir la blancheur des chairs ou T éclat du coloris, les anciens

LE JOURNA-LISÏK. -il 7

peintres plaçaient fréquemment, à côté d'une figure de jeune fille, une tête de nègre ou un visage de vieillard ; peut-être faudrait-il aussi, pour achever convenablement un article sur les femmes poétiques, dire quelque chose des anti-poétiques , plus nombreuses dans le monde , et non moins intéressantes à étudier. Ainsi nous aurions à peindre successivement ce qu'on appelle la femme de ménage, espèce de cuisinière sans gages qui sait au juste le prix du beurre et le point de maturité des petits pois; la femme laborieuse, qui passe sa journée à raccommoder des chaussettes et ne trouve point le temps d'apprendre à lire à ses fils; la femme simple ;, qui porte un chapeau à plumes avec des bas de coton bleu et un châle reteint; la femme raisonnable, sorte d'amphibie , ni chair ni poisson , qui ne désire rien, parce qu'elle n'aime rien; la

femme douce , autre vertu négative qui résiste à toute volonté comme les sacs de laine aux boulets , en feignant de céder ; mais ces études nous entraîneraient trop loin, et nous les remettons à un second article.

llVEÎiTAIRE DU PUÏÏEUR.

È'3n\)mtam ïu |Jlanteur.

Tous deux s'arrêtèrent à Fentrée du bois de chênes qui conduisait à la route de Montgomery,

— Ne venez pas plus loin , dit le jeune homme ; votre père souffre et vous attend.

La jeune Américaine lui saisit la main.

— O mon Dieu ! déjà vous quitter ! . . .

— Ne pleurez pas , ma bonne , ma chère

Jenny, vous m'ôteriez tout mon courage.

Si vous saviez combien je suis malheureux de partir! combien j'ai balancé, lorsque M. Jackson m'a parlé de cet emploi à Boston ! Mais j'ai dû. céder à la raison. Les affaires de votre père sont plus dérangées qu'il ne le croit lui-même; sa maladie va chaque jour s'aggravant; d'un moment à l'autre, vous pouvez rester sans ressources, Jenny ! . . . En acceptant la position qui m'est offerte, j'assure notre avenir à tous deux \ j'aurai maintenant un toit pour vous recevoir, et , dans quelques mois , quoi qu'il arrive , nous serons unis pour toujours. INe trouvez-vous point cela doux à penser ?

— Ah, Jones! répondit l'enfant, en se jetant dans les bras de son fiancé.

Celui-ci la pressa tendrement sur son cœur , et imprimant sur ses yeux humides un long baiser :

— Adieu ! répéta-t-il plusieurs fois ; adieu, ma fiancée chérie ! — ma femme

Il la serra encore sur sa poitrine , T embrassa encore ; puis, la repoussant avec effort , il s'élança vers la route de Montgomery.

Jenny demeura longtemps à la même place , cherchant à l'apercevoir à travers les chênes et écoutant s'il ne lui enverrait point un dernier adieu. Enfin, lorsqu'elle fut bien sûre qu'elle ne pouvait plus ni le voir ni l'entendre , elle se rappela son père , et, faisant un effort sur elle-même, reprit lentement le chemin de l'habitation.

Elle en était peu éloignée, lorsqu'elle aperçut M. Jackson, qui venait à sa rencontre. Elle regarda d'abord autour d'elle , comme si elle eût cherché les moyens de Téviter ; mais ayant reconnu la chose impossible, elle se décida à continuer sa route.

Ce premier mouvement de miss Makensie exige quelques explications que nous croyons utile dedonner ici.

M. Jackson , propriétaire d'une plantation voisine à laquelle d'innombrables cotonniers avaient fait donner le nom de Blancbe- G)uronne , était un homme d'environ quarante ans, d'une taille élevée, d'une figure hardie. Il était né en Irlande, et avait été forcé de la quitter pour quelques actes de

violence dont on parlait diversement. Arrivé avec les premiers émigrantsdans cette partie de l'Alabama, il y avait longtemps vécu de la vie hasardeuse des pionniers , n'ayant

d'autre règle que sa volonté , ne connaissant d'autre droit que la force. Sa jeunesse s'était

écoulée dans de périlleuses entreprises , au milieu des Criks etdesChoctaws, dontilavait été tour à tourTamiet l'ennemi. On racontait de lui mille histoires qui prouvaient

wV'

son courage , mais aussi F énergie fougueuse de ses passions. Il y avait eu dans sa vie d'aventurier des veilgeances sanglantes, des combats inouïs et d'incroyables aventures. Deux fois il avait enlevé à des chefs Choctaws leurs femmes préférées, et s'était enfui avec elles dans les forêts. Ce qu'il avait couru de dangersdans ces deux expéditions effrayait à entendre raconter ; mais rien n'arrêtait Jackson quand la passion lui parlait. Mêlé à plusieurs civilisations , il avait emprunté à chacune ce qui pouvait aider à la satisfaction de ses désirs. Son intelligence, cultivée pendant sa jeunesse, ne manquait ni d'études ni de distinction; son langage avait souvent r élégance des livres et ses manières la grâce des salons ; mais sous cette enveloppe se cachait l'implacable volonté du sauvage. Il avait appris des tribus, au milieu desquelles

il avait longtemps vécu , les ruses patientes 11. i5

et la persistance muette qui font arriver

sûrement au but.

Depuis que , rentré dans la vie civilisée , il était devenu Tun des plus riches planteurs de r Alabama , l'occasion d'exercer ses instincts se présentait moins fréquemment ; mais il était aisé de voir qu'au fond Jackson était encore le pionnier libre du désert. C'était toujours une de ces natures dominatrices et puissamment terribles qui absorbent , dans leur sphère , ce qui est doux , riche ou beau , s'attribuent violemment ce qui leur plaît , et s'assimilent tout , parce que tout est plus faible qu'elles ; — coeurs passionnés, mais durs, et qui ressemblent à un volcan dont la lave devient pierre quand elle ne brûle plus.

Ses richesses avaient donné à M. Jackson un grand crédit dans l' Alabama. On vantait son habileté en affaires, passant légère-

ment sur ses vices comme sur tous ceux des gens dont on peut avoir besoin. Il possédait plusieurs centaines de noirs et les traitait avec tant de cruauté , que la plus terrible menace faite à un esclave était celle de le vendre à M. Jackson. Cependant , comme cette cruauté proverbiale était devenue , en définitive , pour le planteur , une source de richesse , loin de nuire à sa considération , elle y aidait. C'était une supériorité que plus d'un colon lui enviait à juste titre , car là où le noir cesse d'être un homme , le plus habile est celui qui retire le meilleur profit de cette machine humaine.

Sans connaître M. Jackson complètement, miss Makensie ressentait pour lui une répugnance instinctive. Elle éprouvait en sa présence cette espèce de tressaillement qu'éprouve Toiseau frêle auprès de Toiseau de

proie. Les visites du planteur de la Blanche-

Couronne chez son père lui avaient toujours déplu , mais surtout depuis qu'elles étaient devenues fréquentes et assidues. La rencontre de Tancien pionnier fut donc pour elle , surtout dans ce moment, une contrariété et un embarras.

Cependant celui-ci venait de la rejoindre, et, après les politesses d'usage, tous deux se dirigèrent vers Thabitation de M. Makensie. Il y eut un moment de silence.

— Je vois aux yeux humides de miss Jenny, dit enfin Jackson, qu'elle a pris congé de Jones Cokeril.

La jeune tille fit, en rougissant, un signe affirmatif.

— Ne vous inquiétez de rien, reprit le planteur, je l'adresse à une maison dont tous les commis ont fait fortune.

— M. Cokeril vous devra sa réussite, bal-

butia Jenny, et j'aurais du vous remercier....

— Remerciez-moi surtout de son départ.

— Comment?

— Oui, j'espère que l'absence de M. Jones permettra à miss Makensie de réfléchir, el de renoncer à son projet de mariage.

— Pourquoi cela?

— Parce que miss Makensie est trop belle et trop bien élevée pour ne prétendre à rien de plus qu'à partager la misère d'un pauvre diable.

— Il me semble vous avoir entendu prédire tout à l'heure que M. Cokeril ferait fortune.

— Sans doute, dans cinquante ans ! Tout le monde fait fortune aux Etats-Unis, à la condition d'attendre l'âge où l'argent ne sert plus à rien : on vit misérable avec la certitude de mourir millionnaire ! Du reste,

j'ose croire que miss Jenny a trop de raison pour se condamner à une existence de privations, de soucis et de travail, quand elle peut s'assurer, dès maintenant, tous les plaisirs de l'opulence.

— J'ai peu d'ambition, répondit la jeune fille.

—r- Vous avez au moins celle d être heureuse, et vous ne savez fpas ce que Ton souffre avant de se créer une position indépendante. Vous avez vu ce qu'il fallait de peines et de sueurs à nos émigrants pour abattre à coups de hache un pan de foret et se faire une place au soleil j eh bien ! dans le monde, le travail est plus rude encore, car là, au lieu d'arbres, on a des hommes, et pour hache, la volonté, mauvais instrument qui s'émousse sans cesse ou se retourne contre vous-même. Croyez-moi, miss, les sauvages ont raison quand ils disent que

le blé poussé est toujours le bon blé, et les nids tout faits les meilleurs nids.

— Je me sens plus de courage, dit Jenny, et je crois qu'il y a aussi quelque joie à préparer soi-même son avenir.

— Ainsi, répondit Jackson, vous vous exposerez à toutes les chances de la fortune, et vous suivrez M. Cokeril à Boston?

— Pourquoi non?

— Vous ne connaissez pas les états du Nord, miss Makensie. Ce que vos noirs sont ici, vous le serez là-bas j car chez nos frères abolitionistes le riche est maître, le pauvre esclave, et la femme du pauvre l'esclave d'un esclave. Là, on n'acquiert point la fortune avec les bras des autres, mais avec les siens j il faut suer Tor qu'on gagne.

Et prenant les blanches mains de la jeune fille avec un sourire railleur :

— Voulez-vous voir, continua-t-il, ces

doigts, occupés jusqu'à présent à parfumer vos cheveux blonds, s'érailler sur la toile d'emballage, ou gagner des engelures à peser des épices? Vous avez toujours mené la douce vie de nos femmes de l'Alabama ; miss, ne vous condamnez point à de viles occupations qu'on abandonne ici aux esclaves.

Jenny tressaillit : élevée sous l'empire des préjugés du Sud, où tout travail est regardé comme un malheur et presque comme une honte pour la femme, elle fut émue lin instant du tableau que lui présentait M. Jackson; mais cette impression fut rapide, et elle répondit presque aussitôt :

— Je me soumettrai aux habitudes du pays que j'habiterai, monsieur.

Le planteur fit un geste impétueux qu'il réprima sur-le-champ.

— Prenez garde, miss Makensie, repritil d'un ton retenu et plein d'une douceur

menaçante; réfléchissez avant d'agir; il ne s'agit point seulement ici de vous, mais de votre père.

La jeune fille le regarda avec étonnement.

— M. Makensie a fait comme tous les colons; lorsqu'il s'est établi ici, il y a dix ans, il a emprunté la somme nécessaire pour commencer sa plantation.

— Je sais qu'il vous doit beaucoup, interrompit Jenny.

— Tout lui a jusqu'à présent assez mal réussi ;|et, si je ne me trompe, Timpossibilité de faire honneur à ses engagements entre pour une bonne part dans la maladie qui le tue.

— Ah! je le sais, je le sais, s'écria la jeune fille en pleurant; mais que puis-je faire, mon Dieu?

— Renoncer à M. Cokeril.

— Que dites-vous?

— Et donner à M. Makensie un gendre assez riche pour le tirer d'embarras.

— Ah! jamais, s'écria Jenny, qui s'éloigna du planteur avec un brusque mouvement de répugnance.

— Au fait, dit celui-ci d'un accent amer, miss Makensie est libre de préférer son goût à la vie de son père.

— Oh ! monsieur !

— Du reste, rien ne presse; c'est seulement dans quinze jours qu'échoit la première obligation souscrite par M. Makensie : j'aurai Thonneur de me présenter alors à l'habitation.

Et saluant la jeune fille, il la quitta froidement.

Restée seule^ Jenny réfléchit avec effroi à ce qui venait de se passer. Elle ne pouvait plus douter des intentions du planteur, et

cependant elle avait encore peine à y croire. La position de M. Jackson semblait, en effet, justifier cet étonnement.

Lorsque, quinze années auparavant, il était devenu propriétaire de Thabitation qu'il occupait , il y avait établi, comme la plupart des colons , une femme de couleur , fort belle , dont il avait fait d'abord sa maîtresse , mais qui , insensiblement, avait pris chez lui l'autorité d'une épouse. Cettefemme l'avait rendu père de deux fils déjà grands, qu'il avait fait élever avec soin, et, dans l'Alabama , où Ton était accoutum.é à ces sortes de mariages de la main gauche , on lui donnait généralement le nom de madame Jackson. L'habitude avait enfin tellement légitimé cette union irrégulière , que miss Makensie , quoique sachant la vérité , avait toujours regardé le planteur de la Blanche' Couronne comme un homme marié. On

comprendra donc combien ses propositions durent la saisir et la surprendre. Du reste , lors même que son affection sincère pour Jones ne lui eût pas rendu toute autre union odieuse, Fidée de chasser ainsi une femme du lit de M. Jackson pour y prendre sa place lui eût fait horreur et dégoût.

Cependant elle s'épouvanta en songeant combien les passions de cet homme étaient redoutablejs. Comprenant qu'il n'avait procuré un emploi à son fiancé qu'afin de l'éloigner , elle eut un instant la pensée d'écrire à Jones pour qu'il revînt ; mais quand recevrait-il sa lettre , et de quel secours , d'ailleurs, pourrait-il être dans les débats d'intérêts qui allaient s'ouvrir ? D'un autre côté , M. Makensie n'était point en état de soutenir une telle discussion ; outre que sa maladie le rendait incapable d'une longue application, il avait toujours montré peu

d'aptitude pour les affaires. Forcé de quitter les états du Nord par suite d'une faillite qui avait manqué le déshonorer , bien qu'elle n'accusât que son inexpérience, il n'en était devenu ni plus capable ni plus attentif. Il devait à M. Jackson la plus grande partie de l'argent qu'il avait employé, depuis dix ans, à créer son habitation, et sentant Timpossibilité de satisfaire à ses engagements, il avait fait comme tous les hommes faibles en face du danger , il avait fermé les yeux. Jenny pensa donc que le seul homme qui pût régler convenablement ces affaires était son oncle Williams. Etabli dans le New- Hampshire , il promettait depuis longtemps de venir visiter son frère de l'Alabama ; la jeune fille lui écrivit pour lui apprendre l'état désespéré dans lequel ils se trouvaient , et le supplier de hâter son arrivée.

Cependant M. Mackensie s'affaiblissait de

jour en jour , et tous les remèdes avaient été reconnus impuissants contre cette langueur m.ortelle. Son mal était un de ceux auxquels les médecins ne trouvent point de nom : la vie semblait décroître en lui comme une source que quelque feu souterrain fait tarir. Ce n'était point un homme malade ^ mais un homme qui avait besoin de mourir. Il continuait pourtant à se lever et à diriger la plantation; seulement, chaque jour, il retranchait quelque chose à ses travaux , et laissait décroître, avec ses forces, sa sphère d'activité : on eût dit qu'il rétrécissait à dessein son horizon pour l'amener insensiblement à la dimension d'une tombe; et la fin de cet homme , se retirant ainsi pas à pas de Texistence, avait l'air d'une retraite plutôt que d'une agonie.

Souvent, le soir, après avoir donné des ordres ou réglé quelques comptes , il venait

LE JOURNALISTE. 239 s'asseoir, tout pâle, sous le chèvrefeuille de la pelouse. Alors, en regardant autour de lui ces jeunes arbres qu il avait plantés et qu'il ne verrait jamais grands , ces constructions commencées qu'il ne devait point finir, et la douce jeune fille qu'il allait laisser sans appui au milieu de ce chaos d'essais inachevés et d'espérances avortées, il sentait un frisson courir dans ses cheveux ; il se redressait avec un élan de résolution , rappelait à lui ses forces, et s'excitait à vivre ! mais ces réveils d'énergie étaient

courts et toujours suivis d'abattements plus profonds ; aussi M. Makensie les évitait-il comme d'inutiles révoltes contre sa destinée. Il y a d'ailleurs, dans les agonies insensibles, une langueur qui n'est pas sans charmes, et le père de Jenny s'abandonnait le plus souvent à cette confuse jouissance. Pareil à un voyageur arrêté au sommet de la

dernière montagne, il se penchait sur la vie pour en écouter les derniers bruits et en respirer les derniers parfums , sans s'occuper de la nuit , qui venait .... — Douce imprévoyance des mourants, qui leur fait trouver d'étranges douceurs au milieu de leur propre destruction , et qui leur montre l'instant suprême où la sensation s'évanouit et ou tout s'efface , comme un soleil couchant de la vie !

Du reste miss Jenny ne négligeait "ien pour entretenir cette quiétude. Elle a .it deviné les soucis de son père et s'efforçait d'en dis trahie sa pensée. Lorsque M. Makensie s'inquiétait des cultures qu'il ne pouvait visiter, et craignait pour les récoltes prochaines , qui devaient arrêter ou décider sa ruine , Jenny le conduisait le long des haies de laurier toutes brodées de lis écarlates; elle lui faisait écouter les oiseaux ca-

chés dans les bosquets de camélias sauvages , lui montrait l'Alabama qui coulait sous les galeries de l'habitation, les grandes forets vierges perdues à l'horizon ; et , au milieu de tant d'harmonies ineffables , le malade oubliait ses inquiétudes; il respirait l'air embaumé , écoutait le bengalis , contemplait les eaux , les bois , les montagnes , et son bonheur lui semblait de la richesse ; et, rassuré par l'opulence de la création , il ne pouvait se croire pauvre, entouré de tant u trésors ! . . .

Jenny était loin de partager la tranquillité qu'elle savait inspirer à son père. Depuis son entretien avec le planteur de la Blanche- Couronne , ses inquiétudes allaient chaque jour croissant. Elle avait calculé le temps nécessaire pour que son oncle Williams lui répondît du New-Hampshire ; mais, comme

il arrive toujours quand on a Fimpatience

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