Un homme de cour, un courtisan
LE JOUVENGEL. 49
« que, se tu as envye sur aultruy, tu seras incessam- « ment lassé et traveillié en l'entendement et n'auras « jamais joye tant que tu ayes trouvé façon et moyen « de lui nuyre; et, en lui cuidant nuyre, tu nuyras à « toy-meismes. Et ainsi est sans comparaison plus « périlleux le doubte d'envye que nul des autres et « nuyst plus souvent à l'envyeux qu'à l'envyé. Aussi « est bien à craindre l'envye d'aultrui. Car, quant tu « seras à la court, ou tu feras bien ou tu feras mal. Se « tu fais mal, tu te pers et diffames. Se tu fais bien, je c( te asseure que, ainsi que tes biens augmenteront, « ainsi croistront les envyes encontre toi, et auras des « envyeux sans nombre. Car, de tant que tu feras « mieulx tes besongnes, tant plus aura l'en envye « sur toy.
« Des autres doubtes y a assez ; mais pour cause de « briefté je les tairay pour le présent et viendray à « parler des corrupcions qui chargent l'ame et l'hon- « neur de l'homme et sont pires que larrecin. Et, pour « le monstrer, je dy ainsi que l'homme de court puet « estre corrompu en deux manières : ou en soy- « meismes ou en autruy. Et est dit cellui corrompu en « soi-meismes, qui sueffre ou fait aucune chose injus- « tement ou contre raison, ou pour avoir argent, ou « pour donsetpresens, ou pour amys, en baillant faulx « à entendre au prince, en détenant de son avoir ou « de cellui de ses subgectz; et, pour conclurre, en « toutes les manières que on y puet avoir aucun « proufifît, on est corrompu en soy-meismes. Mais je « appelle estre corrompu en autrui, quant on congnoist « les choses dessus dictes estre en aucun son sem- « blable ou plus grant ou moindre, puisque on a i A
« administracion et communicacion d'office avecques « lui, et que on le sueffre ou tollere sans le magni- « fcster et sans en advertir le prince. Se n'est-il que « cellui ne craingne d'accuser ung autre pour ce que « tantost^ on dira qu'il le fait pour envye ou pour « hayne, ou pour faire le bon varlet. Et vous scavez « que cellui qui met le pié au devant de son compai- « gnon pour le faire cheoir se met en dangier de « tomber soy-meismes. Et, pour le faire brief, on y a « tousjours aucun desplaisir ou aucune merencollie.
« Or advisez doncques, Jouvencel, que c'est que de <r sieuvre la court, qui n'y a bon pié et grant fonde- « ment. Et, s'il vous plaist escouter et entendre ung « pou, je viendray au second point qui touchera les « haultes virtus, les grans triumphes, la loyaulté et « grant courage des gens de guerre, quant ilz sont « bons. Et vous diray aucuns exemples à ce propos « par manière de coUacion.
« Les anciennes servitudes, ainsi que racomptent «t aucuns jurisconsulz ^, ont prins naissance et com- « mencement par les batailles, victoires et triumphes « des anciens guerroyers. Car il estoit de coustume, « tant en Asie, comme en Auffricque et en Europpe,' « que ceulx qui estoient vaincus et subjuguez, estoient « reddigiez et mys en perpétuelle servitude. Et sem- « blablement les victoriens conscrvoient leur franchise « et acqueroient dominacion sur autruy^\ Mais, pour « descendre à mon principal, toute empire et toute
1. Var. : « pour ce qu'il lui semble que tautost, etc. » Ed. Vérard.