‹ Le Jouvencel (volume 2)Chapitre 246 sur 321 · Jean de Bueil avait commencé par être page du vicomte de · texte numérisé non relu

Jean de Bueil avait commencé par être page du vicomte de

son temps ; car il fut très bon escoUier en sa science et n'estoit point endormy ; mais nuyt et jour veilloit et traveilloit pour faire aucune belle entreprinse, ainsi qu'il est apparu par cy-devant et pourra cy-après plus amplement apparoir.

La seconde cause pourquoy ceste partie est plus longue et difficille que la première, est que en icelle sont declairez pluseurs choses longues et plus diffîcilles que en la première. Si est ainsi que les œuvres prennent difficulté suivant la matière ^ .

Ainsi vueil mettre fin à ce Prologue, pour descendre et retourner à la matière principalle, ainsi qu'il apperra en poursieuvant le texte de ce présent livre.

CHAPPITRE I.

Cy commence la seconde 'partie de ce livre, en laquelle est touchié le gouvernement du Jouvencel en V estât moyen, nommé yconomique ; et comment le Jouvencel, ja considerans sa bonne fortune, proposa faire une course sur ses ennemys et demanda congié et gens au cappitaine de Luc, lequel à grant difficulté les lui octroya.

Vertu et aussi bienfait sont de telle nature que, tant plus homme les poursieut et s'i mect avant, tant plus attrait son couraige à persévérer tousjours de

Narbonne et ensuite avait commandé de petites troupes de gens de guerre. {Commentaire, III et V.)

1. Var. : a suivant la matière qui survient. » Éd. Vérard et Lenoir.

bien en mieux. Et, pour ce que le Jouvencel, en son premier estât et en la compaignie de pluseurs povres hommes de guerre, avoit bien fait son devoir, c'est assavoir, acquis honneur et loenge et prouffité grandement à ceulx de son pais, de plus en plus croist sa hardiesse et s'efforce de faire entreprinses pour augmenter son loz et accroistre son couraige.

Si lui souvint des chevaulx de ses adversaires qu'il avoit aidé à prendre, et du service qu'il a fait au cappitaine. Si lui dit ainsi en la présence de ses compaignons : « Certes, cappitaine, quant il me souvient de « l'autre jour que nous chevaulchasmes et destrous- « sasmes les autres, je vouldroye que nous feussions « allé quatre ou cinq lieues plus avant. Car je croy « que nous eussions bien besongné et que Dieu nous « eust envoyé aucune bonne adventure. » — « Com- « ment dya! dist le cappitaine, ne besongnastes vous « pas bien? Par saint Jacques! il nous doit bien suffire « de ce que nous en feismes ; car on n'eust peu passer « oultre ne aller plus avant sans avoir esté descouvert « pour les fortes garnysons et grans gardes qui sont « sur le pais. » — « Or advant, dit le Jouvencel, si « je treuve homme qui me vueille sieuvyr, j'en auray « une verte. Aussi dit-on que quiconques n'en cueulle « des vertes, il n'en mangera pas de meures. »

A ces parolles s'accordent ses compaignons d'aller avec lui, pourveu que ce soit le plaisir du cappitaine. Et le Jouvencel vient à lui, lui prier qu'il en soit content; lequel de prime face lui en fait ung pou de difficulté, en lui disant : « Ha! Jouvencel, je vois bien que « c'est, il vous est adviz que pour vingt chevaulx « que vous avez destroussez , que tout le monde soit

« vostre. Ce n'est pas cela : mais aucuneffoiz tel cuide « gaigner qui pert. Et là où vous vouliez aller, il y a a plusieurs dangers et y fault procéder de sens rassiz « et avoir grant conduite. Si ne sçavés vous pas « encores tous les motz de la messe. Mais je y allasse «c voulentiers, se ne fust que de heure à autre j'attens « nouvelles d'une besongne dont nous aurons tous « grant joye, se Dieu plaist. Touteffois pour le bon « commencement que je voy en vous, j'ai parfaite « fiance. Si suis d'accord que prenés xx ou xxv^ che- « vaulx pour aller à vostre adventure, puisque c'est « vostre plaisir^. Et je demoureray céans pour faire a le guet, affin que les ennemis ne nous surprennent. » Puis manda les compaignons venir en la chambre du cappitaine secrètement; et ainsi le firent. Et lors leur devisa la forme de leur entreprinse, ainsi qu'elle sera voue en la déduisant ; et ordonna le cappitaine au mareschal, à Gervaise et aux aultres qu'ilz se conduisissent pour ceste nuit sous la main du Jouvencel en luy obéissant comme à soy-meismes. Car il le constituoit et ordonnoit son lieutenant pour ceste entreprinse. Lesquieulx respondirent que aussi feroient-ilz voulentiers. Puis se départirent et se parèrent jusques au soir et fist chacun mettre à point son habillement.

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