Var. : « environ deux gects de pierro. » U. E
manière que vecy venir le compaignon de Gervaise, qui sembloit bien estre eschauffé et soy estre hasté de retourner. Et dist au Jouvencel : « Sire, je vous cer- « tiffîe que les ennemys sont passez une très grosse « compaignie et s'en vont droit à nostre place. Gerce vaise vous mande qu'il a trouvé à l'Ormeau-Hullin « les gens que vous lui aviez dit, qui lui ont dit et « affermé que ceulx de Grathor^ et des autres places « prouchaines doivent estre passez à la nuyt, tout « ainsi qu'il vous sçaura mieulx dire. » — « Or avant, « dist le Jouvencel, allez lui dire qu'il retourne et aux « deux autres semblablement. Car je vueil que nous « parlons ensemble avant que aller plus avant. »
Ainsi le retourna quérir et l'admaina au Jouvencel. Puis se tirèrent hors du chemin et entrèrent en la lande pour tenir leur conseil plus à leur aise. Lors demanda le Jouvencel à Gervaise des nouvelles. Lequel lui rfespondit qu'il avoit trouvé leurs espies, qui avoient veu leurs adversaires en grant compaignie de gens à pié et à cheval; et menoient grant foyson de jumens et de chevaulx chargez; mais ne sçavoient de quoy^. « Sans faulte, dist le Jouvencel, à mon advis ce sont « eschielles et bateaux de cuyr ; car vous scavez qu'il « y a de l'eaue en nostre place. » — « Il est vray, c( dist le mareschal, il fault penser à la retraitte et « faire dilligence de retourner pour entrer des pre- « miers en nostre place. Car je me doubte que ce « ribault, de qui tousjours ay eu souspeçon, m'ayt
1, Grathor signifie ici Sablé. (Yoir Commentaire, XVII, XVIII, et la note qui est au commencement de ce chapitre.)
2. Var. : « de chevaulx chargez de quoi ne sçavoit. » F. Ed. Vérard.
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a pourchassé quelque trahison. J'en ay mainteffoiz « adverty le cappitaine; mais, pour ce qu'il est ung « rapporteur et ung flateur, il en est si affoUé qu'il « ne m'en voulloit croire. » — « Par ma foy ! dist le « Jouvencel, je croy bien que c'est cela. Et, je vous 0 prie, faisons dilligence et advisons comme nous « ferons. Vous sçavés que nostre place est close « d'eaue et n'y a point d'entrée que par la porte, qui « est la pire chose du monde en une place de guerre, « quant il n'y a que une entrée et une saillie. Et le « scevent nos ennemys aussi bien comme nous- « meismes. Et croyés qu'ils mettront fortes gardes, « adfin que nul n'y puisse entrer. Mais je vous dirai « que je feray : je m'en iray devant et trois ou quatre « hommes avecques moy et, se je puis, je gaigneray « le bastardeau et entrcray jusques au pié du pal, et « là parleray au guet; ou, se je ne puis mieulx faire, « je criray à l'arme sur le bort du fossé et meflray « si grand bruit que ceulx de la place me orront bien « et sçauront bien qu'il y aura gens, s'ilz ne sont bien « sours. Vous, mareschal, et vous, Gervaise, vous « viendrez avec les compaignons en l'aunoy qui est « dessoubz le bout du pré où l'on tire de l'arc, et là « me retireray à vous, se je puis, quant j'auray crié « à l'arme ; et nous en retournerons par le hault des « garennes et viendrons atout nostre trompette faire « ung bruit derrière eulx. Ainsi nous leur romprons « leur entreprinse. Et puis nous retirerons dans la « fbrest et n'auront plus garde d'eulx ; et si seront « nos gens advertiz et leur entreprinse descouverte'.
\. Var. : « lour entroprinso rompue ou au moins doscouvcrlc. » Ed. Vérard et Lcnoir.
« Si ne pourront ne par force ne par trahison prendre « la place; mais Guideront estre trompez et trahis. « Et certes je n'y voy meilleur conseil; car nous « ne povons entrer dedans, obstant l'eaue qui est ou « fossé. »
Ces choses dictes, le Jouvencel partit, lui cinquiesme, et charga au mareschal et à Gervaise qu'ilz l'attendissent en l'aunoy. A quoy ilz respondirent que si feroient ilz, s'ilz n'estoient mors ou prins. Après tira vers la forteresse le plus celeement qu'il peut. Mais touteffois il fut descouvert; car les escoutes des ennemys le ouyrent bien par le froissis des branches et trepeiz des chevaulx. Si l'allerent dire à leurs gens, lesquelz envoyèrent bien vingt hommes à pié. Et ce pendant le Jouvencel et ung des quatre se désarmèrent et baillèrent leurs chevaux aux trois autres. Puis vindrent sur le bort du fossé, rompirent la haye et, en cuidant approucher au pié du pal, le guet les entendit. Si demanda deux ou trois foys : « Qui estce là? » Et lors les ennemis appercheurent bien que c'estoient ceulx que on leur avoit dit et s'efforcèrent de les prendre. Et lors le Jouvencel, doublant la perte de son capitaine et de la place plus que le dangier de sa personne , si commença à crier : « Alarme ! » et dist au guet que la ville estoit trahye. Par quoy lui et son compaignon furent prins et en grant dangier de leur vye; car ceux qui les prindrent, les vouldrent tuer pour ce que par eux ils perdoient leur entreprinse.
Ainsi appert comme le Jouvencel, qui cuida entreprendre sur ses adversaires et les dommaigier, fut lui-meismes surprins par eulx ; si advint tout au contraire de ce qu'il cuidoit. En telle manière advient
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souvent à ceulx qui vuellent faire à leurs testes^ sans croire conseil d'aultrui. Car, comme il appert au commencement de ce présent chappitre, le cappitaine du chasteau, qui estoit homme prudent, saige et ancien, eust bien voulu délayer ceste entreprinse. Mais, pour complaire au Jouvencel, qui estoit homme jeune, hardy et ardant à faire la guerre, il s'i accorda, considérant que trop tenir la bride royde aux jeunes gens d'armes ou autres apprentis à quelque mestier ou autre science noble et notable quelle qu'elle soit, leur fait souvent afoyblir et attendrir les coeurs et les fait devenir lasches et songears. Pour ce fault aucuneffoiz que raison obtempère à la sensualité. Si advient communément que fortune ayde les hardis, comme dit Virgille, et vexacion donne entendement, comme dit le Saige^. Par quoy, s'il advient que aucun entreprenant soit surprins et mys en prison, il s'advise mainteffoiz de plusieurs choses, dont^ il ne s'adviseroit point, s'il estoit à son aise. Et aussi a il meilleur loysir de songier et penser, s'il puet congnoistre ou appercevoir Testât de ses ennemys, contempler et bien adviser le lieu où il est et s'il est prenable ^ ou imprenable, et par quelle manière on en pourra venir audessus, ainsi que fîst le Jouvencel pendant qu'il estoit en prison, comme il apparra plus ad plain cy-après.
1. Var. : « qui vuellent à leur plaisir entreprendre, etc. » Ed. Vérard,
2. "Var. : « et ung autre dit que vexacion donne entendement, i A. C. t Vexatio dahit intellectum. » (Isaïo, XXVUI, 19.)
3. "Var. : « de plusieurs choses, pendant qu'il est prisonnier, dont, etc. » Ed. Vérard.
4. Var. : « le lieu où la fortresse est plus prenable. » Ed. Vérard et Lenoir.
Mais il faut retourner à nostre première matière.
Quant le Jouvencel fut prins, comme dessus est dit, [et quant] les trois compaignons qui gardoient les chevaulx du Jouvencel etdeJehanninl'archier, eurent ouy le bruit de ceste emprinse, ilz se retrairent en l'aunoy devers le mareschal et lui dirent : « Vrayement, sire, le Jou- « vencel et Jehannin l'archier sont prins ; mais ilz ont « adverty ceulx de la place. Si n'ont garde nos enne- « mys de la prendre; car il y a beau bruyt. » — « Vrayement, dist le mareschal, de la prise du Jouvence cel suis-je bien doullant. Touteffoiz mais qu'il ne soit « dommaigié du corps, on le raura bien, quoy qu'il « couste ; et suys bien joyeulx de l'advertissement de « nos gens. Or ad visons ou surplus qu'il est de faire. » — « Vrayement, dist Gervaise, il fault aller par der- « rière et faire sonner la trompette , comme il a esté « conclud par le Jouvencel. »
Lors se acheminèrent en très grant dilligence et vindrent par derrière, ainsi qu'ilz avoient dit, faire un très grant bruyt. Et les ennemys, lors pensans estre trahis, se retrairent et mirent ensemble gens de pié et gens de cheval ou lieu [le] plus advantageux qu'ijz peurent trouver. Et parla leur cappitaine en disant : « Seure- « ment il y a quelque survenue de gens ycy ou trahi- « son. Je vous prie, attendons le jour avant que mar- « chier plus advant. Car, se nous marchons de nuyt, « il faudra peu de gens en cest effroy pour nous « rompre et à nous desconfire. Mais, quant le jour « sera levé, nous verrons qui nous assauldra et pour- « ront aller plus sceurement. »
Ainsi fut conclud et ainsi fut fait; et, en attendant le jour à venir, qui pas n'estoit loin, questionnèrent
les enr>cmys leurs prisonniers, le Jouvence! et son compaignon, et leur demandèrent des nouvelles et d'où ilz venoient. Et ilz respondirent qu'ilz venoient de leur adventure et avoient bien senty qu'il y avoit gens entour la place, et pour ceste cause s'estoient retrais dedans les fossés pour advertir le guet et pour garantir leur forteresse. « Gomment dea ! dirent les c( ennemys ; ce n'est pas cela. Nous avons ouy grosses « gens derrière nous. Quelz gens sont-ce? » — « C'est « par advanture, dist le Jouvencel, une garnyson de « nostre party, qui venoit icy pour chevauchier ou « pour faire quelque entreprinse. Mais ilz ont esté « aussi esbahis de vous ouyr comme vous avez esté « d'eulx. » Adoucie chief delà compaignie lui demanda son nom. Et il lui dist qu'on l'appeloit le Jouvencel par usance ; mais ce n'estoit pas son propre nom. Et, quant ilz l'ouyrent ainsi nommer, l'un de ceulx de la garnison de Verset dist au seigneur qu'il le congnoissoit bien et lui compta la courtoisie qu'il avoit faitte au cappitaine de Verset, quant il lui rendit sa vache, ainsi qu'il est contenu en la première partie de ce livre. Puis dist au Jouvencel qu'il comptast la vérité^ aux seigneurs, qui estoient venuz de Crathor, quelz gens c'cstoient qu'ilz avoient ouys. A quoy respondit que ce n'estoit autre chose; «ar, se ce eussent esté gens puissans pour les combattre, ilz les eussent assaillis, veu le cry qu'ilz avoient fait, a Or ça, dist le « cappitaine de Crathor^, il vous en fault croire; mais