‹ Le JouvencelChapitre 37 sur 184 · Var. : c qui dist. » B · texte numérisé non relu

Var. : c qui dist. » B

ville et manda au Jouvencel qu'il luy envoyast des gens^ pour le renforcer et qu'il tiendroit les champs tellement que nul n'entreroit en la ville, s'il ne passoit par dessuz son ventre. Incontinent le Jouvencel luy envoya des meilleurs gens qu'il eust ; car pour riens ne Feust laissé en dangier^.

Le cappitaine de Grathor estoit ung homme qui avoit beaucoup de vieilles acointances; et peu de choses se fidsoieot ou païs qu'il ne le sceust. Il ne voulut pas estre surpriz où il estoit, et fit de si grandes dilligences qu'il sceut la venue de cincq cens hommes du duc Baudouyn, qui venoient pour secourir le chastel. Et manda au Jouvencel qu'il allast au devant d'eulx, lequel y alla et les rencontra et destroussa ; et y fut priz UDg dievalier de l'ostel du duc Baudouyn, nonmié meaaire Hemon de Rivières, lequel le Jouvencel fist amener devant le chastel avecqucs plusieurs aultres, et leur donna à entendre que partie de l'armée du duc Baudouyn estoit destroussée, dont ilz furent moult eabahiz. Et, par les belles parolles du Mareschal de Grathor, qui estoit dedans le chastel, aussi pour la paour qu'ilz avoient, ilz rendirent le chastel au Jouvencel, dont le duc Baudouyn fut bien desplaisant. Car, ainsi comme ses gens eurent baillé le chastel, il arriva o toute sa puissance et rencontra ceulx du (jiastel à bien un quart de lieue de là, et je ne scay quel cadet du Jouvencel, qui les conduysoit pour

1. Var. : c et demanda où estoit le Jouvencel et qu'il lui enToyast des gens, etc. • B.

2. Cette surprise d'Escallon doit représenter la surprise de Pont-de-l'Arche par les Français, le 15 mai 1449. Voy. tome I, page CLvra, note i .

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gaigner une hacqueoé et n'avoit seureté que la leur.

Quant le duc Baudouyn les vit, il les fit tous prendre et lier les jambes soubz le ventre des chevaulx et dist qu'il les feroit à tous trencber les testes. Aussi fit prendre le cadet cosnart du Jouvencel, qui les oonduisoit, et le fist mettre à finance de tout quant qu*il avoit vaillant ; dont le Jouvencel ne fist que rire et dist qu'il avoit grant envie de chevaucher hacquenée et que onques convoitise ne fut bonne. Le Jouvenod estoit si joyeux de son adventure qu'il ne se sceust estre courroucié de la prise du cadet cosnart ne d'aullre chose du monde pour celle heure-là. Puis le duc Baudouyn s'en retourna et mist grosses garnisons à rencontre d'Escallon. Dieu recompensa bien le Joit* vencel de toutes ses pertes. Pour ce fait -il bon prendre en gré tout ce que advient, pour honneur et amour de luy.

Aprez ces choses advenues, il se tira à part aveoques ceulx de son conseil et demanda qu'il estoit affaire. Chascun dit qu'il failloit envoyer devers le Roy et lay faire savoir ces nouvelles, et aussi escripre au conte de Parvenchières ; et, sur ce, furent faictes lettres dont la teneur s'ensuivent : c Mon souverain seigneur, je me reconmiande à vostre bonne grâce tant et si très humblement comme je puis. Et vous plaise savoir que, la mercy Nostre-Seigneur ! ce jeudi au point du jour, XV* jour de ce moys, par le moyen d'ung de voi bons bourgeois d'Escallon, nommé Michel Dort, nous sommes entrez en vostre ville d'Escallon et, grâce Nostre-Seigneur ! nous l'avons mise en vostre obéissance, ainsi que pourrez savoir plus au long par vostre herault Grathor, lequel a veu tout et a esté à la

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prise. Et aultre chose, mon souverain seigneur, pour oeste heure, ne vous sauroye que rescripre, fors que je pry à Dieu qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vostre noble cuer désire. Ëscript en vostre ville d'Escallon, le xvi'jourde décembre. Vostre très humble et très obéissant subject et serviteur, le Jouvencel. »

Et au conte de Parvanchières ce qu'il s'ensuit : c Mon très redoubté seigneur, je me recommande à vostre bonne grâce tant et si très humblement comme je puis. E5t vous plaise savoir que, grâce à Nostre-Seigneur ! nous avons prins Escallon , ainsi que pourrez veoir par ce que j'en rescrips au Roy et que par Grathor le herault en pourrez savoir. Et aultre chose, mon très redoubté seigneur, ne vous rescrips, fors que je pry à Dieu qu'il vous doint bonne vie et longue. Escript à Escallon, le xvi* jour de décembre. Vostre très humble serviteur, le Jouvencel. >

Quant les lettres furent escriptes et le messaige expédié, vint Estance, le herault du duc Baudouyn, pour sommer le Jouvencel d'ung prisonnier qui cstoit eschappé sur sa foy pour ce qu'il disoit que son maistre lui avoit miz une cheisne aux piez. Et tantost le prisonnier fut envoyé querre par le Jouvencel qui lui demanda pourquoy il s'en esloit venu. Et le prisonnier lui respondist que c'estoit pour ce qu'il estoit enferré. Et, sur ce, le Jouvencel tint conseil et trouva que, depuis que ung prisonnier est pris en une besongne, qu'il a donné sa foy à son maistre, qui lui a sauvé la vie, qu'il est tant tenu à luy qu'il ne doit point partir d'avecques lui sans premièrement l'avoir contenté et avoir congié de luy et quictance de sa foy, sauf en

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deux points : le premier qu'il ait cause bien oongnoie pour quoy il soit en doubte de sa vie ; le second que son maistre lui tienne si mauvaise prison qu'il en perdist aucun die ses membres ; et que le tout soit bien prouvé. Et, après ce, encore fault-il qu'il envoyé devers son maistre offrir son vaillant en meuble et qu'il soit certifié par son cappitaine ; ou aultrement il n'est point quicte de sa tby. Ainsi le Jouvenoel envoya querre le prisonnier et le délivra à Estanœ le herault pour le ramener à son maistre. Et Estanœ, qn fut bon et honnorable, vil la bonne justice du Jouvenoel et luy dist : c Monseigneur, que je ne remaine point c ce povre homme ; car il a honte et paour de retour c ner devers son maistre pour la faulte qu'il a faicte. c Et, s'il vous plaist, vous appointerez de sa finance c et je luy feray quitter sa foy. » Ainsi appointèrent le Jouvencel et Estance de la finance du prisonnier, et le Jouvencel respondist à Estance de la somme. Aiui demoura le prisonnier, et Estance s'en retourne bien content.

Aprez qu'on eust despesché Estance le herault, vous fault parler de Tarrivi^e du herault Crathor, lequel a tant chevauchié par ses journées qu'il est arrivé devers le Roy et lui a presc^nttk.'s les lettres du Jouvencel, ainsi qu'il s^ensuit : c'est assavoir, ainsi que le Roy retournoit de la messe, Crathor arriva en la salle, où mouH de ses gens esloient, qui congnoissoient bien que Crathor apportoit nouvelles ; et chascun se tiroit prez pour en savoir. El, quant le Roy entra en la salle et vit Crathor le herault et tant de gens environ luy, il diit à ung sien chambellain : c Certes Crathor apporte c quelque nouvelle; véez comment ces gens aonl

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assemblez environ lui^. Nous sommes si aisiez à esmouvoîr de peu de chose ; quant il nous vient bonnes nouvelles, nous faisons si grant chière ; quant elles sont mauvaises, nous sommes si esbahiz. » Et son chambellain lui respondist : c Vous ne povez pas faire les hoDunes aultres que Dieu les a fais. Nous sommes fraelles^; nostre nature se esmeut l^ièrement pour le bien et pour le mal aussi ; et ceubc qui pevent avoir la vertu de constance et n'ont trop grande joye du bien ne trop grand dueil du mal et ne prisent riens les choses de ce monde, sont bien heureux ; mais il n'en est gueres. » -— c Vous dictes vray , » dit le Roy. Et de vray ceRoy avoit celle constance. Et, en ce disant, passa oultre et print les lettres de Crathor. Et, quant il fut en sa chambre, il envoya quérir le conte de Parvanchières et lui monstra ses lettres et dist : c II faut appeller Crathor. » Et, en bûchant le herault, on trouva qu'il queroit le conte de Parvanchières pour lui présenter ses lettres qu'il lui avoit apportées. Toutcffoys tant fut appelle qu'il vint en la présence du Roy et bailla au conte de Parvandiières ses lettres. Puis le Roy lui demanda de la prise d'Escallon. Mais une foys vous l'avez oye, et, pour ce, je la laisse à tant. Mais je vous veulx bien dire que Crathor dist au Roy qu'il estoit temps qu'il se preparast pour la saison nouvelle et qu'il avoit plus beau faire qu'il n'eust oncques et qu'il n'auroit jamais par aventure, se plus se y attendoit. Le Roy lui respondist qu'il estoit vray et lui dist qu'il s'en allast disner et

i. Var. : f sont habillée enyiron. • A. D. E. F. 2. Var. : « fubles. § B.

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qu*il se rendist vers lui à deux heures après raidi, et là il parleroit à lui et n'y auroit que son beau cousin de Parvanchières et lui. Et le herault lui respondist : c Sire, très voullentiers ; mais j'avoye oublié à vous € dire comment le Jouvencel vous doit envoyer icy le c Mareschal de Grathor et Gervaise pour vous compc ter le fait du payz plus au long ; car, depuis mon c parlement, ilz auront beaucoup aprins de nouvelles, c pour ce que je partyz incontinent que la place fut c prise. » — c Et bien, dist le Roy, si ne laisserons « nous pas à debatre beaucoup de choses. » Ainsi Grathor s'en alla ; on cria aux queux ; et le Roy se retira à son retraict pour soy en aler disner; et tous se retirèrent pareillement.

Après disner que le Roy saillist de table, se retira en sa chambre. La Royne y vint accompaignée de plusieurs belles dames et damoiselles, qui moult furent joieuses des nouvelles ; et firent moult grant chière et beaucoup de beaulx esbatemens, ainsi qu'il estoit de coustume. Et, entre lesaultres, une moult belle dame parla et dist au Roy : c Sire, j'ay oy dire que vous c avez ouy bonnes nouvelles, Dieu mercy ! Menez nous

< en la guerre ; vous en serez plus vaillant et toute c vostre compaignie. Nostre heur vous vauldra tant c que vous ne sauriez penser. » Et le Roy respondist : c Se tout n'estoit gaigné, ce seroit bien fait de vous y c mener; car je scay bien que, par vous et les auHres

< belles dames qui estes icy, tout se conquerroit. Mais c le Jouvencel a tout conquiz et gaigné; nous D*y c aurions jamais honneur. » Et la dame lui respondist: c Ne vous soussiez de riens. Pensez-vous estre ung roi € sans affaire? Nennil; il n'en futoncques point. Les

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c grans roys ont les grans affaires. Vous trouverez c encores assez où exploicter vostre corps et les vertuz c des belles dames, quant vous vouidrez. > Et, sur ce, le Roy dist au conte de Parvanchières : c Beau cousin, c alons parler à nostre homme et vuydons les rencs ; c car nous trouverons bien yci à qui parler, se nous c voulions ^ . >

Le Roy se despartist le plus doulcement qu'il peust de la compaignie et s*en ala en son retraict. Et là fist venir Grathor ; et debatirent, luy et le conte de Parvanchières, de beaucoup de choses; mais, pour ce que le herault lui avoit dit qu'il devoit venir aultre ambaxade, ne conclut riens et ne lui dist seulement, sinon : c Âlez-vous en et nous saluez le Jouvencel et € tous les chevaliers, escuiers et compaignons de par c delà. Et dictes au Jouvencel qu'il face dilligence c d'envoyer ceulx qui doivent venir, le plus tost qu'il c pourra. >

Et, sur ce, le Roy fist baillier au herault lettres de créance pour porter au Jouvencel, et le conte de Parvanchières autres lettres. Âdoncques le conte de Parvanchières parla et dist au Roy : c Sire, le Jouvencel c et voz auitres serviteurs de par delà vous servent c bien. > Et le Roy respondist : c Hz m'ont bien servi c et serviront encores mieulx, se Dieu plaist. > Sur ce, Grathor print congié ; le Roy lui donna une robe de veloux, qu'il avoit vestue, fourrée de martres sebe- Unes, et deux cens escuz pour les bonnes nouvelles qu'il lui avoit apportées.

i. n est impossible de ne pas reconnaître dans cette c moult belle dame, » si familière avec le roi, la fameuse Agnès Sorel. — Voy. tome I, pages clix et ccxxxvi.

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Ainsi s'en retourna Grathor bien joyeulx devers le Jouvenoel et les aultres gens de bien qui estoient à Ëscalon et leur dist : c Messeigneurs, le Roy vous salue € et vous certifie qu*il a esté bien joyeulx de Texploiot € que vous avez fait, et a grant désir de vous vecHr c tous. > Il tira le Jouvencel à part et lui dist : c Le c Roy ne vous escript point, sinon une lettre de € créance et monseigneur de Parvanchières une autre, € tant avoient haste de me renvoyer. Mais vous c mandent que, à tout diligence, vous envoyez devers € eulx ceulx qui y doivent aler. Et ne vous soussiez; c car le Roy a plus grant haste de besongner que vous

€ n'avez* >

CHAPPITRE XXIV.

Commenty après la prinse d'Escallon^ le Ray manda au Jouvencel et aux autres cappitaines quHl voulloit aller sur les champs et assembler toute sa puissance adfin de conquester le surplus de son royaume occupé par ses ennemys; et comment il assiégea le duc Baudouin et la pluspart de ses gens dedans une ville appellée Cap, et se rendit le duc Baudouin à la merci du Roy y qui fut doux et begnin et Venvoya^ lui^ ses gens et leurs biens, et les fist conduire honnourar blement.

Âprez ces parolles dictes par Grathor, le Jouvencel se retira^ et envoya quérir le viel cappitaine de Grathor, le Mareschal, Gervaise, le sire de Rocqueton,

i. Var. : c se tira i part, t B.

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Foulliers, Piètres, Jehan Hamon, le cappitaine de Sardine, Gonnin et Gallebrun, qui estoient les vielz soûldaiers o lesquieulx il a voit prins son commenoement et ceulx qui estoient pour Teure avecques lui, et leur dist : c Messeigneurs, j'ay eu tout le bien et rhonneur que Dieu m'a donné en ce monde avecques vous et par vostre moyen; et, pour ce, je vueil conduire tousjours tout ce que j'auray affaire par vostre bon conseil ; car j'ay espérance que, es biens et es maulx que j'auray jamaiz, vous aurez tousjours la vostre part jusques à la mort. Et, pour ce, je vous pry que vous me conseillez loyaument, comme tousjours vous avez fait, c Véez-cy le cas, qui est grant. Le Roy me demande conseil de sa venue et, se je le lui conseille, il viendra. C'est grant chose à moy de conseiller le Roy, qui ne fuz oncques de son conseil jusques à maintenant; et aussi les choses sont avantureuses. Et voiton aucuneffbys le temps cler, qui après se obscursist. Vous voyez grant entrée sur noz ennemyz; le Roy a grant voulloir d'y entreprendre, se nous lui conseillons ; et, pour ce, je pry à tous que dictes vos oppinionset que je doy dire en ceste matière. > Tous à une voix dirent : c Toutes les choses de ce DQonde sont soubz la main de Dieu, et des choses à venir vous ne sauriez conseillier le Roy ne vousmeisme; et fault prendre ce que on voit. Nous voyons que le Roy n'eust oncques si grant entrée sur ses ennemyz qu'il a de présent ; et, pour ce, nous sommes tous d'oppinion et avons esté et en avons plusieurs foys parié ensemble que le Roy doit venir. Car on doit chassier sa bonne fortune, quant elle

vient 9 et ne doit-on pas laisser passer le bonheur par devant sa porte sans le recueillir; et, quant oo le laisse aler, il n'y retourne jamaiz voullentiers. Et, pour ce, faictes diligence d'envoyer devers le Roy ceulx qui y doivent aler. > Et il leur demanda : Que vous semble-il qui y doit aler? > L'ung d*euh[ parla et dist : c Nous avons esté tous d'oppinîon que nostre vieil cappitaine y doit aller et avecques lui le Mareschal, Gervaise et Michel Dort, qui ont esté cause de la prinse de ceste ville. > Le bon homme cappitaine respondist et dist : c Messeigneurs, je feroye ce (|ue je pourroye ; mais je ne suis pas homme de court et vauldroit plus chier qu'il y allasl homme qui sceut mieulx parler et remonstrer au Hoy les choses que je ne feroye. > Tous respondirent : Vous les remonstrercz mieulx que honmie de la compaignie; n'en parlez plus; vousyrez. > Puis le Jou* vencel lui dist devant tous : c Mon cappitaine, je vous pry, allez-y; car vous le ferez mieulx que nul autre. Je scay bien que le Roy adjoustera grant foy ad œ que vous lui direz. > Le cappitaine de Grathor se accorda et dist : € Puisqu'il vous plaist, j*en suis € content. »

Ainsi furent despeschez les ambaxadeurs et chevauchèrent devers le Roy tant qu'ilz furent devant luy. Et, quant ilz y furent, le cappitaine de Grathor lui fiit la révérence et lui dist : € Sire, le Jouvencel et tous c voz bons subjectz et serviteurs qui sont à Eacaloo, € tant gens de guerre que gens de la ville, se recom- € mandent très humblement à vous et i vostre bouoe € grâce. Et véez-cy une lettre que le Jouvenoal voua € envoyé et une autre des gens de la ville. » Vmê

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les baisa et les bailla au Roy, et le Roy les print voullentiers. Après, le cappitaine de Grathor print Michel Dort, bourgeois d'Escallon, par la main et dist au Roy : € Sire, véez-cy vostre bon bourgeoysd'Escalon, Michel € Dort, qui a miz sa vie et son vaillant pour vous faire € recouvrer vostre ville. Et véez-cy vostre Mareschal c de Grathor et Gervaise, qui grandement vous y ont € servi . > Adonc le Roy respondist et dist : c II s'est gran- € dément acquitté et c'est raison que nous le recongc noissons. Je congnois bien le Mareschal. Je ne viz € oncques mais Gervaise; mais j'ay bien ouy parler de c lui. Je suis bien joyeulx de congnoistre mes bons et c loyaulx serviteurs, adfin de leur recongnoistre le bon c service quJilz nous ont fait. Or ça, cappitaine de € Grathor, vous vous en yrez en la ville et vous loge- € rez ; et puis vous en yrez devers mon beau cousin € de Parvanchières, qui est par delà ; et demain, au c saillir de ma messe, vous viendrez quant et lui € devers moy et me direz vostre créance, i

Ainsi se despartirent du Roy le cappitaine de Grathor et ses compaignons et s'en allèrent en la ville au logeiz du conte de Parvanchières, avant que eulx loger ne autre chose faire; et lui présentèrent les lettres qu'ilz avoient du Jouvencel et de la ville d'Escalon, pareillement qu'ilz avoient fait au Roy. Et le conte de Parvanchières les print par la main et leur dist qu'ilz fussent les très bien venuz et leur feist moult grant chière et moult grant recueil et commanda que on les allast logier incontinent et leur dist qu'ilz vensissent soupper avecques luy. Et ilz respondirent qu'ilz le feroient très voullentiers ; et ainsi le firent. Et au soupper devisa le conte avec eulx de la guerre, de la prise

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d'Escalon et de plusieurs aultres choses et fist seoir Michel Dort au bout de sa table et lui dist que tous les bons serviteurs du Roy estoient tenuz à lui faire honneur. Et, après soupper, parlèrent moult longueaient le conte et le cappitaine de Grathor ; qu'ilz dirent, je nescay.

Mais, le lendemain au matin, s'en alla le conte devers le Roy et avec luy le cappitaine et ses compaignons ; et trouvèrent le Roy au saillir de la messe, qui se tira à part et appella le conte et parla ung peu à lui; et pub firent appeller le cappitaine de Grathor et ses compaignons et là ouyst leur créance. La créance fut que le Jouvencel et tous les cappitaines et tout le pajz en gênerai desiroient la venue du Roy. Et croy bien que le cappitaine de Grathor avoit ouvert au conte de Parvanchières aucunes entreprinses secrettes, lesquelles le conte dist au Roy. Et, sur ce, fut appelle le cappitaine de Grathor; et luy demanda le Roy : t Povodsc nous parler de toutes choses devant voz compaic gnons? > Le cappitaine de Grathor luy respondist : € Oil, sire; ce sont eulx qui sont moyens de tout. » Et, quant ilz eurent compté toutes leurs entreprises, le Roy dist : € Ung roy puissant comme moy ne ddt c point aller par moyens ; car il y a beaucoup de dan- € giers. Il ne fauldroit que ung traistre pour me faire c perdre beaucoup de gens de bien et rompre mon c armée. Je vous pri, allons les bannières desployées c et que chascun nous voye venir ; en ce point nous c ne povons estre deceupz. Gar je suis délibéré d*j c aller en personne et de n'y quérir autre moyen que € de Dieu. > Et, sur ce, le cappitaine de Grathor et ses compaignons respondirent : c Sire, se vous avei

Ll lOUVKHGEL. 143

c ce voiilloir et Diea vous doint bonne vie et longue, c c'est le plus seur chemin et le meilleur, puisque estes € ainsi délibéré de le fkire. > Et parla le conte de Parvincfaières et dist : t II ne fault, sinon adviser comment, € et le temps que vous pourrez estre prest. > Et le Roy lui dist : € Beau cousin, faictes mander le maistre de c Fartillerie pour dresser son fait et concluons le c temps de nostre partement. > — t Dea! dist le c conte, il faut que vous ayez conseil avecques mesc seigneurs de vostre grant conseil ; vous ne prendrez € yei la conclusion avecques nous ; nous vous en gar- « derons bien. > — c II le fault faire, dist le Roy, pour c garder Tordre du conseil, mais voz opinions y € auront grant lieu. >

Le Roy appointta certain nombre de gens pour venir au lendemain devers lui et tous les flst jurer, et prist son temps de partir et de s'en aller faire sa conqoeste; et despescha le cappitaine de Grathor et ses compaignons, et à tous fist dons. Et, ouitre les dons, aida au Mareschal et Gervaise à paier leur finance. Il ordonna au bourgeois d'Escalon offices et le retint de son hostel. Il retint le cappitaine de Grathor de son conseil et fist le Mareschal son escuier d'escuerie et Gervaise pannetier. Ainsi les envoya bien contents et leur promist qu'il seroit à la my-juing à Escalon, luy et toute sa compaignie et puissance ; et fut la conclu* aion du conseil. Ils s'en retournèrent à Escalon devers le Jouvencel et firent le rapport tel que vous avez ouy et lui dirent qu'ilz tensissent la chose secrette, dont le Jouvencel fut moult joyeulx .

Or retournons au Roy, qui veult besongner et faire ses diUigences pour son partement ; et laissons le Jou-

144 LE JOUYENCEL.

vencel et ses compaignons qui ne somment pas. Le Roy commanda que, le lendemain, au retour de la messe, tous ceulx de son conseil fussent devers lui ; et là commanda lettres escripre à tous les seigneurs de son sang royal qu'ilz fussent devers lui à certain jour aprei. Auquel jour, le Roy leur remonstra ses aCEeiires^ et rentrée qu'il avoit, grâces à Nostre-Seigneur, sur ses ennemyz et comment il lui sembloit que, Dieu devant, en aiant leur bon conseil et aide, il povoit à ceste heure mieulx entreprendre sur ses ennemizque janouds. Et, sur ce, demanda leurs oppinions. Et tous furent d'oppinion qu'il y devoit aller; dont il fut moult joyeulx pour le voulloir qu'il y avoit ; et desja en avoit-il donné oppinion à ses gens^. Il fîst dresser son artillerie en peu de temps ; car il en estoit bien garny avant la main, aussi d'argent et de tout ce qu'il lui failloit ; et estoit ung homme qui tousjours estoit sur sa garde ; et, pour affaire qu'il eust, jamaiz il ne mettoit point plus grant subside sur son peuple. Il avoit tousjours ung ordinaire qu'il prenoit tous les ans sur ses subjects, et mettoit cela en bonne garde tellement qu'il s'en aidoit aa besoing sansaultre chose leur demander. Il estoit iHen paie de ce qu'il devoit avoir et nul n'y osoit faire fraulde ne faulte de payement. Aussi il leur tenoit grant justice ne n'eust nul osé rompre ses statuz et ordonnances ne faire tort les ungs aux autres.

Ce roy fust en peu d'eure sur les champs ; car nul

i . Var. : c leur remonstra le fait de ses adversaires, etc. » B.

2. Avant d'entreprendre la conquête de la Normandie, Charles VII réunit en effet son conseil pour délibérer sur cette expédition. Le récit de Jean de Bueil est conforme à celui des chroniqueurs (voy. J. Chartier, ch. clxxii et CLXxni).

ne luy eust osé ne voullu faillir ; il estoit craint et amé de tous ses subjectz et de tous ses serviteurs et officiers telleinent que chascuo en sa charge fut prest au temps qu'il avoit ordonné. Que vous diray-je? Il fust au XY^ jour de juing à Escalon, ainsi qu'il avoit mandé à ses gens. Pour compter et racompter ce qu'il fist et dist josques à Escalon, ce ne serait que temps perdu ; car il ne fit que logier et deslogcr jusques ad ce qu'il fiitlà.

Et, quant il fut à Escalon o tout son ost et toutes ses finances, il eust les nouvelles de ses ennemiz et là cooclud sa guerre, ainsi que vous orrez. Et ne le fist pas plus tost pour doubte qu'il n'y eust aucun en sa compagnie par quoy ses ennemiz feussent avertiz. Aussi on ne peut jugier les choses de loing; et, quant on est sur les lieux, ce que l'on voità Fueil fait les gens saiges. Et, aussitost qu'il eust conclud ce qu'il devoit faire, il le exécuta incontinent; et tousjours le faisoit le plus saigement qu'il povoit. Ainsi ses ennemiz ne furent advertiz de riens, et les surprint bien malement ; car il eust assiégé le duc Baudouyn, avant qu'il eust loisir de se pourveoir de riens. Il ne séjourna à Escalon que deux jours et bailla son avant-garde au conte de Parvanchières K Et le conte de Parvanchières ordonna le Jouvencel et toutes les frontières du pays pour chevaudier encores devant luy. Et telle dilligence fit le conte qu'il surprint le duc Baudouin dedans la ville où il estoit, qui estoit la maistresse ville du payz et se appelloit Cap. Et, quant le duc Baudouin le vit venir, il

i . Le comte de Parvanchières représente ici Dunois, lieutenant général du roi pendant la campagne de Normandie.

146 LE JOUVENGEL.

saillist au-devant jusques aux faubourgs dehors, lui et toute sa puissance. Le Jouvencel, qui venoit le premier avecques toutes les frontières, descendist à pié devant le duc Baudouyn et manda au conte de Parvanchières qu'il s'avançast ; ce qu'il fîst. Et, à l'arrivée, le conte de Parvanchières vit le Jouvencel et sa compaignie i pié devant le duc Baudouyn et vit que le duc Baudouin estoit entre barrières et fossez, pourquoy lui seoibla bien qu'il estoit fort à remettre dedans sa place. Et, pour ce, descendist à pié o toute diligence pour renforcer ses gens, et conclud d'envoyer aucun nombre de gens à cheval par derrière pour donner et faire aucun bruit au duc Baudouin. Et, quant il fut à pié, il se vint joindre avec le Jouvencel et marchèrent drcMt à la première barrière, où il y eust des coups donnes. Mais, pour ce que le duc Baudouyn veoit qu'on povoit venir par les costez donner à ses gens^ sur le derrière, il les fist retraire et habandonna bien la moittié des faubourgs de Gap. Et le conte de Parvanchières mardia pas pour pas aprez et ne souffrist de partir nulz de ses gens; car il veoit avec le duc Baudouin grosses gens; pourquoy il se tint ensemble, lui et tous les siens, jusques à la venue du Roy. Il fut midi ou plus avant que le Roy arrivast; et, quant il fust arrivé, il sceut et vit que le duc Baudouin n'estoit point enoores rebouté dedans sa place, il en eust grande joye, pensant y veoir quelque hutin, et commanda que chascun saillist à pié et que le duc fut remiz^, quoyqu'il coustast. Ainsi chascun saillist à pié de tous costez, et mar-

i. Var. : « frapper sur ses gens, i G. 2. Var. : c rebouté. » G.

LE JOUVENGEL. 447

cherent droit au conte de Parvanchières. Les ungs et les autres venoient sur le costé à qui mieulx mieulx. Et, quant le duc Baudouin vit le Roy et sa puissance rt que estandars, enseignes et batailles venoient de tous costez, il dist à ses gens : c Enfans, je voy bien c qu'il fault aller en la ville; nous ne povons plus tenir

c les champs V

Ainsi se retira le duc Baudouin si bien et si vaillamment que nul ne peust joindre sur lui et ne perdist riens. Tantost aprez, il fust assiégé et eust une grosse puissance devant lui par la diiiigence et sens du Roy, avant qu'il y peust résister. Bien savoit venir l'armée du Roy; mais ii se attendoit qu'il deust assiéger autres places lointaines de lui, nonobstant qu'il avoit perdu toutes les places grandes et petites d'environ Gap, comme Escallon et aultres ; mais il se sentoit puissant dedans Cap et ne cuidoit point que le Roy le peust ne osast assiéger; et non eust-ii, s'il eust eu ses gens ensemble, lesquieulx il avoit miz espars en plusieurs lieux si loing de lui qu'ilz ne le povoient aider ne seoourrir. Or, fut assiégé, sa personne et ses gens despartiz ; et n'y eust plus homme qui les peust assembler ; par quoy il n'eust point de secours. Et, pour ce, je dy que, quant gens sont en ung payz estrange, qu'ilz doivent venir tousjours à la bataille ; car en peu d'heures tous le payz est contre eulx, quant ilz se retirent es places. Et ainsi en print-il au duc de Sombresset en Normendie, qui estoit lieutenant pour le roy d'Angleterre. Car, quant le roy de France vint pour entrer

i. Var. : c car nous ne povons plus cy endurer la puissance du Roy. • C.

lis LE JOUVENGRL.

OU payz, aprez les trêves rompues entre les roys de

France et d'Angleterre par la prînse de Fougières, il

se tint dedans Rouen pour garder la ville et ne tira

point aux champs. Et là le roy de France le print par

le moyen des cytadins de la bonne ville qui estoient

françoys. Vray fut qu'il eust composition par le moyen

du chastel et du pont^ de Rouen, qui estoient bien

fors, avecques certaines autres places et se retira en

la Basse-Normandie, en la ville de Gaen. Puis le roy de

France assiégea Harefleur, Honnefleur, Bayeux et toutes

les menues places d'environ; et le assiégea dedans

Gaen et le mist en telle neccessité qu'il fallust qu'il ren-

dist la ville et qu'il s'en allast hors du royaume. Et

aprez le Roy acheva de conquérir toute la duchié de

Normandie legièrement ; car il n'y eust plus riens qui

y peust résister. Et, s'il fust sailly aux champs dès le

commencement au devant du roy de France, il avoit

bien puissance de lui donner la bataille; et, s'il eust

peu résister contre lui, le payz n'eust osé dire mot.

Ainsi il eust sauvé et gardé son payz. Et, s'il eust esté

desconfit en bataille, au moings l'eust-il perdu plus

honnestement qu'il ne fist et n'eust pas eu pire qu*il

eust. Encore je vous dy que, si une nacion estrange

possède ung payz, ilz ne se doibvent point laissier

mengier les ungs aprez les aultres.

Or retournons au duc Baudouin et à son affaire, lequel fist maintes belles et grandes saillies; et y eust durant le siège plusieurs grandes escarmouches et belles armes faictes d'ung costé et d'autre. Mais le duc Baudouin n'a voit amy dehors ne homme qui grevast

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