‹ Le JouvencelChapitre 48 sur 184 · I. Var. : t o iros grant et noble compaignie. • B · texte numérisé non relu

I. Var. : t o iros grant et noble compaignie. • B

"î. Var. : • il appartient comme aux rois de tenir leur pro-

LE JOUVENGEL. 183

c toute Fauctorité et tout le droit que je puis avoir c ou royauloie d'AmydoiDe ; pourchassez -le pour c vous et pour vostre femme comme pour vous- € meismes. Et n'y vueil auctorité ne povoir, sinon c celluy que vous m'y donnerez, quant Dieu nous c donnera la grâce que nous soyons au-dessuz de c noz ennemyz; ce que nous ferons, se Dieu plaist; € car j'ay bon droit et le prens sur ma conscience. » Et adoncques tous, tant gens d'église que chevaliers et escuiers et gens de tous estais qui furent là de la part du roy Âmydas, s'agenoillerent et levèrent les mains et les mistrent sur leur piz, en regardant droit au ciel, et prindrent sur leurs consciences que ainsi esloit.

Quant ces parolles furent dictes par le roy Amydas et les siens, le Jouvencel s'agenoilla et dit au Roy : c Monseigneur, j'ay ouy les belles et notables parolles € qu'il vous a pieu me dire, dont, tant et si humblec ment comme je puis, vous remercye. Premièrement c de la seureté, j'ay parfaicte fiance en vous pour la c bonne et grande renommée qui est de vostre preu- € dommye par tout le monde, et aussi que Dieu m'a c fait tant d'oimeur que j'ay espousée ma dame € vostre belle fille. Quant à la querelle, je croye [ce] c que vous et les vostres en avez juré. Et, sur le € serement que vous en avez fait, je veulx vivre et € mourir en ceste querelle juste. > Et de rechief s'agenoilla et dist au Roy son père : c Monseigneur, € je vous supplie très humblement qu'il vous plaise, c en la présence de toute l'armée que j'ay amenée, c faire le serement touchant vostre querelle tel que c vous avez fait devant moy. Ilz en seront meilleurs

184 LE JOUVENCKL.

et combattroDt de meilleur cuer; car tout bon homme aime son ame comme uug roy. Et, en tant qu'il me touche, croiez. Monseigneur, que, tant que je vivray, je vous seray aussi loyal comme je voiildroye estre au Roy, mon souverain seigneur, et comme se vous m'aviez engendré en madame la Royne, qui est yci présente, et que je feusse vostre propre filz à vous deulx. Je suis ung filz acquiz; mais je vous seray ung filz naturel, conmie se j'estoye de vostre propre sang. Et croyez, Monseigneur, que je congnoys bien le grant honneur que Dieu a voulu que me ayez fait. Et, quant à Tannée que j'ay amenée, je suis seurs qu'ilz seront aussi bons et loyaulx envers vous comme il vouldroyent estre envers leur souverain seigneur et le mien ; et ainsi leur a il commandé et à moy aussi. > Quant le Roy et la Royne eurent oy ainsi parier le Jouvencel, ilz le vindrent accoller et baisier et se prindrent à plourer; et tous ceulx qui estoient là plourerent. Et puis baisèrent leur fille, lui disant : c Benoiste soit l'eure que nous t'engendrasmes, que c par toy nous ayons recouvré ung tel filz ! > Le Roy rcprint la parollc et print son filz par la main et dist : c Allons disner; faictes crier aux queux. » Ainsi chascun s'en alla aprez le Roy et la Royne, parlant et devisant des parolles du Roy et de son filz. Et, quant le Roy fut retraict en sa chambre, il fist appeller tous les principaulx de son conseil, présente la Royne, et dist : c II me semble qu'il seroit bon c maintenant de commander le povoir de mon filz; c car je sçay bien que, aprez disner, il s'en veult aller c devers ses gens, et doresnavant il fault qu'il ait

LE JOUVENGEL. 185

€ auctorité d'ordonner par tout ce royaume tout ce € qu'il verra estre bon à faire; et tel povoir lui € vueil-je donner. » Ainsi ceulx de son conseil lui demandèrent : c Estes vous délibéré de ainsi le c faire? » Il respondist : c Oil, et plus grant, s'il € se peut faire ; car je n'ay povoir que de luy. Et, € pour ce, vueil-je mettre mon povoir avec le sien et € que le sien et le mien soient une meisme chose. »

Ainsi ung secrétaire fut appelle et le Roy lui commanda : c Faictes unes lettres comment je fais mon € 6lz le Jouvencel régent du royaume d'Âmydoine et c vueil que tout ce qu'il ordonnera soit fait comme € se de ma propre personne je le faisoye. > Et dist à son chancellier : c Ghancellier, je vous commande c que vous en seelez les lettres et oultre vueil que c vous le faciez crier régent par ceste ville ; et vous, c evesque du Don, mandez qu'il soit fait crier au Don € et à Virance ; et, quant nous serons sur les champs, € il sera crié en l'ost. »

Quant vint aprez disner, le Jouvencel vint devers le Roy et la Royne pour prendre congié d'eulx et pour 8*en aller à ses compaignons, qui cstoient tous logez sur le rivaige de la mer à une petite lieue françoise ou environ de Galibort. Et, quant le Roy vit qu'il s'en voulloit aller, il saillist en la salle et fist appeller tous ceulx qu'il peust recouvrer pour l'eure, et, voyans tous, lui bailla la lettre de son povoir scellée et lui dist : c Mon filz, vecy mon povoir que je vous baille. Je c vous metz ma femme, ma fille et tous mes biens et c mon corps entre voz mains. Et allez à voz gens et c ordonnez ce que vous vouidrez, et il sera fait^. »

i. Au sujet de ce secours que le Roi envoya au roi Amydas,

186 LE JOUVEI«GEL.

Et CD cecy est terminée la seconde partie et second livre de ce présent traittié, qui a parlé du gouvernement iconomique du Jouvencel, qui représente Testât moyen, ouquel il a eu gouvernement de famille, c'est assavoir, de certain nombre de souldoyers et de gens d'armes. Ouquel estât moyen il s'est si saigement et honnorablement gouverné, conmie il a paru en ce second traictié, que, avecques l'aide de Dieu, niaintenant il est parvenu au tiers et plus bault estât, qui est nommé politique, qui sera la matière de la tierce et derrenière partie de ce présent livre * .

le Commentaire, § XXXI, dit clairement que Jean de Bueil a iroula figurer le secours apporté par le Dauphin au duc d'Autriche contre les Suisses, en 1444. Jean de Bueil commandait rarmée française sous les ordres du Dauphin et prit la plus grande part à toute cette campagne (voy. Matth. d'Ëscoucby, ch. n; Tuetey, les Écorcheurs sous Charles VII, et J. Gbartier, cb. 159; iroyei surtout, dans notre tome I, p. xcii et ss., le chapitre vn de I'/airoduction biographique, dans lequel M. Favre raconte l'expédition de 1444). — Mais Fauteur du Jouvencel mêle à la narration de la campagne de Suisse le récit de faits qui lui sont entiôrement étrangers ; « car, dit le Commentaire, on faisoit ce qu'on poTOit pour n'y entendre ryens ; ainsi estoient les chouses meslées l'une parmy l'autre. » — Quant au mariage du Jouvencel avec la fille du roi Amydas, voici ce qu'en dit le § I du Commentaire : c Vrmy est qu'il y a une fiction faicte de la fille du roy Amydaa et du Jouvencel..., et est fait ce mariage pour exemple de bien faire et pour monstrer que nul ne doit venir à hault estât et à grant seigneurie, s'il n'y vient justement et à bonne querelle. » Ge mariage n'est donc qu'une fiction romanesque destinée à donner plus d'intérêt au récit. — L'épisode du titre et des pouvoirs de régent donnés au Jouvencel par le roi Amydas a plus de fond historique, he Commentaire, § XXXV, nous dit qu'il faut entendre par là le titre et les pouvoirs de lieutenant général du Roi nur terre et sur mer au nord de la Gironde, donnés à Jean de Bueil par Charles VII, on 1452, lors du siège de Bordeaux. 1. Var. : « traictié. » C. F.

Page 1