PASSAGE CHOISEUL
M DCCCCXIV
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M. et MmeMorand-Fargueil formaient depuis vingt ans un de ces excellents ménages bourgeois comme on dit qu’il n’y en a plus. Il y en a encore; seulement, on ne le sait point. La plupart des hommes et des femmes d’une intelligence moyenne ont des yeux pour ne pas voir; ils empruntent presque tous leurs documents sur les mœurs aux observateurs de profession. Mais les observateurs de profession ne voient guère mieux; et puis, ils suivent la mode, et, selon la hausse et la baisse de certains genres de littérature, ils s’occupent tantôt d’une classe de la société, tantôt d’une autre classe, et la foule qui les lit croit que les classes dont ils ne s’occupent point pour le moment sont rayées
de l’existence. Cette conclusion n’est pas rigoureuse. Si l’on jugeait de l’état présent des mœurs d’après le roman contemporain, l’on prendrait M. et Mme Morand-Fargueil pour des fossiles ; mais, comme ils ont des relations étendues, et que même Mme Morand-Fargueil fait quatre cent vingt-trois visites chaque année, comme ils ne fréquentent que des ménages corrects et à leur aise, des hommes qui gagnent leur vie par l’exercice d’une magistrature ou d’une profession libérale, des femmes qui ont chacune un collier de perles, une automobile et point d’amant, il faut bien accorder que les fossiles de cette espèce ne sont point rares ; ils ne sont pas non plus si pétrifiés ; ils vivent bien et ils aiment de vivre ; et ils ont le droit de vivre leur vie ni plus ni moins que les dégénérés, les bohèmes, les femmes du monde entretenues, et les hommes du monde également entretenus.
M. Morand-Fargueil était conseiller d’Etat. 11 avait reçu la meilleure éducation classique et obtenu des prix au collège. Il savait encore un peu de grec, pas mal de latin, ne disait ni Je m’en rappelle ni Je vous cause, et ne faisait jamais de fautes d’orthographe. Il parlait plus volontiers le langage de la bonne compagnie que celui des cabarets de Montmartre. Il ne rougissait pas d’être bien élevé, et même distingué. Mme Morand-Fargueil s’appelait simplement
Marie. Elle ne se permettait, de loin en loin, certaines libertés d’allures ou de propos que pour ne paraître point bégueule. Quand elle disait qu’elle avait flirté toute la soirée, c’est qu’un homme d’âge, ou sérieux, l’avait complimentée sur sa toilette et sur sa belle mine. Si d’aventure on lui eût adressé quelque discours galant ou plus précisément déshonnête, elle n’aurait pu s’empêcher de pousser des cris d’effroi. Elle assurait qu elle n’était point facile à scandaliser; le vrai est qu’elle s’effarouchait de rien, mais préférait ne s’en point vanter ; n’est-ce pas le contraire du snobisme et la forme la plus aimable de la vertu? Mmo Morand-Fargueil n’affectait pas de réprouver en théorie les divorces et les adultères (dont elle n’avait point d’exemples autour d’elle) ; mais elle était ellemême vraiment l’épouse d’un seul homme, comme nos mères et nos grand’ mères depuis un assez grand nombre de siècles.
Elle était aussi la mère d’un seul fils. Hélas ! c’est l’usage. Elle avait élevé le jeune René parfaitement bien, selon des principes que l’on croit périmés, et qui sont toujours en vigueur dans les familles bourgeoises et saines. Ces principes sont d’ordinaire peu raisonnables, et se contredisent, comme parlent les mathématiciens, chacun à chacun; mais ils produisent d’excellents sujets. Mme Morand-Fargueil se piquait de ne point gâter son fils et d’ être sévère :
elle l’était, et aussi très faible. Elle l’admirait d’une façon extravagante, mais s’appliquait à lui dissimuler cette admiration, qu’elle trahissait par là d’autant mieux. Elle souffrait le martyre de ne lui passer point toutes ses fantaisies, mais elle lui refusait de temps en temps quelques petites choses pour l’accoutumer aux déceptions. Elle souhaitait qu’il fût très bien habillé, mais elle lui choisissait elle-même ses cravates, afin de le mortifier, et parce qu’elle savait qu’elle n’y connaissait rien , comme toutes les mères. Elle était jalouse de lui, mais l’encourageait à se faire des amis, qu’elle prenait en grippe, et recevait le plus gracieusement du monde. Elle mourait d’envie de le traiter en petite fille, ou en petit garçon, jusqu’à l’âge le plus avancé, et, dès qu’il eut quinze ans, elle le traita en homme. Quand il en eut dix-sept, elle trembla qu’il ne devînt la proie des femmes , et elle trembla aussi qu’il ne tardât trop de le devenir. René, qui ne manquait point d’élégance au moral, trouva moyen d’apaiser simultanément ces deux craintes opposées. Il respectait trop sa maman et même son papa pour leur conter ses bonnes fortunes de débutant, s’il en eut; mais il sut prendre un air dégourdi qui était significatif, sans rien signifier à la lettre.
L’absence étant aux yeux de Mme Morand- Fargueil le plus grand des maux, elle redoutait surtout que son René ne quittât le toit paternel
pour un temps plus ou moins long, et elle avait déjà la mort dans l’âme quatre ans d’avance, quand elle songeait au devoir militaire; par esprit de contradiction, et de sagesse, elle voulut l’habituer de bonne heure à voyager seul et s’habituer soi-même aux séparations : elle l’envoya donc étudier sur lieu plusieurs langues étrangères. Elle demeurait, pendant le temps de ces absences, dans une détresse affreuse; mais nul n’en soupçonnait rien, et pas même M. Morand-Fargueil; elle affectait l’indifférence ou le stoïcisme, et ne manquait ni un thé ni un bridge.
Un matin, elle fut bouleversée de lire dans son journal que de bonnes familles anglaises et françaises imaginaient d’échanger leurs enfants pour deux ou trois mois. « On ne sait qu’inventer, » gronda-t-elle, et elle haussa les épaules. Elle était bouleversée, parce qu’elle devinait que, malgré elle, elle allait y venir. Ce qui la révoltait, et qui par conséquent la séduisait le plus, c’était l’échange, le remplacement de l’absent par un étranger. Elle se fût résignée à voir René partir une fois encore, mais elle ne consentait point d’accueillir sous son toit, dans la chambre et dans le lit du voyageur, un inconnu, un intrus, un fils d’adoption. Quoi? René ne sera point à la maison, et ni sa commode ni son armoire ne seront vides ! Un autre y mettra du linge et des vêtements ! Quel sans-
gêne! Cet autre, ce barbare, elle le haïssait déjà si fort que cela lui donnait un semblant d’existence. Elle dit, à déjeuner, ce qu’elle avait lu dans son journal, et demanda d’un ton agressif à René s’il aimerait de céder ses meubles à un étudiant anglais.
— Non, maman, dit René.
— Il n’est pas question de cela, dit M. Morand- Fargueil.
Elle sortit de bonne heure, fit douze visites, et eut ainsi l’occasion de protester douze fois qu’elle ne logerait point d’Anglais chez elle et n’enverrait pas René en Angleterre.
Le lendemain, elle se rappela qu’elle devait une politesse à la femme de l’un des professeurs dont René suivait les cours à la Sorbonne. Elle trouva cette dame, et le professeur, parla des échanges d’étudiants ; on lui offrit aussitôt de la mettre en rapport avec Sir Oscar et lady Warden, dont le fils Eric semblait désigné par la Providence pour faire le chassé-croisé avec René Morand-Fargueil. Mme Morand-Fargueil se récria; mais le troisième jour, elle téléphona au professeur, lui demanda plus de renseignements sur ces Warden, et leur adresse. Quatre lettres furent échangées ; avant la fin de la semaine, l’accord était conclu. Mme Morand-Fargueil fut atterrée, mais elle comprit qu’elle ne pouvait point se dédire sans passer personnellement pour une girouette, et sans peut-être dé-
considérer toutes les mères de notre pays aux yeux d’une mère anglaise. Quand elle avait pris une décision qu’elle regrettait, elle aimait mieux hâter l’événement. Elle expédia René dès le lundi suivant aux environs de Londres. Elle le vit partir sans sourciller, tant elle était préoccupée de l’arrivée du jeune Warden, annoncée pour le même soir, et qui lui semblait une épreuve au-dessus des forces humaines.
Elle fut bien aise d’avoir accepté un dîner pour ce soir-là — depuis six semaines : elle ne l’avait donc pas fait exprès. « Je ne pourrai, se disait-elle avec une satisfaction féroce, ni lui donner le bonjour ni l’installer moi-même. Les domestiques s’en chargeront. » Elle était prête dès sept heures pour dîner à huit heures et demie, et elle se précipita dans l’antichambre quand elle entendit le coup de sonnette d’Eric. Elle ne ressentit point à sa vue l’émotion douloureuse qu’elle attendait, mais une grande humiliation. Certes, son René était beau, bien bâti et aussi athlétique qu’un jeune Français peut l’être; mais il n’y avait pas de comparaison possible avec ce splendid fellow. Mme Morand-Fargueil ne faisait pas non plus de comparaison : elle préférait résolument, désespérément son fils. . . elle sentait bien qu’un sculpteur ou un peintre n’aurait pas été du même avis. Ce qui la faisait surtout enrager, c’est qu’elle ne pouvait se défendre d’une sympathie toute
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brute et physique pour cet Hercule enfant. Il avait une espèce de charme, un mélange délicieux, presque comique, de rudesse naïve et de timidité. Il ne disait pas un mot sans rougir; mais on lui avait enseigné que les hommes doivent être francs et décidés, alors il vous plantait son regard dans les yeux, et vous obligeait de les baisser.
M. Morand-Fargueil rentra pour s’habiller à la dernière minute. Mme Morand-Fargueil ne le gronda ni ne le bouscula point, et, bien que fort en retard, il fit encore une petite visite à Eric Warden avant de s’en aller dîner. Il venait d’endosser un smoking. « Il est très bien élevé, » se dit-elle. Elle lui trouva un air de jeunesse surprenant. « C’est curieux, songea-t-elle : il a la tête de plus que René, le même âge, et on lui donnerait deux ou trois ans de moins. » Elle s’excusa de le laisser dîner seul , le premier j our , quelle fatalité !
— Does rit matter, bredouilla Eric, does rit
matter.
Elle lui assura qu’elle le présenterait chez tous ses amis, qu’elle lui procurerait tous les divertissements possibles, et qu’il serait vraiment l’enfant de la maison. Il répondit, en français, que M. René Morand-Fargueil était aussi « l’enfant de la maison là-bas, vous savez». Cette réplique heureuse toucha Mme Morand- Fargueil infiniment. Elle partit à regret. Ce-
pendant, lorsque dans la voiture M. Morand- Fargueil lui dit : « Il n’a pas l'air mal, ce garçon... » elle répondit seulement : « Tu trouves ? »
Elle s’avisa au même instant qu’elle ne se rappelait point du tout les traits d’Eric Warden, et cela lui parut d’autant plus bizarre qu’elle savait bien que le physique du jeune homme l’avait frappée. Elle fit, durant toute la soirée, des efforts de mémoire qui furent vains, mais qui l’empêchèrent de suivre la conversation. Elle était au supplice, et ne voulant point que ce supplice durât jusqu’au lendemain, elle s’esquiva le plus tôt qu’elle put : elle se flattait de revoir son hôte avant de s’endormir. Naturellement, elle dit le contraire à M. Morand-Fargueil :
— J.espère que « ce garçon » n’aura pas attendu notre retour pour se coucher.
— Penses-tu ! dit M. Morand-Fargueil.
A peine furent-ils entrés dans l’antichambre que la porte se ferma plus vite qu’ils ne voulaient, poussée par un violent courant d’air. Trois autres portes, dont la dernière était celle de la chambre occupée par l’ Anglais, étaient aussi grandes ouvertes, ainsi que les deux fenêtres de cette chambre, et l’on entendait venir de là-bas des bruits étranges, une sorte de « ahan », un souffle d’une ampleur et d’une puissance formidables.
— Ah! mon Dieu! qu’est-ce qu’il peut bien
faire? dit Mme Morand-Fargueil éperdue. Si j’allais voir?
— Il est peut-être plus convenable que j’y aille, dit M. Morand-Fargueil.
Elle l’attendit, dans l’anxiété.
— Eh bien? dit-elle, quand le conseiller d’Etat reparut.
— J’ai mieux fait d’y aller moi-même, dit en riant de bon cœur M. Morand-Fargueil. Il n’est pas visible. Il fait de la culture physique, des exercices de respiration. Je lui ai dit qu’en France nous avons horreur des courants d’air.
Soudain Mme Morand-Fargueil retrouva dans sa mémoire les traits d’Eric Warden, qui lui échappaient depuis le dîner. Cette résurrection de l’image lui parut encore inexplicable ; d’autant plus inexplicable que le discours de M. Morand-Fargueil ne lui permettait plus de se représenter le jeune homme tel qu’il lui était d’abord apparu, vêtu de son complet de voyage comme à sept heures, ou de son smoking comme à huit heures et demie.
Même quand nous dormons bien, noire conscience n’est point anéantie ou réduite aux fantômes du rêve ; elle demeure affectée par les événements de la veille, mais confusément, et sans garder aucun souvenir formel des choses ni des personnes. Ainsi, Mme Morand-Fargueil ne revit point en songe les traits d’Eric Warden ; elle avait oublié jusqu’à son nom ; elle ne savait plus qu’il était arrivé hier soir d’Angleterre, qu’il occupait la chambre voisine ; et elle éprou vait, tout en dormant, des sentiments qui ne sont point explicables par une autre cause que par la venue et la présence du jeune étranger. Son âme était toute brûlante d’un zèle dont elle n’apercevait point l’objet. « Enfin, se disait-elle, j’ai un grand intérêt dans la vie. » Et elle était bien contente ; mais elle était aussi scandalisée,
car ce contentement suppose que l’intérêt de son mari et de son fils ne lui avait point jusqu’alors suffi, bien qu’elle eût toujours imaginé le contraire.
Ces revirements continuels lui donnaient de l’agitation, et finirent par la réveiller, mais à neuf heures, qui était son heure coutumière. Dès qu’elle ouvrit les yeux, elle vit aussi clair en elle-même, et nomma l’auteur de son trouble. Elle pensa d’abord à Eric Warden, comme elle pensait chaque matin à René, à qui pour ce motif elle ne pensa point. Elle se demanda : « Que peut-il bien faire à cette heure?» (C’était toujours Eric.) « Ah! dit-elle, que je suis curieuse ! » Mais elle sentit que ce mot manquait de franchise, et qu’elle avait plus que de la curiosité. Si elle eût cédé à son premier mouvement, elle y fût allée voir tout de suite. Mais elle se dit qu’elle était bien enfant. Elle feignit d’en avoir honte, et fut ravie de son enfantillage. Elle pensa : « C’est effrayant! » et ne fut nullement effrayée. « A quarante ans! » Elle fit quelques réflexions philosophiques sur le caractère, qui ne change guère, et le cœur qui ne refroidit jamais. Puis elle sonna sa cuisinière, avec qui elle avait une petite conférence tous les matins.
Elle sonna ensuite sa femme de chambre, Eugénie, et s’étonna que cette fille ne lui donnât point des nouvelles d’Eric, mais elle n’osa
l’interroger. Toutefois, comme Eugénie bavardait abondamment et ne traitait que de sujets médiocres, elle perdit patience et dit : « Qu’est devenu l’Anglais? » mais d’un ton fort indifférent, comme elle eût dit : « A propos, a-t-on pensé à descendre les chiens? » Eugénie ne se fit point prier pour changer de conversation et loua les bonnes manières, la politesse, la réserve de ce jeune homme. La raison pourquoi il avait plu d’emblée à l’office est qu’il se servait soimême et ne dérangeait personne . Dès son réveil, il avait ouvert les persiennes et les fenêtres, et versé toute son eau froide dans son tub sans réclamer d’eau chaude. Quand Eugénie, spontanément, avait cru devoir frapper chez lui pour s’informer s’il ne lui manquait rien, il avait répondu : « Entrez! » si simplement qu’elle ne s’était pas alarmée plus que lui de le voir barboter, dans la tenue où il est ordinaire que l’on barbote. Elle était revenue dix minutes plus tard, et lui avait servi le même thé qu’à M. René : il s’était confondu en remerciements et n’avait fait aucune obervation, bien que le thé ne fût pas à l’anglaise, accompagné d’œufs au bacon, de viandes grillées ou de poissons frits, mais seulement de maigres gâteaux. Il avait déjeuné debout, le chapeau sur la tête ; après quoi il était sorti.
— Ah! dit Mme Morand - Fargueil , il est sorti?
Elle prit un temps fort long, pour paraître n’y plus penser. Puis elle dit :
— Alors, je vais voir comment il s’est installé.
Eugénie, n’étant pas invitée à suivre Madame, demeura dans le cabinet de toilette, s’assit au bout de la chaise longue, et, comme elle n’aimait pas de ne rien faire, elle entreprit la lecture du Figaro.
Mme Morand-Fargueil eut un petit battement de cœur en ouvrant cette porte qu’elle ouvrait vingt fois le jour; mais il lui semblait qu’en vertu de l’exterritorialité, elle n’avait plus à présent le droit de s’introduire dans cette chambre, surtout quand le locataire n’y était point. Elle s’y trouva encore plus dépaysée qu’elle n’aurait cru. « Ah! murmura-t-elle en haussant légèrement les épaules, ce que c’est que l’idée ! » Elle n’apercevait point, en effet, la moindre différence entre la figure des lieux hier et aujourd’hui. Cependant, elle ne se trompait point : il y avait quelque chose de changé. « L’atmosphère... » Elle se reprocha ce néologisme, qui lui semblait prétentieux, à peine convenable, et dénué de sens précis. Elle flaira une odeur de lavande, mais si vivante et si naturelle, qu’elle crut que cela pouvait venir de la campagne lointaine par les deux fenêtres toujours ouvertes. Elle fit réflexion que les Anglais ont une faculté singulière d’être chez eux
partout, de ne point modifier leurs habitudes et de ne s’adapter ni aux décors ni aux mœurs. Puis elle se demanda ce qui lui avait pu suggérer cette réflexion ; car elle continuait de parcourir la chambre et de n’y rien observer de nouveau.
Elle aperçut enfin qu’ Eric Warden avait aj ou té quelques photographies à la profusion de celles qui ornaient déjà le petit appartement de René ; mais il l’avait fait si discrètement, et même si délicatement, qu’elle ne s’en était point avisée d’abord, et en fut touchée jusqu’à sourire. Il avait pris soin de ne pas déplacer les parents ou les amis de l’absent, sauf M. et Mme Morand- Fargueil, qu’il avait mis mieux en évidence; et il avait relégué sa propre famille modestement au second plan. Mme Morand-Fargueil ne reconnut point, mais devina, sir Oscar Warden et lady Warden. A la vue d’une belle jeune fille, elle dit d’une voix altérée : « Eh bien! C’est sa sœur! » Mais elle ajouta : « Il faudra que je pense à lui demander s’il a une sœur. » Trois autres photographies représentaient Eric lui-même, sous des aspects très différents. La première était officielle. Eric y portait la jaquette, et, à la main un chapeau de haute forme. Mme Morand-F argueil remarqua qu’il ressemblait au charmant prince de Galles, qu’elle avait eu l’honneur et le plaisir de rencontrer maintes fois l’autre année au Bois de Boulogne. La
deuxième photographie n’était pas moins officielle ; elle avait été prise à Oxford ; Eric y apparaissait revêtu d’un e robe quasi ecclésiastique , et coiffé d’une sorte de chapska. Cet accoutrement, au lieu de lui donner de la gravité, le rajeunissait encore ; il marquait au plus quatorze ans; il était comique; MmeMorand-Fargueil fut attendrie. Elle hésita un peu à le reconnaître sur la troisième photographie, où le maillot sans manches et largement échancré, la culotte flottante et très courte ne permettaient plus d’ignorer qu’il eût atteint l’âge adulte. Il tenait par un bout une longue perche, dont l’autre bout était fiché en terre; sa position était parallèle presque exactement au plan horizontal; il avait une jambe pliée, l’autre développée; et il franchissait une latte placée entre deux poteaux. Une légende manuscrite annonçait la date de cet exploit, et certifiaitqu’Eric Warden détenait le record du monde du saut à la perche. Mme Morand-Fargueil se rappela que son fils René était champion du saut en longueur, mais pour la France seulement. Elle eut néanmoins un petit mouvement de fierté, et ensuite n’y pensa plus.
Elle s’en retournait déjà vers la porte, quand elle fut tentée de regarder comment Eric avait rangé ses effets. Elle ne laissa point d’être honteuse de céder à cette tentation, mais elle y céda parce que, après tout, c’était son devoir. « N’ai-
je pas promis, se dit-elle, de traiter pendant deux mois ce garçon comme mon enfant? Je dois veiller aux moindres choses... Je serais bien aise de savoir que lady Warden fait de même pour le mien. » Elle soupira : « René a si peu d’ordre! » Quant à Eric, elle ne doutait point qu’il n’eut de l’ordre, et même trop, un ordre géométrique. « Il doit manquer, se ditelle, de toute espèce de fantaisie. » Et elle fut bien aise de lui pouvoir supposer un défaut.
Mais elle faisait un jugement téméraire, et Dieu la punit d’avoir violé le secret de l’armoire. Elle vit d’abord le costume de soirée, exposé au beau milieu, sur un portemanteau d’acajou, rembourré de peau grise, qui était un chef-d’œuvre d’ébénisterie, le pantalon sous presse, les bottines vernies sur des embauchoirs également vernis ; et cette exposition de l’evening dress avait on ne sait quoi de symbolique. Mais le reste des vêtements étaient pendus ou jetés en tas sans nulle méthode, ou plutôt selon une méthode à l’envers, que seul avait pu enseigner au jeune voyageur le démon de la perversité : car tout ce qui aurait pu être posé était pendu, et tout ce qui devait logiquement être pendu était mis en monceau. Pour prévenir les écroulements, Eric avait établi sur le tout une panoplie de lourds ustensiles de golf, des crosses de hockey et deux ballons ellipsoïdes. Mme Morand-Fargueil ne pouvait considérer un tel spec-
tacle de sang-froid ; elle ne le pouvait considérer qu’avec indignation ou avec indulgence; elle inclina vers ce dernier sentiment et trouva par bonheur une formule qui le justifiait. « Cet Eric, se dit-elle, est un barbare, un magnifique barbare. » Elle prit garde aussi que tous les soirs, vers sept heures, le magnifique barbare se civilisait et devenait un homme du monde accompli.
Elle osa poursuivre ses investigations et explora la commode. Le linge était mieux rangé que les vêtements, bien qu’une éponge mouillée ne parût guère à sa place parmi les chemises. Mais Mme Morand-Fargueil remarqua surtout l’inélégance et même la grossièreté de divers objets. « Il n’est pas soigné comme mon René, » se dit-elle, avec beaucoup d’orgueil maternel, et cependant sans aucun plaisir. Elle répéta : « C’est un barbare. » Et tout d’un coup, elle trouva inconcevable que le barbare eût osé sortir de son autorité privée, sans dire où il allait; elle se persuada qu’il ne rentrerait pas déjeuner. Elle courut hors de la chambre, elle cria :
— Eugénie !... Eugénie !... Sait-il que nous déjeunons à une heure moins un quart?
Eugénie assura à Madame que l’Anglais s’était informé des heures avant de sortir.
« Il sera en retard, » se dit Mm6 Morand- Fargueil. Elle fit, par anticipation, l’elfort de
lui pardonner ; mais elle sentit bien qu’elle aurait une inquiétude mortelle s’il tardait seulement de cinq minutes. « Dame! pensa-t-elle, c’est que j’ai des responsabilités! » Mais à une heure moins vingt, l’on sonna. Elle reconnut le coup de timbre d’Eric, bien qu’elle ne l’eût entendu qu’une seule fois, la veille. Elle dit machinalement : « Il faudra lui donner une clef. » Puis elle se reprit : « A quoi bon P » Et elle songeait : « De quel droit? »
Les gens de lettres ont inventé un langage de l’amour, qui est agréable, mais de convention. Ceux qui aiment ne disent point de douceurs, mais cherchent querelle à ceux qu’ils aiment. Tous les prétextes leur sont bons, surtout les pires. Leur mauvaise foi est impudente, leur jalousie minutieuse et absurde : ils croient, ou font semblant de croire, que l’objet aimé ne lâche pas un mot ni n’exécute pas un geste qu’à dessein de les froisser. Les mères, sur ce point, ne le cèdent pas aux maîtresses ; au contraire, elles les dépassent; notamment les mères de grands garçons. Aussi, Mme Morand-Fargueil, après avoir fait une fois de plus le ferme propos de traiter Warden comme son fils, allat-elle au-devant de lui dans l’antichambre, pour lui témoigner par un visage sévère, ou peut-
être par une semonce, qu’elle était outrée qu’il fût sorti.
Elle savait bien d’ailleurs qu’elle l’accueillerait avec la plus grande amabilité, et ne lui ferait point cette semonce, parce qu’elle n’en avait nullement le droit ; et en effet elle ne la lui fit point : mais ce fut pour une autre raison, qui acheva de la rendre furieuse. Lejeune barbare, à qui trois minutes plus tôt elle décernait un peu étourdiment l’épithète de magnifique, l’était bien davantage à la clarté du jour qu’à celle des lampes. Sa physionomie annonçait tout ensemble une bonne santé, une bonne conscience, et une sorte d’autorité si souveraine que Mme Morand-Fargueil sentit qu’elle n’oserait jamais lui dire un mot plus haut que l’autre. Elle n’eut point cependant peur de lui, car il semblait inoffensif. Il respirait la joie, cette joie était contagieuse : elle éprouva, rien qu’à le voir, précisément le même bien-être que si elle eût fait, .elle aussi, une promenade ce matin. Mais elle lui était soumise comme les veuves très jeunes à leur fils aîné, en qui elles aiment de reconnaître le vrai chef de la famille, le lord and master. Elle regimba contre ce sentiment, qui lui parut attentatoire à l’existence même, à la réalité de M. Morand-Fargueil (bien vivant. Dieu merci!). Elle observa qu’Eric Warden avait « repris » au grand air, comme les plantes d’appartement quand on les met sur
le balcon. Puis elle songea qu’elle ne serait point fâchée de sortir avec lui, que les passants se retourneraient; et elle se dit, avec une angoisse véritable : « Pourvu qu’il plaise à mon mari ! »
L’angoisse fut de courte durée; car M. Morand-Fargueil, que ses fonctions obligeaient à une ponctualité rigoureuse, survint dans le même instant. Il secoua la main du jeune Warden, énergiquement et, sans le faire exprès, à l’anglaise, lui demanda :
— Comment allez- vous?
Eric, en guise de réponse, posa la même question à M. Morand-Fargueil, et l’on passa dans la salle à manger sans attendre qu’un domestique eût annoncé que le déjeuner était servi.
La table étant de trois couverts, Eric n’avait en face de lui personne ; il se trouvait placé visà-vis de la fenêtre, et recevait la lumière en plein visage ; M. et Mme Morand-Fargueil étaient plus modestement éclairés. Mme Morand-Fargueil, qui fréquentait les expositions de peinture, aperçut cette différence de valeurs : il lui parut que cet éclairage désavantageux ne rajeunissait point son mari, ni elle-même, et elle se ressouvint de Philémon et de Baucis traitant un dieu à leur table ; mais son hôte divin n’était point Jupiter, c’était plutôt Phébus- Apollon.
Le repas commença par des cérémonies.
Mme Morand-Fargueil, qui se piquait de fort bien recevoir et se mettait en quatre pour ses invités intimes, n’allait point agir différemment envers un étranger, son hôte. M. Morand-Fargueil se mettait aussi en quatre, mais d’une façon plus calme. Ils harcelèrent Eric Warden de questions, sur ses goûts, ses habitudes, ses manies, et ne craignirent point de lui affirmer l’éminente supériorité de la cuisine française. Eric, en Angleterre, n’avait point accoutumé de voir les gens si occupés de sa personne : ces attentions lui parurent insolites, mais bien naturelles ; car l’état de son âme était tout primitif, il découvrait la vie tous les matins, et comme ses moindres sensations avaient un caractère de nouveauté, jamais les nouveautés ne lui causaient d’étonnement. Il répondit de son mieux à l’obligeance de ses hôtes. Il y répondit à l’anglaise, c’est-à-dire avec une politesse empressée et contenue, avec beaucoup de bonne volonté et un peu d’embarras. Son embarras venait surtout de l’ignorance du français. Comme il ne pouvait exprimer par les mots que fort peu de choses, il y subvenait, non par des gestes (n’en faisant guère), mais par des sourires, et par des jeux de physionomie, qui avaient on ne sait quoi d’enfantin, ou plutôt d’animal. Il n’était jamais ridicule, mais il était comique et touchant, naïf et ironique, et l’on pouvait douter qu’il eût de l’intelligence, mais non point qu’il
eût de l’esprit. Mme Morand-Fargueil observait M. Morand-Fargueil avec anxiété, et fut ravie de voir que cet ingénu l’amusait. .
Les questions de l’ordre pratique ne sont pas inépuisables. Dès qu’ elles furent épuisées, il fallut passer à des sujets plus généraux. M. et Mme Morand-Fargueil avaient perdu l’habitude de causer ensemble : c’était leur fils René, ainsi que dans toutes les bonnes familles françaises, qui tenait ordinairement le dé de la conversation : en son absence, il leur parut naturel de laisser ce dé à son remplaçant. Eric Warden n’en profita point d’abord. Il n’avait lui-meme jamais échangé de propos qu’avec des garçons de son âge, et c’étaient propos de jeux, qui se bornent à des signaux, ou à des commandements de style militaire, que l’on donne ou que l’on reçoit. Pour l’aider, Mme Morand-Fargueil lui demanda s’il avait eu la veille une bonne traversée, s’il était content de voir Paris, s’il avait fait une bonne promenade ce matin. Il répondit avec une netteté, une concision singulière, par des monosyllabes, soit affirmatifs ou négatifs , ou par des adverbes , et sa phrase la plus périodique fut pour protester qu’il était content, réellement content d’être ici.
Il s’aperçut enfin que l’on voulait de lui plus d’initiative et des discours moins brefs. Il crut devoir déférer à ce désir. Mais ses chers parents lui avaient enseigné qu’il n’est point décent de
parler, surtout à une femme, d’autre chose que de la pluie et du heau temps. Il se mit donc à discourir sur ce sujet avec abondance, et toujours précisément, comme font les commerçants d’Angleterre dès qu’on entre dans leur boutique. Mme Morand-Fargueil, qui n’ignorait point cet usage anglais, ne fut point choquée ni surprise qu’Eric Warden s’y conformât. « Quand nous l’aurons dégelé, se dit-elle, il nous étonnera peut-être par l’originalité de son esprit. » Elle avait lu que les Anglais sont à la fois esclaves des règles, des modes, et incapables d’imitation moutonnière, qu’ils pensent et sentent d’une façon personnelle, parfois même avec excès, si bien qu’ils ont détourné de son sens le mot « excentrique » et créé le mot « excentricité ». Elle ne doutait point qu’Eric Warden ne fût excentrique et ne le témoignât bientôt ; mais elle eût préféré que ce phénomène se produisît tout de suite ; et l’impatience lui donna de telles inquiétudes qu’elle se fût assurément levée de table pour faire deux ou trois fois le tour de la salle à manger, si elle n’avait eu elle-même un sentiment exquis des convenances.
Comme elle n’était pas fort exigeante, et que son imagination suppléait au besoin la réalité, elle eut bientôt la surprise de ce phénomène, qu’elle souhaitait, mais qu’elle n’attendait point si vite : il se produisit, dans une certaine me-
sure, bien suffisante pour une première fois. M. Morand-Fargueil posa de nouvelles questions à Eric (et comme, à ce propos, elle admira passionnément son mari ! Elle l’eût qualifié d’accoucheur d’âme, ni plus ni moins que Socrate). M. Morand-Fargueil posa des questions à Eric, touchant le paysage d’Oxford : le jeune homme dut entreprendre une description de la rivière Isis et de la rivière Cherwell, qui sont deux bras de la Tamise, de cette petite langue de terre appelée la Mésopotamie, et des allées d’ormes en croix qui coupent la prairie de Christ-Church. Il acheva cette description en quatre mots, qui n’étaient point rares ni colorés : son vocabulaire français était pauvre, et nul ne lui avait enseigné l’art de peindre. Mais le merveilleux décor oxonien n’en fut pas moins évoqué, ainsi que par enchantement, aux yeux de Mme Morand-Fargueil, qui par bonheur le connaissait : elle attribua sa vive émotion à l’éloquence d’Eric, au lieu de l’imputer à la magie de ses propres souvenirs. « Ah! se dit-elle, qu’il a de sensibilité ! Et qu’il est proche de la nature ! » Une fois de plus elle songea que ce serait un plaisir de se promener avec lui ; elle lui demanda, sans avoir l’air de rien, ce qu’il comptait faire de ses journées.
M. Morand-Fargueil fronça le sourcil et proclama qu’Eric Warden était libre de disposer de son temps comme il l’entendait. Nul n’était
plus qu’Eric jaloux de sa liberté ; mais il ne pensa point qu’elle fût en péril, et ne vit point de raisons pour ne pas exposer son programme à cette dame qui l’interrogeait. Il déclara qu’il comptait de visiter Paris, naturellement, du moins les premiers jours, car il croyait que c’était assez d’une huitaine; il s’était procuré, à cet effet, les prospectus de diverses agences qui organisent des visites collectives de la capitale en cars automobiles. Cette idée ne fut point du goût de Mœe Morand-Fargueil : si Warden lui eût annoncé qu’il était soldat de l’Armée du Salut, elle n’eût pas été mortifiée davantage.
Soudain, il s’épanouit, et dit d’un air triomphant, mais en rougissant jusqu’aux oreilles :
— J’irai à l’Opéra ce soir.
« Il pourrait bien, se dit Mmlî Morand-Fargueil, nous consacrer cette soirée : la première, puisque hier nous ne dînions pas à la maison. » Et elle fit ce qu’on appelle une tête au jeune garçon, qui s’en aperçut, mais n’y comprit rien. Puis elle s’épanouit à son tour, et s’écria :
— C’est mardi!
On apprit à l’étranger que, le mardi, l’Opéra fait relâche.
— J’irai donc demain, dit-il.
Le visage de Mme Morand-Fargueil redevint farouche, puis radieux.
— Non! cria-t-elle encore. Parce que, tous
les mercredis, vous dînez avec nous chez maman.
— Ça ne l’amusera pas follement, dit M. Morand-Fargueil, qui, étant bourgeois de tradition, nourrissait à l’endroit de sa belle-mère une sourde inimitié.
Mme Morand-Fargueil répliqua aigrement.
Eric sentit l’orage et s’empressa de mettre le holà, en déclarant que rien ne lui pouvait causer un plus grand plaisir, ni même l’amuser davantage, que d’aller dîner demain et tous les mercredis, avec M. et Mme Morand-Fargueil, chez la vieille mère de Mme Morand-Fargueil.
« Il a du tact, » se dit Mme Morand-Fargueil.
Elle ne retint pas son mari, ce qui, au surplus, était inutile, vu qu’il devait aller au Conseil d’Etat. Mais quand elle se vit tête à tête avec Eric, elle fut cruellement gênée; d’autant qu’il ne soufflait mot, mais ne marquait aucune gêne. Elle se demandait : « Que lui dire? Par où commencer? » Il la tira de peine en rompant lui-même le silence, après deux terribles minutes.
— Adieu, dit-il (et il se leva). Je dois aller dans la chambre. (Il n’osa dire « ma » chambre, cette nuance n’échappa pas à la mère.) Je dois écrire à René.
— Comment? dit Mme Morand-Fargueil.
— Il est stipulé, dit Eric, que j’écrirai, cha-
que semaine, deux lettres amicales à René, en français, et qu’il m’écrira aussi, chaque semaine, deux lettres amicales en anglais.
Cette amitié par correspondance parut à Mme Morand-Fargueil attendrissante, d’autant qu’elle était de pure forme. « Ah! se dit cette mère jalouse, si René n’avait que des amis comme celui-là, je ne les détesterais pas, au contraire! » Elle se rappela, par une association d’idées bien concevable, que certaines mères, de son âge, ne détestent pas les amis de leurs fils, et même les aiment trop. Elle éprouvait un grand sentiment de bien-être, de santé, de joie, et elle était avec cela d’une humeur massacrante. Sa vie lui parut vide. Elle avait pourtant aujourd’hui douze visites indispensables, et quatre bridges à la même heure. Elle fut sur le point d’y renoncer, mais, comme elle n’avait que le temps d’y courir, elle sonna Eugénie et dit :
— Habillez-moi.
— Déshabillez-moi, dit, en traversant l’antichambre à toute vitesse, Mme Morand-Fargueil, qui rentrait quelques secondes à peine avant huit heures.
Quand elle n’allait pas le soir dans le monde, elle aimait de se mettre à son aise pour dîner. M. Morand-Fargueil endossait un veston de chambre. C’est dans son cabinet que se tenait le ménage en attendant l’heure du coucher. Le mari, retranché derrière son bureau, écrivait des lettres : la femme, installée au coin de la cheminée dans un vaste fauteuil de cuir, lisait un livre sérieux ; mais la conversation ne chômait point. Elle était fréquemment interrompue par les appels du téléphone. Ces soirées de têteà-tête, qui ne comportaient point d’autre plaisir que le plaisir essentiel du tête-à-tête par défini-
tion, étaient très goûtées de l’un comme de l’autre époux. Mme Morand-Fargueil s’en faisait d’avance une fête ; et c’est pourquoi elle avait crié dès la porte : « Déshabillez-moi ! » tremblant d’être surprise par l’annonce du dîner en tenue de ville, peu convenable à ces réunions intimes.
Pour quitter son chapeau après sa robe, elle se regarda dans la psyché, et vit, en même temps que son image (mais ce fut par les yeux de l’esprit), celle d’Eric Warden en smoking. Elle fut en émoi comme si l’athlète indiscret eût réellement pénétré dans l’intrinsèque de son cabinet de toilette ; puis elle éprouva simultanément, ou bien, si ce fut à la suite, avec une rapidité prodigieuse, des sentiments fort disparates. D’abord elle s’étonna, et conçut même un peu de remords, de n’avoir pas songé à Eric, ni de toute l’après-midi ni depuis qu’elle était rentrée. Elle se dit, sans s’expliquer avec elle-même davantage là-dessus, que cela était mieux ainsi, que ce n’était pas mauvais signe : et elle en fut donc bien contente, avec une nuance de regret. Elle s’avisa que le tête-à-tête conjugal lui allait être gâté par l’intrusion d’une tierce personne, et se loua d’en être fâchée. Mais, comme elle se représentait toujours Eric Warden en evening dress, elle pensa qu’il ferait triste figure en cet équipage entre une dame en peignoir, un monsieur en pyjama, et surtout
qu’il n’aurait pas l’air d’être de la famille. Elle en fut peinée, mais pouvait-elle espérer qu’un jeune homme si correct, et qui s’était mis la veille en habit pour dîner seul, ne s’y fût point mis ce soir pour dîner avec deux personnes?
Contre toute espérance, Eric avait laissé son frac au portemanteau. Comme tous les jeunes gens, d’Angleterre ou des autres pays, il se faisait un point d’honneur de ne paraître pas ignorer les usages divers des divers milieux où le jetaient les hasards de la vie. 11 avait donc interrogé le petit valet de pied, avec qui, pour des raisons d’âge, il se sentait plus en confiance qu’avec le maître d’hôtel; et sur l’assurance qu’il en avait reçue que M. René ne se mettait jamais en habit pour dîner avec Monsieur et Madame, il n’avait pas cru devoir revêtir un costume de gala. Mais il avait fait une demitoilette, c’est-à-dire gardé sur soi la moitié de son complet, qui était un damier beige foncé et beige clair, et passé un veston noir, fort râpé, fort chiffonné, mais noir; la cravate papillon était noire ; le col, rabattu mais démesurément haut, était émaillé comme une assiette.
M. Morand-Fargueil avait pris place à table, sans façon. Eric attendait, debout derrière sa chaise, l’arrivée de Mme Morand-Fargueil. Elle vint tout droit du cabinet de toilette, et fut surprise, non point désagréablement, de le voir si mal ficelé. Il lui parut encore plus beau, mais
changé ; c’est qu’il s’était aussi donné un coup de peigne, il était coiffé en enfant sage, il n’avait plus rien du tout de barbare, et il était avec cela si blanc et si rose qu’elle s’étonna qu’il lui tendît la main comme un homme au lieu de lui tendre la joue.
Dès qu’elle fut assise, elle commença de raconter ses visites, comme elle faisait tous les soirs, et ce qui se disait dans les salons; mais elle s’avisa que ces histoires, qui d’ordinaire l’intéressaient passionnément, ne l’intéressaient point, qu’elle n’était point curieuse de parler, mais d’entendre, et qu’enfin elle voulait absolument savoir ce qu’Eric avait bien pu faire entre midi et huit heures. Mystère insondable! Mystère sans doute affreux : car, ainsi que toutes les honnêtes bourgeoises, surtout les mères, qui mènent une vie irréprochable et ne conçoivent même pas clairement le mal, Mme Morand-Fargueil ne croyait pas qu’un jeune homme pût être livré à soi-même toute une sainte journée sans faire des horreurs. Elle ne pouvait détacher ses yeux du beau visage pur d’Eric, et elle était bouleversée par le contraste de ces horreurs qu’elle supposait sans les imaginer, et de cette innocence visible, qui resplendissait de lui. « Ah ! se dit-elle, c’est un meurtre !» N’y tenant plus, elle coupa son récit au milieu d’une phrase, et dit, en s’adressant au jeune Warden avec rudesse :
— Eh bien, et vous, qu’est-ce que vous avez fait?
Eric n’avait aucune raison de mentir ; car il s’était borné à se promener par les rues et à regarder les étalages. Malheureusement, il se rappela le principe de civilité qui défend de parler aux dames d’autre chose que de la pluie et du beau temps ; il répondit avec réserve, avec prudence, par des phrases exclusivement météorologiques ; Mme Morand-Fargueil ne douta plus qu’il n’eût employé l’après-midi entière à se souiller de tous les crimes ; et tous les crimes, pour une mère, ne se ramènent-ils pas à un seul péché? Elle fut indignée de ce qu’elle appelait l’hypocrisie, la dissimulation de cet enfant. Elle ne poussa pas l’interrogatoire, puisqu’elle n’obtenait aucun résultat; mais elle fut bien aise de quitter enfin la table ; et quand M. Morand-Fargueil fut retranché derrière son bureau, elle-même assise vis-à-vis d’Eric à la cheminée, elle couva ce mauvais sujet d’un regard ensemble victorieux et clément, pensant : « II ne nous échappera plus, ce soir du moins ; il n’ira pas recommencer ses folies. »
L’on sonna, sur l’entrefaite, à la grand’porte. Mme Morand-Fargueil fit un sursaut, et dit à son mari d’un ton menaçant :
— Qui peut venir à cette heure-ci? Tu attends quelqu’un?
Oui, dit M. Morand-Fargueil, un peu penaud. C’est MIle Sauveterre.
M1Ie Sauveterre était sa dactylographe. Il avait un rapport à dicter, et l’avait priée de passer, vers neuf heures. Mme Morand-Fargueil était d ordinaire flattee quand son mari travaillait le soir en sa présence. Bien qu’elle ne prêtât pas la moindre attention aux choses fort ennuyeuses qu il dictait, elle avait le sentiment pi il 1 associait ainsi a ses affaires ou même à celles de l’État, et que, pour lui faire délica- -ement plaisir, il manquait au secret professionnel. Mais, ce soir, elle trouva sans-gêne et nconvenant qu il fît sa besogne au lieu de s’occuper de son hôte. Elle salua Mlle Sauveterre vec hauteur, et décontenança cette jeune fille, iaturellement timide, mais qui affectait l’air éluré comme toutes les femmes qui gagnent îur vie. Elle jeta ensuite un regard propitiaûre au jeune Warden afin d’excuser son mari, ans le moment que celui-ci se mettait à dicter n marchant, et MIle Sauveterre à pianoter. Eric, ui venait de comprendre de quoi il retournait, ait, à la lettre, scandalisé, et ne le cachait amt. « Il va un peu loin, » se dit Mme Morandargueil, éperdue, mais mortifiée. C’est qu’en enté, depuis son arrivée en France, l’étudiant Oxford n’avait encore rien observé qui coninât davantage ses préjugés les mieux établis, availler après l’heure du bureau ! Cela ne se
LE JOYEUX GAllÇON
fait point en Angleterre. Sir Oscar Warden, qu bien que « sir » dirige une maison de com merce, ferme son office à cinq heures, et il ns décrocherait pas son téléphone à cinq heure dix pour gagner dix mille livres. Par en an ce le téléphone justement fit diversion. Mo rand-Fargueil se précipita : une de ses amie intimes lui demandait si elle n’avait point cett semaine un soir libre pour dîner. Afin de pro longer la diversion, elle passa en revue les sep jours successivement, et regretta même qu i 'n’y en eût pas huit ou neuf. Elle consultait ch que fois son mari, qui ne dictait plus, ayar. perdu le fil. Elle cria dans le cornet : « Von savez que nous serons trois? .. et fit un etog d’Eric Warden, en lui jetant des regards t in tellieence. Elle raccrocha enfin l’appareil, rt vint à la cheminée, et M. Morand-Fargueil remit à dicter, MUe Sauveterre a tapoter sur
clavier de sa machine.
Deux minutes plus tard, on sonna encore
la porte d’entrée. . ^
L C’est le courrier! s’écria Mm0 Morand-Fa
êULe valet de chambre entra, distribua pl sieurs plis à Monsieur, une seule lettre a M dame, et une autre à Eric Warden, Esq.
__ La lettre de René! dit Mme Morand-h a|
g Elle en fit une première lecture à voix bas
puis une seconde à voix haute, en soulignant les choses gracieuses que René avait cru devoir écrire de la famille Warden; et elle semblait dire à Eric qu’elle regardait de temps en temps : « Et vous, que pensez-vous de la famille Morand-Fargueil? » Mais elle s’aperçut qu’il tournait et retournait son enveloppe, n’osant la décacheter.
— Lisez donc! lui dit-elle, toujours avec autant d’impétuosité que de bienveillance. Ce sont des nouvelles de vos chers parents?
— Non, dit Eric, qui ne reconnaissait pas l’écriture.
Il ouvrit enfin l’enveloppe, et dit, en rougissant :
— Oh! c’est aussi de René.
— Ah? fit Mme Morand-Fargueil.
Elle se tut, le conseiller se tut, et dans ce religieux silence, Eric lut la lettre, mais seulement des yeux. Quand il eut fini, il rougit encore et dit :
— Voulez-vous voir?
Elle en mourait d’envie, mais n’osait l’avouer. Elle sut gré à Eric de sa gentillesse, s’ empara de la lettre, et vit que, selon le protocole convenu, René avait écrit à Eric en anglais : elle n’y songeait plus et fut désappoinée. Elle s’abstint de lire tout haut, parce qu’elle l’était pas trop sûre de son accent, et que d’aileurs M. Morand-Fargueil n’entendait point
l’anglais. Mais elle fut si enchantée de cette lettre qu’elle entreprit de l’analyser, puis de la traduire in extenso. Il n est point commode d’écrire, dans une langue étrangère, une lettre familière à un garçon que l’on ne connaît point ; mais René, qui a beaucoup de finesse et d’esprit, n’avait pas été empêché une minute par cette difficulté bizarre, et en avait tiré au contraire le meilleur parti. L’épitre enthousiasma la mère et le père. Eric, qui n’en avait pas saisi toutes les beautés, les vit dès que Mme Morand- Fargueil les lui fit voir, et dit avec attendrissement :
— Oh! oui, c’est très joli. Et il n’y a presque pas de fautes ; seulement peu de choses idiotes.
Il voulait dire des « idiotismes ». M. et M me Morand-Fargueil le comprirent et sourirent à peine. Il eut alors un soudain accès d’émulation, rougit une fois de plus et dit :
Voulez-vous voir aussi ce que j’ai écrit u René en français? Je n’ai pas posté la lettre,
exprès. .
M me Morand-Fargueil, touchée, le pria de
courir chercher son chef-d œuvre. Il n y couru) point, mais y alla, revint et eut un nouvel accès, de timidité cette fois. Il dit, en mamèn de précaution oratoire :
J’ai mis aussi des choses idiotes, vous
savez.
Il en avait mis beaucoup plus qu’il ne croyait. Ses locutions françaises semblaient être, par plaisanterie ou par gageure, traduites de l’anglais mot à mot. Mais sa prose était naïve et charmante, ce charabia la rendait plus naïve encore et plus charmante, et Mme Morand-Fargueil, à qui la lettre bien tournée de son fils n’avait procuré que de l’enthousiasme, fut émue aux larmes en lisant celle-ci. Elle la tendit à M. Morand-Fargueil, qui fut ému de même, et dit :
— C’est charmant.
Alors, Eric Warden éprouva un sentiment tout nouveau pour lui, et qui lui parut bien agréable : l’orgueil. Il connut la gloire. Il n avait jamais été si content, même le jour qu il avait battu le record du saut à la perche. Il brûla de témoigner sa reconnaissance à M. et à Mme Morand-Fargueil qui lui avaient fait la grâce de l’admirer. Il en eut aussitôt l’occasion. Mlle Sauveterre, que l’on oubliait, attira involontairement 1 attention sur elle en laissant choir le couvercle métallique de la machine à écrire.
Ma pauvre mademoiselle Sauveterre, lui iit M. Morand-Fargueil, j’y renonce. Nous reprendrons demain. Venez de bonne heure.
— Vous travaillerez ce soir : cria Eric, préisement comme il eut crié : cc Dieu le veut ! » Parce que moi, j’irai me coucher si vous vouez, vous savez.
Et il dit bonsoir trois fois, à l’adresse de Mme Morand-Fargueil, de Monsieur, et de Mlle Sauveterre, puis se retira si vite que l’on ne songea pas à le retenir. M. Morand-Fargueil se remit sur-le-champ à dicter, comme malgré lui et pour obéir à l’injonction d’Eric. Mme Morand-Fargueil revint à elle peu après et fut transportée de colère.
— Ah! dit-elle à son mari, ce que tu peux être embêtant, toi, avec ton Conseil d’Etat!
— Qu’est-ce qui te prend? dit M. Morand- Fargueil choqué.
Mais un étrange bruit vint à propos de la pièce voisine, qui était la chambre de René — et d’Eric. L’Anglais, trompé par un détour du couloir, n’avait pas remarqué ce voisinage et ne pensait point que l’on dût l’entendre. Il était si heureux qu’il sifflait en se déshabillant. Il sifflait dans la perfection : c’était comme un chant d’oiseau. M. et Mme Morand-Fargueil, Mlle Sauveterre elle-même, l’écoutèrent d abord avec plaisir. Mais Mme Morand-Fargueil (elle avait de ces revirements) prit en pitié son pauvre cher mari qui ne pouvait suivre une pensée. Elle se leva, dit :
— Je vais le prier de se taire.
Elle y alla, le siffleur se tut, et M. Morand- Fargueil se remit à dicter. Il n était pas au bout de la première phrase, qu’il entendit un autre bruit, de cordes pincées et raclées, et d une
voix de gorge, mais jeune, bien timbrée, qui lançait à toute volée des mots extraordinaires, entrecoupés d’onomatopées et de gazouillements.
— C’est le comble! dit M. Morand-Fargueil, qui se leva et, à son tour, fut voir dans la chambre d’Eric se qui se passait.
Ce qui se passait était bien simple. Quand Mme Morand-Fargueil était entrée, Eric, qui était encore dans un sentiment d’orgueil, avait cru qu’elle venait encore lui faire des compliments. Dressant alors la tête, il avait dit :
— Mais je chante aussi très bien, vous savez, et je joue le banjo.
Sans attendre l’agrément de Mme Morand- Fargueil, il avait tiré de l’armoire cet instrument, qui était soigneusement serré dans l’enveloppe du tub de caoutchouc; il s’était accroupi sur un coussin, et avait attaqué une chanson de minstrel. Cela faisait tableau: d’autant qu’avant l’arrivée de Mme Morand-Fargueil, Eric avait déjà ébauché sa toilette de nuit : il avait passé ses dix doigts dans son abondante chevelure, quitté le veston de cérémonie, la cravate noire, le col de porcelaine, et laissé bâiller sa chemise pour respirer mieux. Mme Morand-Fargueil ne s’était seulement pas aperçue de ce désordre, et n’y prit garde, chose curieuse, qu’au moment que M. Morand-Far-
gueil, ouvrant la porte, dit d’un ton courroucé :
— Ah çà ! est-ce que vous n’êtes pas fous tous les deux?
Dès qu’elle prit garde au désordre d’Eric Warden, Mme Morand-Fargueil fut en proie à une agitation extrême. Elle s’en inquiéta, et se fût inquiétée bien davantage si elle avait pu soupçonner la qualité de son émotion, en mesurer l’intensité menaçante. Mais la vertu lui était si naturelle, et elle avait été d’autre part si bien élevée, quelle ne pouvait avoir conscience d’un trouble légèrement voluptueux qu’au premier degré (qui est bien faible), et n’était point capable, sur une telle matière, ni de réflexion, ni meme de clairvoyance. Elle ne se rendait point compte exactement de ce qu’elle éprouvait : elle croyait en revanche se ressouvenir qu’elle l’avait éprouvé déjà ; c’était un phénomène analogue à ces hallucinations de la mémoire qu on appelle de fausses réminiscences ;
elle datait ce faux souvenir d’une existence antérieure, à peu près contemporaine de la Révolution. Elle ne s’arrêta pas à une hypothèse qui impliquerait la réalité de la métempsycose; mais cette imagination bizarre l’avait enfin mise sur la voie, elle comprit que le souvenir était littéraire et non point personnel, qu’Eric Warden, grattant son banjo et chantant sa chanson de nègre, venait de lui rappeler Chérubin à genoux devant sa marraine imposante, et la romance sur l’air de Marlborough : « Que mon cœur, mon cœur a de peine ! »
Elle ne supporta point l’idée que le cœur d’Eric eût de la peine, ni surtout qu’elle en fût cause. Elle réconforta le jeune homme d’un regard de marraine, sinon de mère, et elle ne put se défendre d’observer que son visage n’exprimait point la mélancolie. Elle observa aussi « qu’il avait le bras blanc », et se demanda ensuite où elle prenait cela; car elle voyait un peu trop le cou et la gorge d Eric, mais nullement son bras : il laissait bâiller sa chemise, il n’en avait point retroussé les manches. Elle songea, en soupirant : « Qu’il est joli en fille! » et cette remarque lui parut, à juste titre, absurde, puisque Eric n’avait pas, comme le Chérubin de la pièce, troqué avec elle de vêtements. Elle sentit une confusion agréable et une grande fierté : c’est qu’elle n’avait jamais espéré, ni désiré peut-être, de
se trouver dans une situation si romanesque. Cela lui semblait merveilleux, flatteur, équivoque, et sans danger. Pour la première fois depuis son mariage, elle lança un regard hypocrite et moqueur, mais langoureux, à M. Morand-Fargueil, un regard enfin de Rosine au comte Almaviva. Comme toutes ces nuances de sentiment n’étaient qu’un chatoiement rapide qui avait duré à peine trois secondes, on peut dire que M. Morand-Fargueil reçut le regard instantanément, lorsqu’il ouvrit la porte et cria d’un ton courroucé : « Ah çà! est-ce que vous n’êtes pas fous tous les deux? »
Quant à Eric, il s’était brusquement dressé; mais il ne songeait pas le moins du monde à sauter par la fenêtre. 11 se contenta de présenter ses excuses à M. Morand-Fargueil dans les meilleurs termes, en rougissant plus fort qu’il n’avait encore rougi de la soirée ; mais ses rougeurs ne trahissaient aucune alarme de pudeur ni de conscience : il rougissait par politesse, ou simplement parce qu’il avait la peau blanche et fine, un beau sang et une circulation très active. Seule des trois personnages, Mme Morand-Fargueil avait le sentiment d’un peu d’embarras; elle en voulut sortir par une de ces trouvailles où la malice des femmes ne reste jamais court, et dit à son mari d’une voix doucereuse :
— Tu ne sais pas à quoije pense? Eric pourrait emporter demain son banjo chez maman. Ça te distrairait un peu.
— C’est une idée, dit M. Morand-Fargueil avec bonhomie.
Il serra la main à Eric, cordialement; Mme Morand-Fargueil fit de même; et comme onze heures venaient de sonner et que M11* Sauveterre était partie, ils se rendirent aussitôt dans leur chambre à coucher.
Eric enveloppa soigneusement son banjo dans la poche du tub de caoutchouc, et mit le tout dans l’armoire, dont un battant était plaqué d’acajou et l’autre pourvu d’une glace. Quand il eut refermé l’armoire, il se regarda dans cette glace avec la plus grande attention, mais sans penser à rien. Puis il ouvrit la fenêtre, acheva de se déshabiller, revint devant la glace, leva les deux bras en l’air, les mains jointes, les écarta et, en les rapprochant de nouveau, se pencha, jusqu’à toucher le tapis du bout des doigts. Il répéta ce mouvement douze fois, en réglant son souffle sur le rythme de ses gestes ; mais il évitait d’aspirer et d’expirer, comme hier, bruyamment. Il se fourra ensuite dans son lit, éteignit la lumière électrique, et passa, sans aucun intervalle, de l’état de veille à l’état de sommeil.
Mme Morand-Fargueil ne s’endormait point si facilement, du moins ce soir, et, selon la
règle, elle faisait tout le remue-ménage nécessaire pour maintenir M. Morand-Fargueil bien éveillé. Il lui demanda, à la fin, ce qu’elle avait. Elle répondit sans hésitation, avec l’accent du désespoir, qu’elle calculait que René demeurerait deux mois en Angleterre, qu’il était parti depuis quarante-huit heures, et que cela faisait encore cinquante-neuf jours. Elle fut un peu étonnée d’avoir répondu cela sans hésitation: car justement elle n’y pensait pas ; mais elle calcula qu’Eric Warden n’avait plus en effet que cinquante-neuf jours à rester ici ; elle soupira.
— Tu es ridicule avec ton fils, lui dit M. Morand-Fargueil (qui n’est pas moins qu’elle sensible à l’absence).
Aussi répliqua-t-elle :
— Eh bien, et toi?
Ils s’entendaient parfaitement ; mais ces deux répliques leur permirent de croire qu’ils se méconnaissaient. Les hommes n’aiment pas moins que les femmes d’être incompris. C’est une grande satisfaction d’amour-propre. M. et Mme Morand-Fargueil furent également bien aises de la goûter, et s’endormirent soudain, dans la paix de leur cœur, au moment qu’ils redoutaient tous les deux une insomnie.
Le lendemain, Mme Morand-Fargueil se réveilla dans la béatitude : c’était la seconde fois.
oo
Celte joie lui parut peu convenable, d’autant qu’elle ne se l’expliquait point. Elle avait aussi une idée fixe : « J’ai fait une bêtise. » Et elle se demandait : « Quelle bêtise? » Quand elle recouvra sa lucidité, elle comprit que la bêtise, c’était d’avoir invité son page à chanter ce soir après le dîner de famille : le concert était charmant sans témoins, avec la mise en scène d’hier soir, qui reproduisait « la belle estampe d’après Vanioo appelée Conversation espagnole » ; mais elle s’avisa que, dans le salon second Empire de sa mère, il serait pénible et ridicule. « J’avais bien besoin, se dit Mme Morand-Fargueil, d’en parler d’avance à mon mari!... Bah! il n’y pensera plus. »
Ces quatre derniers mots lui rappelèrent que, de toute la journée précédente et jusqu’au dîner, elle n’avait point songéà Eric. « Pourvu, se dit-elle, qu’il en soit aujourd’hui de même qu’hier ! » Et elle se demanda en même temps pourquoi elle formait ce vœu inhumain. « Je voudrais bien savoir, poursuivit-elle à voix haute, s’il est encore sorti ce matin. » Elle interrogea sa femme de chambre : M. Eric Warden était en effet sorti dès neuf heures. « Où peut-il être? » se demanda Mme Morand- Fargueil avec angoisse. Elle eut un mouvement de révolte : « Je ne vais pas, gronda-t-elle, me demander cela toute la journée! » Hélas! elle se trompait, et elle ne cessa justement point
toute l’après-midi de se poser cette question, à quoi elle faisait toujours la même réponse; car les jeunes gens ont mille choses en tête, mais les mères n’en ont bien qu’une seule.
Le pis, c’est qu’à présent elle n’accusait plus Eric de toutes les horreurs sans les imaginer, et pour ainsi dire théoriquement : elle les imaginait, — grâce à Dieu, sans trop de réalisme, et même d’une façon symbolique. Elle se représentait son pupille en négligé, accroupi à la turque sur des coussins, jouant du banjo et chantant à pleine voix ; mais elle se voyait exclue de cette « conversation espagnole », tandis que d’autres personnes y étaient admises, et quelles personnes ! Si l’on était venu lui dire tout d’un coup que M. Morand-Fargueil, son mari, au lieu d’assister à la séance du Conseil d’Etat, s’amusait chez des cocottes, elle n’eût pas éprouvé un sentiment fort différent, et ce sentiment ressemblait fort à la jalousie. Elle ne tenait pas en place. Au lieu de rester sept ou huit minutes chez les amies à qui elle rendit visite, elle n’y demeura pas en moyenne cinq minutes, et à la longue cela lui donna une telle avance qu’elle rentra chez elle une grande heure plus tôt qu’elle n’avait coutume. Elle s’informa d’Eric : il n’y était point. Elle courut faire une perquisition dans sa chambre : s’il avait emporté le banjo, quelle preuve de son inconduite !
Elle fut rassurée à cet égard dès qu’elle ouvrit la porte, car elle vit d’abord l’instrument sur le lit. Eric ne l’avait pas emporté dans ses courses (« Je ne l’ai jamais cru, » se ditMmeMorand-Fargueil, de mauvaise foi); mais pour ne pas l’oublier ce soir, il l’avait tiré de l’armoire et mis en évidence. « Allons bon! se dit Mme Morand-Fargueil, nous ne couperons pas à la scène ridicule que j’ai eu la bêtise d’annoncer : il emportera son crin-crin chez maman ! » Elle ne doutait pas que sa mère n’eût en horreur la musique anglaise, les chansons de nègres, les visages nouveaux, et celui d’Eric en particulier. « Il valait beaucoup mieux, murmura-t-elle, le laisser dîner seul à la maison. »
Elle ajouta machinalement :
« On lui aurait fait un potage maigre, un poisson ou des rissoles de volaille, une viande grillée, des légumes bouillis à l’anglaise et un petit entremets. »
Elle était de méchante humeur. La bonne humeur de M. Morand-Fargueil lui donna sur les nerfs. Lui qui, ordinairement, ne cessait point de grogner dès sept heures, quand il dînait chez sa belle-mère ! Mais les hommes ne savent pas ce qu’ils veulent. Et ce petit Warden! Sa gaieté était indécente. Il n’avait plus ombre de timidité, et témoignait une impatience incompréhensible de faire connaissance
avec la vieille mère de Mme Morand-Fargueil. « Tu vas voir comment elle te recevra, » grondait à la muette Mme Morand-Fargueil, qui, en voiture, ne desserra pas les dents.
C’était encore un jugement téméraire. La grâce d’Eric fut la plus forte. L’excellente dame eut le coup de foudre ; elle déclara catégoriquement, avec la liberté que son grand âge lui permettait, qu’elle n’avait jamais vu un si beau garçon ; et contre tout espoir, elle prit un tel goût pour le banjo, qu’au lieu de renvoyer ses enfants comme d’habitude à dix heures et demie, elle réclamait encore de nouveaux songs à onze heures un quart. M. Morand- Fargueil ne donnait pas le signal du départ, et ce fut Mme Morand-Fargueil qui dit d’un ton furieux :
— Est-ce que nous n’allons pas bientôt rentrer nous coucher?
Elle planta ses épingles dans son chapeau, d’un geste assassin ; cette opération ne prit pas deux minutes. Elle descendit l’escalier la première, à toute vitesse et, dans l’auto, elle recommença de ne pas desserrer les dents. Ses sentiments étaient obscurs et tumultueux. Elle pensait : « Il me paiera cela! » (Elle n’aurait su dire si ces mots énigmatiques s’adressaient à son mari ou au petit Warden.) Quand Eric lui souhaita le bonsoir, elle répondit :
— Il est une heure impossible !
Et elle se hâta vers sa chambre, comme on se hâte vers une gare quand on sent qu’on va manquer le train.
LE JOYEUX GAltÇON
La colère a les mêmes lendemains que l’ivresse : c’est une fatigue générale, mais une détente , qui nous procure une satisfaction mêlée de honte, et nous n’osons plus regarder en face ceux qui furent témoins de nos excès. Aussi, Mme Morand-Fargueil n’était-elle point trop pressée de reparaître devant Eric ; et elle était avec cela d’autant plus impatiente de le revoir qu’elle se sentait réconciliée avec lui, pour l’unique motif qu’ils avaient été brouillés hier soir : il y a une certaine logique absurde dans nos sentiments. Quant aux motifs mêmes de cette brouillerie et de cette réconciliation, Mme Morand-Fargueil aurait eu bien de la peine à les saisir. A l’heure du déjeuner, elle prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains et affronta le jeune Anglais. Elle fut ras-
surée : il semblait n’avoir pas gardé le plus petit souvenir des scènes de la veille. Elle trouva même cet oubli total un peu impertinent. Elle ne s’avisa point que les prétendues scènes s’étaient passées au dedans d’elle-même, qu’Eric n’était pas doué de seconde vue et qu’il ne pouvait pas se ressouvenir après coup d’un petit drame d’âme qui lui avait échappé sur le moment. Mais, comme elle était portée à l’indulgence, elle lui pardonna des griefs, d’ailleurs imaginaires; elle sentit qu’elle lui pardonnerait toujours tout : elle ne comptait plus ses défaites, et elle en était bien heureuse.
Elle recommença pourtant d’être au supplice quand, vingt minutes à peine après le café, il prit congé, pour aller où sans doute il avait affaire. Elle eut le sentiment bien net qu’elle ne pouvait plus supporter sans mourir, un jour, ni même une heure, ces absences inexpliquées, suspectes, ce mystère... Aussi fut-elle étonnée, deux semaines précisément plus tard, de s’apercevoir que les mêmes faits s’étaient répétés chaque jour, c’est-à-dire quatorze fois, ne lui avaient pas semblé moins pénibles, et que cependant elle était toujours de ce monde et jouissait d’une parfaite santé. Elle fit une remarque assez paradoxale : c’est que rien n’entre aussi aisément dans le trantran de nos habitudes que ce qui nous paraît d’abord impossible à supporter. Toutefois, comme elle ne se piquait
point de conséquence, elle ne décida point qu’elle se résignerait à cette gêne quotidienne, mais bien qu’elle s’en affranchirait, et sur-lechamp. Elle ouvrit alors dans son raisonnement une parenthèse, et se demanda comment elle avait pu s’accoutumer au martyre avec une facilité si scandaleuse. Elle se chercha des excuses. Un cahier de minstrels songs , qui traînait sur le piano, lui rappela le banjo; le banjo lui rappela Chérubin ; et elle pensa tout d’un coup — « J’aurais bien pu, se dit-elle, y penser plus tôt » — elle pensa que Chérubin « a la poitrine agitée », que « son cœur palpite au seul aspect d’une femme », que « les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent », qu’il a un impérieux besoin de dire à n’importe qui Je vous aime, mais qu’il se contente de le dire tout seul en courant dans le parc, aux arbres, aux nuages ou au vent ; que Suzanne elle-même lui donne trois ou quatre ans pour devenir « le plus grand petit vaurien », et que cela peut bien faire cinq ou six ans pour un Eric Warden, vu le retard des Anglais sur les Français et, à plus forte raison, sur les Espagnols. Mme Morand- Fargueil poussa un grand soupir de soulagement, et fit une halte au milieu de sa méditation.
Quand elle repartit, elle imagina d’abord ce petit Warden disant Je vous aime, non point aux arbres ou au vent, ni aux nuages, mais à
toutes les jeunes ouvrières qu’il rencontrait sur son chemin , et même à des dames d’un âge avancé. Au fait, ne le disait-il point aussi aux Anglaises, vieilles ou jeunes, avec lesquelles il se promenait par les rues de Paris, dans ces grands chars automobiles? En songeant à ces équipages ridicules, Mme Morand-Fargueil haussa les épaules. Puis elle éprouva un bien-être, et la même sorte de joie physique que l’on goûte quand on atteint le haut d’une colline et qu’on découvre un paysage merveilleux, un grand espace d’air libre et de lumière. Et elle songea que depuis plus de deux semaines, à elle aussi, Eric avait dû dire Je vous aime. Il ne l’avait point dit des lèvres, mais en pensée. A la vérité, aucune parole, ni aucun geste, ni même aucun regard du jeune Warden ne justifiait cette hypothèse; mais Mme Morand-Fargueil ne se fondait pas sur des réalités ni sur des observations ; elle ne faisait pas un raisonnenent : elle faisait une comparaison, elle comparait Eric à Chérubin, et l’analogie ne lui permettait point de douter que le Chérubin anglais ne l’aimât, comme l’autre aimait sa marraine, d’un amour timide, mais passionné. Elle s’abandonna quelques instants à un délicieux vertige, et ensuite elle sentit quelque chose de plus sévère, elle sentit qu’elle avait un grand devoir : elle ne devait pas décourager cet amour ingénu, qui ne tirait pas à conséquence, et qui cependant
pouvait distraire le jeune homme d'autres amours, — qui, théoriquement, ne tiraient pas à conséquence non plus : mais un accident est si vite arrivé !
Elle se trouva alors bien empêchée; car il faut avouer que cela ne mène pas à grand’chose de ne pas décourager l’amour ; cela est purement négatif (comme la foi qui n'agit point); et, l'encourager, elle l'eût fait volontiers, si elle avait su le faire : mais elle n'avait aucune pratique de la coquetterie. L’image des ridicules chars automobiles lui revint fort à propos. Elle soupçonna qu'ils lui allaient servir à se tirer de la difficulté qui la souciait. Elle n’aperçut point d’abord comment, mais elle compta que son idée se définirait ce soir, et qu’à la vue d'Eric elle aurait une inspiration.
Le soir donc, elle commença, dès que Ton fut assis à table, par raconter ses faits et gestes de l’après-midi, comme elle faisait chaque jour, afin de donner le change à son mari ; mais elle résuma si bien ses histoires, qu'elle les eut achevées en moins de cinq minutes; et, au moment qu’on lui présentait le poisson, oubliant de se servir, se détournant du plat et se tournant vers Eric, elle lui demanda s’il avait bien visité Paris, d'un ton si agressif qu’il la considéra stupidement.
Il répondit, après un temps, avec force :
— Oui.
Car il avait comme tous ses compatriotes, une prédilection pour les monosyllabes, même dans les langues étrangères.
Mme Morand-Fargueil comprit qu’elle n’avait guère de chances d’engager avec ce laconique jeune homme une vraie conversation, qui la pût insensiblement conduire au point où elle voulait arriver (que d’ailleurs elle ne savait pas du tout). Elle prit le parti, plus simple, de parler toute seule, sans le laisser placer un mot. Elle se mit à le harceler de plaisanteries méchantes sur ses promenades à travers la capitale, et sur les bandes hétéroclites auxquelles il avait eu l’idée cocasse de s’affilier. Il est assez curieux que les Anglais, dont l’ironie ressemble si fort à la nôtre, soient justement les étrangers que la plaisanterie française inquiète ou offense le plus. Cette brusque attaque de Mme Morand-Fargueil, ordinairement si aimable, étonna le jeune Warden. Il fut décontenancé, puis irrité; et comme il ne sait aucunement dissimuler ce qu’il éprouve, il parut soudain si près de lancer un verre, une assiette, ou même une carafe à la tête de Mme Morand-Fargueil, qu’elle se tut, aussi soudain, par prudence. Elle l’envisagea avec une véritable épouvante, mais aussi avec admiration ; puis elle pensa qu’elle venait de prendre un sérieux avantage en le mettant hors de lui, qu’elle ne devait pas toutefois pousser trop loin et qu’elle ferait peut-être mieux de re-
brousser. Mais sa dignité, son âge lui interdisaient l’excuse et la palinodie. Elle n’adoucit donc point sa voix, et usant du droit que s’arrogent toutes les femmes de ne lier ni leurs idées ni leurs répliques, elle intercala ici une observation inattendue sur le sans-gêne des garçons, qui prennent pour des auberges les maisons où ils sont accueillis.
M. Morand-Fargueil fit une diversion.
— Ah ! non, je t’en prie, s’écria-t-il, pas cette phrase-là !
— ■ Pourquoi? dit Mrae Morand-Fargueil surprise, et ne sachant trop s’il valait mieux ou non que son effet eût été coupé.
— Elle me tape sur les nerfs ! repartit M. Morand-Fargueil. Peut-être parce que mes pauvres parents me l’ont trop souvent servie.
Usant toujours d’inconséquence, Mme Morand-F argueil j eta au Chérubin un regard engageant et tendre, que ces discours n’avaient joint préparé. Eric lui opposa un regard fuieux : il avait tous les bons sentiments de l’enance, entre autres une horreur naïve de l’inustice, et quand il s’en croyait victime , il i était point capable de maîtriser son indignaion. La colère lui rendit la parole, mais lui fit )erdre son français, et il se mit à invectiver contre Mme Morand-Fargueil, dans un idiome [ui s’apparentait aux deux langues et n’était >roprement ni l’une ni l’autre.
— Il est inouï, dit-il (ou à peu près), d’appeler sans-gêne ma bonne éducation. C est mal, si mal! Car je sors seul, c’est pour ne pas vous embêter, vous savez. Mais je serais plus contenl (et il attesta JW) de sortir avec vous toute la journée, réellement.
— Il fallait le dire! s’écria Mme Morand-Fargueil pénétrée de joie.
Eric fit un grognement féroce.
— Si vous m’aviez demandé, reprit-elle, d vous servir de guide, de vous montrer moimême Paris...
— Ah! oui! Tu as bien le temps! fit M. Mo rand-Fargueil.
— Je n’ai rien à faire, répondit-elle, du mem| ton que les femmes disent : « Je n ai rien à m« mettre. »
Elle poursuivit, s’adressant à Eric Warden
— Je suis à votre disposition.
Sa voix devenait musicale. Elle hasarda ui nouveau regard, si chargé de tendresse et d langoureuse autorité qu’il n’y résista point. 1 s’apprivoisa, il sourit.
— Ce serait pour moi-même, dit Mme Morand Fargueil, une excellente occasion de visite Paris que je ne connais guère, comme tous le Parisiens.
Elle soupira, songeant à cette ignorance de solante des Parisiens. « J’irai, se dit-elle, a sous-secrétariat des Beaux-Arts, prendre de
cartes d’entrée pour tous les monuments. » Elle se rappela aussi qu elle avait un ami igé, qui connaissait plus spécialement le vieux Paris et faisait volontiers le cicerone. Elle murnura : « Ce sera charmant », regarda en dessous le jeune Eric, et lui dit avec une timidité îypocrite :
— Si vous voulez, nous commencerons dès lemain. Par où commencerons-nous?
Il fronça les sourcils, prit un air de farouche •ésolution, baissa le nez vers son assiette, et oougonna :
— Je veux aller au Zoo.
— Le dzou ? Qu’est-ce que c’est que ça, le ko u? dit M. Morand-Fargueil.
— Tu n’es jamais allé à Londres ? dit Mrae Mo- ■and-Fargueil avec dédain. Le Zoo, c’est le ardin zoologique.
— Ah! oui, fit M. Morand-Fargueil.
— Eh bien, dit-elle, nous irons demain au ardin d’acclimatation.
Mais Eric parut de nouveau transporté de îolère.
— Non, gronda-t-il. Je ne dis pas le jardin 1 acclimatation, mais le vrai Zoo. C’est ici, je 'rois, le jardin des plantes.
Oui, fit Mme Morand-Fargueil, troublée.
Elle se rappelait que, dans les romans et nouvelles d il y a trente ans, les femmes du monde ie donnaient point de rendez-vous comme à
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présent chez leurs amies, mais au Jardin du lloi. Elle se sentit bien faible. Sa voix n’était plus qu’un souffle.
— Nous irons au jardin des plantes... ditelle.
YII
Le mécanicien de Mme Morand-Fargueil pensa l’entendre mal, lorsque, d’un air de défi, ?lle dit :
— Au Jardin des plantes!
Il n’eut garde de dissimuler sa respectueuse lésapprobation ; pour l’accuser au contraire, 1 affecta de ne pas savoir par quelles voies l’on se peut rendre à un endroit si démodé. Après ivoir mis son moteur en branle et s’être intalîé >ur son siège, il compulsa, sans se presser, son ndicateur des rues de Paris ; puis il prit la peine le redescendre et de venir à la portière, qu’il într’ouvrit; et avec la pédanterie des autodilactes qui se parent de leurs connaissances outes fraîches à mesure qu’ils les acquièrent, 1 demanda à Madame si Madame préférait d’enrer dans ce jardin par le derrière, rue Geoffroy-
Saint-Hilaire, ou par le devant, quai Saint- Bernard, ou place Yalhubert par la grande porte. Mme Morand-Fargueil ignorait également la rue, la place et le quai; mais elle ne concevait point qu’elle pût entrer par une autre porte que la plus grande. Elle ajouta mentalement : « C’est du toupet! » Et elle s’avisa qu’en effet, les femmes qui donnent leurs rendez-vous au Jardin des plantes y vont ordinairement de leur côté, en fiacre; que, si elles ne trouvent pas utile de revêtir à cette occasion une toilette de cour d’assises, elles se voilent du moins le visage d’une gaze épaisse; et qu’à l’arrivée, elles rencontrent leur « correspondant » comme par hasard, aux environs de la fosse des ours ou de la cour des éléphants. Mais faire le trajet dans sa propre voiture, avec son complice, voilà du cynisme ! Ainsi que toutes les femmes honnêtes, Mme Morand-Fargueil trouvait un prodigieux ragoût au cynisme, dont elle n’abusait point.
Eric cependant se démenait si fort sur les coussins que l’auto, en troisième vitesse, faisait encore plus de cahots que tout à l’heure, quand le moteur tournait sans être embrayé. Lejeune Warden était déjà, au départ, ravi de sa promenade, et sa joie était la cause de ses mouvements nerveux. Il pratiquait, sans le savoir ni sans le faire exprès, la philosophie stoïcienne; mais il n’était point pour cela blasé, comme les stoïciens le sont presque nécessairement : de
sorte qu’il ne s’étonnait de rien, et qu’il était content de la moindre chose. D’ailleurs, cette expédition lui faisait plutôt l’effet d’une corvée: il aimait beaucoup mieux d’aller tout seul, à pied, en plein air, que d’être enfermé dans une voiture avec une femme. Mais il était flatté que Mme Morand-Fargueil lui consacrât toute une après-midi, et il passait volontiers sur les autres petits désagréments. Il craignait continuellement de n’avoir pas assez remercié son aimable hôtesse, et il répétait toutes les deux minutes ; «Je vous remercie beaucoup, vous savez », comme si une voix lui eût soufflé : « Dis merci à la dame. » Il le disait avec cette énergie forcenée qu’il mettait toujours à ses affirmations. Puis il se retournait vers la portière, dont il avait baissé la vitre, et considérait le spectacle de la rue. Gomme il ne connaissait guère plus le quartier du Louvre que celui de la Halle aux vins, il ne faisait aucune différence entre les deux. Au contraire, Mme Morand-Fargueil, qui n’était jamais allée dans la direction de la Bastille que pour aller jusqu’en Italie, se sentait dépaysée; et elle imaginait tout naturellement qu’elle enlevait ce beau jeune homme, qu’elle faisait une fugue, en sa compagnie, dans quelque ville étrangère. Jamais elle n’avait -rêvé qu’il lui pût rien arriver de si romanesque : elle était aux anges ; d’autant qu’elle avait la conscience tranquille.
Cette tranquillité fut rompue soudain par une embardée de la voiture. Les deux voyageurs regardaient à ce moment-là du même côté : ils furent bousculés l’un sur l’autre ; leurs visages furent mis en contact assez brutalement, comme les visages de deux personnes qui se pencheraient ensemble avec trop de vivacité vers le même livre. Eric Warden rit de ce petit accident sans y entendre malice ; Mme Morand- Fargueil fut aussi scandalisée de ce rire que l’eût pu être Françoise de Rimini, si Paolo Malatesta avait eu le mauvais goût de pouffer en pareille conjoncture. Ah! c’est que la joue d’Eric était douce au toucher, elle était tiède et fraîche, veloutée, c’était un beau fruit. MmeMorand-Fargueil éprouva comme un sentiment de gourmandise. Non... la gourmandise est un désir plus calme... Heureusement, elle ne sut pas analyser ce qu’elle éprouvait. Mais elle vit bien que c’était quelque chose de sérieux, dont il ne faut pas rire.
Elle se déroba, elle rétablit la distance, pour mieux assener à Eric un regard sévère; et, dès qu’elle l’envisagea, elle s’écria en elle-même : « Ah ! mon Dieu ! qu’il est beau ! » Elle semblait consternée. Ce n’était pourtant pas une découverte tragique, ni même une découverte : maintes fois déjà elle avait remarqué la beauté d’Eric. Mais elle ne le voyait plus des mêmes yeux. Les femmes, quand elles se jugent soi-
mêmes ou entre elles, n’ont aucune impression de la véritable beauté : elles n’aperçoivent que la beauté couturière. Elles jugent de même celle des hommes, bien que les hardiesses de l’éducation physique les aient pu, en ces derniers temps, éclairer un peu. Mme Morand-Fargueil se rappela la photographie d’Eric battant le record du saut à la perche. Mais, quand elle avait vu cette photographie pour la première fois, elle était profane : maintenant, elle était initiée ; elle aurait pu lire, et comprendre, un dialogue de Platon, les premières pages du Lysis ou du Charmide. Ce jeune homme qu’elle avait enlevé, qu’elle promenait dans son automobile, parmi les rues d’une ville étrangère, lointaine, où, Dieu merci, elle ne risquait pas de rencontrer des gens de connaissance, ce jeune homme, il lui semblait que c’était l’Hermès de Praxitèle, et elle était un peu effarée.
Elle fut divertie de ce sentiment par un autre, qui ne s’explique guère. Soudain, elle se vit seule, et une mélancolie affreuse l’envahit : ce n’était point la solitude banale, si l’on peut dire, mais une sorte de solitude supérieure, mystérieuse, transcendante; point une solitude à pleurer, mais plutôt à désespérer. Elle regarda encore ce garçon, qui était si près d’elle, qu’elle touchait presque, et que tout à l’heure, sans le vouloir, elle avait frôlé trop familièrement. Ah ! qu’il lui parut loin! Non pas loin, mais séparé