‹ Le joyeux garçonChapitre 2 sur 9 · LE JOYEUX G A XI O O N · texte numérisé non relu

LE JOYEUX G A XI O O N

d’elle, par un espace imperceptible autant qu’infranchissable, comme celui qui sépare les atomes, et qui met entre eux la discontinuité, c’est-à-dire l’infini. Ainsi que la plupart des femmes, Mme Morand-Fargueil ne faisait que des excursions très rares, et surtout très brèves, dans le domaine de l’idéologie : elle revenait vite, par le plus court chemin, au positif, et traduisait ses pensées les plus ésotériques en langue vulgaire. Elle se dit tout bonnement qu’elle était seule et triste, qu’elle avait peur, et que son recours contre la solitude et la peur était Eric Warden, bien que justement Eric Warden fût cause de ce qu’elle éprouvait ; mais elle ne se souciait point de ces contradictions. Par une coïncidence heureuse, on arrivait. Elle songea qu’enfin elle allait descendre de voiture, se perdre dans la foule avec Eric, et être débarrassée de la surveillance du mécanicien. Cet homme, quoiqu’il tournât le dos, la gênait; il devait voir des images vagues reflétées dans la glace d’avant; il ne devait pas au moins se priver de faire des réflexions, tout en maniant le volant ; il se demandait sans doute ce que diable Madame allait faire avec son petit Anglais en ce lieu perdu.

Elle pénétra dans le Jardin des plantes par la grille principale, et elle eut à la fois deux sensations si exactement opposées que cette symétrie lui procura une sorte de contentement

de l’intelligence. Premièrement, elle admira la noblesse de la perspective, du grand parterre flanqué de deux allées droites, qui montaient vers un édifice majestueux, suffisamment ancien, de style ou d’apparence ; et elle éprouva un sentiment d’orgueil, assez rare chez les Parisiens qui montrent leur ville à des étrangers. « Si les rôles étaient retournés, pensa-t-elle, et qu’Eric me fît visiter Londres, il n’aurait rien à me servir de mieux. » Mais la figuration ne lui parut pas en harmonie avec la noblesse des parterres et du monument. Ce vilain peuple gâtait le tableau qu’il animait. Mme Morand- Fargueil, qui n’a besoin que d’un seul coup d’œil pour estimer les individus, jugea d’abord que c’étaient des espèces, du petit bourgeois, un public de quartier. Les femmes avaient cru devoir s’endimancher, bien que l’on fut en semaine, et le luxe de leurs chapeaux était à serrer le cœur. Les domestiques, qui promenaient les enfants, étaient de ces filles que, dans ce milieu-là, on n’appellepoint femmes de chambre ou nurses, mais bonnes ; et les enfants étaient de ces gosses qui ne doutent de rien, qui demandent parfois à de jeunes seigneurs somptueusement harnachés : «Voulez-vous jouer avec nous? » et qui se font répondre : « Maman nous a défendu de jouer avec les petits pauvres. » Mme Morand-Fargueil trembla qu’une si mauvaise société ne déplût à Eric Warden, à qui,

sans ombre de motif, elle attribua une morgue aristocratique et un furieux snobisme. Elle tourna vers lui un œil inquiet, mais fut rassurée : il marchait le nez en l’air, ne prêtait aucune attention à tous ces gens-là, et sans doute, comme beaucoup de garçons de cet âge, il avait des yeux pour ne point voir; ou plutôt, il ne voyait, à la lettre, que ce qu’il était venu voir expressément, et ce n’était pas l’humanité. Il avait l’air attentif et studieux d’un bon élève qui a son devoir à faire et n’est pas là pour s’amuser.

Mme Morand-Fargueil, se trouvant un peu de loisir, acheva ses observations. Elle remarqua de nombreux militaires, deux ou trois apaches : elle avait beaucoup entendu parler de ces phénomènes, mais ne les avait jamais vus de si près. Elle se sentit encore dépaysée, et de nouveau elle eut peur, mais non sans plaisir. Puis elle prit garde qu’il n’y avait presque pas d’enfants nouveaux-nés et de nourrices, et elle songea, par association d’idées, à la dépopulation ! Elle prit garde aussi qu’elle n’apercevait pas de couples amoureux ; et elle se demanda sérieusement si on a le temps d’aimer, dans la petite bourgeoisie et dans le peuple, si l’amour n’est pas un privilège des riches, et si d’ailleurs ils n’ont pas le plus grand tort de tout subordonner à cette passion. Mais, comme elle appartenait à la caste privilégiée, elle pensa qu’elle se-

■ait contente de s’égarer bientôt avec Eric par es sentiers. Il est vrai que, pour le moment, lie ne voyait de sentiers nulle part, mais seulenent des parterres en plein soleil et de grandes venues. Elle fit au hasard quelques pas, Eric

i suivit docilement. Alors elle avisa une de ces .umbles boutiques où une très vieille femme end des pains de seigle, des cartes postales, es jouets, des gâteaux secs, les uns roses, les utres blancs, semés de grains de sucre, et du oco dans une carafe gigantesque, bouchée un demi-citron. Rien encore, ici, ne lui avait aru plus peuple que cette boutique. Elle jugea îdispensable de détourner l’attention d’Eric. Ile lui dit, avec une certaine hâte, d’une voix îal posée :

Venez donc. Je crois me rappeler que le byrinthe est a 1 autre bout. . . Je vous montre-

ii le cèdre, qu’un grand savant... dont j’ai le 3m sur les lèvres... a rapporté dans son cha- ;au.

Eric lui repartit, résolu, farouche :

— Je suis venu pour voir les bêtes, vous vez.

Elle dut avouer quelle ne savait pas où était ménagerie. Eric la considéra d’abord avec ipeur, puis avec un mépris souverain, et dit haussant les épaules :

Il est facile de lire les écriteaux.

Il partit à la découverte, mais ne trouva point

d’écriteaux et interrogea un garde, qui lui indiqua le chemin d’un geste las. Quand il revint vers Mme Morand-Far gueil, il se reprocha de n’avoir pas été fort poli pour cette dame si obligeante. Il voulut se rattraper, sourit, comme souriaient jadis les dieux immortels, et déclara catégoriquement que le temps était beau el chaud. Puis il tira M“e Morand-Fargueil vers les bêtes. En passant près de la pauvre boutique, elle doubla le pas, mais Eric s arrêta net.

Ah! fit-elle d’une voix languissante, er

regardant avec tristesse l’énorme carafe de

coco, est-ce que vous avez soif?

Non! cria-t-il, comme si elle lui eût fai

injure.

Il ajouta, avec une emphase magnifique :

— Mais je veux acheter du pain pour le: tigres et pour les lions.

Eric attribuait aux fauves un formidable appétit, et il acheta une telle quantité de boules de seigle qu’il aurait eu besoin d’un sac pour les transporter. La vieille marchande lui dit qu’elle regrettait de ne point tenir cet article. Vlors, il la toisa, comme font les Anglais quand ils voient que nous n’avons pas en France un îbjet de première nécessité qu’ils ont en Angleterre. Puis il tendit à la vieille un petit paletot court, ou plutôt une vareuse, qu’en dépit le la chaleur il n’avait pas laissée dans la voiure: car il gardait toujours sur son hras ce bêtement supplémentaire, pour se le jeter sur es épaules en cas qu’il transpirât. La vareuse int lieu de sac ; il l’emplit de pains, la saisit >ar les quatre coins à la fois, et ce paquet, au ieu de nuire à la majesté de son allure, devint

entre ses mains un accessoire si noble, qu’il eut ; dès lors l’air d’un Achille brandissant par les chemins le cadavre d’un Hector. Mme Morand- Fargueil le suivait avec un peu de lassitude et ne le quittait pas des yeux. Elle le trouvait beau, un peu féroce, elle s’effrayait de le voir libre ; mais elle sentait bien qu’il n’y avait rien à faire et que l’univers lui appartenait.

Il fut d’abord, tout droit, vers un enclos, où il avait aperçu de loin un quadrupède, qui avait la forme et la taille de l’âne, les oreilles du cheval et la robe du zèbre, mais qui n’était aucun des trois. Cet animal lui inspirait une sympathie qu’il ne s’expliquait point, et qui ne fit que s’accroître quand il observa que trois des sabots de la bête avaient une forme régulière et banale, mais que le quatrième était fendu par le milieu. Il demeura quelques minutes en contemplation devant ce pied fourchu, puis en soupirant s’arracha, et fut, tout droit encore, et sans s’arrêter à des enclos intermediaires, rendre visite à un lama. Il avait ouï dire — il savait, par une expérience personnelle, acquise au Zoo de Londres — que les lamas ont coutume de cracher au nez de leurs visiteurs : c est une sorte d’étiquette, analogue à ces politesses bizarres que se font les sauvages entre soi. Or le lama de Paris, malgré les sollicitations les plus pressantes, refusa obstinément cette marque de déférence à Eric Warden, et se borna à

tendre le cou vers les pains. Pour le punir, Eric le priva de dessert et s’éloigna d’un air digne, portant si haut la tête qu’il ne pouvait voir où il posait le pied. En conséquence, il heurta une chaise, où était assis un petit bonhomme assez malingre en uniforme de collégien, qui apprenait sa leçon. Ce phénomène lui parut scandaleux. Il se ressouvint à propos que Mme Morand-Fargueil était là, se tourna de son côté, lui montra du doigt le potache, et dit avec une ironie superbe :

— Le garçon étudie ! Oh !

Puis il se remit en marche, mais ralentit complaisamment le pas, de façon que Mme Morand-Fargueil pût se tenir à sa hauteur et non plus à une demi-longueur derrière, comme le cheval du lieutenant-colonel.

Mais c’est toujours lui qui dirigeait le mouvement ; il commandait les haltes, les repos et les départs, ou mieux il en donnait le signal, à la muette. Il ne daignait pas non plus communiquer à Mme Morand-Fargueil ses réflexions, qui semblaient profondes, mais qui n’étaient pas moins secrètes. Ce mystère ajoutait encore à l’admiration de Mrae Morand- Fargueil. Elle avait eu soin de garder ellemême un silence religieux ; et par prudence elle pinçait les lèvres (car elle se méfiait d’un certain goût qu’elle avait pour la conversation). Elle était comme une femme qui a épousé un

homme de génie et qui est admise à broder dans son cabinet pendant qu’il travaille, pourvu qu’elle ne fasse pas de bruit. Cela n’était pas sans agrément. Cela même était d’une douceur pénétrante. Elle eût préféré cependant que, de temps à autre, Eric se laissât un peu aller à la gaieté de son âge, qu’il fit des réflexions primesautières, fussent-elles un peu bêtes. Elle mourait d’envie de savoir ce qu’il pensait de ces lions, de ces tigres, dont il avait prononcé le nom tout à l’heure avec une sorte d’arrogance, et des aigles, des vautours, des divers oiseaux de proie.

Il fit une station interminable devant les reptiles, sans les découvrir ; ils affectaient de se tenir à distance des vitres qui ferment leur prison. Mais Eric a le flair des boys-scouts, il sait reconnaître un terrain. Il s avisa, en tournant a l’entour du bâtiment, que l’on s’y pouvait introduire, et il pensa que les serpents, puisqu’ils s’éloignaient de la vitre extérieure, se collaient donc à la vitre intérieure. Mais l’on n’entrait point sans carte : cela du moins était écrit en grosses lettres sur un des vantaux de la porte. Mme Morand-Fargueil, souriante, lui assura qu’on les laisserait bien entrer et que le gardien fermerait les yeux. Le gardien, souriant aussi, semblait en effet promettre qu il les fermerait ; mais Eric W arden est trop respectueux des règlements pour se rendre com-

plice d’une telle infraction. 11 ne se laissa point séduire, ni par le sourire de Mmo Morand-Fargueilnipar celui du gardien. Il fronça le sourcil, et dit sérieusement :

— Où trouve-t-on ces cartes?

Le gardien lui indiqua les bureaux, à l’autre bout du jardin. Il partit au pas accéléré. MmeMorand-Fargueil, n’osant discuter, le suivit de même. Le trajet cependant fut assez long, car il ne fit point faute de s’arrêter, chaque fois qu’un spectacle qu’il rencontrait lui parut digne de retenir son attention.

Il ne se lassait point notamment de considérer les pingouins; il leur trouvait des façons humaines. Cette ressemblance est insaisissable, et l’on peut défier le plus minutieux observateur ou le plus prévenu de relever un seul trait de physionomie commun à ces lourds oiseaux et à nos pareils ; mais l’on ne saurait nier qu’il n’y ait quelque chose dans l’ensemble. Mme Morand-Fargueil elle-même en fut frappée. Elle en fut frappée moins longtemps qu’Eric, et, quand elle regarda d’un autre côté, elle vit un autre spectacle, à deux pas, qui la faillit faire crier d’indignation. Un tout jeune homme, une toute jeune fille. . . Dieu ! n’avait-elle pas pensé ae plaindre, en arrivant dans ce jardin, de n’y apercevoir nulle part des couples amoureux? Elle n’avait rien perdu pour attendre. Ceux-ci ne se gênaient guère. Encore moins sensibles

que Mme Morand-Fargueil aux grâces des pingouins, ils avaient adossé leurs chaises au grillage , et sans le moindre souci du lieu , de l’heure, de la foule qui les environnait, ils s’enlaçaient, ils s’étreignaient, ils unissaient leurs lèvres. Ils n’interrompaient cette caresse que pour prendre haleine et pour se remercier, pour se congratuler des sensations agréables qu’ils se procuraient réciproquement, en termes assez vulgaires, cependant d’une ingénuité touchante; après quoi ils recommençaient. « Eric va les voir! » se disait Mme Morand-Fargueil, et il lui semblait que le temple était profané. Elle oubliait que, dans les parcs de Londres, Eric en avait dû voir bien d’autres, et dès sa première enfance. Mais elle fut quitte pour la peur. Eric ne vit rien, et quand les pingouins ne l’intéressèrent plus, il partit sans tourner la tête.

Il marquait maintenant de l’impatience, le rythme de ses mouvements était saccadé. Il n’autorisa point Mme Morand-Fargueil à pénétrer avec lui dans « l’office » , car il ne se fiait qu’à soi seul de se débrouiller. Il lui enjoignit de l’attendre devant la porte. Quand il la reprit au passage, elle semblait toute joyeuse.

— Voilà enfin, dit-elle, que je me reconnais. Le labyrinthe est par ici. . .

Elle cherchait à l’entraîner. Il lui montra les cartes, et dit d’une voix implacable :

— Allons voir les singes.

— Les serpents, dit-elle.

— Non, dit-il, sans donner les raisons de sa fantaisie. Je ne me soucie plus de voir les serpents, mais j’ai hâte de voir les singes.

Elle soupira, et céda, comme d’habitude.

Cette visite aux singes lui réservait de nouvelles transes où elle était loin de s’attendre. Il y avait chez ces animaux une compagnie mêlée, des enfants avec leurs mères ou leurs bonnes, et aussi des étudiantes, ou des grisettes, sous la conduite d’un jeune homme qui ne semblait pas le plus âgé de la bande, mais qui n’était pas le moins effronté. Il avait amené là ces demoiselles expressément pour leur démontrer jusqu’où va l’impudence des singes quand on la provoque. Il s’était muni pour cet effet de tout un attirail, mais surtout d’un petit miroir, et il faisait voir à ses camarades, avec de grands éclats de rire, que la coquetterie n’est pas un privilège de l’espèce humaine, non plus que les mines et les gestes qu’elle suggère. MmeMorand-Fargueil, révoltée, affolée, aurait voulu cacher contre son sein le visage d’Eric, pour qu’on ne lui salît la vue et l’imagination. 11 se fût dérobé d’ailleurs à cette étreinte maternelle et prudente, car le jeu de ces filles et de ce garçon l’amusait prodigieusement, il n’en voulait rien perdre. Il riait aussi aux éclats; mais si rien n’était moins innocent que le rire des

autres, rien en revanche ne l’était davantage que celui d’Eric, et par une inconséquence assez peu explicable, Mme Morand-Fargueil, au lieu de s’en réjouir, en eut les nerfs agacés.

Eric n’était pas moins inconséquent, étant toujours naturel; il ne se privait point d’avoir des caprices ni de changer de sentiment sans ménager les transitions. Il déclara soudain qu’il avait assez vu les singes et, en général, les êtres animés, et qu’il voulait bien à présent aller s’asseoir dans le labyrinthe. Mme Morand- Fargueil sentit dans l’instant même qu’elle était reconciliée avec lui. Ce fut elle qui, cette fois, partit devant, vive et légère. Elle eut la sagesse de ne point s’orienter : aussi ne se perdit-elle point, et ils arrivèrent bientôt au bas de cette allée qui monte en spirale, qu’on a décorée du nom de labyrinthe, quoiqu’il ne soit besoin d’aucun fil pour en développer l’embarras incertain. Mme Morand-Fargueil éprouva le même plaisir que Moïse au seuil de Chanaan, quand il pouvait compter encore qu’il y entrerait ; mais elle fut effarouchée d’apercevoir, tout le long de la montée, de si nombreux amateurs.

C’étaient encore des enfants avec leurs bonnes ou leurs mères, des écoliers studieux penchés sur leurs cahiers ou sur leurs livres, mais surtout un rassemblement de toutes les sortes de vieilles femmes qu’il est possible

d’imaginer ; et les unes étaient habillées passablement, les autres misérablement, nu-tête, et comme honteuses d’exposer aux regards leurs pauvres cheveux gris. La plupart faisaient du crochet ou du tricot, ou lisaient leur journal ; d’autres exécutaient de ces petits travaux bizarres à quoi s’occupaient jadis les forçats, du temps que le bagne était à Toulon; d’autres étaient entièrement oisives et regardaient devant elles d’un air stupide. Il y en avait même une ou deux qui semblaient tout à fait folles ; et cela était pénible à voir. Enfin des couples d’amoureux étaient posés çà et là, et si leurs façons n’étaient pas assez libres pour choquer Mme Morand-F argueil comme celle du premier couple aperçu près de l’enclos des pingouins, elles ne pouvaient cependant laisser aucun doute sur la familiarité coutumière de leurs relations. Heureusement, Eric ne voulut pas s’arrêter avant d’être arrivé tout en haut du labyrinthe, et Mme Morand-Fargueil s’en réjouit ; car elle croyait voir de loin que la plateforme supérieure était déserte, et qu’ils s’y allaient trouver seuls pour contempler ensemble un tableau merveilleux.

Mais, en y atteignant, elle avisa encore un jeune homme et une jeune fille côte à côte, que le taillis lui avait d’abord dissimulés. Elle prit assez vite son parti de cette contrariété, parce que ces deux-là semblaient moins dévergondés

que les autres : ils étaient même silencieux et mornes. Mme Morand-Fargueil s’assit sur une chaise, Eric s’assit devant elle sur un petit tabouret, et il s’adossait à ses genoux. Soudain, mais non brusquement, et comme avec une douceur triste, le jeune homme inconnu dit à sa compagne :

— Yeux-tu que je te dise ce que tu es?

Elle répliqua :

— Dis un peu voir.

Et il le lui dit d’un mot, qui est presque le seul terme d’argot que les gens du monde n’admettent pas dans leur vocabulaire, bien qu’ils n’en ignorent pas ordinairement le sens.

Mrae Morand-Fargueil était devenue si rouge qu’elle pensa tout naturellement à Eric, qui rougissait si facilement. Elle se baissa un peu pour observer son visage, dont l’impassibilité la tranquillisa : Eric n’entendait pas ce français de barrière...

La femme inconnue ne s’était pas redressée sous l’outrage, et elle avait répondu simplement :

— Bien.

Mais l’homme, selon la règle, s’attendrit aussitôt après avoir outragé.

— Tu ne peux pourtant pas avoir oublié... dit-il.

Et il se mit à lui rappeler mille choses qui n’étaient point faites pour des oreilles étran-

gères, et qui pouvaient monter l’imagination d’un adolescent. Mme Morand-Fargueil se pencha de nouveau vers Eric : il n’avait point rougi, il n’était point troublé ; évidemment il ne comprenait pas plus ce qu’il entendait là que tout à l’heure, chez les singes, il n’avait compris ce qu’il avait vu ; c’est le miracle de l’innocence, de la pureté absolue. Mme Morand- Fargueil sentit, en présence de ce nouveau mystère, une sorte d’effroi religieux, mais surtout, comme chez les singes tout à l’heure, une irritation. Et elle se moqua d’elle-même amèrement. Non, jamais ce faux Chérubin n’avait eu la poitrine agitée; jamais son cœur n’avait palpité à l’aspect d’une femme ; les mots amour et volupté ne le faisaient point tressaillir, ils n’avaient pour lui aucune signification; il ne ressentait aucun besoin de dire à n’importe qui je vous aime, et encore moins de le dire tout seul, en courant dans le parc, aux arbres, aux nuages, ou au vent. C’est elle qui s’était forgé ces chimères. C’est elle qui avait besoin de dire : Je vous aime, et qui l’avait dit sans écho à cet enfant incapable de la comprendre. Elle connut dans le même temps son amour et le néant de son objet : il n’est pas de pire détresse humaine. Elle ne pouvait plus demeurer, il lui fallait fuir, elle se leva, — si belle, si triste, si courroucée, qu’Eric n’osa plus avoir de volonté contre elle.

Il se leva lui-même avant d’en avoir reçu l’ordre, et l’interrogea seulement d’un regard craintif.

— Rentrons, dit-elle.

Et ils retraversèrent tout le jardin, et, sans plus s’adresser la parole, ils retournèrent à la maison.

Les jeunes gens et les femmes coupables imaginent que ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils pensent est écrit sur leur front : ils n’ont point tort ; mais ils ne devraient pas trembler pour si peu, vu que les autres hommes ne savent pas lire ce qui est écrit. Le même soir, dès le début du dîner, M. Morand-Fargueil dit à sa femme :

— Qu’est-ce donc qui t’est arrivé cet aprèsmidi? Tu as l’air de mauvaise humeur.

Cette expression insuffisante la mortifia. Elle n’était pas de mauvaise humeur! Elle était transportée de colère : cela est différent. La colère est une force mystérieuse et le principal ressort de nos actions. Certains philosophes l’ont rangée au nombre des facultés de l’âme, et les théologiens, en y ajoutant l’épithète de sainte, l’attribuent à la divinité. Voilà le mot

juste : Mme Morand-Fargueil était transportée d’une sainte colère, dont Eric Warden était l’objet. Il n’en pouvait mais et n’y entendait rien du tout, car sa conscience ne lui reprochait aucun crime; mais il voyait bien cette sainte colère, et que c’est lui qui l’avait provoquée. Il se disait : « Ah ! c’est trop fort I » parce qu’il avait, comme tous les enfants, l’instinct de la justice. Il avait aussi, comme eux, cette modestie outrée et naïve qui leur fait dire : « Ce doit être ma faute », et il allait jusqu’à éprouver des remords, dont l’injure le révoltait.

Heureusement pour lui, Mme Morand-Fargueil avait aussi un instinct de justice, qui n’était guère moins puéril ni moins rigoureux, mais dont l’effet ne se fit sentir qu’après un temps assez long. Ce soir encore, elle lui dit deux ou trois choses atroces. Elle le tourmentait avec un véritable sadisme. «Ah! pensaitelle, si je pouvais le faire pleurer! » (Eric n’avait pas versé une larme depuis six ou sept ans.) Le lendemain, elle fut, par devoir, visiter Notre-Dame avec lui, et en voiture ne daigna pas rompre le silence. Mais la première vue de la Cathédrale, où elle n’entrait pas tous les dimanches, la saisit. Elle reçut proprement comme un bon coup de massue. Elle ne se rappelait point que cela fût si grand et si beau. Aussitôt la porte franchie, Eric courut au bénitier où il trempa toute sa main, et revint tendre

à Mme Morand-Fargueil cette main dégouttante : elle fut touchée d’autant plus qu’elle savait le mépris d’Eric pour les superstitions romaines. Alors elle s’agenouilla, mais, il faut l’avouer, machinalement, sur un prie-Dieu, et commença un Notre Père, qu’elle interrompit dès les mots Que votre règne arrive, pour ajouter ceux-ci, qui ne sont pas dans le texte : « Je me conduis d’une façon inqualifiable avec cet enfant. »

Elle tourna les yeux vers lui, et le vit debout, respectueux, gêné ; il maniait, pour se donner une contenance, une toute petite casquette qu’il avait prise aujourd’hui, on ne saurait dire pourquoi, en guise de chapeau. Cette coiffure, pour des motifs également impossibles à déduire, parut à Mme Morand-Fargueil la plus jolie chose du monde. Pour la centième fois peut-être depuis trois semaines, elle fut si soudain frappée de la beauté du jeune Warden qu’il lui parut encore que c’était la première fois. Elle eut pour lui un attrait si violent qu’il faut dire à la lettre qu’elle en raffola. Puis elle éprouva un sentiment plus calme, plus serein. La sainteté du lieu l’inclinait à l’optimisme, à une grande indulgence, mais à une franchise entière. Elle examina sa conscience et se dit à soi-même d’un ton familier : « Vrai! je ne méritais pas ma chance. Car j’ai eu positivement une minute d’aberration. Qu’est-ce qui me serait arrivé, si je n’étais pas tombée sur un jeune

homme d’une inconcevable innocence? » Et elle eut, de cette innocence d’Eric, un sentiment si vif, si enivrant, qu’elle eût trouvé tout simple, et bien agréable, d’échanger avec lui devant les autels le baiser de paix. Mais les usages du christianisme primitif se sont modifiés profondément depuis les catacombes.

Mme Morand-Fargueil renonça au baiser, et ne retint, de l’ancienne terminologie chrétienne, que le nom de sœur, qui est si doux quand on le détourne seulement un peu de son sens usuel. « Oui, se dit-elle avec exaltation, je suis sa sœur I Je suis sa sœur spirituelle ! » Eric ne soupçonnait rien de toute cette métaphysique ; mais il en apercevait les conclusions, savoir que Mme Morand-Fargueil n’avait plus de lubies inexplicables et ne lui faisait plus la tête . Comme il aimait mieux d’être bien avec les gens que d’être mal, et que Mme Morand-Fargueil lui inspirait une amitié sincère, il était extrêmement joyeux de cette réconciliation, sans rien y comprendre, non plus qu’à la brouille qui avait précédé, et n’eût point manqué de la célébrer en poussant des cris d’ Apache, si la scène se fût passée ailleurs que dans la cathédrale de Paris.

Mais il ne put, ni Mme Morand-Fargueil, achever la visite de l’église métropolitaine avec tout le sérieux qui eût été à la rigueur convenable. Ils se retrouvaient l’un et l’autre à peu

près dans le même état d’âme où ils étaient hier tandis qu’ils visitaient le Jardin des Plantes. Mme Morand-Fargueil , qui sait mieux d’ordinaire s’accommoder aux circonstances, en était scandalisée ; mais elle en riait ; elle ne pouvait pas avoir beaucoup de remords, le péché lui paraissait véniel; et le soir, quand ils rentrèrent, elle avait le visage si rayonnant que M. Morand-Fargueil lui dit :

— A la bonne heure ! Aujourd’hui tu es gaie. Qu’avez-vous donc fait cet après-midi?

— Nous avons visité Notre-Dame, réponditelle d’un ton pénétré, comme pour lui donner une leçon.

Elle sentit dans le même temps un besoin (qu’elle réprima) de hausser les épaules, et jugea fort mal de la claivoyance de son mari (qu’elle respectait d’ailleurs et qu’elle admirait aveuglément). Elle fit pourtant cette réflexion, affreusement vulgaire : « Tous les mêmes! » Puis elle regarda en dessous Eric, et lui vit un petit air de malice, pour quoi elle aurait voulu l’embrasser, ou mieux lui donner encore le baiser de paix : elle se retint, comme à Notre- Dame. Il demanda, en sortant de table, la permission de s’aller coucher. Elle fit ce nouveau sacrifice de se priver de sa vue ; mais sitôt qu’il eut disparu, elle pensa à lui davantage, et elle fut en proie à une grande agitation.

Elle pensait à lui si précisément qu’elle était

bien honteuse. Les images qui, en dépit d’ellemême, se formaient devant ses yeux, n’étaient point chastes, et cependant n’effaçaient point de son esprit l’idée de cette pureté merveilleuse, qui l’étonnait. Elle faisait effort pour ne la point trouver ridicule ; elle la trouvait au moins extraordinaire ; mais elle voulait dire « surnaturelle » ou « divine », « angélique ». — Il ne lui paraissait point si naturel de comparer le bel Eric aux anges, que de le comparer aux dieux de l’ancienne Grèce comme elle avait accoutumé jusqu’ici. — Ah! cette pureté hors nature lui semblait bien incommode! Elle en était au^si humiliée, par comparaison; et à son tour elle se hâta de se retirer dans sa chambre pour ne plus le sentir si près, pour ne plus entendre son souffle. C’était pourtant ce souffle égal qui pouvait le mieux la calmer. Son recours le plus sûr contre Eric, c’était Eric lui-même. Tout ce qui s’agitait en elle de trouble et de voluptueux venait d’elle seule et non pas de lui. S’il causait le mal à son insu, il en était aussi le remède : sa santé était contagieuse, on la respirait dans l’air qu’il avait respiré. Mmo Morand-Fargueil subit sans la connaître cette bienfaisante influence, et grâce à celui qu’elle pensait devoir fuir, elle put s’endormir apaisée, émerveillée de cet apaisement.

Ils goûtèrent l’un comme l’autre, au réveil, le lendemain, cette joie et cette sécurité que

l’on goûte après les incertitudes du printemps, les orages, les sautes brusques de la température, quand un matin serein et chaud atteste que la belle saison est enfin venue, établie, et durant de longues semaines ne se laissera plus déloger. Ils ne comprenaient toujours point, ni ce qui les avait divisés, ni ce qui les avait ensuite réunis; ils gardaient toutefois un très cher souvenir de cette brouille utile, qui leur avait permis de se réconcilier. Et cette réconciliation était pour eux une source perpétuelle des plaisirs les plus exquis. Chacun d’eux sachant désormais combien l’autre était ombrageux, ils prenaient des précautions, ils avaient des délicatesses puériles, un peu gauches, ils se ménageaient, ils évitaient de s’offenser. Ils continuaient de visiter ensemble Paris, et les jardins de préférence aux curiosités ou aux monuments, auxquels il faut prêter trop d’attention : ils ne regardaient guère les objets, ils se regardaient l’un l’autre, tantôt bien franchement, tantôt à la dérobée. Ils ne se parlaient presque pas, ils souriaient. Ils avaient des tentations d’aller en se tenant par la main comme deux enfants ; mais ils n’osaient point se toucher, et ils rougissaient quand ils s’effleuraient par hasard. Ils auraient voulu se dire : « On est bien ensemble maintenant, on s’entend bien ...» Ils ne se le disaient pas, mais qu’importe puisqu’ils étaient unanimes, puisqu’ils savouraient

à la fois les joies contradictoires de l’innocence et de la complicité?

Cependant, Eric Warden se transfigurait. Il n’était pas le Chérubin français que Mme Morand-Fargueil avait rêvé, qui s’élance à la puberté, qui n’est tout que désir : cela n’empêchait point qu’il risquait de s’étioler, ainsi que tous les jeunes hommes, à cette heure critique, s’il était sevré plus longtemps, non pas de la sensualité, mais d’une atmosphère féminine, et qu’il ne fût prêt de donner toutes ses fleurs déjà tardives si cette influence bienfaisante se répandait enfin sur lui. Elle lui avait manqué jusques alors. Il avait peu connu sa mère, ses sœurs. Il avait trop tôt quitté la maison pour l’école, puis pour l’université. Il avait toujours vécu parmi de jeunes sauvages pareils à lui. C’était le rôle d’une femme, d’ajouter à ce jeune dieu trop mâle toutes les grâces qui lui faisaient encore défaut; ce fut le rôle de Mme Morand- Fargueil, et comme Eric rattrapa prodigieusement le temps perdu, elle accomplit cette grande tâche en quelques jours, en quelques heures. Il n’avait qu’à demi conscience de son changement et n’était averti que par une joie obscure de ce progrès vers la perfection. Mrae Morand-Fargueil était plus clairvoyante; elle était même éblouie ; elle était fière de son œuvre ; et cependant elle se méprit au caractère, à la portée du miracle qu’elle achevait

d’opérer. Elle crut simplement qu’Eric devenait ce qu’elle avait regretté naguère qu’il ne fût point. Elle crut qu’après l’avoir cherché si longtemps, enfin elle le trouvait, et qu’il n’était plus inaccessible. Il lui témoignait enfin de la tendresse : elle ne voulut point s’avouer que même leur amitié rude des premiers jours n’avait jamais été plus ingénue. Non, elle se persuadait qu’elle n’avait qu’à étendre la main, à profiter de l’occasion. Mais comment faire? Elle ne savait pas. Ah! une autre, qui aurait eu de l’expérience... Elle n’avait point d’expérience. Elle fut consternée. Et puis une pensée lui vint, tout d’un coup,, une pensée abominable et qu’elle rejeta avec indignation, mais qui revint, qui l’obséda et contre quoi chaque jour, à toute heure, elle dut se débattre. Une autre...

Un soir, après dîner, à brûle-pourpoint, elle dit :

— J’ai une foule de politesses à rendre, il faut que je donne un bridge ici la semaine prochaine.

Elle prit aussitôt ses listes, crut y jeter les yeux au hasard, et n’y aperçut d’abord que le seul nom qu’à son insu elle cherchait, celui d’une Mme Valvin. Mme Morand-Fargueil ne voulait pour amies que des femmes irréprochables comme elle-même ; mais elle avait trop de relations pour n’en avoir pas de douteuses. Cette Mme Yalvin était si célèbre dans le monde

par sa facilité qu’on prenait le parti d’en rire. Elle était fort jolie, elle avait vingt-cinq ans depuis vingt ans, faisait le bonheur de tous les hommes, et passait pour ne point haïr de dégourdir les jeunes gens. L’idée qu’elle oserait peut-être toucher à Eric fit manquer le cœur à Mme Morand-Fargueil.

— Je vais écrire les invitations et les adresses, dit Eric, qui ne laissait échapper aucune occasion de se rendre utile.

Mme Morand-Fargueil se jura bien d’omettre le nom de Mme Valvin : ce fut celui qu’elle dicta le premier.

— Tiens? dit M. Morand-Fargueil. Tu invites cette femme-là? Tu ne lui dois rien !

Mais il regarda Eric en le disant; il fit l’association d’idées qui était inévitable, et il sourit. Mme Morand-Fargueil l’aurait tué.

« Elle ne viendra pas ! » se disait Mme Morand-Fargueil, hésitant entre la crainte et l’espoir ; et il est vrai que Mme Val vin, à qui l’amour faisait de l’occupation comme leur métier aux hommes, ne s’adonnait pas au jeu comme les femmes qui n’ont rien à faire : mais elle ne refusait jamais une invitation, par principe ; elle fréquentait de préférence les thés-bridges, et si ce n’était ni pour le bridge, ni pour le thé, c’était du moins pour une troisième chose qui ne lui laissait pas le temps de s’ennuyer tandis que les autres cartonnaient.

Elle vint donc, et même arriva la première, dors que Mme Morand-Fargueil errait, flanquée l’Eric Warden, dans son grand salon, parmi lix-neuf de ces affreuses petites tables dont les Iraps verts et les lignes géométriques suffisent i ruiner le style du décor le plus rigoureuse-

ment Louis XVI. Mais, ce qui rassura Mme Morand-Fargueil fut que Mme Valvin n’arrivait point seule. Elle avait pris sur soi de réparer un oubli de Mme Morand-Fargueil ; elle amenait un assez jeune homme d’allures insinuantes, qui souriait comme un prêtre, mais dont le sourire ecclésiastique semblait dire à toutes les personnes connues ou inconnues : « Vous savez, c’est moi qui suis l’amant de Mme Yalvin. » En effet, il 1 était : et même, dans une certaine mesure, c’est lui qui l’était, singulièrement. Enfin, il avait le titre, mais cela n’empêchait pas les autres hors série.

Mme Morand-Fargueil eut d’abord une preuve nouvelle de cette compatibilité qu elle n ignorait point ; car Mme Valvin n’attendit même pas que le jeune Warden lux fut présente pour lui donner langoureusement le bonjour; elle le donnait d’une voix si nombreuse et si chaude que les hommes qu’elle accueillait ainsi, c està-dire tous, se demandaient ce qu’ils avaient bien pu lui faire par mégarde pour la mettre dans cet état-là du premier coup. Mme Morand-Fargueil, ombrageuse, lui expliqua, d’une phrase assez mal tournée, qu’Eric était ce jeune Anglais de qui elle avait dû entendre parler.

Beaucoup, répondit simplement Mme Yalvin, mais à peu près comme elle eût chanté, sur la musique de Massenet, que les coccinelles sont couchées.

Elle posa ensuite la vue sur le bel Eric, el

l’y maintint tout le temps qui fut nécessaire pour l’explorer sans rien en perdre. Cette façon de regarder s’appelle « déshabiller » quand c’est un homme qui regarde ainsi une femme, et elle paraît alors bienséante ; elle paraît scandaleuse quand c’est une femme qui regarde un homme. Mme Morand-F argueil en fut choquée d’autant plus qu’Eric était précisément très habillé cet après-midi. Il avait les cheveux collés, lisses et luisants, il portait une jaquette et non pas un de ces complets sans cérémonie qui semblent moins éloignés de l’état de nature ; il avait plutôt l’air d’une gravure de mode que d’une photographie de sport. Cette correction n’empêchait pas l’habile Mme Valvin de reconstituer, si l’on peut dire, le véritable Eric, et Mme Morand-F argueil ne laissa pas de s’en apercevoir : c’était empiéter sur ses droits, elle reçut la première atteinte de la jalousie. Pour comble, Eric, qui ne voyait jamais rien, parut sentir, par une illumination subite, ce qu’un pareil hommage a de flatteur, d’une femme qui a tant de points de comparaison : il prit un air de suffisance, il se mit à poser devant Mme Valvin, et — quelle horreur! — à hancher. Alors, l’amant titulaire lui donna une poignée de mains qui n’était pas moins significative que son sourire habituel, mais qui, cette fois, signifiait « mon cher confrère », ou quelque chose d’approchant.

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Cette scène, en apparence banale, mais qui aurait bien pu tourner au drame , fut interrompue heureusement par la venue des autres invités. Ils firent d’abord beaucoup de train, sans doute pour prendre une revanche anticipée du silence et de la sagesse où ils devaient tout à l’heure être réduits. Ils parlaient trop haut avec affectation, ils riaient trop fort, et ils se disputaient déjà comme des chiffonniers pour le choix des places. Mme Morand-Fargueil, qui faisait passer le devoir avant tout, eut l’héroïsme de quitter de l’œil assez longtemps le titulaire et Mme Valvin pour veiller au reste de sa ménagerie. Quand tout son monde fut distribué, elle domina l’assistance, étant restée debout; car, chez elle, elle ne jouait pas ; mais elle s’avisa d’abord que trois autres personnes n’étaient point assises, savoir : Mme Valvin, Eric et le titulaire. Bien qu’ils fussent, pour le moment, aux trois sommets d’un triangle inscrit dans le carré du salon, elle sentit qu’ils allaient nécessairement se rapprocher, et elle eut une angoisse, suivie d’un grand espoir, car elle aperçut dans le même temps qu’il manquait, en dépit de ses calculs, un partenaire à l’une des tables.

— Madame Valvin ! fit-elle très haut, d’une voix triomphante et à la fois sarcastique .

Elle en fut pour ses frais. Mme Valvin allégua son ignorance du bridge. Le titulaire, qui ne l’ignorait guère moins, se dévoua, par discré-

lion ou par complaisance. Eric et Mme Yalvin demeurèrent seuls en camp volant, prêts pour le tête-à-tête, et en effet ils marchèrent l’un vers l’autre, ainsi que Mme Morand-Fargueil l’avait redouté.

— Nous qui ne jouons pas, dit Mme Yalvin lamilièrement, nous allons goûter en attendant a fin de la partie.

Mme Morand-Fargueil frémit : la partie durait ordinairement chez elle passé huit heures, et il était cinq heures à peine. Elle ne pouvait cependant point défendre à Mme Valvin d’aller dans la salle à manger, ni à Eric de la suivre, ai les suivre elle-même. Elle devait faire les lionneurs de table en table, flatter celui-ci, taquiner celui-là, feindre de s’intéresser tour à iour à chacune des parties, encourager les manettes et mettre le holà quand ses hôtes s’inju- 'iaient plus grossièrement qu’il n’est permis nême au bridge. Elle fit tout cela, mais de travers : elle avait la mort dans l’âme; elle donna les conseils qu’on ne lui demandait pas, qui lui «durent des rebuffades, et troubla les joueurs es plus attentifs en leur contant des anecdotes, chaque fois qu’elle passait devant la porte, ouverte à deux battants, elle lançait dans la salle me œillade furtive ; elle voyait Mme Valvin sur me chaise, Eric vis-à-vis d’elle assis sur le bord le la table, qui causaient avec abandon, et surent qui dévoraient à belles dents toute la pro-

vision de ses petits fours. « Ils n en laisseron pasl » se disait Mmo Morand-Fargueil; mais elb ne se disait cela qu’afin de se tromper soi-mêrm sur l’objet de son effroi : elle se moquait biei de toute cette pâtisserie ! Elle pensait, au vrai « Où en sont-ils? » Et elle n’aurait su dire d< façon précise où elle imaginait qu’ils en fussent mais il lui semblait que ce dût être fort loin d’après leurs attitudes, leurs mines, leur gestes, qu’elle interprétait arbitrairement ave malveillance.

De temps à autre, n’y tenant plus, elle faisai irruption dans leur cabinet particulier sous cou leur de donner un ordre ou de veiller à n’im porte quoi, pour attraper au vol une phrase un mot : elle n’attrapait rien du tout. Eric rou gissait, mais il rougit comme on respire Mme Yalvin ne perdait pas son sang-froid ; mai il est sans exemple qu’elle l’ait jamais perdu fût-elle pincée en flagrant délit. Mme Morand Fargueil lui jetait en passant deux mots : « Ç va? » ou trois : « Ça va toujours? »

— Mais oui, ça va, ça va très bien, répliquai Mme Valvin, avec une douceur angélique.

« Et elle se fiche de moi par-dessus le mar ché ! » se disait Mme Morand-Fargueil.

Au bout d’une heure de ce manège, la pauvr femme fut harassée. Elle se sentit défaillir, e crut que c’était de faim ou de soif. « J ai bien 1 droit, se dit-elle, moi aussi, de piller mon bui

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fet. » C’était encore une expression déguisée, qui signifiait qu elle avait bien le droit, tout comme Mme Valvin, d’être dans les petits coins avec Eric. Elle pensa qu’elle était trop bonne de s’occuper de ses invités, qui ne s’occupaient d’elle pas le moins du monde. Elle les lâcha décidément, et entra dans la salle à manger, non plus en coup de vent, mais avec lenteur et autorité. Elle fit halte, aussitôt après avoir franchi le seuil ; non qu’elle hésitât : elle voulait observer, de loin, Eric et l’autre, qui étaient tournés en ce moment de façon à ne pas la voir. Comme ils ne faisaient rien de mal, et ne disaient rien que la terre entière ne pût entendre, ils avaient l’attitude la plus naturelle ; mais Mme Morand-Fargueil, prévenue, trouva cette attitude équivoque : telle est la puissance de l’imagination : « C’est du propre! » murmurat-elle. (Ces mots ne répondaient à rien.) « Comme c’est malin! murmura-t-elle encore. Quand on emploie ces moyens-là ! » Elle aurait été bien empêchée de dire quels moyens. Mais elle éprouvait plus de dédain que de colère, et il semblait même que, peu à peu, sa colère tombât. C’est qu’elle songeait : « Si je voulais me donner la peine de le lui souffler... » Cela lui parut fort drôle et, de plus, peu difficile, vu que, tenant Eric sous sa coupe et dans sa maison, elle avait un grand avantage sur Mme Yalvin. L’idée de jouer un si bon tour à

cette chère amie égaya Mme Morand-Fargueil, et l’émut délicieusement, par une sorte de pressentiment assez vague de tout ce que supposait la réussite de ce bon tour. Elle acheva son entrée d’une démarche aisée, souple, sûre; mais ni Eric, ni Mme Valvin n’y prirent garde, et elle dut se manifester.

— Je viens, fit-elle, d’une voix impérieuse.

Comme on ne lui répondait point, elle ajouta :

— Je viens me restaurer, je n’en peux plus.

— Vous vous donnez un mal! dit Mm0 Valvin, avec une pitié, avec une lassitude infinie, et du même ton que Marie, accroupie aux pieds du Sauveur, devait dire ces mêmes choses à Marthe, qui faisait le ménage.

Mrae Morand-Fargueil fit charger une assiette de gâteaux, prit un verre d’orangeade, et vint poser le tout sur la table même où Eric était assis : il se poussa brusquement, pour lui laisser la place de son couvert.

— Il est charmant! dit Mme Valvin en baissant la voix juste assez pour faire remarquer que, le disant devant lui, elle le disait encore trop haut.

Mme Morand-Fargueil ne daigna point répondre. Mme Valvin prit un bon temps, comme pour viser mieux, et dit :

— Je regrette que depuis si longtemps que vous l’avez ici, vous ne me l’ayez pas encore amené à la maison.

Mme Morand-Fargueil fit un sourire indéfinissable.

— Je suis sûre, poursuivit Mme Yalvin, qu’il s’entendrait très bien avec Marcel...

Mme Morand-Fargueil eut un éblouissement : Marcel était le fils de Mme Val vin, du même âge qu’Eric. Cette coquine se servait de son fils pour l’attirer, quand elle-même n’avait plus René pour le retenir! Elle se sentit vaincue.

— Nous allons rattraper le temps perdu, continua Mme Yalvin, toujours douce et impitoyable.

Et elle annonça qu’elle avait pris rendezvous avec Eric pour le lendemain.

— Que vous êtes aimable! dit Mme Morand- Fargueil d’une voix étouffée, en lui jetant un regard assassin.

— Je suis réellement content, dit Eric, de connaître ce garçon . Madame Morand-Fargueil...

(Elle tressaillit. Elle détestait cette manie anglaise d’appeler les gens à tout bout de champ par leur nom.)

— ... Madame Morand-Fargueil, vous me permettrez, j’espère, d’aller chez Mme Val vin demain, après-demain et tous les jours.

— Assurément, dit-elle, blessée au cœur.

Elle était à bout de force. Par bonheur, le salon redevint tumultueux. On faisait les comptes, et un collègue de M. Morand-Far-

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gueil au Conseil d’État, qui perdait cent quarante-sept francs, invectivait contre sa partenaire, qui était une dame respectable et âgée.

— Quand on joue comme une savate, criaitil, on ne joue pas !

Mme Morand-Fargueil alla le faire taire; elle obtint même qu’il retirât le mot « savate » et le remplaçât par « pantoufle ».

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