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la complaisance; elle songea qu’il était bien, et regretta de ne se point souvenir précisément s’il avait usé ou non des droits conjugaux. Elle ne décidait pas encore si elle eût préféré d’en 3tre quitte sans ce dommage, ou le contraire ; mais elle résolut, en tout état de cause, de protester qu’elle était indemne, aux deux seules personnes que cela pût intéresser, savoir au marquis de Bondidier et à M. Lévy-Dulac; et aile s’avisa, à ce propos, qu’elle devait, sans plus de retard, se réfugier auprès d’eux.
Mais ne lavait-on point enfermée ici P Et, îprès l’avoir dérobée, n’y allait-on pas venir l’assassiner P Elle trembla — deux minutes. C était une femme de bon sens, qui ne se laissait point prendre aux chimères, enfin qui n’a- (yait pas froid aux yeux. Elle se dit, raisonnablement, que de si profonds scélérats ne seraient pas assez bêtes pour revenir se faire arrêter sur le théâtre du crime. Puis elle songea qu’elle ne levait pas porter plainte ; que ni le banquier ni le marquis n’ébruiteraient point l’histoire ; et, juand elle eut la certitude que personne au monde ne le saurait et n’en ferait des gorges îhaudes, elle fut rassérénée. Elle eut pourtant in moment encore de cruelle anxiété : elle était ;n chemise l Ne lui avait-on pas chipé ses vêtements de même que ses bijoux? Mais les cojuins, instruits par la mésaventure de Florent Rupert quasi nu à l’heure de fuir, avaient eu.
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au contraire, bien soin de respecter le costume tailleur de la baronne. Ils l’avaient suspendu à l’espagnolette de la croisée. Elle s’habilla tant bien que mal et, au lieu de décamper précipi- 1 tamment, elle explora d’abord le logis.
Les lieux étaient en l’état où Florent Rupert les avaient loués, c’est-à-dire garnis des huit ou dix meubles ou ustensiles qui autorisaient le bailleur à qualifier l’appartement d ’ammobigliaio. Mme la baronne Trotteur compara ce décor mesquin à la mise en scène d’hier soir, et devina tout ce que les voleurs avaient pris la peine de faire pour lui jeter un peu de poudre aux yeux. Ce travail matériel d’un double déménagement l’émerveilla plus encore que la comédie sacrilège du mariage. Ces gens étaient décidément capables de tout. Des bandits d’une telle envergure méritent même la considération. Isabelle sentit qu’elle devait les égaler, que, malgré l’absence de tout spectateur, elle n’avait pas le droit de bousculer le dénouement, et ce n’est plus par simple curiosité, mais par conscience, qu elle acheva posément sa visite, peut-être périlleuse ; elle alla jusque dans la cuisine, où, naturellement, elle ne rencontra personne, car la servante de Rupert n’avait garde de se montrer.
Elle retourna ensuite dans lé salon, où elle vit un fauteuil, mais point de trône, et une négresse, mais qui ne ressemblait point a 1 autre
negresse, equipee pour 1 éclairage électrique, ij Elle ouvrit un des vantaux de la fenêtre (qui I jtait une grande baie gothique divisée en plu- ; !*eurs compartiments par des colonnettes de narbre) ; elle s’avança résolument sur le balcon ?t, avant de s’accouder au cuir rouge tout usé 3ont la rampe de marbre était garnie, l’épous-
|;eta d un mouchoir que l’on avait bien voulu mblier dans son réticule ; et, comme Rupert autre jour, elle regarda les gondoles et les baeaux-mouches qui passaient, le profil aigu du Ralto, les gens qui d’un côté montaient, de autre côté descendaient les degrés du pont; ille s’amusa de voir leurs silhouettes appaaitre tour a tour aux ouvertures et disparaître derrière les pleins.
Son attention fut attirée par un bruit vers ! un ^es palais le plus proches, ordinairement los, et dont les contrevents venaient de s’ourir. Mme la baronne frotteur savait, ainsi que sus les étrangers, à quel personnage auguste ppartenait cette résidence. « Tiens, se dit-elle, °ici q«e Monseigneur vient passer quelque ;mps à Venise, et qu on fait le ménage chez ii. » Elle pensa, non sans amertume, qu elle vait pu, durant toute une journée, se croire la arente de ce grand prince, et elle l’envia, assez :>ttement, de n’être pas prince pour rire, mais >ut de bon. Soudain, elle jeta un faible cri : lie apercevait là-bas, sur le balcon, un gros
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majordome qui semblait commander aux autres domestiques, et qui portait justement la même livrée que les laquais de Rupert hier soir. Comme elle a un flair de policier, elle ne supposa point que ce fût un de ceux-là, et elle sai-j sit d’abord le vrai de la machination : l’emprunt des costumes et des meubles, la raison de leur authenticité. Elle n’avait plus rien à découvrir ni à conjecturer; elle rentra dans le salon, gagna l’antichambre, descendit l’escalier d’un pas ferme et, en bas, fit signe à un gondolier qui maraudait.
Tandis que la gondole s’éloignait, Isabelle ne put se défendre de tourner les yeux vers le palazzo Rupert, et elle eut un serrement de cœur qui l’étonna beaucoup. Elle n’éprouvait point cependant de colère ni d’humiliation, mais de la mélancolie... Elle comprit bientôt qu’elle était fâchée de ne pas savoir si monsieur le comte avait abusé de son sommeil ou épargné! sa vertu. A vrai dire, il ne lui restait plus à cet égard aucun doute. Même dans des conjonctures si particulières, une femme sait toujours à quoi s’en tenir. Elle est avertie par une sorte d’intuition, par un sens intime. Bref, Mme la ba-i ronne Trotteur ne se faisait plus la moindre illusion : son mari éphémère l’avait bel et bien respectée. Elle fut un peu honteuse de sentir qu’elle ne lui pardonnerait cela de sa vie. Comme elle ne pouvait pas lui témoigner di-
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rectement ce qu’elle en pensait, elle réserva les expressions de son mépris et de sa fureur pour M. le marquis de Bondidier et pour M. Lévy- Dulac. Elle n’avait d’ailleurs qu’un moyen de s’en tirer avec ces deux-là, qui était de leur faire une algarade épouvantable.
Elle attaqua la scène si brusquement, dès qu’elle eut posé le pied sur le seuil de leur appartement privé, et la poursuivit si âprement, sans admettre de réplique ni d’interruption, que les deux hommes, avant d’être revenus de leur ahurissement, savaient déjà de l’aventure tout ce qu’il lui plaisait de leur en faire connaître. Ils avaient, de plus, essuyé quelques reproches bien choisis : celui, entre autres, d’être cause de tout, et d’avoir livré leur amie à un apache déguisé en prince. Dans quel intérêt P On n’ose le dire; mais elle osa, et comme les termes populaciers ne l’effrayaient point, elle leur assena indistinctement à tous les deux une épithète bien injuste, du moins pour Lévy-Dulac. Aussi, comme de raison, ce fut Bondidier seul qui s’en formalisa. Il sortit en claquant la porte.
— Ma chère, dit le banquier, dès qu’il fut tête à tête avec la baronne, je vous trouve émue à l’excès pour quelques perles en toc qu’on vous a chipées.
Dieu sait si Mme la baronne Trotteur avait pensé d’abord à tirer profit du vol dont elle n’était, jusqu’à présent, que la victime ; mais elle
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y pensa tout d’un coup, et elle ne balança point. Elle prit un air de confusion, et elle déclara que le sautoir était bien la copie de son sautoir, mais qu’elle avait eu la fatale idée de voyager cette fois-ci avec ses trois rangs de perles fines, dont les deux plus beaux avaient disparu. Lévy-Dulac ne sut pas retenir un grossier juron. Il en rougit ensuite, et, pour se rattraper, promit de remplacer les perles. Isabelle le remercia, assez froidement. L’imbroglio ne se dénouait pas trop mal pour elle ; mais elle ne pensait qu’à ce malotru de Rupert, qui lui avait pris ses bijoux faux et ne lui avait pas pris autre chose, et elle enrageait.
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Les affections de l’âme peuvent toujours être expliquées de deux manières, l’une transcendante et l’autre vulgairement positive : chacun est libre de choisir entre les deux, selon son tempérament et son goût. Ainsi, que Mme la baronne Trotteur et Florent Rupert, qui depuis des mois ne savaient rien l’un de l’autre, aient, le jour de la mi-carême, et chacun de son côté mais précisément à la même heure, formé le dessein de se rendre au bal paré, masqué, travesti, — un peu équivoque, d ' Eccentric-City , et qui plus est d’y paraître en costume vénitien, il est clair que cela peut s’expliquer par la télépathie ; mais il est également clair qu’une explication beaucoup plus simple n’est pas moins satisfaisante. D’abord, c’était la mi-carême
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pour lui comme pour elle, et deux personnes, même qui n’ont pas reçu la bénédiction nuptiale et dormi naguères ensemble, peuvent être tentées ensemble d’aller au bal d ’Eccentric- City : cela ne passe point l’ordinaire des coïncidences, et le calcul des probabilités l’autorise. Quant au déguisement vénitien, l’idée en fut suggérée à Florent Rupert par ce manteau noir qui lui avait servi de robe de chambre pendant la nuit de noce, et qu’au départ il avait jeté par mégarde sur son bras : n’eût-il pas été bien sot et bien prodigue d’acheter ou de louer un autre costume? Il fit seulement la dépense d’un loup de velours noir, garni d’une dentelle noire. Mm" la baronne Trotteur, d’autre part, avant de quitter Venise, avait acheté une collection de cartes postales chez Giovanni Zanetti, Merceria dell’ Orologio, entre autres les reproductions des toiles de Pielro Longhi. Dès son retour, et pour se consoler un peu de ses déboires vénitiens, elle avait transmis ces documents à une petite couturière fort habile à copier les modèles des grands couturiers, et lui avait fait executer l’un des plus jolis costumes de carnaval imaginés par l’aimable peintre, sans d’ailleurs savoir si elle en trouverait l’emploi. C’était un grand manteau vague, de taffetas, capable de recouvrir entièrement n’importe quelle robe ; ce manteau était de couleur mauve; la pèlerine, fort longue, et du même
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taffetas, était jaune; l’on se mettait sur la tête une cagoule de soie noire, d’où pendait une dentelle noire jusqu’au bas de la pèlerine, et sur la cagoule un tricorne de feutre noir. Le loup, assez grossier, de satin blanc, se portait sur le nez comme tous les masques, mais sur l’oreille quand on souhaitait respirer. Mme la baronne Trotteur aimait si fort ce costume, qu’elle l’essayait presque tous les jours devant sa glace, et elle était bien mortifiée de ne recevoir aucune invitation qui lui permît d’en faire un meilleur usage, quand elle s’avisa que, faute de bals privés, il y a des bals publics, où l’on ne risque rien d’aller quand on est empaqueté de la sorte et sûr de n’être point reconnu. Elle délibéra sur-le-champ de passer la soirée de la mi-carême à l’ Eccentric-City , et de ne s’y faire accompagner ni par M. le marquis de Bondidier ni par M. Lévy-Dulac, ni encore moins par tous les deux. Pour se débarrasser de ses hommes, elle leur envoya dire dès le matin qu’elle était partie à l’improviste pour Londres où l’appelait une amie malade, et cette nouvelle était si invraisemblable qu’ils n’en doutèrent ni l’un ni l’autre.
Ce qui prouve que la correspondance des pensées de Rupert et de la baronne n’avait point de causes surnaturelles, c’est qu’elle n’était pas rigoureuse, tout en étant synchronique : tandis que la baronne se ménageait la
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possibilité d’aller seule au bal, Rupert s’assurait d’un ami pour l’y accompagner. Il possédait beaucoup d’amis, tous de la même classe que lui-même, c’est-à-dire d’une classe indéfinissable, nés aux confins de la bourgeoisie et du peuple, résolus à une oisiveté continuelle, qui avaient assez souvent cinq louis dans leur gousset, mais quelquefois pas un centime, et qui dînaient indifféremment chez Paillard ou à la crémerie. Leur tenue était toujours soignée. On leur avait enseigné jadis que rien n’est si dangereux que la maladie du scrupule : c’est tout ce qu’il leur restait de leur éducation morale; c’est bien quelque chose. Ils pratiquaient pour la plupart l’usage de la cocaïne, ou d’autres vices moins élégants, mais toujours sans plaisir, et rarement par intérêt. Ils étaient tous si pareils que Rupert ne les choisissait pas quand il avait besoin d’un compagnon, mais les prenait au petit bonheur. Le hasard d’une rencontre lui désigna pour ce soir de mi-carême un nommé Georges Ponthieu, surnommé le Ponte, présentement cuirassier aux environs du Champ-de-Mars. Florent demeurait dans ce même quartier. Il avait loué, au septième d’une maison neuve, une chambre de domestique; son loyer était minime, et il pouvait donner une adresse élégante (bien qu’il n’eût accès chez lui que par l’escalier de service). La chambre, qui formait comme une lanterne sur
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le toit, était très longue, singulièrement étroite et de la forme la plus biscornue; mais il avait de là une vue merveilleuse, de tous les côtés : à ses pieds, le parc, la Seine; alentour, le Sacré- Cœur, Notre-Dame, les Invalides, l’Ecole Militaire et la Grande Roue. Le cuirassier obtint la permission de la nuit, et le rendez-vous fut chez Florent, à onze heures un quart. Florent, qui avait commencé sa toilette aussitôt après dîner, était prêt depuis dix heures, et depuis lors il s’occupait à se regarder dans une grande glace, qui composait, avec le lit, à peu près tout le mobilier du logement. Déjà, il mourait d’ennui et d’impatience, et cependant il ne faillit même pas attendre : le Ponte, qui réglait sa montre sur le canon de la tour Eiffel, fut d’une exactitude militaire. À onze heures un quart juste, on frappa. Rupert cria : « Entrez ! » pensant voir son camarade le cavalier Georges Ponthieu, et il fut frappé d’étonnement, et même d’effroi, envoyant Catherine de Médicis.
Quelques secondes de réflexion lui suffirent pour connaître que cette reine de France et le cavalier étaient une seule et même personne. Il devint alors furieux, et dit rudement à son ami :
— Pourquoi t’es-tu f en femme?
Ponthieu lui allégua l’usage de ces bals de mi-carême. Rupert n’essaya point de discuter (il était un peu tard), et eut d’autant plus de
hâte de partir pour le bal qu’il pressentait les désagréments qu’une telle compagne ne manquerait point de lui attirer.
— Filons, dit-il.
Et il grommela :
— Nous allons rien être charriés î
Ils le furent dès l’escalier : comme il y avait deux appartements par étage, Catherine de Médicis reçut les hommages de douze cuisinières et d’autant de valets de chambre maîtres d’hôtel, qui, à cette heure, achevant leur service, s’apprêtaient à remonter chez eux. Ils ne passèrent point devant la loge du concierge, tournée vers l’escalier des maîtres, et ne rencontrèrent pas une âme pendant leur traversée du Champ-de-Mars. Mais, à la porte d ’Eccentric- City, ils trouvèrent une foule de gens de rien qui guettaient l’arrivée des masques et qui firent à Catherine une ovation. Rupert, fort ennuyé, pressa le pas de telle sorte que la Médicis, empêchée par sa vaste jupe, avait peine à suivre. Il grimpa l’escalier quatre à quatre et, lorsqu’il entra dans la salle de bal, il y aperçut d’abord tant d’autres Catherine de Médicis ou à peu près, qu’il pensa que le Ponte ne serait point remarqué. Cette illusion se dissipa bien vite. A peine le cuirassier travesti eut-il paru sur le seuil qu’une clameur immense retentit; les danses furent arrêtées, l’orchestre même se tut, et il se fit, du côté des nouveaux
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venus, une poussée formidable. Rupert s’avisa qu’il en pouvait du moins profiter pour semer son camarade. Cela ne fut point difficile, et, l’instant d’après, il se trouva quasi seul au beau milieu de la salle, la poussée vers la porte ayant fait le vide au centre.
Il regarda autour de lui, et vit, d’un autre côté, une presse moins forte, mais encore assez indiscrète, d’où s’efforçait de se dégager une grande marionnette mauve et jaune, coiffée d’une cagoule et d’un tricorne, et masquée de satin blanc. Rupert n’avait, de son existence, rencontré un tableau de Pietro Longhi ; mais il entendit crier : « Gondola ! Poppe ! Conseil des dix! » et autres bonnes plaisanteries, qui l’instruisirent que la marionnette était à la vénitienne. Cette considération l’engagea d’y aller regarder de plus près. Il songea aussi qu’un chevalier français doit voler au secours des belles qu’on opprime. Il offrit son bras à Mme la baronne Trotteur, qui ne l’eût peut-être point accepté si le costume à demi vénitien de cet inconnu ne lui eût inspiré de la sympathie. La stature de Florent intimida les loustics, qui se dispersèrent, et il eut de nouveau ses coudées franches ; mais il avait maintenant une femme inconnue près de lui, à qui il ne savait vraiment point que raconter. Il lui montra, d’un beau geste, de nombreuses tables qui étaient à l’extrémité de la salle, et dit, un peu trop haut :
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— Voulez-vous que nous allions prendre un
verre ?
Le son de cette voix fit tressaillir la baronne. La solennité de la phrase, le « nous » levèrent ses derniers doutes ; et il se produisit un phénomène bien plaisant : elle n’eût sans doute point reconnu monsieur le comte à visage découvert, vu qu’il était rasé; mais, sous le masque, elle le reconnut instantanément. Elle ne s’étonna point de la rencontre, car elle sait que le monde n’est pas grand ; mais une émotion assez vive et assez particulière qu’elle ressentit, lui rappela qu’elle enrageait toujours, depuis le temps, d’avoir été épargnée, et elle ne balança pas à profiter de l’occasion pour se rattraper. Elle se félicita de n’avoir sur elle aucun bijou. Puis elle se dit : « Quelle chance que je n’aie pas encore parlé ! Il faut déguiser ma voix. » Pour la déguiser mieux, elle prit l’accent anglais, et même américain, et elle observa qu’on a bien de l’esprit quand on parle du nez. Elle n’intrigua toutefois que prudemment, commanda des boissons à pailles, et laissa à Florent Rupert le soin de diriger la conversation. Il le fit justement comme elle désirait ; car il lui dit d’abord, pour montrer qu’il n’était pas un ignorant :
— Votre costume est vénitien.
— Aussi le vôtre, dit-elle.
Il lui demanda là-dessus si elle allait souvent à Venise. Elle répondit : « Chaque année », et
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qu’elle s’y amusait fort,' parce qu’il y arrive toujours des aventures incroyables.
— Cette année, dit-elle, ce fut le mariage du faux archiduc.
Rupert donna des signes de détresse qui divertirent fort Isabelle, et s’empressa de dire qu’il ne connaissait point cette histoire-là, du ton des gens qui crient : « Ce n’est pas moi ! » quand on ne leur demande rien. Elle conta l’histoire, mais en peu de mots, et avec des erreurs volontaires pour ne lui point donner l’éveil. Il grogna :
— C’est une imagination! Comment pourrait-on le savoir ! Ce n’est pas lui qui s’en est vanté ! Ni elle !
— Je ne puis concevoir, reprit la baronne, mais tous récitent cette histoire à Venise; et ils sont très intéressés avec une chose.
— Quelle chose? dit Rupert. Les perles? Ce que sont devenues les perles ?
— Oh! non, dit la baronne, ils ne sont pas intéressés avec les perles, parce qu’elles étaient fausses.
— Non? fit Rupert, soudain au comble de la joie. « Mes cinquante louis, pensa-t-il, n’étaient pas une si mauvaise affaire. »
La baronne poursuivit :
— Je voudrais tant savoir si le comte, réellement, n’a pas touché cette femme qui était dans son lit, savez-vous ?
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— Comment voulez-vous que je le sache? répondit bêtement Rupert.
Elle repartit, avec un calme imperturbable :
— Vous seul pouvez savoir.
Il se sentit deviné, n’y comprit rien, mais fut pris d’un grand tremblement. Les yeux de la baronne, ces yeux vifs, si bizarrement encadrés de satin blanc, étaient fixés sur lui. Elle reprit, tout doucement, cruellement : \
— Dites... fûtes-vous . . . le mari?
Il n’avait aucune présence d’esprit, mais il avait de la vanité. Il murmura :
— Parbleu !...
Ce fatal petit mot tua soudain la curiosité d’Isabelle.
— Maintenant, dit-elle, je m’en irai.
Il eut la galanterie de la conduire jusqu’à sa voiture. Elle le pria de dire à son chauffeur : « A la maison » . Il respira plus librement quand il vit l’auto s’éloigner, mais il fut bien fâché de se trouver à la porte du bal et obligé de payer son entrée une seconde fois.
Dans la voiture, Isabelle croyait réfléchir et ne pensait à rien. Elle ne fut tirée de cette stupidité que par un accès brusque de colère : elle s’avisa tout d’un coup qu’elle venait encore d’être refaite, et sans espoir de revanche. Rien ne lui prouvait que Rupert l’eût épousée effectivement ! Elle avait eu la naïveté de le croire sur parole, mais son « par-
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bleu » ne prouvait rien ! Un homme d'honneur n’avoue jamais qu’il a été l’amant d’une femme; mais il avoue encore moins qu’il ne l’a pas été.
Venise , septembre 1912.
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