‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 148 sur 198 · Et l'on place son tombeau parmi (ceux) des méchants · texte numérisé non relu

Et l'on place son tombeau parmi (ceux) des méchants

et « son tertre funéraire » parmi « ceux qui font le'mal » (7), quoiqu'il n'ait rien fait d'injuste, et que sa bouche n'ait pas menti.

(1) Assurément ''/h pourrait désigner la maladie, mais pas dans le thème du Serviteur, après ce qui nous a été dit de la façon dont on l'a maltraité. Ce qu'il va prendre sur lui, les douleurs et les souflTances, sont les blessures encourues par le peuple. Les Sémites reconnaissaient dans la maladie un châtiment individuel de Dieu, mais lorsque tout le peuple est atteint, ou une ville, c'est plutôt de coups et de blessures que khôU doit s'entendre, comme dans Jér., vi, 7; x, 19.

(2) Métaphore ou plutôt comparaison : littér. « nous l'avons estimé frappé d'un châtiment divin » (ViaJ), ordinairement « la lèpre »; mais s'il avait été lépreux, il n'y avait pas à s'y tromper; il l'était ou ne l'était pas. Dans la pensée de l'auteur on s'est trompé si l'on a cru que Dieu t'avait frappé d'un châtiment personnel.

(3) Ometlje : « et il n'ouvrait pas la bouche », répété par inadvertance du copiste.

(4) Terme "presque technique pour signifier « enlevé » par Dieu auprès de lai : Gen., v, 24; II Rois, 11, 3 ss., Ps., XLix, 16; lxxiii; 24.

(5) On a remplacé Im par 131"T (Gond, son destin); le texte est à conserver au sens àliahiiation (cf. Is., xxxviii, 12) avec Duhm.

(6) JnifîS et non \th ; d'après LXX, avec Duhm, Gress., etc. La lecture massorélique qui ne

donne aucun sens pourrait bien être iulenlionnelle pour éliminer l'interprétation chrétienne.

(7) Lire îTi .iù;ï? et in03.

Ceux qui prennent la parole sont un gronpe cette fois, aussi l'auteur sait-il bien l'exprimer par le pluriel. C'est comme un chœur, initié -désormais au mystère dé Faction divine, mais surtout frappé de l'erreur étrange de ceux qui ont condamné le Serviteur, Ils n'ont vu que sa situation misérable, et plus ils raccabkient de coups, plus ils s'imaginaient être les instruments d'un châtiment de Dieu. Ici l'auteur soulève un peu le voile : le Serviteur était en effet une victime, toutefois une victime innocente, et les péchés qu'il expiait étaient ceux de son (1) peuple. Mais ^lors les vrais coupables ne savaient pas. Leur erreur a duré jusqu'à la fin. Le Serviteur a été condamné et mis à-mort, cela est bien clair, puis- - qu'on Fa enseveli parmi les criminels (2).

Quelle fut la nature de cette mort, on ne saurait le dire avec certitude. Avec le sens que nous avons préféré. Dieu a pris l'âme du Serviteur avec lui, pendant que son corps était abandonné au tombeau, et personne, même alors, parmi ses adversaires, ne s'est demandé où il allait (3).

C'est de cette erreur lamentable, de ce scandale que le voyant gémit, ■^t s'il reconnaît au nom de quelques-uns que le Serviteur expiait pour le péché d'eux tous, il ne dit pas que tous aient fait pénitence, quoiqu'il déplore l'erreur des siens.

Il reprend la parole sans plus employer le pluriel pour donner enfin le mot de l'énigme, et révéler le secret de Dieu :

dO. C'est lalivé qui s'est complu à le broyer par la souffrance (4).

S'il donne (5) son âme en sacrifice expiatoire,

il verra une postérité qui (6) prolongera, ses jours,

et le dessein favorable de lahvé réussira dans sa main. iH. Après la peine de son âme, il verra,

il se rassasiera de connaître.

Juste 'il' (7) rendra la justice à des multitudes,

car il portera leurs iniquités.

(1) Si on lit « de mon peuple », le sens est le même, puisque l'auteur parle comme un des participants.

(2) Il faut reconnaître qu'Isaïe tfa pas révélé ce détail des soins affectueux de Josepli d'Arimathle et de Nicodème pour Jésus, Au soir du supplice, les corps des larrons oat sans doute été réclamés par leurs familles et ensevelis; officiellement, Jésus partageait le sort infâme de ses compagnons jusque dans la sépulture,

(3) On pourrait entendre qu'il a été entraîné au supplice, sans que personne ait réfléchi sur la cause secrète de ce meurtre d'un innocent. Mais alors il faut changer IliT en IdIT « sa \me »,

ou lin, sa raison.

■• (4) iSna in infirmitûie fVg.). I ,

(5) D'iiy"' si posuerit {\g), plas naturel que DtIJKri (Giesebrecht, Gressmann,}, a &i son &me

offre un sacrifice expiatoire », avec le même sens.

(6) C'est pensons-nous, le sens, du TM. rendu par les LXX anéç[iM (jtaxp^êiov.

(7) Omettre ''13,57 « mon serviteur », qui fait double emploi.

LE SERVITEUR DE lAHVÉ.. 378

12, Aussi aiira-t-il (l) son pai^tage parmi les g.rands, et il partagera le butin avec les forts,, parce qu'il a dépouillé son âme pour mourir, et qu'il a ètê compté parmi les transgrésséurs. Car il a porté les péchés des multitudes, et il s'est présenté pour les transgresseurs.

Nous savions déjà que le Serviteur était mort pour les péchés de son. peuple : îe mot décisif est prononcé : cette mort était un sacrifice expiatoire, et acceptée par lui comme tel. Et le but a ètê atteint. Le Juste souffrant, mis à mort, a acquis la justice aux autres. G^est après sa mort qu'il aura une postérité, qui sera donc une postérité spirituelle, et il sera ainsi, pour un temps indéfini, l'instrument du salut accordé par ïalivè. Pour lui son âme se rassasiera de voir et de connaitre. La résurrection est supposée dans une promesse de victoire exprimée à la manière ancienne d'une bataille gagnée, d'un butin partagé. Mais Fiauteur tient à dire que la vraie cause de cette victoire c'était l'acte du Serviteur oITrant librement sa vie pour les coupables (â).

A ces traits, l'antiquité chrétienne a reconnu Jésus-Christ, prédicateur du règne de Dlea, impuissant à convertir Israël, mis en jugement, outragé, mis â mort, enseveli, et dont l'œuvre est devenue féconde par sa mort même, puisque sa postérité spirituelle, des millions d'hommes au cours des âges, lui demandent la rémission de leurs fautes et leur réconciliation auprès de l)ieu« Le dessein de ïahvè, tracé par un voyant d'Israël, a été réalisé. Et il est tellement impossible de contester la ressemblance entre le tableau et la réalité, que pour nier le caractère prophétique du vieil écrit, il faudrait pouvoir prouver, comme le tente une école récente (3), que la réalité a été inventée d'après l'esquisse antique. C'est à ce titre que le Serviteur appartient à no Ire étude : nous constaterons que l'aveuglement dont se plaint îsaïe n'a pas été dissipé par son oracle, et qu'après lui personne dans l'Israël des docteurs n'était disposé à se préserver du scandale qu'il avait prédit : comment donc aurait-on songé à y voir le Messie, sans le fait de Jésus éclairé par sa résurrection?

Cependant les critiques ayant déclaré qu^une explication prophétique ne saurait être admise parce qu^'elle n'est pas scientifique, nous devons passer en revue les échappatoires qu'ils ont proposées pour se dérober à la conclusion qu'ils rejettent de parti pris.

1. Celle qui décèle le plus de sans-gêne envers le texte consiste à regarder le Serviteur comme le symbole de la nation juive^ nation martyre,

(1) La 3e personne avec le grec, au lieu de la première qui rompt le parallélisme.

(2) Gressman.v, /. L, p. 316: « De son propre mouvement il a donné sa vie comme rançon, et a pris sur lui le chùtiraenl des autres dont il prenait la place, pour que le plaa d« lahvé téussiss'e «.

(3) Les cahieis C/trislianisme, publiés sous la dirécUon de M. Couchoud,

dont les souffrances sont utiles au monde par le spectacle d'une pareille grandeur morale et d'une foi si courageuse.

Mais Israël étant l'objet de la mission ne peut en avoir été chargé. Tout est là.

Nous comprenons très bien que les Israélites aient cette image pour agréable. Alors Isaïe aurait dû s'arrêter aux souffrances. Israël les a-t-il jamais acceptées de bon cœur en vue du salut des Gentils? Nous aimerions à le croire. Il est du moins certain qu'il n'a jamais souhaité de mourir comme nation, et qu'il n'a jamais été enterré comme tel, si tant est qu'une nation puisse être enterrée, même symboliquement. D'ailleurs Israël a toujours eu le bon goût, au moins par son élite, de ne pas se déclarer absolument innocent, et il ne Tétait pas aux yeux d'Isaïe (xliii, 24 ss. ; Lxviii, 8 ss). Enfin, si Israël est le Serviteur, quels sont donc ceux qui prennent la parole (lui, 2 ss.) et confessent qu'ils n'ont pas sîi comprendre quel il était? Les nations sans doute? Mais outre qu'au cours de l'histoire ancienne elles n'ont jamais témoigné un pareil regret d'avoir affligé Israël innocent, l'auteur dit positivement qu'elles ont été étrangères à ce drame, qu'elles l'ont appris après coup (lu, 14 s.).

On objecte cependant que dans l'ensemble du poème isaïen, de xl à l, le Serviteur est souvent Israël lui-même (1); il y a plus, le Serviteur est nommé expressément Israël (2).

Serviteur de Dieu, Israël l'était certainement, mais un serviteur indocile, qu'on ne pouvait confondre avec le Serviteur choisi entre tous, chargé de le ramener dans la bonne voie, qui s'y appliquait de tous ses efforts, qui n'aboutissait qu'à se faire condamner, à payer, lui innocent, pour la faute des autres. Tel est le sens évident des morceaux qui ont une physionomie particulière, encore que mêlés à d'autres d'un caractère moins exceptionnel. Cette réponse suffit, même si l'auteur de tous ces morceaux était le même. Il était d'ailleurs inévitable que le nom de serviteur étant souvent appliqué à Israël, un copiste, une fois ou l'autre, ait accolé au Serviteur le nom d'Israël. Cela s'est rencontré deux fois dans le grec, une fois seulement dans le texte massorétique, pap une erreur qu'il appartient à la critique de redresser, appuyée sur le sens clair du contexte.

Comprenant bien l'opposition entre un Israël qui n'était pas innocent et un Serviteur qui payait pour lui, querelle de famille qui ne regardait pas les nations, quelques exégètes ont cependant tenu à ce que le Serviteur ne représentât pas une personne individuelle, de peur qu'elle ne

(1) XLI, 8 ss.; XUlI, 10 SS.; XUV, 1 SS. ; XLIX, 4; XLVIII, 2 S.

(2) XLIX, 3 dans l'hébreu et le grec, xlii, 2 dans le grec seul.

, LE SERVITEUR DE lAUVÉ. 377

désignât Jésus-Christ. On a proposé une sorte d'Israël idéal, qui n'ayant jamais eu de réalité, demeure dans le domaine des fictions érudites.

Avec plus de raison en apparence on a pris le Serviteur pour le groupe des Israélites fidèles, spécialement les prophètes. Rien n'empêchait un prophète de regarder les hérauts de la parole de Dieu, souvent méconnus par le peuple, comme des instruments de Dieu, assez courageux pour remplir leur rôle au risque de leur vie, véritables victimes expiatrices dont on avait compris trop tard la leçon.

Cette idée est plausible; en elle-même elle peut-être envisagée soit comme un fondement, soit comme une déduction de la page d'Isaïe. Mais nous avons seulement à chercher ce qu'il a voulu dire. Si telle était sou intention, il eût su l'exécuter : son texte n'en porte pas de trace et l'écarté plutôt. En effet que serait ce groupe des prophètes? Auraient-ils prêché en même temps, pour être en même temps victimes de leur zèle? Cette multiplicité, peu vraisemblable, inconnue de l'histoire, se heurte aux termes exprès du voyant. A-t-ril eu en vue une suite de prédicateurs? Mais quand le résultat s'est-il produit? Évidemment après la carrière d'un dernier prophète, dont l'intervention a été décisive. — C'est précisément de celui-là que parle l'auteur, et il se tait sur les autres, alors que son appel à la pénitence eût été beaucoup plus fondé s'il avait allégué une suite de prophètes mal reçus, à. la faconde la parabole des vignerons (1). Quand le sens propre d'un écrivain est satisfaisant, on ne saurait lui préférer un sens symbolique.

% Ce n'est pas être plus juste pour le texte que de le comparer à ces psaumes (2) où un malade remercie Dieu d'avoir échappé à la mort par laquelle il se voyait déjà saisi. Durr (3) a cité des textes babyloniens où le patient se voyait déjà dans la tombe (4). Plus on en frissonne rétrospectivement, plus on est porté à remercier Dieu qui a tiré un malade^ peut-on dire^ du Chéol. — Mais c'est un très vain divertissement littéraire de comparer ces passages dont le sens n'est pas douteux puisque c'est le malade guéri qui prend la parole, au spectacle terrifiant du juste mis à mort et enseveli avec des criminels, dont le voyant a contemplé tous les actes. D'autant que, à supposer que le Serviteur ait échappé à une grave maladie, on est obligé de reprocher à l'auteur une équivoque perpétuelle Le Serviteur a été maltraité c'est un fait. D'autre part on l'aurait cru maudit de Dieu parce qu'il était malade, comme prédicateur, lépreux, la

(1) Me. XII, 1 et parallèles.

(2) STAEnK, Bas Problem der ' Ehed-Jalme-Lieder (p. 130-136), insiste sur le ps. lxxxviii.

(3) Oj). l., p. 150 ss. -

(4) En Orient on est très pressé, sans doute à cause de la chaleur, de se débarrasser des corps. Le R. P. Norbert, des Frères Mineurs, nous racontait agréablement comment, durant une de sesmaladies à Nazareth, il entendait déjà façonner son cercueil. i

318 XIV. LES ÔBAiNKS TUÈM-ESDÎJ HIDAÏSME.

maiadk, sartomt la lèpre^ étant chez les Sémites mi chàtifiient divm> Mais cea'eM pas été une raison poiaivle ÎDattre.L'kypothêse qu'on suggère est contraire à des termes positife, et supposerait don© que l'autexir n'a pas mx ce fâu'il voulait dire. Avant d'in^eriminér ce haut génie, ii faufc se demander si vraiment il a affirmé la maladie du Serviteur, qui serait dans tout Je m©reeau une quantité pertncbatri<ie. La souffrant^e suffit, une souffrance qui était ia suite des coups et blessures, infligés parce qu'on ne pouvait tolérer les reproches du Serviteur ni sa doctrine. Le voyant en si fâcheux état, on pouvait conclure que Ùken. qui ne l'avait pas défendu était du côté de ses adversaires, et qu'ii était maudit de Oieu, ^surtout si Fon affectait de se scandaliser de sa doctrine, comme il «est arrivé pour Jérémié (xx VI, 7 ss,).

3, Les termes pris pour ce qu'ils veuknt être, ils posent un problème un peu plus délicat en décrivant la scène au passé. Le poète n'aurait-il» pas fait allusion à un événement tragique, par exemple la mort d« Josias à Megiddo ou la destinée de Joachim, emmené à Babyîone?

iosias, roi pieux, ami des prophètes, restaurateur de rAlliance, s'est fait tuer bravement en essayant de barrer le passage au roi d'Egypte Néehao {H Rois., xxïïî, 2-15-36). Mais s'il est arrivé qu'on ait couiparé sa mort à celle du roi Godros qui s'est offert à ia mort pour sauver Je peuple d'Athènes en donnant satisfaction à un oracle, on ne voit pas que la mort de Josias ait eu un heureux résultat, et en quoi ressembla-t-elle à celle du Serviteur?

Joachim (1) a laissé dans la tradition prophétique un souvenir déplorable (2) : il a sauvé sa vie en rendant Jérusalem. M. Seliin qui l'avait exhumé pour en faire le Serviteur a renoncé à le produire dans ce rôle.

A chercher un grand personnage dans l'histoire d'Israël, on s'arrêterait plutôt à Jérémie. Le Serviteur ressemble plus à un prophète qu'à un roi.

Jérémie, prophète choisi dès le sein de sa mère {Jér,, i, 4), à été fidèle à sa mission en dépit de toutes les contradictions, il s'est opposé au peuplé comme une muraille d'airain (/é\j xv, 20), il a échoué, et on le regardait encore au temps des Macchabées comme un puissant intercesseur (// Macch., XV, ik). Ces traits sont bien ceux d'un héroïque serviteur dé lahvé.

Cependant pour reconnaître le Serviteur dans Jérémie, il faudrait ajouter à sa vie la péripétie du drame, l'expiation acceptée par Dieu, la gloire incomparable du Serviteur, les hommages des nations. Il ne peut donc passer que pour une figure tracée par Dieu avec des traits touchants,

(1) Les Septante transciivent Jéchonias.

(2) ii /?ois, XXIV, 9 ; Je?'., xxii, 28-30^

LE SERVITEÏÏR DE lAHVB, 379

maïs plus pâles. Une carrière comme celle de Jêrémie aurait pu tout au plus suggérer quelques traits de l'étoiiiiante figure du Serviteur de Dieu, pour le jour où Dieu accorderait le salut que Jérémie n'avait pas obtenu.

Le passé n'olfre donc aucune personnalité de cette taille (1), Et c'est déjà lin indice que le voyant a en vue îa merveille des derniers jours. Il est vrai qu'il parle au passé. Mais dans son Apocalypse saint Jean a déjà annoncé et célébré la ruine de Babylone, c'est-à-dire de la <japilale dominatrice de l'empire romain. De même l'auteur du Serviteur a vu dans l'avenir un tableau saisissant qu'il a décrit comme une histoire du passé, réservant les présents et les futurs pour indiquer le développement des conséquences contenues dans les actes une fois posés. Ce qui prouve que tel était son état d'esprit, c'est le mystère dont il enveloppe sa révélation. Le passé se raconte tel quel. La fin des temps — en Un sens quelconque, — comporte toiijours quelque chose d'inattendu et de sublime. Dieu va enfin intervenir. La vocation des îles, la conversion des rois sont des thèmes encore lointains. D'autre part c'est la mort du Serviteur qui a été féconde ; elle-même appartient donc aussi à l'avenir.

Ces points acquis, et ils paraîtront certains à ceux qui consentiront à lire le texte tel qu'il est, d'autres problèoaes sont beaucoup moins clairs.

Le Serviteur est-il le Messie? On pouvait en douter jusqu'à ce que roraele eût été réalisé. Le livre d'Isaïe, en parlant du Roi à venir, ne prononce même pas le nom de Messie. Il avait tracé l'idéal d'un prince juste, investi |des dons de l'Esprit, dont la bouche frappait comme un glaive, et des traits analogues se retrouvent dans le Serviteur (xlii, 1;xlix, 2). Mais Dieu a pu les conférer deux fois. Le Serviteur ne rappelle un roi victorieux que par une image (lhi, 12) qui suit l'accomplissement essentiel de sa vocation. Assurément cette vocation est capitale dans les desseins de Dieu. Il doit en quelque façon renouveler l'Alliance et en même temps être la lumière des nations (xlii, 5). Le peuple qui a offensé Dieu sera réconcilié par sa mort et par son sang.

Mais ses actes seront d'un prophète, plutôt que d'un roi : il sera méconnu, repoussé, tenu pour coupable, mis à mort : quoi de plus opposé aux fonctions d'un prince reconnu pour roi, oint comme tel, qui fait régner la justice, qui se rend redoutable aux méchants? Encore une fois reconnaissons qu'on pouvait s'y tromper. On dirait que la suprême élévation de ce Serviteur de Dieu aura lieu après coup; c'est alors que les rois lui témoigneront leur respect, les grands étant prosternés en sa présence.

(1) Désespérant de la rencontrer, SelKn, auquel Elliger fait écho/^eï7*c/ir. altest. Wiss., 1931, p. 139) admet que le Tirito-Isaïe de la critique (LVI-LXVI) est aussi l'auteur de Is., m, 13-tiir, 12. Ce prophète aurait parié de son maître, mort pour expier le péché, et ainsi fondateur <i'une communauté de justes. — C'est imaginer dans le passé ce qui s'est produit plus tard.

Il sera donc enfin traité comme devait l'être le Messie, mais on devait concevoir son action de telle manière qu'Israël s'y tromperait, à la vérité en se refusant à l'appel exprès de Dieu. Le roi attendu d'Isaïe était déjà investi d'un ministère moral et religieux. Dans le Serviteur on ne voit plus que ce ministère d'une façon plus sublime, plus dégagée de tout ce qui n'est pas uniquement la réconciliation d'Israël et des gentils avec Dieu. D'ailleurs on entend bien que le personnage n'est pas du commun. Qu'on ait méprisé un pauvre homme, cela n'eût pas été étonnant. Si la nouvelle en est si prodigieuse, c'est qu'on avait refusé de recevoir celui que, Dieu avait choisi, prédestiné avant sa naissance, tenu en réserve comme une arme de choix. Il se pourrait bien qu'Israël n'ait pas su discerner son roi.

Aussi bien a-t-on fait remarquer que l'expiation, dans son acte le plus auguste, était une fonction royale (1). Ce n'est évidemment pas la liturgie babylonienne qui a fait naitre le Serviteur dans la pensée d'Isaïe, puisqu'aucun des actes du drame n'a d'apparence rituelle, puisque le caractère royal est si peu mis en relief. Mais certaines citations aideront à coniprendre que l'Expiateur ait été en fait le roi attendu. A la fête du nouvel an, le roi était introduit dans le sanctuaire, dépouillé de ses ornements royaux, frappé, sommé de se déclarer innocent. Même lorsqu'on lui aura rendu son appareil de souverain, Bel ne sera apaisé que s'il pleure, c'est-à-dire sans doute à cause de ses péchés dont il implore le pardon (2) :

(Le roi) étant arrivé devant Bôl, Yurigallu sortira (du sanctuaire), puis le sceptre, le cercle, la harpe il prendra [des' mains du roi], sa tiare royale il prendra... Il sortira (du sanctuaire), puis il frappera lajoue du roi,... devant Bel il l'introduira... ses oreilles il tirera, par terre il le fera s'agenouiller... le roi dira une fois ceci: « [Je n'ai pas péjché, ô Seigneur des contrées, je n'ai pas été négligent à l'égard de ta divinité,... (L'urigallu répond) Sois sans crainte. Bel [exaucera] ta prière... il agrandira ta souveraineté... Il élèvera ta royauté... Lorsque [Vungallu) aura (ainsi) parlé, le roi [reprendra] la dignité habituelle de son aspect, {Vurigallu) fera sortir (du sanctuaire) le sceptre", le cercle, la harpe et la tiare, puis au roi [les remettra]. Il frappera la joue du roi : lorsqu'il [aura frappé] sa joue, si ses larmes viennent, Bel est bien dis[pbsé], si ses larmes ne viennent pas. Bel est en colère, l'ennemi surgira et causera sa chute (3). »

Si les rois de Babylone se soumettaient (théoriquement) à ce rite humiliant, il y a cependant loin de ce symbolisme de commande à la tragédie

(1) C'est peut-être l'idée la plus fondamentale de Frazer ; mais nous nous en tenons ici aux analogies sémitiques.

(2) Le fragment le plus long et le plus important a été publié par le P. Dhorme, Revue d'assyriologie, VIII, p. 41 ss. L'ensemble a été repris par M. TnUREAu-DANciN, Rituels accadiens, Paris, 1921, que nous citons ici.

'3) P. 144-145. Il y a des lacunes, et nous n'avons pas reproduit tout le texte.

LE DJîUIL DE LA MAISON DE DAVID. 381

qui plonge Isaïe dans la stupeur. Nous avons seulement voulu rendre probable qu'il a pensé à quelqu'un ayant droit au tilre de roi. Son appartenance à David n'est indiquée que par un trait qui ne fait pas partie du poème -du Serviteur {fs., lv, 3), Que cette allusion ait été comprise ainsi, c'est ce que semble révéler un passage non moins mystérieux du propbète Zacharie.

III. — Le deuil de la maison de David (Zach., xri, 8-xnr, 1).

Ce qu'il y a de mystérieux dans ce passage, c'est qu'il ne décrit point un fait, mais seulement l'impression qu'il a causée. Le personnage principal n'apparaît pas, quoique tout dépende de lui, ou plutôt de sa mort. Le sens profond est fourni par Isaïe; cependant Zacharie suggère plus clairement que celui qui a été tué, dont la mort est une source de grâce, appartient à la maison de David, ce qui revient presque à le désigner comme, le Messie, le plus grand des fils de David. Zacharie pensait donc probablement que le Serviteur de lahvé souffrant était le Messie davidique. Qu'on lise son texte avec cette clef (1). L'oracle débute par la perspective la plus éloignée :

8. En ce jour-là lahvé établira un rempart autour des habitants de Jérusalem; et celui qui sera investi du pouvoir parmi eux, en ce jour, sera comme David, et la maison de David (2) sera comme Dieu, comme l'ange de lahvé devant eux.

9. En ce jour-là je m'appliquerai à détruire tous les peuples venus contre Jérusalem (3).

La base de cette gloire est un sincère repentir :

10. Je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de prière et ils élèveront leurs regards vers moi. Celui qu'ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique, ils le pleureront comme on pleure un premier né. H. En ce jour-là il s'élèvera une grande lamentation dans Jérusalem... xni, 1. En ce jour-là il y aura une source ouverte à la maison dé David et aux habitants de Jérusalem pour [la 2'>urification du] péché et [de la] souillure.

Ceux qui ont commis le crime seront les premiers à pleurer la mort de leur victime, et cette mort sera une source de pardon. La victime est bien de la maison de David qui est toujours nommée la première. Celui qui sera comme Dieu, comme l'ange de lahvé, aura reçu cette investiture par sa mort. Le prophète entrevoit le résultat glorieux avant de pleurer le grand deuil.

(1) Zach., XII, 8-14 et xm, l, trad. Van Hoonocker, justifiée par son commentaire. ["l) Évidemment son grand représentant; c'est à la maison de David qu'Isaïe (vu) avait adressé la propliétie de l'Emmanuel.

(3) Trait messianique qui envisage d'avance le résultat de ce qui suit.

On n'a pas raattcfué d'exploiter ce grand deuil ppuu découvrir ici une ittftuence élrangère l le deuil serait celui d'Adonis, le dieu mort et ressuscité, le type de cette conception nouvelle en Israël d'un mort divin, assimilé à Jftieu après sa m.&itt (1).

Pour avoir quelque ckanee de trouver Adonis dans cette affaire,. Gressmann recourt à Jorémie (xxii, 18), qui est censé dire de Joachim :

On ne se lamentera plus sur lui : « Hélas, mon frère »,

ni : « Iléks ! m^a sœur » ; .

On ne se lamentera plus sur lui : «Hélas, Adonis »,

ni, « HélaiS Hadad ».

Si notre lecteur n'a pas reconnu le texte du prophète, c'est que Adon, « Seigneur », a été remplacé par (o Adonis », et hodoh (2) « majesté » par « Hadad ». Il faut de plus supposer que le roi de Juda était identifié avec Adonisl

Après quoi on comprend le deuil de Zacharie :

En ee jour-E il s^élèveifa ane grande lamentation dans Jémsalem comme la lamentatiott de Hadad-Kimmon dans la vallée de Megiddo (3).

Grâce à l'altération du texte, la lamentation de Hadad peut être la lamentation d'AdoniSy laquelle a servi de type à la lamentation sur le roi de Juda, identifié mystiquement avec Adonis 1

Or le texte évoquait simplement le souvenir du désastre de Josias dans la plaine de Megiddo (// Rois, xxiii, 29^). Zacharie nous apprend seulement que le nom propre du lieu où l'on se lamenta était Hadad-Rimmon„ dont saint Jérôme nous dit que ce village fut transformé en Maximianopolis (4). A supposer — contre toute vraisemblasnce •— que Zacharie parle d'une lamentation à propos du diea, cette lamentation a pu avoir pour but de fléchir Adad, nommé aussi ftaramân, mais aucun assyrrologue averti ne consentira à faire de ce farouche dieu du tonnerre (5) le mol Adonis.

Nous voyons seulement ici que la mort du pieux Josias avait laissé un.

(1) Même Gressmann, o^». L„ p-. 330.

(2). rii.i.

(3) M. Van Hoonacker a corrigé: la lamenEation da [] RïmraoH d'ans la valMe de ^Migton", — ce <{ui. éatrte acbifrakement ralltt&ioiL à Joaia&,

(4) Comra. de Zach. ad h. l. Il est péaible de suivre les contorsions de Baudissin {Encycl. proi.^, Hadad-Riramôn) alors que les faits sont si simples. E'atlestation de- saîat Jêiôme. est brillamment confirmée pour l'essentiel par l'existence d'un village de Ru)nmanê à une quinzaine de kilom. au sud de Tell-Mutesellim qui est Megiddo. Peut-être en effet Jérôme a-f-il ajouté au nom du village Adad qu'il lisait dans l'hébreu, mais il manque aux LXX : wç xoitETo? ^offlvoç. Un copiste savant a pu ajouter Hadad ordinairement synonyme de Rammân. D'ailleurs la synonymie étant absolument acquise comme la double prononciation du, même signe IM (Furlani,. La veligione Babilonese e Assita, I, p^. 228), on ne saurait expUquer pour une autre raison la jonction des deux noms d'un dieu qui ne peut être Adonis.

(5) Cf. Dhorme, La reUgimi as&tfro-bab'^lQiùeane^^. 50, etc.

, LR FIES RK. t'ïIOMME;., 38S

teiMàaili souveaiÉ^aBts Israël ^ s?t auiraife pia; y aeci'édiitep' l'idiée que te poi qui s'était sacrifié isautileimeat pour scea peuple serait peat-être suivi d'un plus grand Roi, le Messie, do-at la mort serait salutaire. Ce» deux g^rand^s; serviteuis de labvé, J'érémie et Josias^ ni'êtaîeEit pas seuleMeat unis dans lia mémoiFe populaire par leur atïiîtié, par leur' destinée d^oiloureiifse : &m savait que Jérlinie a^'aife composé use lamentation sur JosîasS;. Les chanteurs et les chanteuses la redisaient, et cette coutume durait encore en Israël au temps du Cbr^ja-iqueur IJI C/w., xxxv, 25). Si Me» que Cîïessmann s'est' demandé si cette lamentation ©'était pas le poème du Sef^fiteur; m'ai»' il a, compris q^ue le poème eFisaïe trfwtai^} d'ua tout autre- thèm-e.

W. -^ Le Fîis- ie l'homme {ïfdiïi.,\ii, îd-t^).

Hopusne revenons ici surîeFîîs de Fhonime deBanîel (jue pourïe situer dans' le développement des espérances messianiques.

E'exég^èse rationaliste y voyait seufemeal un symbole pour désîg'ner les fèraêKtes. tandis- que les paîens^ étaient représentés^ par des^ animaux: lion, ours, léopard, bête à dix cornes, Israël seul étaîÈ d%ne d'être représenté par un homme. C'est plus tard que cette figure serait entrée dans le cycle messianique comme une grandeur» distrB'cte.

L'école des religions comparées', surtout Reîtzenstein, reg-arde au contraire le Fils de l'homme comme une donnée mythologique, empruntée à fe Perse, qui pénétra dans la tradition juive comme l'homme primitif diVîntsé, destiné à sauver Fhumanité. Nous reviendrons sur ce point.

Pour nous, le Fils de fhomme de Daniel est bien un symbole du règne de Dieu; mais ainsi que chacune des bêtes représentait le chef d'un grand empire, le Fife de l'homme représente le chef du royaume de Dieu.

S(XH individualîté est plus en relief que celle des animaux; ils appartiennent à la terre, Lui vient d^ ciel, porté sur les nuages", è la façon dé Dieu (»Ex. xrx, 9= etc.), et il a sa place à c^té de FAncien des jours, comme un jeune Dieu' auprès de son Père.

Y a-t-il là une sublimation personnelle de l'Emmanuel dl'saïe? On ne saurai! le dire. €e qui est changée c'est plutôt ï'horizon du royaume. lin?m«Buel était attendu comme roi du pays, pour le délivrer de ses ennemis les Assyriens. Quand le prophète parrait de son règne, c'était un règne surnaturel, mais on pouvait toufours^ y Yoir- le royaume d'un deseendantf ëe David. Dans Daniel ïe royaume est celui des Saints : ce sont bien encore les Israélites, mais non plus en vertu de leur descendance charnelle, ce sont ceux qui sont demeurés ou qui seront fidèles au Trèslî, et ce royaume n%ura' pas de limite, ni d'ians Fèspace, ni dans^ le î;^vii', 2^).

Cependant il n'est pas détaché de la terre : ce sera plutôt la transformation du peuple et de la ville sainte par le pardon des péchés, dans la justice éternelle (tx, 24). Tout cela sera sans doute l'œuvre du Fils de l'homme qui n'est donc pas dépouillé du rôle terrestre que lui assignait la tradition, encore que son action soit laissée dans l'ombre. L'expression de <t la prévarication par l'expiation du péché », pouvait s'appuyer sur le Serviteur d'Isaïe.

Il y a bien en effet développement d'un des aspects de l'idéal ancien, celui de la justice étendue à tout l'univers, celui de l'origine céleste du Fils de l'homme, mais cette transformation s'explique suffisamment par l'horizon qu'envisageait Daniel, et qu'il éclairait d'une révélation nouvelle.

Au terme de cette revue rapide de l'attente du Roi Sauveur dans les écrits canoniques, nous constatons sa richesse et sa complexité. Néanmoins elle reposait sur des bases assurées: descendance d'un fils de David; délivrance, surtout du péché; règne glorieux, surtout dans la justice; expiation, en même temps origine céleste, on peut dire divine, avec des prédicats divins. Dans quel sens a évolué le judaïsme depuis la victoire des Macchabées?

B. Le Sauveur attendu du Judaïsme depuis la victoire des Macchabées.

Le fait qui frappe le plus, c'est que le judaïsme n'a pas su grouper dans une seule figure les traits du Sauveur indiqués dans l'Ancien Testament. Le constater, ce n'est pas lui en faire un reproche. Seule la réalité divine devait révéler cette unité dans celui qui aima à se dire Fils de l'homme, qui naquit en Judée, où il vécut, où il prêcha, où il fut rejeté, souffrit et expia, sans avoir exercé aucun des actes de la royauté, et qui fut cepeur dant condamné pour s'être reconnu roi d'Israël, c'est-à-dire Messie, et Fils de Dieu; qui, après sa mort, eut une postérité spirituelle inaombrable, laquelle l'adore ressuscité et le reconnaît pour être son Seigneur Jésus- Christ, c'est-à-dire Messie. c.>

Et c'était là proprement le sceau divin attaché à la prophétie, que nul ne put dire comme elle serait réalisée dans tous ses éléments spirituels, tandis que les faits lui donnent une si éclatante lumière.

Néanmoins, ce qu'on eût dû attendre d'une société religieuse fidèle, c'est qu'elle conservât du moins chacun de ces aspects dans son intégrité, tout en se conformant au progrès de la révélation dans le sens spirituel. Ce ne fut pas le cas.

Nous avons constaté sous les premiers Asmonéens un certain fléchissement dans l'attachement à la lignée davidique. Il naquit de la situation

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