LE MESSIE ATTENDU DES JUIFS
elle-même, non sans un certain opportunisme politique peu recommandable. Les Pharisiens s'en relevèrent fortement — s'ils j avaient cédé, — - dans les Psaumes de Salomon. L'idéal du fils de David y reparaît dans tout son éclat, avec le prestige de l'enseignement doctrinal que ces docteurs accordaient au roi de leurs rêves. Le Messie ne triomphera pas par les armes, mais par le secours de Dieu. Cependant il est un pur homme : ni Isaïe, ni Daniel n'ont rien suggéré à l'auteur qui dépasse la destinée d'un roi-docteur ; il n'expie rien, il n'a pas pour les « îles » l'appel compatissant du Serviteur de lahvé : il domine les païens plus qu'il ne les éclaire.
A côté de ce Messie traditionnel, mais diminué, dépouillé du mystère d'une origine céleste, nous rencontrons la grande figure qu'on ne nomme pas le Messie, mais l'Élu, ou le grand ange (1). Gomment celui-ci peut-il aussi passer pour traditionnel? A moins de supposer une confusion invraisemblable dans le cerveau un peu étroit, ferme pourtant dans ses conceptions, des docteurs pharisiens, on ne peut attribuer à la même école le Messie des Psaumes de Salomon et l'Élu des Paraboles d'Hénoch. Dans cette autre école, que nous croyons être celle des Esséniens, une influence étrangère serait moins exclue. Encore est-il qu'on ne peut rien assigner dans ce sens. L'être céleste de Daniel peut expliquer l'Élu, ou du moins permet de supposer un développement parallèle. Seulement sa carrière terrestre, qui n'était pas dessinée en termes exprès par Daniel, est totalement supprimée. C'est la part de la désespérance essénienne, qui ne veut plus du monde présent, et se réfugie dans un monde supralerrestre.
Le Sauveur canonique à la fois divin et terrestre est scindé : tantôt il n'appartient qu'à la terre, tantôt il vient seulement comme juge pour rassembler ses élus. Le lecteur voudra bien appliquer ce principe de discernement aux difiérents types de Messie, au sens plus ou moins propre, que nous avons rencontrés dans les Apocalypses.
Wous devons insister seulement sur le Messie souffrant, précisément pour dire que nous ne l'avons pas rencontré. Si saisissant qu'ait été le tableau du Serviteur, si poignante la lamentation de la maison de David, le judaïsme n'a pas song'é un seul instant à attribuer la souffrance et la mort expiatrice au Sauveur attendu. Fait capital, abstention plus significative que des détails pittoresques et multipliés.
Cependant, nous avons déjà dit que la mort de Josias avait été commémorée par une lamentation qu'on menait encore après l'Exil. Par un démarquage inexplicable, Josèphe racontait quelque chose de semblable
(1) On ajoutera le Fils de l'homme si l'on tient les passages qui en parlent pour authentiques.
386 XIV. LES GRANDS TUÈJÎES P0 JUDA.ÏSME.
à propos de Joacbin (Jéehonias) qu'il revêt bien à tort du masque tragique de Codros : il se serait livré aux Babyloniens pour éviter la destruction du Temple : « C'est pourquoi une légende sacrée le célèbre aiq)rès de tous les Juifs, et un souvenir se propageant toujours nouveau le rend immortel aux générations qui surviennent (1). »
Mais cela c'était le passé. On n'imaginait pas que le Messie qui devait mettre en fuite et détruire les païens d'une parole de sa bouche (2) serait obligé de s'offrir à la mort pour sauver son peuple.
Ce n'est pas que le judaïsme ait méconnu la valeur de l'expiation. Nous l'avons vu, les martyrs du temps des Macchabées offraient leur vie pour le salut du peuple. Ainsi le dernier dès sept frères immolés par Antiochus : « Je suis prêt, comme mes frères, à donner mon corps et ma vie pour les lois paternelles, suppliant Dieu de devenir bientôt favorable à la nation pendant que tu seras réduit par la souffrance et la torture à confesser qu'il est le seul Dieu; puisse laeolère du Tout-puissant justement déchaîné contre toute notre race, s'arrêter sur mes frères et sur moi (3). »
Mais le Messie ne devait rien avoir d'un martyr. Ce qui prouve à quel «^degré les souffrances du Messie étaient antipathiques au Jud;aïsme, c'est -le Targum du Pseudo-Jonathan sur Isaïe (lie, 13-liii, 12). Le début et la sfin sont tellement glorieux pour le Serviteur que le Targum reconnaît en lui le Messie. Pour le reste, il s'en tire comme il peut. C'est un exemple caractéristique et presque amusant des contresens où peut aboutir le souci de rester fidèle aux mots d'un texte, en se dérobant autant que possible à son esprit
Le chapitre lu se terminant dans la gloire du Serviteur, il est donc d'abord le Messie,* mais aussitôt qu'il est endolori au point de perdre Taspect d'un homme, cela est mis sur le compte d'Israël pendant la période douloureuse de l'attente; puis brusquement c'est le Messie qui reparaît pour recevoir les hommages des rois. Trois interprétations en
trois versets.
Au chapitre lui, le Serviteur s'élève comme un rejeton; cela rappelle à Jonathan la fécondité des arbres plantés aux bords des eaux, et si la terre est desséchée, c'est que le pays d'Israël avait besoin de secours. Il n'avait ni beauté, ni charme : entendez-le d'un charme profane et ordinaire;
(1) Bell. VI, II, 1 8cà TOÛTo XÔYo; te aùrbv tt^os àixàvTwv 'louSaiwv tepbç (((/.veï v.ot,l ii.vri\i.-q psouda ôt' aîwvoç àeivÉa'To'tç è7ttYsvo[AÉvoi; 7tapaôtôw(7tv à9àvaTov. On sait que le lepbç ^oyoç était la légende saeerdotde destinée chez les païens à expliquei- les rites par le mytli*.
(2) Ps.-Sal.> xvH, 27. « ,
(3) Il Maccîi. VII, 37 8.; cf. IV MaccJi. vi, 28 s.; xvii, 20-23. Pour les textes rabbîniques on peut voir U Messianisme...., p. 237 ss. — Ceux qu'a produits Raymond Martin n'ont pas été discutés par Moore, qui ne voit dans la tradition ancienne aucun indice des souffrances du Messie. Le texte de Pesiqta Rabbati, 36, éd. Fnedmann, cf. 161 ''-162% lui paraît une appropriation évidente de la ■doctrine chrétienne pour un Messie Juif [Judaism, I, p. 551).