‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 171 sur 198 · EGYPTE ET SYRIE · texte numérisé non relu

EGYPTE ET SYRIE

sacrifier plutôt en Egypte aux dieux du pays. Quand ils tombèrent dans l'idolâtrie au pied du Sinaï, ce fut pour adorer lahvé sous la forme du taureau d'Hadad. Il semble donc qu'Ézéchiel doit s'entendre des superstitions ou même de l'idolâtrie des nomades, dont les téraphim des femmes de Jacob sont une trace assez évidente (1), et qui continuaient d'être pratiquées en Egypte. Aucun indice d'une adoration des animaux sacrés ou même des forces naturelles groupées dans un vague panthéisme sous la forme du Nil ou du Soleil, ou du dieu égyptien des morts.

Les émigrés judéens après la ruine de Jérusalem par Nabuchodonosor ne se montrèrent pas moins réfractaires aux influences égyptiennes quoique leur résistance ne fût point appuyée sur la fidélité au seul culte de lahvé. Jérémie avait prédit le désastre, et sous le coup de la catastrophe si clairement annoncée, beaucoup de Juifs recoururent au prophète pour les réconcilier avec son Dieu. Après une consultation solennelle de dix jours, l'oracle du Seigneur ordonna qu'on se tint en paix sous le gouvernement de Godolias : Jérémie avait été assuré de la bienveillance du roi de Babylone par Nabuzardan, son général.

Le coup de tête d'Ismaël, un Amriionite, profitant du malheur de Juda pour exercer une vengeance ou une fructueuse rapine, n'était pas de nature à compromettre les chefs de troujpes judéens, Johanan fils de Garée à leur tête,.qui l'avait dénoncé et qui l'avait puni.

Mais la crainte de représailles aveugles pour le meurtre de la garnison chaldéenne l'emporta dans l'esprit des chefs sur la parole de lahvé. Ils crurent la situation désespérée et entraînèrent Jérémie en Egypte avec un peuple nombreux. C'était déjà mettre en doute l'intervention du Seigneur. En Egypte l'exil était dur, le passé reparut, les angoisses du siège oubliées, comine un temps de prospérité. Alors on versait à la Reine du ciel les prémices du vin et de l'huile. Si la ruine était un châtiment, n'était-ce pas une punition de la déesse, abandonnée pour lahvé qui n'avait pas su les sauver? C'était surtout la conviction des femmes, assidues à offrir à la Reine du Ciel les gâteaux, les libations et l'encens.

Aussi s' empressa- t-on, malgré les protestations de Jérémie, à reprendre les anciennes pratiques, les hommes demeurant attachés au culte de lahvé, mais permettant à leurs épouses de lui donner une compagne. Et cela se passait dans la Basse et aussi dans la Haute Egypte, au pays de Phaturès (2).

De cette infidélité les dieux d'Egypte ne tirent aucun avantage.

C'est contre les cultes de la Syrie que l'homme d'Anathoth reprit son

(1) Gen., XXXI, 26 ss, Laban dit à Jacob : « Pourquoi as-tu dérobé mes dieux »? Puis il trouve les téraphim cachés par Rachel.

(2) Jér., xL-xLiv.

rôle de prophète de malheur ; « Tous les hommes de Juda qui sont dans, le pays d'Egypte seront consumés par l'épée et par la famine, jusqu'à leur- extermination. Et ceux qui échapperont à l'épée, en petit nombre, retourneront du pays d'Egypte au pays de Juda (1). »

Jusqu'à ces dernières années on ne savait rien de plus sur les destinées des Judéens en Egypte. Les découvertes faites à Éléphantine de 1906 à 1908 ont fourni une lumière inattendue. Des détails minutieux sur la vie et les usages, des noms propres d'hommes et de dieux, des incidents graves ou insignifiants sortent de l'ombre sans la dissiper tout à fait, au hasard des documents, à défaut d'une histoire suÏTie (2) :

On ne saurait affirmer que cette colonie judéenne installée dans Fiîe d'Éléphantine, la leb égyptienne, en face de la ville moderne à^Âssouân^ l'ancienne Syène, soit la même que celle dont parle le livre de Jérémie. On a pensé, au temps de Psammétique il (593-588) (Jui, d'après la lettre d'Aristée, envoya dés soldats juifs contre le roi d'Ethiopie. Mais cette exaltation de la valeur militaire des Juifs, à une époque relativement basse (vers 200 av. J.-C), dans un document à allure de panégyrique national,- nous parait une base de rapprochement beaucoup moins assurée que les textes de Jérémie. Les Judéens d'Éléphantine sont organisés comme une colonie militaire, et Béthel, comme nom divin, y parait souvent. Les organisateurs de la fuite après la chute de Jérusalem furent des chefs d€ troupes, qui ont dû encadrer la foule qu'ils emmenaient, et ils étaient de l'entourage de Godoliasà Maspha, soit à une heure démarche deBétheL

Quoi qu'il en soit, les documents sur papyrus en langue araméenne, et datés de l'époque perse, s'échelonnent de l'an 494 à environ 400 av. J.-C. Nous n'en retenons qu'une esquisse des sentiments religieux de la colonie. Installée àÉléphantine, elle avait élevé un temple à son Dieu, qu'elle nomme lao (3), incontestablement le même que lahvé, avec une forme plus courte : les deux formes ont été relevées par les anciens, entre

(1) Jér., XLiv, 27.

(2) L'édition qu'on peut dire princeps est : Aramâische Papyrus ùnd Ostraka aus ElepJmntine, AltorientalLsclie Sprachdenkmaler aus einer jiidischen MilitUrkolonie des 5. Jahràunderts vor Ohî, Cearbeitet von Eduard Sachau, Leipzig, 1911. On peut voir aussi Aramâische Papyrus aus Elephantine, Meiae Ausgabe... Bearbeitot von Arthur Ungnad. — Rev. biblique, 1908 p. 260-267; 326-349 ; 1912, p. 127 ss.; 1915, p. 595 ss. -- Dans nos Mélanges d'histoire religieuse (p. 1-31) : La colonie juive de l'île d' Éléphantine. — Une communauté Judéoaramêenne à Éléphantine, en Egypte aux VI" et V° Siècles av. J.-C, par A. van Hoonacker; London, 1915. — Der Papyrusfund von Elephantine von Eduard Meyer, 1912. — Alte und neue aramdische papyri, ûbersetzt und erldart von... Staerk, 1917.

(3) RB., 1912, p. 129.

• LPS JUIFS A ÉLÉPHAIVTINE. 48.7

autres /«î^e par Épiphane (1),, qui était de race jujve, etto par Diodore de Sicile (2).

Lorsque Cambyse enviaiiit l'Egypte, il détruisit les sanctuaires des Égyptiens, mais respecta ce temple, ce qui est une confirmation éclatante des sentiments que la Bible avait attribués à Cyrus. Mais les sacrilèges du conquérant atteint de folie et châtié par les dieux avaient été réparés, et le culte du dieu bélier, le C hnoum ègY^iien, avait été repris sous l'époque perse, dans un sanctuaire beaucoup plus magnifique que celui de lao. M. Glermont-Ganneau, rappelant sur place (3) les anciennes guerres religieuses, nous montrait la rangée des béliers embanmés qu'il avait exhumés du temple égyptien, et évoquait leurs prêtres et leurs adorateurs, frémissants de rage à la vue des Judéens, lorsque le temps de la Pâque amenait pour eux le sacrifice rituel d'un agneau. Quoi d'étonnant qu'ils aient stipendié nn officier perse, nommé Widarnag, ponr détruire ce foyer d'impiété? Widarnag le jeta par terre au mois de juillet de l'an 14 de Darius H. Mais une péripétie heureuse pour les Judéens se produisit. Widarnag fut puni, peut-être mis en croix : on ne songea plus qu'à rebâtir le Temple, après avoir dûment revêtu le sac de la |pénitence. La grande maison de lahvé à Jérusalem était sortie de ses ruines par rautorisation expresse du grand roi. C'est donc là que le chef de la colonie militaire d'Éléphantine, Jedoniah, s'adressa. Il écrivit à Jehohanan, le grand prêtre et à la communauté des prêtres de Jérusalem pour obtenir leur patronage. -

A Éléphantine, si loin de la Judée, on croyait sans doute faire œuvre pie en construisant un temple à laô. C'était le seul moyen d'entrer en relations avec lui, puisqu'on ne pouvait guère songer au pèlerinage de Jérusalem. Mais au centre du culte, quand, après une lutte plus que séculaire, le seul sanctuaire autorisé par la Loi était seul debout, pouvaiton voir sans inquiétude relever en terre étrangère un temple dont sans doute la volonté du Dieu d'Israël avait décrété la destruction après celle de tous les autels du pays de Canaan? La lettre de ledoniah ne reçut pas de réponse. Et ce silence lui parut sans doute calculé, puisque dans une seconde missive datée du 20 Marheschewan de la l?*" année de Darius, il recourt désormais à Bagoï, représentant ou pacha des Perses en Judée, l'avertissant qu'il écrit dans le même but à Delaïah et à Selemiah, fils de Sanaballat, pacha des Samaritains. Ces derniers surtout devaient s'intéresser â sa cause, puisqu'ils étaient dans une situation analogue. Le

(1) Haeres., xl, 5.

(3) RB., 1908, p. 267.

temple de lahvé, établi par les Samaritains au mont Garizim, existait déjà eh 411, — on peut le conjecturer d'après cette démarche même.

Exclus de toute participation au rétablissement du Temple de Jérusalem, les Samaritains avaient dressé autel contre autel. Les Judéens d'Éléphantine s'offraient à eux comme des alliés, ils avaient droit à leur appui.

Bagoï et Delaïah se concertèrent. Le dernier mot appartenait à Archam, satrape d'Egypte pour le grand roi. Ils le priaient donc de rétablir les choses dans l'état avant l'attentat de Widarnag, et d'autoriser les Judéens à offrir des oblations et de l'encens, comme ci-devant.

Était-ce vraiment un retour au statu qiio? Le mémorandum est muet sur les sacritices sanglants. N'est-ce pas à cause de ces sacrifices, où figurait l'agneau ou le bélier, adoré par les prêtres de Chnoum, que le pogrom avait été déchaîné? Convenait-il de les rétablir? Les deux gouverneurs du pays d'Israël n'y auraient sans doute vu aucune difficulté rituelle. C'était à ceux d'Éléphantine d'aviser. Il semble bien que ceux-ci, ou du moins un parti plus ardent, auraient désiré davantage (1). Nous ne savons à quoi l'on s'arrêta.

Restait la célébration de la Pâque, non moins offensante pour les prêtres de Ghnoùm, à cause de l'immolation de l'agneau, mais si indispensable pour un Israélite, si chère en particulier à ceux qui souhaitaient dans leur cœur un nouvel exode du pays de la captivité, comme au jour où fut instituée la Pâque qui mit un terme à la persécution du Pharaon. Un document un peu antérieur, de Tan 5 de Darius II, suggère qu'on la célébrait selon les prescriptions légales de l'Exode et du Deutéronome, puisque quelques traits sont les mêmes (2), mais des lacunes cachent peutêtre l'essentiel. ^ '

Les Judéens d'Éléphantine étaient-ils donc vraiment repentants, inviolablement attachés comme ceux de Jérusalem à la loi si souvent violée par leurs pères? Leur zèle pour la maison de Dieu semble le prouver, et les documents de la hiérarchie sont confirmés par la générosité des particuliers nommés comme donataires pour les contributions sacrées versées à laô. Mais cette liste même a donné naissance à des suspicions inquiétantes. Au nom divin traditionnel sont joints d'autres noms : on souscrit pour Ismbéthel (Nom de Béthel) et pour Anathbéthel (Anath de Béthel). Anath est même associé à laô. Le nom de Baal ne s'est rencontré que sur des ostraca phéniciens. Mais la déesse Anath aurait dû inspirer la même horreur : c'est précisément un des vocables de cette Reine du ciel qu'abominait Jérémie. Faut-il admettre une sorte de cartel entre des

(1) Papyrus 5.

(2) Cf. Ex., XII, 6. 18; M., xvi, 4-8.

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