LA TRADUCTION DES LIVRES SAINTS HÉBREUX EN GREC
L'assimilation des Juifs lettrés, leur tentative de rivaliser avec l'hellénisme, leur prétention de le rattacher comme une dépendance à la tradition de leurs livres saints, avaient à tout le moins un caractère artificiel. Il était une autre assimilation nécessaire qui devait avoir le plus heureux et le plus glorieux résultat.
Malgré leur attachement à leur race et par conséquent à leur langue, les Juifs étaient obligés, à Alexandrie, d'apprendre lé grec. Dans leurs rapports très fréquents avec la population ils ne se servaient que de cette langue. Ils en vinrent donc à oublier la leur, d'autant plus facilement que leur élite faisait étalage de ses connaissances grecques. (1) et affectait d'écrire dans l'idiome d'Homère ou dans la langue commune qui se répandait de plus en plus en Orient. Peu à peu les classes populaires oublièrent l'hébreu : elles étaient excusables quand un Philon le connaissait si mal. Et cependant le service religieux était fortement institué en Egypte,* nous l'avons vu en parlant des oratoires ou proseuques, attestés dès le milieu du m^ siècle, et il n'est pas douteux que, comme au \pays d'Israël, on y lisait la Loi dès le début, et qu'on y joignit la lecture des Prophètes. En Judée aussi la langue sacrée était tombée dans l'oubli. On y suppléait par une explication en araméen.
En Egypte, autant valait-il la traduire en grec comme on pouvait. Avec leur tendance aux œuvres littéraires beaucoup plus active en Egypte qu'en Palestine, les chefs intellectuels du peuple en vinrent d'assez bonne heure à une véritable traduction écrite (2). Cette traduction, dite des Septante, -^ nous verrons pourquoi, — eut la plus brillante fortune, puisqu'elle devint la Bible de l'Église catholique, soit en grec, soit sous le vêtement d'une traduction latine, et on peut dire que ce fut une très belle oeuvre. L'entreprise était hardie de traduire en grec des livres écrits dans une langue sémitique. Elle est demeurée isolée dans l'antiquité. Avec
(1) C'est à l'attachement d'Aubanel, de Mistral et de toute la pléiade des félibres que le provençal a dû de se survivre à lui-même.
(2) An introduction to the old Testament in Greeli, by Henry Barclay Swete, Cambridge, Ï900. — Avec la lettre d'Aristée éditée par Thackeray.
une persévérance admirable, les Juifs, qui ont sûrement commencé par traduire les cinq livres de la Loi, ont ensuite abordé les Prophètes, puis les autres écrits qu'ils regardaient comme saints en même temps qu'une partie de leur patrimoine national (1). La science moderne a confirmé facilement la tradition qui assigne l'Egypte comme le pays d'origine de cette grande œuvre. Depuis que les papyrus se sont multipliés, il afété aisé de reconnaître que la langue des Septante était la leur.
Une particularité du grec d'Egypte (2) a jjermis d'affirmer que la traduction du Siracide par son petit-fils était postérieure à l'an 116 av. J.-C. Ce fut sûrement le dernier livre traduit.
Il est plus difficile de dater le début de la traduction. Le règne de Ptolémée Philadelphe (286-247) est suggéré par le fait que le plus ancien écrivain juif helléniste, Démétrius, qui écrivait sous Ptolémée IV Philopator (3) (222-205) s'est servi d'une traduction' grecque de la Genèse et de l'Exode (4). Elle était donc notablement antérieure, et le nom de Philadelphe se recommande par son goût pour les histoires étrangères (5). L'impulsion qu'il donna dans ce sens pénétra peut-être jusque dans la colonie juive, sans être aussi décisive que la nécessité pour la communauté de posséder la Loi en grec. Les Juifs avaient tout lieu d'être fiers de cette magnifique prouesse littéraire. On institua pour la commémorer une fête et un pèlerinage à l'île de Pharos, où beaucoup d'Égyptiens accompagnaient les Juifs (6).
C'est seulement lorsque le pharisaïsme fut entré dans son système d'isolement qu'on se désola d'avoir communiqué aux Gentils un trésor dont les chrétiens faisaient un si large usage, et contre le judaïsme : « Le 8 de Tebet, la loi fut écrite en grec au temps du roi Tolmaï, et des ténèbres furent sur le monde pendant trois jours (7). » Mais comme il n'était pas possible d'anéantir ce document passé en des mains ennemies, il parut urgent de l'amoindrir et, s'il était possible, de le remplacer par une traduction plus fidèle. De toute façon c'était une satisfaction pour le rabbinisme de posséder une traduction qui fût un calque des lettres sacrées : la version d'Aquila au ii° siècle ap. J.-G. donna satisfaction à
(1) Prologue du Siracide : xai twv àXXwv waTptwv (îigXc'tov.
(2) Bans Archiv fiir Papyrus forschung, lu, 321 Wilcken a prouvé, et maintenu (iv, 205) contre les objections de Schûrer, que èuC avant le nom du roi. dans une date indique qu'il était mort quand l'auteur écrivait. Ptolémée Évergète II (170-116) était donc mort quand le petit-fils du Siracide, entré en Egypte en sa trente-liuitième année, im toO 'EuEpyÉTou paffiXsw; (Prologue), donc en 132, a terminé sa traduction, donc après 116.
(3) Clém., Strorii., I, xxi, 141.
(4) SwETE, op. L, p. 19.
(5) Manéthon traduisit alors les sources égyptiennes.
(6) Philon, devita Mosis, n, § 41.
(7) Glose de Megillat Ta^anith.
ce désir. On ne se souciait plus alors de déplaire aux Grecs en réduisant leur langue dans la servitude de l'hébreu.
Nous n'avons pas ici à étudier en détail la version grecque (1). Nous l'enyisageons seulement comme une manifestation du judaïsme égyptien. Peut-on y discerner des tendances particulières?
Reconnaissons d'abord que les indices en sont nécessairement légers. La traduction grecque n'est point un Targum, c'est-à-dire à l'occasion une paraphrase ou une glose du sqjis. C'est bien une traduction, avec l'intention de reproduire le mieux possible un texte vénéré comme sacré, tout en ménageant la noble langue grecque. Les traducteurs connaissaient bien la langue commune," telle qu'elle était parlée et écrite en Egypte, sans soïici particulier d'atticisme. Ils n'étaient donc sûrement pas originaires de Jérusalem, quoique, pour plus de fidélité à la tradition, on ait sans doute demandé à la capitale religieuse des rouleaux sacrés autheniiques.
Dans cet état d'esprit, on ne peut supposer que les traducteurs se soient prévalus de leur situation pour faire pénétrer dans la communauté ou pour soutenir leurs propres conceptions religieuses, même s'ils les tenaient pour conformes à l'Jlcriture.
Ils pouvaient cependant se laisser influencer par des théories philosophiques, platoniciennes ou stoïciennes. On a indiqué des cas. Mais, après un examen serré, Zeller (2) a conclu qu'il n'y avait aucune raison d'attribuer aux auteurs des LXX plus qu'un contact superficiel et isolé avec les idées grecques.
Le terme le plus significatif est peut-être, au début de la Genèse, la terre « invisible et à l'état brut » (3). Mais comment expliquer en grec ce tohu-bohu qui est resté tel quel en français?
Le traducteur faisait son métier. Pourtant, sans hasarder une assimilation positive, comme fera Philon, il a éprouvé quelque scrupule à reproduire des expressions qui auraient exposé la religion des Juifs aux moqueries des gens cultivés. Plutôt que de dire : « Ils virent le Dieu d'Israël », ce qui paraissait déroger à sa transcendance, ils ont écrit : « Ils virent le lieu où était le Dieu d'Israël » [h). Au même endroit,
(1) M. Wutz a soulevé la question d'une assimilation intermédiaire. Les livres hébreux auraient d'abord été transcrits en caractères grecs, et c'est sur une telle transcription que la traduction aurait été opérée. Le R. P. Barrois a exposé cette opinion et montré qu'elle n'a pas de fondement {Une nouvelle théorie de l'origine des LXX, dans RB., 1930, p. 332-361).
(2) Op. L, m, 2, p. 277.
(3) Gen., i, 2 v) ôà (ytj) ^v àôpaxoç xal «xaxaa-jceûaffToç. Zeller remarque qu'en tout cas ce n'est . pas une allusion au monde des idées, mais plutôt à la matière invisible de Platon, dans le
Timée (51 A). Le traducteur aurait pu refléter la pMlosopMe i)opulaire ; mais sur un point aussi abstrus !
(4) Ex., xxiY, 10.
l'hébreu disait : « Et il n'étendit pas sa main sur les élus des enfants d'Israël ; ils virent Dieu, et ils mangèrent et ils burent » ; ce qui fut remplacé par : « Pas un des élus d'Israël ne périt; et ils. apparurent dans le lieu de Dieu, et ils mangèrent et ils burent ». Ce passage est d'autant plus à noter que ces élus sont jau nombre de soixante-dix, et les prototypes des traducteurs qui se seraient trouvés tous d'accord (1), comme nous verrons;
Après ce que nous avons dit du grand rôle de la « vertu » de Dieu chez les philosophes juifs pour éviter son contact avec le monde, on comprendra que la « main » de Dieu soit devenue sa « vertu » (2). A plus forte raison « le prépuce de votre cœur » qui devait paraître aux Grecs une étrange métaphore est en grec « votre endurcissement » (3).
Naturellement les anges remplaceront les fils de Dieu (4), et une fois ou l'autre l'ange de lahvé remplacera lahvé, quand il est trop directement en relation avec les hommes (5). Toutefois ces précautions, dont nous n'avons donné que des échantillons, demeurent sporadiques. Il y a eu à certains moments une répulsion plus vive à risquer un anthropomorphisme. Le mot Sabaoth pour désigner Dieu a été tantôt transcrit, tantôt remplacé par le Tout-Puissant (iravToxpaTwp). Le seul point qui fut dominé par un principe est que « le Seigneur », ou sans l'article « Seigneur », a remplacé le nom divin qu'on ne prononçait plus en Judée (nini). De cette façon Kupioç devenait en quelque sorte un nom personnel. C'est un fait propre au judaïsme; nulle part Kupioç n'est devenu le nom propre d'un dieu.
Pourquoi Kyrios a-t-il été choisi pour remplacer lahvé? On sait que le comte Baudissin a consacré à ce sujet un ouvrage considérable (6). Il est certain que c'est à peine si l'on trouve l'épithète de Kyrios pour un dieu dans la Grèce ancienne. L'usage a commencé ou plutôt s'est développé en Orient, soit en Egypte, soit en Syrie. L'Egypte offre les premiers indices (7), et l'épithète de souverain (xuptwTaToç) des dieux pour indiquer le dieu principal d'un temple, est un indice dès le ii^ siècle av. J.-G. (8) de la tendance en Egypte à nommer les dieux « Seigneurs » plutôt que « maîtres » (Sscttcoty]?), selon l'usage ancien. Il s'agissait, ne l'oublions pas, de traduire Adon, Adonaï. « Adôn en phénicien, mar en araméen,
(1) Ex.^ xxtv, 11 : xât Twv âniXÉxTwv toû IcrpaïiX où Stsipwvriffev oùSè eî;. Le verbe ôtaçwvë'w dans les papyrus (Preisigke) sigaifîe « périr »; d'après l'étymologie « n'être pas d'accord », sens le plus ordinaire; d'où la légende que les Septante n'étaient jamais en désaccord (Thackeray, op. mox l., p. 12). .
(2) Jos., IV, 24 : ri Sûvajxn; toû xupiou.
(3) Dt.., X, 16 T-rjV ffxXvipoîiapStav ûjxwv.
(4) Gen., vi, 2. Dans le Ps. xxviii, 1.
(5) Ex., IV, 24; Jud., VI, 14. 16; cf. RB., 1903, p, 219.
(6) Kyrios ah GoUesname im Judentum und seine S telle in der ReligionsgescMcIite von Wolf Wilhelm Grafen Baudissin, édité par M. Otto Eissfeldt en quatre volumes ; Giessen, 1929.
(7) DiTT. 07% gr., 185, 3 en 69 av. J,-0. ; 186, 5 en 62 av. J.-C, de la dame Isis.
(8) DiTT., Or, gr., 90, 30 en 169 av. J.-C.
rah en arabe, marcfueot la relation personnelle : on dit ainsi : « mon Seigneur ». Quand on s'adresse au Baal on dit : Seigneur de tel endroit » (1). Le mot hjrios rendait bien en grec l'idée d'une domination suprême et cependant personnelle, sans le sens défavorable qui s'attachait çà et là au mot despote. Dans un pays où. le roi était kyrios des royaumes (2), on pouvait aisément donner à Dieu le titre de Kyrios (3). Les traducteurs grecs avaient de bonnes raisons de s'y décider, alors même qu'il n'eût pas existé un usage profane de nommer les dieux « Seigneurs », qui les eût plutôt détournés.
Toutes les tournures ingénieuses que nous avons signalées montrent combien les traducteurs juifs avaient à cœur de soutenir l'honneur de leur Dieu aux yeux des Gentils, surtout de ceux qui se flattaient d'avoir sur la divinité des idées relevées, et qui auraient pu opposer aux Juifs que leur sévérité contre l'idolâtrie faisait des concessions à leur Dieu national.
N'ont-ils pas été aussi tentés de sauvegarder l'honneur du peuple sainte vertueux et sans' tache, tel que le célébrera plus tard la Sibylle, en passant jsous silence quelques histoires scabreuses, sinon dans le Pentateuque où Israël jouait toujours un assez beau rôle, du moins dans l'histoire des Règnes? On a prétendu qu'ils s'étaient laissés aller à cette apologie indirecte de la façon la plus simple, en omettant les passages les plus compromettants. C'est ce que M. Thackeray a soutenu de l'histoire de David adultère et de la révolte d'Absalon, ainsi que des derniers règnes des rois infidèles au Dieu d'Israël (4).
Mais la démonstration ne parait guère convaincante (5). Il serait étonnant
que les Juifs d'Egypte aient tenté de cacher des parties considérables de
l'Écriture dont on ne rougissait pas à Jérusalem, parce que la faute
avait été suivie du repentir.
Tout en conservant le contact avec leurs frères de Judée, ils n'ont jpas
(1) Études sur les Rel. sém., 2' éd. p. 84.
(2) DiTT., Or. gr., 90.
(3) Baudissin {op. L. Il, p. 274 ss.) parce que xûpto; traduit le sémitique Adon. Mais c'est en Egypte que la nécessité do traduire s'est d'abord imposée pour les Juifs. Les déductions, très érudites et très subtiles de Baudissin nous paraissent mal iniluencées par une présupposition incertaine, pour ne pas dire fausse (v. lil, p. 705) : « Il ne faut pas oublier que les traducteurs alexandrins dans leur contact avec la pensée palestinienne appartiennent à un temps plus ancien que celui où ils vivaient. Ils étaient au moins en partie les héritiers de générations qui avaient depuis des siècles quitté le sol de la Palestine ». — A quelle date Baudissin place-t-il donc la fondation d'Alexandrie où les Juifs vinrent de Judée, ou la traduction du Pentateuque?
(4) The Septuagint andJewish Worship...,hy H. St. John Thackeray ; London, 1921. Le titre s'explique par le dessein de l'auteur de relever certaines altérations ou additions dans le texte pour se mettre en harmonie avec la célébration des fêtes juives dans les proseuques égyptiennes. Ces cas seraient peu graves' — et ils sont assez peu prouvés — en comparaison de l'omission dans la première édition de la version grecque de passages comme // Regn., xi, 2 à la fin et le commencement de /// Regn., et les derniers chapitres de /// Regn,. et IV Regn., en totalité.
(5) Voir la recension du P. Diiorme, RB., 1924, p. 268 ss.
éprouvé les mêmes chang-ements dans tous leurs sentiments religieux. L'espérance du Messie les touchait moins directement. L'ambiance grecque les rendait moins accessibles au dogme de la résurrection dés morts. On serait curieux de connaître ce qu'on nomme quelquefois la théologie des Septante, sans donner trop d'échantillons, et pour cause. N'oublions pas en effet que les Septante, c'est-à-dire les différents traducteurs grecs, sont bien des traducteurs. Us ont bien rendu l'espérance de la résurrection dans Isaïé (xxvi, 19) et dans Daniel (xii, 2). Dans Job ils avaient certes le droit de la faire figurer (1).
Quant au messianisme, on prétend qu'ils l'ont accentué en traduisant « lui », c'est-à-dire une personne humaine au lieu du lignage, dans la promesse faite par Dieu à la femme après la chute (2). Mais c'est un équivalent très naturel.
Dans l'oracle d'Isaïe (3), « la vierge » au lieu de « la jeune fille », vient d'un sentiment très juste de ce qu'il y avait d'extraordinaire dans l'oracle.
11 y a plutôt atténuatioii pour ne pas compromettre l'unité de Dieu, dans la traduction « messager du grand conseil (4) », au lieu de « Conseiller admirable, Dieu fort, Père éternel, prince de la paix ». On soupçonnerait aisément une précaution rationaliste dans la traduction : « les hommes circuleront dans le salut » au lieu de l'énergique image, énigmatique aussi : « une femme entourera un homme (5). »
Le traducteur d'Habacuq aurait-il préludé au quatrième évangile en introduisant le Verbe dans le texte? On lit dans un manuscrit (6) :
La Parole marchera devant sa face,
et il s'avancera les pieds dans des sandales.
Si l'on suppose des sandales ailées, on croira voir le Logos, héraut divin dans l'attitude d'Hermès. Mais le traducteur a lu, contre le contexte, dabar parole, au lieu de deber, peste. Il n'y a rien à conclure d'un contresens (7).
On le voit, du moins dans ces exemples, rien n'indique une marche en avant des idées, ni même en général rien qui propose une opinion
(1) XIX, 25 ÈJil -^rfi àvaffTiôffai to ôip(Jt.a [xou to àvavrXouv Taùroc, « je sais qu'il est éternel celui qui doit me délivrer, restituer sur la terre ma peau qui a souffert tout cela. »
(2) Gen., ni, 15 aûxôç, constructio ad sensum.
(3) Is., vu, 14 Ttapôévoç.
(4) Is., IX, 5 tiSYâXviç PouXyjç à-yY^Xoç.
(5) Jér., XTXi, 22; grec xxxviii, 22 èv swTïift'flf icepteXeuffOVTai avOpwitoi.
(6) Ms. A, Rab., in, 5 Tr?b upoffWTCOu aûtou itopsuffSTat Xo'yo;, xoti èÇsXeuŒeTat èv uiSîXot; ol tlÔôsç aÙToÎJ.
(7) Thackeray, op. laud., p. 52 s. traduit l'iiébreu : « Deber (le dieu de la peste) raarciie devant sa face, et Récheph sur ses pieds. » Le traducteur aurait voulu éliminer deux dieux du paganisme; Réehef a pris naguère une place importante dans le panthéon cananéen, mais le sens appellatif du mot ne peut ôlre mis en doute.
530 XIX» lA TRADUCTION DE LA ÊlBtE EN GREC.
positive particulière (1). Quand les tpaducteurs s'éloignent du texte en matière religieuse, c'est plutôt par timidité pour ne pas s'exposer aux. sarcasmes des Gentils, qu'ils se proposaient même de gagner; Et en effet,, si les Juifs ont entendu d'abord subvenir à leurs propres besoins en traduisant leurs livres saints de l'hébreu en grec, la réussite (2) de leur œuvre les mettait en état d'offrir à l'admiration des Grecs des idées religieuses supérieures aux leurs. Si bien qu'un lettré imagina que tel avait été le but primitif des chefs de la communauté. Nous n'avons pas encore parlé de la lettre (TAristée,. car elle n'eût fait qu'embrouiller ce que nousdevons retenir de l'origine des Septante. Elle a son intérêt comme un rare monument de la prétention des Juifs à faire l'éducation des Grecs.
C'est ainsi qu'un Juif a présenté le fait de la traduction (3) en prenant le nom d'Aristée. Cherchant un patron illustre parmi les lettrés grecs,, il imagina que Démétrius de Phalère avait proposé au roi Ptolémée Philadelphe (286-247) de mettre la loi des Juifs dans son Musée, qui était avant tout un centre d'études, spécialement une bibliothèque. En quoi son artifice fut d'un malavisé, s'il est vrai qu'un des premiers actes de Philadelphe fut de renvoyer de la cour Démétrius, favori de son père (4).. L'auteur eût ainsi fourni, bien malgré lui, la preuve de sa contrefaçon.. D'ailleurs il en est assez d'autres indices, qui font, si l'on peut dire, l'intérêt de cette pièce fausse, tant ils révèlent avec une fourberieingénue les sentiments des Juifs et leur désir d'être admirés des Gentils.. Aristée, qui est censé païen, est envoyé au grand prêtre Éléazar. Jérusalem, ses habitants, leur religion, leurs coutumes, lui inspirent une admiration sans borne. On dirait volontiers de lui comme delà reine de Saba (5) qu'il ne se possède plus. Quel païen aurait parlé de la sorte (6)? Éléazar envoie au roi soixante-douze vieillards, six de chaque tribu, Car les tribus sont censées exister distinctement, et les vieillards savent legrec assez bien pour ébahir la cour à la table du roi Ptolémée. Ils confèrent ensuite entre eux et font leur version en soixante-douze jours. On la lit en public. Les Juifs l'accueillent avec enthousiasme. Désormais ils peuvent opposer leur histoire et leur législation aux racontars fabu-
(1) Ont pourrait au contraire reprocher à la Vulgate des allusions au Christ dans Is., xi, lo et erit sepulchrura eius gloriosum, et Is. xvi, 1 emitte ag?ium Domine dominatorem terrae.
(2) En général, nul n'ignore que les traductions de saint Jérôme sont tout à fait supérieures, mais l'initiative première avait plus de difficulté et le résultat, surtout pour le Pentateuque;, est. vraiment admirable.
(3) Lettre d'Aristée, éd. Thackeray, en appendice des Septante de Swete; éd. Wendland,
Teubner.
(4) C'est ce que dit Hermippus Callimachus [Fragm. hist. grâce, III, 47, dans Diogènk.
LaËrcE, V, 78).
(5) I Rois, X, 5.
(6) La lettre est un « panégyrique très convaincu et très chaud du Judaïsme, des, Juifs et de la Judée » (Vincent, Jérusalem d'après la lettre d'Aristée, RB., 1908, p. 520).
îeux des Grec». Le réGit îA'Aï'istée n'a pas été msp«ct h Phifea (1), m à Josèî>he (â). Il [posait les bases de la thèse à laquelle ils ï)iit ooiEisaGré t=ant de volumes. Encore cette aui^ole ne suffît pas 'à la gMre des Sep^tante. Saint Justin raconta qne les traducteurs îavaient été isolés dains «oixanle- douze cellules séparées et que néanmoins touts avaient exprimé ie même sens et d^ns les mêmes termes (3). Le roi dut s'inGliMer devant ce miracle et ■reconnMtre l'iJaspiration divine. On montrait Mtême à Pharos, à sept stades de la ville, les ruines des cellules (4) : argument archéologique qui fait rarement défaut à l'appui (d'une tradition fausse. Si bien que saint Augustin en conclut qu'en effet la traduction des Sejp'tante était inspirée comme le texte original (5).
, Notons seulement ici que la tradition chré^aeiine des cellules, contre^ laquelle protesta saint Jérôme (6), est sûrement d'origine juive. Elle fit partie de l'apologétique juive avant de figurer dans l'apologie de saint Justin.
Nous ne pensons pas qu'un des artifiees de cette apologétique ait consiste ià faire des avances au pag^ariisme en employant de^ termes païens. Dans certains cas les traducteurs, embarrassés, ont ramassé des expressions loutes faites, comme la corne d'Amalthée (Y), sans penser que la Chèvre Âmalthée avait nourri Zeus. Les noms des constellations leur ont paru obscurs. Après avoir mis les Pléiades ils ont nommé, à tort, mais sans intention, Hespéros et Arcturus (8). La Vulgate de saint Jérôme contient bien un « tas de Mercure » {Prov., xxvi, 8) étranger à l'hébreu et au grec.
La lettre d'Aristéè, connue de Philon (9), ne paraît pas à Bousset antérieure à l'an 40 av. J.-C. (10), mais elle se placerait plutôt vers l'an ^00, avant la conquête de la Palestine pur les Syriens. L'auteur a paru au P. Vincent (11) décrire une Jérusalem et un temple antérieurs à la persé-
i(l) J>e vita Moysis, ii, g 25 ss.
(2) Ant. Prooem. 4; XII, ii, 2; c. Ap. Il, 4.
(3) Apologie, i, 31.
(4) CohorL ad Graec, xiii.
admet une double Inspiration : Spiritus enim qui in Prophetis erat, quando illa dixerunt, idem ipse erat etiam in Septuaginta vins, quando illa interpretati sunt {PL., XLII, 604)'.
(6) Prol. in Pent. : nescio qms primus amcùor septuaginta celhdas Alexandriae mendacio sxm extruxerit.
(7) Jobj XLII : 'A[jbaX8siaç y.épaç.
(8) Job, IX, 9, les Pléiades sont transposées.
(9) Vita Mosis, 11, 25-44.
(10) BOUSSET-GUESS., p. 27 s.
(11) Gf. Vincent, RB., 1908, p. 525 et 1909, p. 574 8. — P.S. Nous maintenons cette date contre les menus arguments de M. E. Biekerman, dans Die Batierung des Pseudo-Aristeàs {ZnTW., 1930, p. 280 SS.). L'auteur se prononce pour l'intervalle de 145 à 127 av. J.-C, le terminus a qiio étant fixé par l'apparition de certains 'mots, usages, expressions. Cette éi-uditiôn est précieuse, mais nos sources sont trop réduites pour faire foi sur la première intfoduction de ces nouveautés.
cution. Son dessein évident de flatter les Lagides et de leur inspirer l'estime des Juifs de Jérusalem ne s'expliquerait pas à une époque plus basse. Depuis lors les Septante vieillards furent regardés comme les auteurs de toute Ja version grecque, qui porte encore leur nom. On pourrait la nommer le grec alexandrin, ce qui la distinguerait suffisamment des versions nées en Asie d'Aquila, de Théodotion et de Symmaque, mais non pas peut-être des autres versions ou fragments de versions dont a parlé Origène.
Quels livres comprenait-elle? Assurément tous ceux qu'on tenait pour sacrés à Jérusalem. Le petit-fils du Siracide y a ajouté la traduction de l'œuvre de son grand-père, et le premier livre des Macchabées fut aussi traduit en grec de très bonne heure.
L'Esprit souffle où il veut. Il était dans les desseins de la Providence de préparer les voies à l'inspiration du Nouveau Testament composé en grec, en accordant déjà la grâce de l'inspiration à un auteur juif écrivant en grec. Nous le savons par le fait de la Sagesse qu'aucun exégète catholique ne tient plus pour unei traduction de l'hébreu (1). Ce point acquis, on ne voit pas pourquoi le même charisme n'aurait pas été donné à un Alexandrin pour compléter le livre d'Esther ou de Daniel, ou pour écrire de nouveau les événements macchabéens dans le second livre des Macchabées. C'est dire qu'on ne croyait' pas alors à Alexandrie que la collection des livres saints fût définitivement close, en d'autres termes qu'il n'y avait pas de Canon. Si nous avons constaté qu'il n'existait pas à Jérusalem d'autorité pour régler ce point, comment aurait-elle existé à Alexandrie (2) ? On ne s'explique pas pourquoi certains exégètes catholiques ont tenu si fortement pour l'existence d'un canon alexandrin. Pensaient-ils donc que l'Église devait nécessairement recevoir du judaïsme le catalogue de ses livres inspirés? Mais on voit par Philon qu'il ne se souciait nullement d'imposer des limites à l'inspiration divine (3). Les Apôtres, instruits par Jésus-Christ, ou après sa mort par le Saint-Esprit, n'avaient pas à se régler sur leurs opinions, comme l'a dit excellemment le R. P. Merk (4).
(1) Le R. P. Merk a réformé sur ce point l'opinion intransigeante du R. P. Cornély.
(2) CoRNELY, Introductio generalis, p. 57 : ingénue fatebiraur, ignorari quidem, qua auctoritate freti ita egerint, recte autem eos egisse deraonstrari ex eo, quod Apostoli, ut mox videbimus, integrum canonera Alexandrinum approbaverint. On ne peut guère faire plus ingénument une pétition de principe.
(3) De vita Mos., ii, g 188-191.
(4) Sous le patronage du P. Cornely qu'il rectifie heureusement, p. 29 s., de V Introductio : Testimoniorum vel seriptorum ludaicorum aucloritas qua talis nulla est pro nobis. — Les Institutiones biblicae de l'Institut biblique parlent encore de Vauctoritas Alexandrinorun de canone (p. 19), mais elles lui ôtent toute valeur en concluant que les-doutes des Alexandrins n'ont pas été résolus par la synagogue, mais par le Christ et les Apôtres : haec autem dubia demum soluta esse non a synagoga, etc. — Exit canon alexandrinus !