LA PRÉPARATION DES AMES A BABYLONE
« Quand ces choses arriveront — et voici qu'elles arrivent, — ils sauront qu'il y avait un prophète au milieu d'eux » (1).
La prophétie tellement précise et si ferme fut en effet confirmée par l'arrivée du fugitif (2) porteur de la fatale nouvelle, qui précédait un second et plus considérable convoi de déportés : Jérusalem était réduite en cendres.
Le coup était porté, confirmant les oracles du prophète. Il ne laissa pas cependant de reprendre sa prédication auprès des nouveaux captifs, prenant sans doute à témoins ceux qui l'avaient entendu, insistant davantage, comme il convenait pour relever ces vaincus, sur les promesses de restauration dont ils devaient se montrer dignes.
Enfin, vingt-cinq ans après son arrivée à Babylone avec le roi Joachin, comme s'il était désormais étranger aux calamités présentes, il rédigea le plan du sanctuaire de l'avenir, dans la paix reconquise à Jérusalem. A ce prêtre il fut en effet donné d'esquisser le royaume de Dieu comme un temple, bâ,ti sur une colline sacrée, où lahvé désormais habiterait seuL
Le trait le plus clair de cette construction étrange, d'une régularité qui défie les obstacles de l'adaptation à un sol accidenté comme celui de Jérusalem, est en effet d'être la maison du grand roi, rejetant comnie une souillure la cohabitation avec les princes de Juda.
L'ancien temple de lahvé pouvait en effet passer pour la chapelle royale du palais, et les rois infidèles lui imposaient à l'occasion le contact de leurs cultes idolâtriques. Désormais la place sera nette : « La maison d'Israël, elle et ses rois, ne souilleront plus mon saint nom par leurs prostitutions, par les cadavres de leurs rois et par leurs hauts lieux, en mettant leur seuil auprès de mon seuil, et leur poteau auprès de mon poteau, de sorte qu'il n'y avait que le mur entre eux et moi, souillant ainsi mon saint nom par leurs abominations qu'ils commettaient; et je les ai exterminés dans ma colère »' (3).
D'ailleurs, quoiqu'il soit fait une description delà Terre Sainte, aucune place n'y est réservée à l'établissement royal. C'est assez que Dieu règne, comme au temps de Samuel. Le nouvel Israël sera donc gouverné par lui.
Dans un symbolisme aussi résolu, cette prétérition des rois de Juda, héritiers de David, équivaut à leur exclusion du trône. Ézéchiël prévoit, il est vrai, un personnage auquel il donne le nom de Prince, mais sans aucun des prestiges ordinaires de la puissance royale, sans cour et sans armée. Le grand prêtre n'est pas nommé plus que le roi, quoique les prêtres, fils deSadoq, soient désignés pour être à la tête du culte. Le
(tj Éz., xxxiH, 33.
(2) Éz., XXIV, 26 8.
(3) Éz., xuii, 7-9,
LE JUDAÏSME AVANT JÉSDS-CIIRIST. 2
thème est toujours et partout celui de la sainteté. Cet attribut redoutable qui frappe de mort ceux qui s'approchent de Dieu sans être purs, sera cependant une cause de vie. Du sanctuaire sortira une source qui deviendra un grand fleuve puis une mer, submergeant et assainissant les eaux de la mer Morte, désormais féconde, et bordée d'arbres aux fruits savoureux (1).
Devant cette vision, découpée si nettement dans un horizon de rêve, l'architecte et^ le topographe proclament l'irréalisable, Une réalité était cependant contenue dans ce symbolisme, celle du Judaïsme qui allait naître. Elle correspondit à la prophétie par la conversion des captifs, ramenés en Terre Sainte, groupés autour du Temple isolé désormais, sans roi de la maisorf de David, obéissant à unprince, assidus à la pratique du culte sous la direction des prêtres sadocides, en attendant l'elTusion de la grande source du salut.
Quand Ézéchiel eut les yeux fermés sur cette promesse, le peuple étaitil assez docile pour y croire?
Revenir à Di^u, selon le langage des prophètes, c'était revenir à lui par le cœur, changer un cœur de pierre en un cœur de chair. Le châtiment n'est pas de uatuxe à attendrir. 11 aveugle, s'il se heurte à l'obstination. Même s'il frappe l'intelligence et l'éclairé, il ne touche pas le cœur. La conviction que le Maître a frappé ne ramène à lui que si la peine est infligée par un Père qui ne frappe que pour guérir, qui ne s'éloigne que pour être appelé.
Gomment les captifs de Babylone furent-ils attirés vers leur Dieu?
Sur les rivages de l'Euphrate, ils se souvinrent du Jourdain. Le sol brûlant de Babylone avec ses palmiers monotones, évoquait dans ses mirages les collines boisées de Juda, la rosée distillée par l'Hermon lointain, la vigne odorante dans sa fleur, fortifiant du jus de ses grappes les bras lassés. Les dieux étrangers, qu'on avait tant redoutés d'une terreur admiratrice, vus de plus près, adorés par des vainqueurs odieux, ne pariaient pas au cœur comme le Dieu d'Israël, salué de cris joyeux quand la sainte Sion apparaissait dans sa gloire aux pèlerins. Babylone, Ninive, Sepharwaïm, Cutha, noms détestés „ maudits par les mères : Mambré, où les anges avaient apparu à Abraham, Béthel, où le ciel s'était entr'ouvert' pour Jacob, Bothan, où errait Joseph, Jérusalem, la reine de la Judée, conquise et rebâtie par David, le Jourdain, ouvert comme un chemin à l'entrée des tribus, le Jabboq, où Israël avait lutté avec Dieu : noms chéris,, lieux où il avait été doux d'évoquer le souvenir des ancêtres. Et partout le souvenir de Dieu : aussi , chantaient-ils : « Au bord des fleuves de
(1) ÉZ., XLVII, 1-13.
^ LA PRÉPAÎÎATIOW DES AJÈES A BABYLOiXE. 19
JBabylone, nous étrons assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sien »... (1).
■Gfes iheureux temjas étaieint-ils, passés à ^îamais ? Non, puisque ces mêmes prtophèles qui avaient prédit la ruine en suite de l'infidélité, avaient annoncé des jours plus glorieux encore, dans les douces effusions de la tendresse de Dieu reconquise. Il avait aimé la fille d'Israël comme une épouse. Dans le désert s'étaient conclues de mystérieuses ifiançailles.
L'entrée en la terre promise avait été la dot de l'épousée. Quel serait le retour, après une nouvelle période de solitude pour échanger de nouveaux serments : «Car je l'attirerai, et la conduirai au désert, et je lui parlerai, au cœur; et delà je lui donnerai ses vignes, et la vallée d'Achor comme; une porte d'espérance; et elle répondra là comme aux jours de sa jeunesse,, et comme au jour où elle monta hors du pays d'Egypte... Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai à moi dans la justice et le jugement, dans la grâce et dans la tendresse ; je te fiancerai à moi dans la fidélité, ettu connaîtras lalivé » (2 i).
Beaucoup de chrétiens n'ont jamais lu ces paroles. Elles ont été écrites pourtant par le prophète Osée. Où trouver dans l'antiquité des accents aussi pénétrants, aussi digaes de la miséricorde de Dieu? Oh! l'attrait de cet appel lointain sur des captifs déportés, mangeant avec amertume le pain de l'exil, tristes et rebutés aux jours des fêtes de leurs vainqueurs ! Quel contraste entre leur Dieu, le Dieu de leurs pères et ces dieux et déesses, artisans de leurs mtalheurs, couronnés d'or, vêtus de pourpre, l'épée à la main, mais idoles impuissantes à se préserver des hiboux et des chauves souris (3)!
Mais pouvait-on espérer que lahvé tiendrait sa promesse ? Vaincu chez lui, serait-il assez puissant pour jeter à ibas cette grande Babylone, nouvelle Babel plus formidable que celle doat lahvé n'avait eu raison qu'en confondant les langues de ses bâtisseurs?
Les regrets douloureux, les vagues espérances du peuple furent encou-i rages par les prophéties les plus claires sur la manière dont serait accompli le salut.
Israël avait été puni. iPlus coupable, Babylone ne devait pas être épargnée. Jérémie avait fixé une date : « Et lorsque les soixante-dix ans seront accomplis, je ferai rendre compte de leur péché au roi de Babyloneet à cette nation, — oracle de lahvé, — etaupaysdesGhaldéens, et j'en feraidessolitudjes éternelles » (4). '
(1) Ps. CXXXVII, 1.
(2) Os., n, 16-22.
(3) Lettre de Jérémie, vi, 10.
(4) Jér., XXV, 12 ; xxix, 10.
Le point de départ était la première prise de Jérusalem sous le roi loakim, vers 606 av. J.-C. Que cet oracle ait été réellement proféré par Jérémie, c'est ce que prouve la tradition juive qui le crut réalisé à la lettre au temps de Gyrus (1), et plus encore peut-être le soin de Daniel de lui donnerune nouvelle extension par sa prophétie des soixante-dix semaines(2).
Lorsque soixante années se furent écoulées, l'attention devint fébrile. Le monde paraissait agité de nouvelles secousses. Où était le prophète? Car, selon l'oracle de l'antique Amos :
Le Seigneur lahvé ne fait rien, sans qu'il ait révélé son secret à ses serviteurs, les propliètes.
Le lion a rugi : qui ne craindrait? (3).
La voix qui s'éleva cette fois paraissait sortir de la tombe. Elle fait partie de la collection des oracles attribués au grand prophète Isaïe, et l'autorité compétente dans l'Église a jugé qu'il n'y avait pas de raisons suffisantes pour renoncer à cette tradition. Et, en effet, il n'est pas douteux qu'Isaïe, en pleine période assyrienne, a reproché au roi Ëzéchias sa confiance imprudente envers Mérodak-Baladan, roi de Babylone. Sauvée d'Assur par un miracle de lahvé, la maison de David serait emmenée captive à Babylone (4)-
Le prophète du salut ne devait pas s'arrêter à cette sombre perspective. La captivité ne serait que le prélude du retour, dans une manifestation incomparable de la bonté de Dieu pour son peuple. Si précise est la vue des circonstances de la chute de Babylone, avec le nom du vainqueur Cyrus écrit en toutes lettres, que la critique moderne se refuse à dater d'un temps si ancien une prophétie dont ni Jérémie, niÉzéchiel ne semblent avoir tenu compte. On comprend cependant qu'elle ait été presque oubliée au moment où il importait avant tout de prévenir la faute d'une révolte contre les Chaldéens. Plus tard, quand eux aussi ont prêché l'espérance, Jérémie et Ézéchiel s'appuyaient sur une communication directe de Dieu qui autorisait leur mission. C'était l'usage des prophètes, organes d'une révélation vivante^ et non point exégètes des oracles anciens.
Ce que la critique de tout acabit doit retenir en toute hypothèse, c'est l'émotion de ces discours pathétiques, qui suivent comme au jour le jour la marche des événements, ou plutôt qui les précédent toujours, qui en annoncent le résultat pour les captifs avec une certitude fondée sur l'affîr-
(1) II Par., XXXVI, 21 et I Esdr., i, 1.
(2) Dan., ix, 2.
(3) Am., m, 7 s.
(4) Is., IXXIX, 5 S8.