V. l'apocaiyptique
fins les ficelles qui font inouyoîr les personnages et parfois même ceux qui les tiennent. Entre Thucydide, qui exclut délibérément de son récit toute influence des dieux et cette représentation de l'histoire, il y a précisément Daniel et les livres des Macchabées ; il y a l'Histoire universelle de Bossuet. Aussi a-t-on pu parler du déterminisme de l'Apocalyptique. A vrai dire, il n'est jamais absolu au point de nier la liberté humaine, car les châtiments sont toujours mérités, le salut suppose la pénitence. Cependant toute cette histoire qui apparaît toujours d'avance offre l'aspect d'une machinerie qui se déroulerait selon un plan convenu. Les véritables acteurs n'ont pas seulement des masques; on les figure parfois par des animaux et des plantes, mais qui ne se développent pas selon l'ordre de la nature. Les choses ne se font pas, elles sont faites avec des particularités anormales, pour attirer notre attention, par des agents invisibles et presque impersonnels : de là l'emploi des passifs, qui est une des caractéristiques de ce style. Malgré sa claire vue, l'auteur ne peut pas toujours démêler tous les ressorts ni tous- les agents de cette mécanique divine; i^ ne peut que constater son fonctionnement : « Les livres furent ouverts», «son nom fut nommé «... « des cordes furent données «(l)...
Aussi le voyant doit-il être constamment assisté pour comprendre le sens des choses et de leurs rapports. Les images sont équivoques, les acteurs ne parlent pas. Il faut qu'un ange se trouve à point nommé pour donner la raison de cette représentation muette. Les anges sont à la fois acteurs cachés et exégètes, par exemple lorsqu'ils expliquent coniment ils guident les astres (2). Tout se succède ou plutôt se croise, sauf la nature toute pure, qui n'apparaît jamais. .
C'est décidément, répétons-le, un spectacle. Or il est d'un habile imprésario de préparer d'avance les décors et d'avoir les figurants tout prêts dans la coulisse. Faut-il s'étonner que les principaux acteurs soient déjà censés existants au temps du voyant, cachés derrière le rideau, dans les conseils de Dieu? Ils sont là, dès avant le moment où ils joueront leur rôle. Qu'importent le passé, le présent et l'avenir pour celui qui contemple tout dans la prédétermination divine? Le Messie et la Jérusalem nouvelle étant présents dans la pensée de Dieu, il peut les montrera ses confidents. Quand ils les auront aperçus, leur foi ne sera plus une foi, mais une claire vue; à eux de confirmer la foi des autres en ces réalités.
11 n'y a pas lieu de supposer ici une influence des idées de Platon. Les Idées, ou les Formes, comme on dit aujourd'hui, ont en elles-mêmes une existence plus stable et plus réelle que leur existence phénoménale dans
(1) Htn. élh.. XLVii, 3; xlvui, 3; lxi,
(2) llên., ixxx, 1.
les choses, mais Tldée ne peut dépouiller entièrement le caractère de rabstraction qui lui a donné naissance. Au contraire, les objets préexistants des Apocalypses, la Jérusalem nouvelle et le Messie, sont entrevus sous des contours arrêtés, comme des choses très concrètes. Ils sont encore noyés dans un vague que le voyant ne peut éclaircir, mais son intention est de les présenter, ainsi que tout le reste, comme des images vues. Lorsque le passé n'est plus qu'un tableau symbolique, l'avenir peut bien^ être représenté comme présent. Ni le passé n'est tout à fait l'histoire, ni l'avenir n'est tout à fait inexistant. Tandis que dans l'évolution naturelle, les choses vont du germe au plein épanouissement puis à la mort, ici tout vit en même temps, et l'avenir existe déjà. Et sans doute rien de plus profond, rien de plus juste, que de contempler toutes choses sub specie aeternitatis. Mais, répétons-le, il n'appartient qu'à ceux auxquels Dieu le révèle de reproduire ce tableau, et encore les vrais voyants sont- ^ils contraints de confesser leur impuissance (1).
Il est cependant un trait de l'apocalypse qu'on pourrait être tenté d'expliquer par une influence étrangère. Les stoïciens avaient imaginé — après Heraclite, — de longues périodes durant lesquelles le monde, issu du feu primordial, se développait à l'extérieur, puis se repliait sur luimême, se consumait, pour reprendre dans le même ordre le cours de ses destinées. Est-ce de là que vient ce principe premier de l'apocalyptique que la fin serait un nouveau commencement? On admettait en effet une sorte de symétrie entre l'origine du monde et son renouvellement. La grande crise messianique devait être une naissance nouvelle, ou palingénésie ; tout devait se reproduire, parfois dans l'ordre inverse, mais avec une exacte correspondance. Serait-ce que le thème stoïcien a été transposé?
Il faudrait qu'on eût tiré une conclusion pour l'ordre moral de ce qui se passait dans l'ordre naturel. Or cela est tout à fait invraisemblable. La conception stoïcienne, purement matérielle et panthéistique, était à l'antipode de celle des voyants, disposés plutôt à réduire le rôle des causes secondes. D'ailleurs ces esprits dominés, absorbés par l'idée religieuse, ne s'intéressaient à la nature que comme à une chose secondaire et dépendante. Us auraient plutôt construit une évolution — qui n'eût plus été naturelle, — d'après les exigences de la loi morale, que pris l'évolution du monde comme type de l'ordre moral et religieux. Si les animaux dangereux doivent cesser de nuire, si la paix doit régner dans le monde, au temps du Messie comme à celui d'Adam, si la nature doit être à la fin féconde en miracles inouïs, c'est parce que l'innocence des temps messia-
(1) II Cor., XII, 3.