‹ Le Judaïsme [microform]Chapitre 1 sur 22 · Le Judaïsme [microform] · texte numérisé non relu

Le Judaïsme [microform]

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

ÎG21902.

« Vous êtes mes témoins, dit le Seigneur, et mon serviteur que j'ai choisi. » (Isaïe, 43, lo.)

On voudrait présenter dans ces pages une image abrégée, mais fidèle, du judaïsme tel qu'il nous apparaît après une longue existence historique, en ce carrefour des destinées humaines où le monde se trouve aujourd'hui placé et oii ce judaïsme est peut-être capable encore de Taider à s'orienter et à s'engager sur la bonne route de l'avenir.

A notre époque, où règne non seulement la tolérance, mais le respect de toute religion sincère, une curiosité sympathique s'attache visiblement à une foi qui a survécu à tant de chocs et d'épreuves et à qui des occasions de renouvellement semblent offertes par le Maître du destin. D'un côté, la secousse générale due à la guerre, faisant de l'après-guerre le début, trouble, chaotique, d'une ère nouvelle; de l'autre, sur un petit point du globe, l'extraordinaire aventure palestinienne, l'effort héroïque de pionniers qui tentent

de rendre la vie à la Terre-Sainte, la terre historique et légendaire oii se sont accumulés tant de souvenirs et de ruines, ont attiré lès curiosités d'un large public vers les choses du judaïsme. Il semble que se soit rajeuni le message des vieux prophètes d'Israël, qui ne furent pas seulement les guides plus ou moins écoutés dé' leur temps, les censeurs irrités . faisant planer la menace divine sur leur peuple, ou les tendres consolateurs du « reste » appelé à survivre, mais les annonciateurs d'un ordre moral futur, mieux compris à présent et qui semble en instance d'organisation, l'ordre de la justice sociale et de la paix entre les peuples. Le judaïsme est, dit-on, à la mode.

Qui parle de mode dit , engouement passager.

Mais seul ce qui a obtenu les promesses d'avenir possède des facultés profondes de renaissance. Écartons ce qu'a de frivole, et partant d'éphémère, un mouvement qui se traduit, à l'étage inférieur, par une littérature commerciale, une pacotille périssable d'histoires ou. de scénarios romanesques ; ne retenons que ce fait, illustré par de multiples signes, c'est que la vitalité du judaïsme s'est réaffirmée et que la force spirituelle qu'il représente est de celles qui comptent pour reconstruire une civilisation morale singulièrement ébranlée.

Quelle idée se fait-on d'ordinaire du judaïsme ? Étiquette confessionnelle entre d'autres, le ju-

daïsme, pour le grand public comme pour l'homme de science, Thistorien, le sociologue, est l'une des religions en vigueur parmi les peuples civilisés, à côté du christianisme, de l'islamisme, du bouddhisme. C'est à ce titre que ce petit livre vient prendre rang dans la série de monographies consacrées aux principales directions spirituelles qui gouvernent les consciences de notre temps.

Par judaïsme on entend communément la foi et les croyances, la discipline morale et rituelle, le culte, les coutumes professés ou suivis par les descendants de l'antique Israël, disséminés dans les principales parties de l'univers, auxquels s'est agrégé, au cours des siècles, un contingent plus ou moins fort de prosélytes, dans l'ensemble, au dire de statistiques assez aléatoires, une quin^ zaine de miUions d'hommes environ, soit moins d'un centième de la population totale du globe.

Au judaïsme religieux, de croyance et de pratique, n'adhère certes, de façon effective, qu'une partie seulement de ces millions d'hommes.

Au judaïsme sans épithète appartiennent toutefois, tant qu'ils ne s'en sont pas formellement séparés, tous les fils d'Israël qui éprouvent encore la force, la douceur ou la vertu de certains liens . moraux et sentimentaux : piété historique à l'égard d'un passé; glorieux ou douloureux, respect du nom, devoir de solidarité à l'égard de frères d'origine qui souffrent encore pour leur qualité ■ — ou leur « tare » — de juifs, là oti continue à sévir l'antisémitisme, où la liberté de conscience, inscrite

de plus en plus dans les lois, mais insuffisamment réalisée dans les mœurs, n'a pu encore triompher des vieux préjugés et rendre impossibles de sanglantes violences et d'odieux dénis de justice. Se réclament encore du judaïsme — d'un judaïsme d'ailleurs fort évolué, bien que pour certains ce soit le judaïsme « intégral » — ceux qui, imbus de conceptions récentes datant du développement du sionisme, entendent se placer surtout sur le plan ethnique, national ou culturel, n'accordant plus qu'une place secondaire, quand , ils lui en reconnaissent une, à l'élément proprement religieux.

Il y a donc un judaïsme et une Synagogue au sens oii il y a un christianisme et une ou des Églises, et il y a un judaïsme — il serait plus clair de dire une « judaïcité » — de la façon dont on parle d'une chrétienté, groupant des judaïsants de toutes sortes, divers par l'aspect extérieur, le langage, la culture — en fonction des influences locales, de pays onde région, qui sont venues colorer les éléments traditionnels communs — divers surtout, et souvent au sein de la même agglomération, par l'attitude en matière spirituelle ; car la fidélité à la chpse juive se traduit tantôt par une dévotion orthodoxe ou conservatrice de plus ou moins stricte observance, tantôt par un idéalisme philosophique ou moral teinté de religiosité, tantôt par une véritable mystique théosophique, ethnique ou raciale, exaltant Dieu, l'Esprit, le sang et l'âme d'Israël, la langue hébraïque, la Terre des Ancêtres en travail de résurrection...

L'étiquette judaïsme recouvre, comme on voit, bien des choses qui se heurtent parfois et entrent en conflit. Cette diversité d'aspects et de tendances, que nous aurons à analyser et à expliquer, ne date pas d'aujourd'hui, si elle s'est accusée et compliquée à la faveur des événements contemporains. On la trouve, en germe au moins, dans le judaïsme primitif. Mais elle est due surtout au fait que l'existence nationale du peuple juif s'est rompue en l'an 70 de notre ère : la dispersion, déjà fort importante à l'époque dite du second Temple, s 'étant consommée après la catastrophe, a mis de plus en plus la civilisation propre d'Israël en coiïtact avec d'autres civilisations, qui ont agi sur la sienne et provoqué ses réactions en l'amenant à développer ses valeurs propres.

En outre, l'équilibre religieux plus ou moins réalisé et maintenu, depuis la fixation du Talmud, par les autorités du rabbinisme au cours du moyen âge jusqu'aux temps modernes, malgré l'apparition sporadique de telles ou telles sectes et l'agitation due à certains mouvements d'idées, a été particulièrement dérangé par le grand événement de l'émancipation depuis la fin du xviii^ siècle. De ce que, dans les pays d'Occident au moins, Israël s'est incorporé politiquement et civiquement et, dans une large mesure, socialement, — sans parler d'une entière adhésion sentimentale, — aux peuples qui l'ont affranchi d'un long servage et relevé de sa condition humiliée, il est résulté un état de crise intérieure qui a fait éclore, en

l'espace de quatre ou cinq générations, bien des manières d'être juif, rendant malaisée une définition compréhensive d'une religion qui est et demeure pourtant, en son principe comme en ses fins dernières, 1' « unitarisme » par excellence.

Le judaïsme est lié étroitement à l'histoire d'abord du peuple juif, puis de la collectivité ou de la famille religieuse d'Israël éparse daiis le monde et animée à l'heure présente d'un souffle de renouvellement. Il est lié aussi, de par sa dispersion même, à l'histoire politique et surtout morale de l'humanité.

Le christianisme est une foi essentiellement universaliste, cherchant, — c'est le trait commun à toutes ses Églises, — à convertir le monde entier au Christ. Dans une doctrine de salut individuel et général qui sépare nettement l'esprit de la matière, l'au-delà de l'en-deçà, qui s'attache principalement à former les sujets d'un royaume qui n'est pas de ce monde, interviennent surtout, en principe, des notions dogmatiques, théologiques, métaphysiques, psychiques.

Le judaïsme est dans une position di:ffér.ente. Il possède, lui aussi, un enseignement universaliste capital ; mais son arbre de vie, qui a produit des fruits pour tous les humains, est forcément enraciné dans le sol historique et ethnique où il a pris naissance.

Il est en conséquence difficile de parler de judaïsme en quittant le terrain des réalités his-

toriques, des événements qui ont jalonné ses destinées et qui expliquent, mis à part les vérités transcendantes et les commandements essentiels, tant de ses institutions et de ses coutumes, ainsi que les- caractères distinctifs de la littérature juive et les nuances de la mentalité et de la sensibilité juives. Réciproquement d'aiUeurs, l'histoire des Juifs n'a de consistance et d'intérêt profond que par le judaïsme, qui a préservé ses adeptes de l'absorption et de la dissolution. Cette histoire, en effet, dans ce qui nous en est connu, à part quelques grands chapitres denses et substantiels tels que ceux de la briUante période espagnole embrassant sans discontinuité les quinze premiers siècles de l'ère chrétienne, n'est, extérieurement, qu'une chronique assez monotone et morcelée, morne et douloureuse, tant est précaire ou dramatique et ensanglantée de-« pogromes », l'existence séculaire du peuple « déicide ». L'unité de cette longue histoire est, objectivement, -dans le problème moral et social qu'elle pose depuis les débuts de la « Diaspora » à la conscience des peuples. Mais elle est surtout dans cette étonnante force intime, ce ressort de pensée, d'âme, de volonté qu'a été le judaïsme même — qu'on soit plus frappé de sa mission religieuse ou de sa civilisation ethnique originale — reliant à travers les vicissitudes et les contingences externes, dans le temps et dans l'espace, les memhra disjecta d'une grande collectivité, ou, si l'on veut, d'une grande personne morale, avide de savoir et de justice, qu'un vouloir-vivre providentiel inspire, maintient

et dirige vers des fins intéressant non le salut d'Israël seul, mais, solidairement, celui de toute

rhumanité.

Nous n'avons pas dessein de retracer tout le développement extérieur ni intérieur du judaïsme, quelque utile que soit un tel exposé pour bien comprendre les multiples questions et problèmes que soulève le judaïsme de ce temps. Nous nous bornerons à quelques aperçus sommaires sur le passé et à quelques constatations de faits relatives à l'époque contemporaine, réservant notre effort principal à la description, à l'estimation et à la synthèse des éléments dominants qui entrent dans la définition du judaïsme, afin de traduire les aspirations les plus sûres et les prétentions les plus légitimes de la famille spirituelle dont on nous a prié, si inférieur soyons-nous à cette mission, de nous faire le porte-parole.

Le judaïsme, nous l'avons vu, est la foi d'une minorité et, dans sa teneur traditionnelle précise, d'une fraction seulement de cette minorité. La postérité des patriarches, considérée en elle-même, a bien pu, aux termes de la bénédiction donnée aux pères des Hébreux, être comparée aux étoiles du ciel ou aux grains de sable des plages, le prophète qui s'adresse à son peuple dans le Deutéronome ne laisse pas d'affirmer qu'au regard

des autres peuples, Israël est le « petit nombre », Attemha-meat{DQni.,j,i). Parole significative. Si l'argument numérique était de poids, la foi juive ferait pauvre figure en face des religions qui chiffrent leurs adeptes par centaines de millions: christianisme, bouddhisme, islamisme. Mais l'expression du Livre, en soulignant l'infériorité numérique relative du peuple élu, doté, parla révélation du Sinaï, d'une sagesse supérieure, dit en même temps l'importance qualitative que peut, que doit prendre une phalange qui, distinguée des Gentils, eut pour tâche, dans le plan de l'institution mosaïque, de devenir une « nation sainte », une élite d'obéissance, d'amour et de crainte de Dieu, de pureté morale.

Qui dit minorité dit particularisme et dans une certaine mesure, séparatisme. Le judaïsme est à base de sélection et de choix. Mais c'est un choix d'ordre plus moral encore que physique, et le séparatisme n'est pas l'exclusivisme jaloux qu'on impute souvent à Israël. Cette séparation d'entre les peuples n'est pas comme le confinement dans une île inaccessible. Elle s'accommode parfaitement — toute l'histoire d'Israël le montre — d'un contact continuel avec les peuples. Israël est mêlé aux peuples, mais sans s'y fondre. Même sur un sol bien à lui, il a eu des hôtes, des guérim, traités par la loi comme l'indigène et l'autochtone ; et il est devenu, lui, le guer des peuples, n'obtenant

que bien tardivement le traitement d'égalité. Le ghetto qu'on lui a imposé a pu, certes, exagérer les effets de la sélection religieuse et sociale, qui n'est qu'une discipline particulière. Il est très vrai que les agglomérations juives de la Diaspora se sont repliées sur elle-mêmes pour résister à la dissolution. Elles ont pu être comparées à des « gouttes d'huile » sur la mer des peuples. Mais cette comparaison, d'ailleurs ingénieuse, doit être prise cum grano salis. D'abord la goutte d'huile épouse au moins le mouvement du flot qui la porte. La vérité, est, au surplus, qu'une certaine adaptation à la culture ambiante s'est toujours constatée dans la vie d'Israël, dans les patries qui lui furent hospitalières, aux époques de calme favorisant les échanges intellectuels et les relations sociales interconfessionnelles. La ségrégation stricte de l'existence, fruit des haines religieuses, s'est aggravée aux siècles d'absolutisme postérieurs à la Renaissance et à la Réforme, mais eUe a pris fin depuis plus d'un siècle en Occident. Il est resté un particularisme inhérent au judaïsme ; nous le voyons dans nos pays restreint, en général, au domaine spirituel, à la vie proprement religieuse dans la famille, la communauté, la synagogue. Domaine lui-même fort entamé souvent, par suite d'une assimilation qui n'a pas fait tomber que les barrières de la vie politique et civique. Mais, à quoi qu'il se réduise dans la vie moderne,, ce particularisme apparaît comme un élément, essentiel, dont oh a dit avec juste raison que ses manifestations non seulement ne contredisent

pas, mais donnent accent et fécondité aux enseignements universels et humains dont le monothéisme d'Israël demeure la source. On verra que le particularisme de la doctrine et de la vie juives n'est, à le bien prendre, que la concentration nécessaire à l'épanouissement et au succès de ses enseignements. La survivance, après que ces enseignements sont, semble-t-il, tombés dans le domaine public, d'une entité religieuse distincte, comportant un code spécial, une langue et un rituel archaïques, a été imputée à l'aveuglement, à l'opiniâtreté boudeuse. On y a vu aussi une réaction d'amour-propre et un comportement de défense à l'égard d'une politique d'abaissement et de refoulement instituée par un entourage hostile afin d'amoindrir et d'effacer peu à peu de l'histoire une race obstinée dont le rôle paraissait fini et le message dépassé. Le dédain du philosophe s'est mis parfois au diapason de la méfiance ecclésiastique dans l'appréciation de la pérennité d'Israël. Explications fausses, inadéquates, d'un phénomène que des observateurs plus bienveillants et plus compréhensifs ont, déjà parfois dans le passé, et plus encore aux temps nouveaux, considéré comme une sorte de miracle.

La survivance du judaïsme dans un cadre qui a pu prendre figure fermée et sordide' de ghetto, mais n'y est point fatalement condamné, révèle en réalité une force positive, garantissant, sous l'égide d'une règle de vie dont les exigences sont acceptées avec amour par les disciples fidèles, toute une somme d'enseignements dont la propa-

l6 ■ INTRODUCTION

gation est liée à son maintien. Le judaïsme affirme la permanence nécessaire d'une famille religieuse forte d'une Tora irremplacée, gardienne du sens authentique du message de ses prophètes en voie seulement de réalisation, et tenue en haleine par la sagesse millénaire de ses docteurs qui, au demeurant, des temps bibliques jusqu'à nos jours, n'a dédaigné aucune fontaine de sapience humaine.

Minorité au service d'une majorité. Minorité que n'anime aucun esprit d'agression contre des religions auxquelles elle doit tout le respect qu'elle en attend, mais qui, appuyée sur un dogme intangible et une charte religieuse et sociale enfermant en puissance toute la foi et toute l'éthique nécessaire à la g^ieoula, à la délivrance future du monde, souhaite la conversion des hommes au seul vrai christianisme, sans mythologie, sans médiateur divinisé : le messianisme des prophètes. Telle est, en nos pays d'Occident surtout, hrièvement esquissée, la position du judaïsme, foi du passé et de l'avenir, domaine privé où se cultive l'arbre de vie de la Tora, mais pépinière spirituelle du monde par tous les rejetons et les pousses viables nés de son tronc, et par toutes les réserves de sève qu'il possède jusqu'à ff la fin des jours «.

Page 1