CHAPITRE PREMIER
Coup d'œil sur la formation du Judaïsme Judaïsm.e talmudique et rabbinique
. Le mot « judaïsme », qui désigne la doctrine, la loi, les institutions, la manière d'être et de vivre de Juda, est né pendant l'époque du second Temple après que la Judée avait reçu l'empreinte de de l'hellénisme. « Judaïsme », en grec « lo'udaïsmos », se rencontre pour la première fois dans un écrit du ii6 siècle avant l'ère chrétienne, le deuxième livre des Macchabées (i). Cela ne signifie pas que le judaïsme ne soit pas antérieur à cette époque, car il est issu du mosaïsme et d'une tradition déjà ancienne. Mais c'est bien -sous le second Temple que tous les éléments composants de la. civilisation religieuse que nous avons à décrire se sont organisés autour de Juda, de son Temple, de ses prêtres, de ses docteurs et de ses livres, non sans luttes et divisions internes, mais de façon néanmoins que la notion de judaïsme ait commencé d'apparaître alors clairement au monde extérieur.
(i) II, Macch., 2, 8 ; 14, 28.
Le Judaïsme s
l8 LE JUDAÏSME
Le judaïsme est la chose de Juda. Juda, Yehouda dans la Bible, est le nom du quatrième fils du patriarche Jacob, avant d'être celui de la plus illustre des douze tribus, celle qui, établie au sud de Canaan, a possédé Jérusalem et Bethléem, celle-ci berceau de la famille de David, celle-là lieu d'élection du Temple d'Adonaï, capitale de la dynastie davidique, la ville qui a fait entendre au monde la voix des grands prophètes.
On sait comment, dès 719 avant notre ère, Samarie, capitale du royaume du Nord, tombait aux mains des Assyriens : les tribus d'Israël exilées, et absorbées en Asie, disparaissent de l'histoire. Seul, grossi de quelques débris de ces tribus, ralliées peut-être par Jérusalem, Juda survit, peu de temps comme royaume et comme entité politique — car il est bientôt vassal, soit de l'Egypte soit de Babylone — de manière indéfinie comme ethnos ou au moins comme communauté ou société religieuse, car il est assez imprégné, dans son élite, de la prédication de ses prophètes pour subir, sans s'anéantir, la catastrophe de la prise de Jérusalem et de l'écroulement du Temple en 586 et l'épreuve de l'exil aux rives du Kebar, en Babylonie. Le noyau préservé, le « reste » affiné par le malheur, reviendra par fractions sous le roi des Perses Cyxus et ses successeurs, et reconstituera, autour du Temple péniblement réédifié et de Jérusalem lentement restaurée, un peuple, le peuple juif, et une culture religieuse fondée sur la Loi,
FORMATION DU JUDAÏSME ig
les prophètes et les écrits des sages, le judaïsme. Israël reste le nom religieux consacré par l'Écriture et par une liturgie qui va prendre un grand développement. Mais les Israélites se confondent, les Lévites exceptés, avec les gens de Juda, les Judéens, Le nom hébreu Yehoudim ne se lit pas dans la Bible avant le temps de Jérémie, contemporain de la destruction du i^^ Temple ; il se rencontre fréquemment dans les livres les plus récents du Canon, Ezra, Néhémie» Esther ; et la transcription de ce mot en loudaioi, Judaei, Judéens ou Juifs, prévaudra sur Hébreux et Israélites.
Bien qu' « israélitisme » soit quelquefois employé, ainsi que mosaïsme, pour désigner la religion juive, c'est le mot judaïsme qui est le plus usuel, du moins dans notre pays. Hébreu se dit plutôt de la langue. Mais comme cette langue connaît de nos jours une renaissance éclatante, moins encore en tant que langue sacrée que comme langage vivant, parlé par ceux qui ont pris à tâche de reconstruire une Palestine juive, le mot d' « hébraïsme » jouit aujourd'hui d'une certaine faveur : il est employé volontiers par des personnes au sentiment desquelles judaïsme semble un terme trop confessionnel, trop limité au fait purement religieux.
Le judaïsme, héritier du mosaïsme et du prophétisme, en ajoutant à ces legs essentiels certaines influences babyloniennes et persanes, s'est constitué sous Ezra, au v© siècle. Venu de Babylonie, quelque temps après la reconstruction du
Temple de Zorobabel, Ezra prit à tâche, secondé par Néhémie, d'enseigner et d'imposer les commandements de la Tora à son peuple, quelques dizaines de milliers d'âmes peut-être, précairement installées à Jérusalem et dans les environs de la sainte cité et assez mêlées aux populations païennes.
Les temps du prophétisme sont clos. Mais l'enseignement des prophètes va porter ses fruits. Les temps de la fidélité, du loyalisme à l'égard du Dieu-Un et de la discipline acceptée de la Tora commencent. Période de plusieurs siècles dont la première partie jusqu'à l'insurrection hasmonéenne sous Antiochus Épiphane (167) est fort mal connue, mais qui, par ses conséquences, apparaît comme singuhèrement féconde. Ezra est l'ancêtre des scribes (Soferim) qui, d'abord de concert avec les grands-prêtres de Jérusalem, plus tard avec une certaine indépendance à l'égard du sacerdoce, régissent la vie spirituelle d'Israël et préparent les fondations de l'édifice talmudique. Scribes et prêtres aux commencements obscurs, membres d'une « grande synagogue » dont les derniers représentants seulement, tel le grand prêtre Siméon le Juste, émergent de l'ombre peu de temps avant que l'hellénisme ne s'installe en Asie et n'imprègne de son influence la Judée et le sacerdoce jérusalémite lui-même. Ce sont ces scribes qui ont préservé le patrimoine
de la littérature sacrée, transmis les collections des oracles et discours prophétiques, les recueils de maximes du roi Salomon et des sages d'Israël, les recueils de chants religieux davidiques et autres réunis dans le Psautier, élaboré, à côté des liturgies du Temple, les premiers éléments de la liturgie synagogale, organisé la lecture et le commentaire de la Loi, réglé le calendrier, pourvu à Tadministration de la justice, établi sur des bases fermes toutes les institutions du judaïsme futur. .
Des traditions orales, transmises d'une génération à l'autre, vont se développer englobant des usages populaires que la science et la dialectique rabbiniques s'emploient à rattacher par des procédés d'herméneutique à la lettre des textes saints : long travail de sept à huit siècles qui ne s'est pas accompli sans luttes et sans discussions, inévitables quand il s'agit d'adapter aux circonstances changeantes de la vie des textes anciens susceptibles d'interprétations variées.
La vie, tant extérieure qu'intérieure du judaïsme, pendant l'époque du second Temple d'abord, puis dans les siècles de grande dispersion postérieurs à 70, présente des phases de crise qui donnent à l'histoire juive un caractère singulièrement mouvementé et dramatique. Nous les rappelons brièvement.
L'hellénisme d'abord a mis en danger l'avenir
religieux de la communauté revenue d'exil et vivant sous l'autorité des grands-prêtres, intermédiaires entre le gouvernement perse et ses sujets juifs. La culture grecque, la plus séduisante des formes sous lesquelles le paganisme ait opéré un retour offensif en Israël, initie les habitants de la Judée à la langue harmonieuse de l'Hellade, à des occupations, des jeux, des plaisirè qui s'acchmatent aisément en Palestine sous le régime généralement libéral des successeurs d'Alexandre. L'engouement pour les choses grecques, qui laissera des traces nombreuses dans l'hébreu et l'araméen parlés en Judée, même dans le vocabulaire cultuel, et dans l'onomastique juive (Alexandre, Antigone, Hyrcan, etc.), règne surtout dans les classes cultivées et aisées et jusque dans le sacerdoce. Quelque temps la foi des ancêtres et les lois traditionnelles paraissent pouvoir se concilier avec l'hellénisme de la vie mondaine, L'Ecclésiastique ou Sagesse de Ben Sira (v. i8o av.), où l'influence grecque est sensible, est un témoignage curieux de ce moment du judaïsme. Mais vienne un despote féru d'hellénisation intégrale, un Antiochus Épiphane, encouragé dans ses desseins par des prêtres dégénérés plus attachés aux rites et à la pompe des cérémonies qu'à la doctrine religieuse et morale de la Tora et des prophètes, le judaïsme se verra proscrit sous les peines les plus sévères et Zeus sera introduit dans le Saint des Saints. Profanation et terrorisme qui, au moment où la déjudaïsation semblait devoir être consommée, provoqueront le redressement
salutaire et feront lever une phalange de héros, exaltés dans leur nationalisme religieux par le vieux prêtre de Modéin, Mattathias, et ses cinq fils, dont le valeureux Juda Macchabée. En quelques années la petite armée, aguerrie et enthousiaste, des pieux sectateurs de la Tora s'assure la victoire des armes sur les Syriens et la victoire morale sur les hellénisants « assimilés » au paganisme. Date capitale non pouf Israël seul, mais pour le' monde. Le Temple restauré dans son culte en 165, rhébraïsine est sauvé, et par lui tout le développement religieux et spirituel qui se rattache aux Écritures saintes et ùe se comprend que par elles.
D'autres crises vont se produire aux siècles suivants, fatales finalement à l'existence politique d'Israël, menaçantes pour sa foi, mais sans pouvoir éteindre la flamme désormais inextinguible du judaïsme. Son expansion pourra être restreinte, son champ d'action limité, sa position réduite pour de longs siècles à l'attente résignée et à la défense, la vie demeurera en lui avec toutes ses valeurs essentielles.
La famille hasmonéenne, parvenue à l'autonomie sous les successeurs d'Antiochus, instaure une royauté qui cumule le pouvoir temporel et la fonction sacerdotale. Mais alors les Hassidim, les piétistes, qui avaient soutenu les fils de Matathias en insurrection contre un joug impie, s'éloignent des princes-pontifes, gâtés par des
succès d'ailleurs éphémères, qui compromettent à nouveau Tidéal religieux d'Israël dans une politique ambitieuse et vouée à réchec. C'est, sinon un paganisme proprement dit — le Temple reste dédié au Dieu d'Israël — du moins un aristocratisme mondain et avide qui caractérise la plupart des épigones de la famille hasmonéenne, appuyés, depuis Jean Hyrcan, sur le parti saciducéen, parti d'origine assez mal connue, mais où l'on voit bien que dominèrent précisément les^ prêtres. A ce parti, attaché avec rigueur à la lettre du code sacerdotal de la Tora, s'oppose la piété plus large et plus populaire des successeurs des Hassidim, les .Pharisiens, de nom et d'origine également controversés, mais dont l'influence ira croissant et finira par triompher. Des dissensions politiques dressent l'un contre l'autre ces deux partis, amenant en l'an 63 avant l'ère chrétienne l'intervention dans les affaires de la Judée de la puissante Rome, bientôt maîtresse des destinées du petit royaume juif, indirectement sous les Hérodiens, puis directement par ses procurateurs. Sur les divergences d'ordre religieux qui séparent les deux sectes tour à tour dominantes au sein du judaïsme avant la chute du second Temple, nous aurons occasion de revenir. Notons seulement que c'est la religion démocratique et appuyée sur la tradition et la coutume populaire, représentée par le pharisaïsme, qui prévaut et va se confondre dès lors avec le grand courant principal du judaïsme. Ces Pharisiens n'ont pas été, à proprement parler, les adversaires du sacerdotalisme.
toute la Tora étant sacrée pour eux. Ils ont compté eux-mêmes des prêtres dans leur rang. Ils ont révéré le Temple et enseigné l'importance du culte des sacrifices, des offrandes et des dîmes. Mais la création et le développement de la synagogue, maison de prières, le culte des lèvres et dû cœur, les institutions d'étude et de charité sont surtout leur œuvre. C'est par là que sera sauvé le judaïsme aux jours sombres de la destruction du Sanctuaire. Un judaïsme purement sadducéen, c'est-à-dire concentré autour du Temple et de ses institutions, eût été frappé à mort. Mais depuis longtemps l'autre judaïsme, celui des docteurs, héritiers des prophètes, qui mettaient la bonté, la justice, la connaissance de Dieu au-dessus du cérémonial des holocaustes, était devenu assez fort pour conjurer les effets de la catastrophe nationale. Aussi bien, quelques années avant 70, c'est au pharisaïsme que passe la direction religieuse d'Israël. La plus haute autorité de ce temps, Yohanan ben Zaccaï, avait, pendant ,ie siège de Jérusalem, obtenu de Titus la faveur, aisément octroyée, tant elle paraissait insignifiante, de transférer le coUège des docteurs à labné. La portée d'une telle mesure était incalculable. Dans la tourmente qui allait miner de fond en comble l'existence nationale d'un peuple décimé et vendu à l'encan, l'école sauvée, c'était le patrimoine des Écritures et des traditions préservé dans sa teneur originale. L'œuvre d'un Flavius Josèphe n'en est qu'un pâle reflet. Ce juif, de famille sacerdotale, qui avait reçu dans sa jeunesse l'enseignement des différents partis (sad-
ducéen, pharisien, essénien) et pris part, au début, à la guerre contre Rome avant de s'en faire l'historiographe, a laissé, certes, un témoignage capital, parce qu'il est le seul qui nous ait donné une relation suivie des événements auxquels il fut mêlé ainsi qu'une histoire générale des « Antiquités judaïques ». Mais le judaïsme vivant est ailleurs que dans cette œuvre, qui n'a pas joué de rôle dans les destinées juives.
Ce judaïsme vivant, convient-il de le chercher loin des luttes des partis de la métropole, dans ce monde hellénistique où les Juifs avaient essaimé en piasse sous le second Temple, particulièrement à Alexandrie? Certes, il y a eu dans l'Egypte des Ptolémées une phase brillante de l'histoire du judaïsme. Grâce à la traduction grecque de la Bible et à la littérature apologétique et propagandiste qui s'est greffée sur la Septante, écrits de poètes, d'historiens, de philosophes de talent, le judaïsme avait entamé une véritable conquête morale du paganisme par son dogme simple, son éthique pure, l'humanitarisme de sa législation sociale et la séduction même de certains de ses rites interprétés dans leur signification morale ou symbolique. L'amalgame de l'hellénisme avec le judaïsme commencé en Palestine s'était heurté, après une période de vif engouement, à, une réaction énergique, du jour où il était apparu que cet hellénisme, d'ailleurs de seconde zone, sous les espèces
d'un épicurisme sensuel, mettait en péril l'esprit de la Tora. Mais, en Egypte, sous des princes lettrés, il fut plus aisé de concilier la doctrine des grands penseurs de THellade, gagnés déjà à une doctrine monothéiste et professant une morale élevée, avec les enseignements du mosaïsme.
L'alexandrinisme juif, dont le représentant le plus éminent fut Philon, aux environs du i®^ siècle de l'ère chrétienne, a opéré avec méthode cette harmonisation des deux sagesses, la hokhma juive et la sophia hellénique. L'ambiance est plus favorable ici qu'en Palestine. La langue grecque s'y impose, dans l'oubli ou la négligence de l'hébreu (d'où précisément la nécessité d'une version des Écritures en grec). En revanche, point de Temple comparable au Sanctuaire unique, point de culte sacerdotal, mais des proseuques ou lieux de prières où l'on lit la Loi et la commente en grec. Les dieux et les rites du paganisme n'y pénètrent point. Dans les classes cultivées la pensée des grands philosophes de la Grèce exerce ses séductions. C'est par le moyen de l'allégorisme que Philon, qui a eu sans doute des précurseurs, interprète les récits du Pentateuque et les commandements du mosaïsme en y incorporant le meilleur des conceptions philosophiques et morales de Platon, tributaire, selon lui, de Moïse. Ainsi le mosaïsme est proposé comme la loi même de l'humanité.
Rêve généreux auquel la réalité immédiate inflige un démenti,- lors des émeutes antijuives qui font entrer Philon en lice pour plaider à Rome la cause de son peuple persécuté. Cet humanitarisme ou
cet universalisme n'est pas d'ailleurs sans risques graves pour la doctrine du judaïsme. Non qu'il n'en fasse partie intégrante. Mais l'originalité de cette doctrine est menacée par les excès d'une méthode qui sacrifie la lettre au profit d'un esprit souvent aventureux et fortifie la position de ces esprits forts, de ces « antinomistes » juifs qui, hors de la Palestine surtout, se croient autorisés à rejeter la pratique effective des rites cérémoniels du judaïsme. Philon a beau s'élever avec sévérité contre les contempteurs du sabbat et de la circoncision (i), le système dont il a été le plus brillant représentant n'en était pas moins fait, en dépit de ses efforts et de son propre exemple, pour les encourager et pour grossir même leur nombre. Le judéo-hellénisme d'Alexandrie, en interprétant trop librement la lettre de la Tora, finira par adhérer à des doctrines fort étrangères au judaïsme. Après Philon, d'ailleurs sous le contre-coup des convulsions politiques de la malheureuse Judée, le judaïsme si hellénisé de la Diaspora disparaît ou se transforme. Juifs détachés des pratiques positives, païens « craignant Dieu », gnostiques, Esséniens ou Thérapeutes, dont Philon a retracé le genre de vie ascétique, ont vraisemblablement fourni des recrues au christianisme naissant, héritier du « logos » philonien, mais aussi de cet antinomisme qu'en vain Philon avait essayé d'enrayer. Cette crise eût été fatale au judaïsme sans l'activité du rabbinisme palestinien et babylonien.
(i) Philon, D^ migr. Abr. I (Mangey), 450.
En Judée, la guerre contre les Romains a mis fin à l'existence politique d'Israël. Le judaïsme survit à la ruine du Temple, grâce à ces générations de docteurs, Tannaïm puis Amoraïm, qui conservent jalousement et développent une tradition rendue plus chère à leurs yeux parce qu'elle est la seule chose qui demeure dans le naufrage. Dans les écoles de Palestine (Tibériade) et de Babylonie (Sora, Nahardéa, Poumbadita), le judaïsme se replie et se recueille, en une semi-retraite, une vie pieuse et studieuse à l'ombre des synagogues, dans les « quatre coudées » de la halacha, élaborant la Mischna, puis les Talmuds. Durant ce temps la petite secte des adeptes de Jésus de Nazareth, qui ont vu dans le Galiléen le Messie annoncé par les prophètes, grandit et devient une foi nouvelle. Paul de Tarse rompt le lien avec le judaïsme en abrogeant ia loi cérémonieïle, et désormais le christianisme, foi dogmatique issue d'un messianisme juif dénationalisé, conjugué avec l'antinomisme hellénique et les rites dé mystère en faveur dans l'Orient, conquiert rapidement les Gentils. En 325, le christianisme est la religion dominante dans l'empire romain. Le judaïsme aura à compter avec un adversaire devenu bien plus redoutable de par la puissance séculière dont il se sera assuré l'appui.
En attendant, depuis l'échec du dernier essai de restauration nationale sous Bar Cochba en 135,
le judaïsme s'est attaché avec plus de ferveur et de rigueur que jamais à l'héritage de la Tora, seul bien intact après la ruine du centre religieux. Les docteurs affrontent parfois des luttes doctrinales avec des adeptes de la foi nouvelle. Le Tal- ,mud, qui ne nous apprend presque rien de Jésus et des premières générations chrétiennes, porte la trace de ces controverses allant du ii® aU iv® siècle. Par réaction contre les Minim (hérétiques), il épaissit la « haie » protectrice des observances autour du domaine sacré, confié à la garde des générations d'Israël. C'est une haie, ce n'est pas une muraille de Chine. La tradition juive peut bien, par suite du malheur des temps, dans un monde devenu de plus en plus hostile, renforcer son particularisme et ses méfiances. Elle ne laissera pas de parler cependant, selon les lieux et les époques, l'araméen, le persan en Orient, le latin et le grec dans le bassin méditerranéen ; plus tard, les langues romanes, en Espagne, en- France, en Italie, et l'arabe et tant d'autres dialectes et, ne fût-ce que par cette seule raison, eUe gardera le contact avec la pensée et la culture ambiante.
Le judaïsme présentera quelques phases de libre et féconde expansion et de participation assez large à cette culture. Il subira des pressions aussi bien de la part du christianisme que de l'Islam ; mais il n'abdiquera pas et comptera d'innombrables martyrs. Et cette fermeté de résistance et de refus ne sera pas sans troubler maintes fois les filles de la Synagogue. Il adviendra même,
à certains tournants de l'histoire, qu'Israël joue le rôle d'un ferment, plus ou moins apparent, dans les crises intérieures du christianisme provoquées par telles hérésies au moyen âge et surtout par la Réforme au xvi*^ siècle.
Nous ne pouvons songer à décrire la longue période, de vie souvent contrainte et comme latente, qui s'étend de ],a rédaction du Talmud (vers 500) jusqu'à l'aube des temps modernes, ayant hâte d'arriver précisément à. ces temps proches de nous. Nous nous bornons, sauf à revenir incidemment sur tel ou tel moment du ^ passé, aux très brèves remarques qui suivent.
Tandis qu'Israël lutte pour sa vie matérielle et spirituelle, il prie et il étudie, il chante les objets de sa foi, il raisonne celle-ci, il la confronte avec celle des autres croyants ou des philosophes ; il se réfugie, quand l'oppression est ,trop cruelle, dans les spéculations d'une mystique où revivent, à son insu Souvent, les conceptions qui ravissaient Philon; il se querelle lui-même en des disputes parfois violentes touchant les rites, la fidéhté au Talmud, l'utilité des sciences ou de la philosophie, la date proche ou lointaine du Messie. Querelles multiples, incidents fréquents, témoignant de la vitalité d'un judaïsme infiniment varié selon l'époque et le pays, mais un au fond sous cette diversité, en ce qui touche aux doctrines essentielles et aux observances principales : Juifs Askenazim ou
Sefardim, de France, de Germanie, d'Espagne et Portugal, puis de Pologne et de Turquie, passent des siècles à commenter à perte de souffle Bible et Talmud, et à commenter leurs commentaires, jusqu'à l'heure où le monde, leur restituant rang et dignité d'hommes, leur permettra de travailler de nouveau plus efficacement pour eux-mêmes et pour l'humanité, *