‹ Le Judaïsme [microform]Chapitre 10 sur 22 · L HOMME ET SA DESTINEE IO · texte numérisé non relu

L HOMME ET SA DESTINEE IO

Qu'apprenons-nous de fondamental sur la nature humaine à Técôle de la Tora et du judaïsme ?

Le souffle divin qui organise le chaos primitif a animé le limon originel, a façonné Adam et, chair de sa chair, Eve. « Créé à l'image du Créateur » (Genèse, I, 26), c'est-à-dire doté du pouvoir de dominer sur les choses et les êtres inférieurs, de se les asservir, de faire intervenir dans le monde donné une volonté à son tour organisatrice et créatrice, Adam est un mélange de faiblesse — poussière qui retournera à la poussière — et de forcé, souffle qui n'est pas seulement haleine, respiration, mais toutes les fonctions végétatives, et puis successivement toutes celles de la pensée consciente, de la réflexion, de l'imagination, du génie inventif. La Neschama ou la ^e/^scA hébraïques, notions toutes physiques à l'origine, air qui circule à travers les cavités du corps, ou ces cavités mêmes; (i), désigneront, le second terme surtout, la vie, l'être, la personne. Plus tard, une substance distincte du corps, et, sous l'empire des conceptions helléniques, opposée au corps. Le judaïsme connaîtra et enseignera la dualité corps-âme, familière à la pensée judéo-hellénistique, comme à la pensée des docteurs du Talmud et à la liturgie de la synagogue, sans en venir toutefois à un dualisme aussi tranché que dans l'Église, car celle-ci,

(i) La Bible a conservé des traces du sens' organique et concret de ■néfesch. ;

bien plue hellénisée que la Synagogue, a posé la conception pessimiste^ d'un corps à mépriser, j,et d'une âme déchue de naissance, qu'il faut 'sauver, et au salut ultra-terrestre de laquelle toute la vie présente doit se subordonner. Pour le disciple de l'Ancien Testament, l'opposition est moins entre le corps et l'âme qu'entre le faux et le vrai, le mal et le bien, la malédiction et la bénédiction, la mort et la vie. L'homme est sujet au mal, à l'erreur, à la déviation, parce qu'il est né faible, mais il n'y est point voué. La faiblesse est originelle, non le péché. D'où le progrès possible, l'ascension sur les chemins de Dieu, et le retour à la bonne voie quand on s'est égaré.

L'opposition absolue entre le corps et l'âme, entre la chair et l'esprit, en mettant à la charge de la matière les bas instincts, les corruptions, les passions dangereuses, les vices, conduit à une vue pessimiste de la destinée terrestre, aux mortifications de la chair, siège et source du péché, aux ascétismes qui l'immolent ou l'humilient sans, cesse. Certes, la violence faite à la nature a eu souvent pour fruit des dévouements à l'Esprit et à l'Idée, d'une grandeur héroïque. Mais le refoulement a suscité parfois de redoutables revanches de la chair opprimée. Et que d'autres conséquences terribles ! A côté de martyrs volontaires qui ont sacrifié allègrement la vie physique pour gagner ie salut, il y a eu les innombrables victimes d'une sombre conception qui, pour avoir séparé trop complètement la cause de l'âme du destin corporel, a pu aboutir, par charité pour celle-là, aux pro-

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cédés barbares de l'Inquisition, et s'accommoder aussi des horreurs de la guerre, qui ne détruit après tout que ce qui est voué à la destruction.

Le judaïsme n'a pas anathématisé la chair, il voit dans la longévité une bénédiction de Dieu. Il a certes proclamé et attesté avec une rare puissance la primauté de l'esprit ; il s'est élevé à la notion de la vie perpétuelle, promise, sous telle forme qu'il plaira à l'Animateur souverain de la matière, aux justes qui auront cherché, reconnu et servi Dieu ici-bas. Mais il proclame, malgré les misères d'ici-bas, la vie digne d'être vécue, 011 s'harmonisent facultés et fonctions sous la tutelle de sages lois d'abstinence et de continence.

La Bible, assure-t-on parfois, fournit des textes à l'appui de conceptions fort dissemblables, sinon contradictoires, touchant certains points importants de doctrine'. Telles les questions relatives à la destinée humaine. Adeptes du péché originel ou de l'innocence native, partisans du libre arbitre ou du déterminisme, af&rmateurs de l'anéantissement total de la créature, ou de la survie et de la résurrection, allèguent les uns et les autres des passages décisifs à leurs yeux en faveur de leur opinion. Il faudrait, pour les départager, bien saisir le sens et la portée de textes sur lesquels l'accord n'est pas toujours fait. Il convient en outre de replacer les documents bibliques dans leur cadre historique. L'histoire

de l'antiquité orientale; de mieux en mieux connue, projette parfois des lumières sur des endroits obscurs ou controversés de l'Écriture, et permet de mieux définir les conceptions dont ils portent la trace. De telles connaissances sont également nécessaires aux théologiens et aux historiens. Toutefois il est des textes non équivoques qui étayent, sans artifice ou subtilité d'exégèse, la doctrine ou, si l'on préfère, la façon de sentir et de penser constante du judaïsme en ce qui concerne le pouvoir qu'a l'homme d'être l'artisan de sa destinée morale. Au début de la Bible, la première loi, l'interdiction à Adam de goûter à l'arbre de la science, postule la liberté d'obéir ou de désobéir. A l'autre extrémité de la Tora, le célèbre « Tu choisiras la vie » (Deut., 30, 19), adjuration générale, ainsi que les commandements particuliers, positifs ou négatifs, du- mosaïsme, orientent bien la conscience, mais réservent à l'homme le oui ou le non de la volonté libre. On est ici sur un terrain sûr, et tout le développement religieux d'Israël, même avec la conviction qu'un Maître suprême régit le destin des peuples et des individus, repose sur le sentiment profond, inébranlable de son auto-détermination, donc de sa propre responsabilité dans ses défaillances comme de son aptitude à se forger à lui-même, avec l'aide de Dieu, son avenir;

C'est le pharisaïsme qui,, triomphant de la secte sadducéenne, a fini par devenir, peu avant la

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chute du second Temple, le judaïsme tout court. Flavius Josèphe, dont on ne peut accepter qu'avec réserve sa façon de caractériser comme des écoles philosophiques les partis ou les sectes en lutte dans la vie juive de son temps, a prêté aux Pharirisiens une opinion qui concilie la croyance à la Providence avec la liberté humaine (au lieu de Providence, il écrit destin — • eimarménè — à l'usage des lecteurs païens) : « Les Pharisiens croient, dit-il [Antiquités, XVIII, i, 3; cf. Guerre, II, 8, 14), que Dieu a tempéré les décisions du destin par la volonté de l'homme pour 'que celui-ci se dirige vers la vertu ou vers le vice. » Le rabbin Akiba,. au ii'^ siècle, est l'auteur d'une formule plus brève, mais analogue : « Tout est prévu, mais licence est donnée. » [Ahot, III, 19.) « A sa naissance. Dieu décide si l'homme sera faible ou fort, sage ou sot, riche ou pauvre, non s'il sera juste ou méchant.» [Nidda, 16&.) Un autre aphorisme plein de sens se lit dans le Talmud [Berachot, 33 et ailleurs) : « Tout est entre les mains de Dieu, hors la crainte de Dieu. » La « crainte de Dieu », formule biblique de la piété, avec l'amour de Dieu qui en est, non l'antithèse, mais le complément et le couronnement, c'est le grand ressort de la moralité, ou pour employer le langage imagé d'un auteur juif du moyen âge, c'est le fil qui relie les perles du coUier des vertus humaines. « Crainte et Amour », c'est ce que Dieu demande à l'homme. Il arrive que Dieu l'aide, par sa grâce, à les acquérir, à lutter contre l'instinct du mal. et ses dangereuses séductions, mais rien ne supplée

à^ l'effort personnel. Le fils d'Adam en est capable, mais surtout celui qui sera doté de la Tora. Son effort, sa réussite, ses échecs, ses revanches, c'est tout le drame humain qui commence à l'Adam de la création pour finir à l'Adam messianique, celui qui aura vraiment fondé le règne de Dieu.

On l'a vu, dès le début de la Genèse, ce drame se noue. Une loi est prescrite à l'homme, qu'il ne peut observer que par obéissance pure, car elle semble un décret arbitraire du Créateur : ne pas manger du fruit de l'arbre de la science. S'il craint Dieu ou s'il l'aime, il y sera fidèle. Il succombe ; il est châtié, voué au travail pénible, mais qui, avec la pénitence, le réhabilite. Le drame de la jalousie, conseillère de meurtre, éclate avec Caïn et Abel. Il y a apparence d'arbitraire aussi dans l'agrément par Dieu de la seule offrande d'Abel. Dompter une jalousie, un dépit légitime, est la plus belle des victoires morales. Caïn succombe à la tentation du crime ; il tue. Il se rachètera par le châtiment et le remords. Drame encore que la vie des patriarches, où de difficiles obéissances leur sont demandées et où d'insignes vertus surgissent en face de vices, de dépravations et d'erreurs. Drame que l'histoire des tribus d'Israël, où enthousiasmes et déceptions, grandeurs et défaillances alternent. Cette histoire est celle de tous les peuples, long drame moral aux mille péripéties, où s'ébauche pourtant l'image d'une humanité meilleure. Sourd travail, constructeur de la vérité et de la justice, à travers un chaos long à débrouiller. Le problème cosmique, lui, semble résolu. Le

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monde suit ses lois, selon nn mécanisme qni apparaît inflexible, encore que la piété 'hébraïque ait le sentiment d'un renouvellement quotidien du miracle de la création. Mais nulle volonté d'en bas ne vient déranger le poème divin qui se déroule dans le temps. Seul le problème humain n'est pas encore résolu, parce que la mission piumaine n'est pas encore remplie : devenir des collaborateurs du Créateur en fondant sur des bases inébranlables la société messianique où l'on fera, « d'un cœur entier, la volonté de Dieu », selon l'expression caractéristique du rituel du Nouvel An.

La mission n'est pas remplie, parce que l'homme n'a pas universellement soumis à la loi morale le libre pouvoir dont il mésuse. Et peut-être est-elle retardée, cette mission, par les doctrines qui, si nobles que soient leurs aspirations, dénient à l'homme cette puissance d'être auteur de sa destinée et collaborateur de Dieu. Le judaïsme est foncièrement « libre-arbitriste », nous l'avons noté Le jeu de la liberté explique toutes les défaillances, les stagnations ou les régressions. Il rend possible, d'autre part, l'optimisme, ou la croyance à une éducation générale, à un progrès final d'une humanité ordonnée, d'un règne de Dieu en ce monde.

Par là le judaïsme reste distinct du monothéisme trinitaire chrétien, des doctrines pauliniennes de la grâce qui tendent à la négation du libre arbitre.

IIO LE JUDAÏSME

En apparence, c'est l'Église qui, en secouant le joug de la loi, en déclarant caduque la Tora juive . pour introniser la loi de charité, le règne de la Grâce, a délié l'homme enchaîné. Ta émancipé d'un despotisme théocratique oppresseur, donnant libre champ à l'âme conduite par le fils de Dieu jusqu'au royaume du Père. En réalité, c'est la loi bien comprise qui fonde la liberté. Obéie par la conscience, elle garantit, corrobore, exalte cette liberté ; elle rend confiance à l'homme, qu'elle • prémunit contre le mal et à qui elle assure tous les moyens du retour, s'il veut se purifier de ses souillures.' C'est le Décalogue, charte d'êtres physiquement affranchis, qui affranchit moralement la société sinaïtique.

Du mystère chrétien qui réprouve la nature, censée pécheresse par vice de naissance, le judaïsme demeure éloigné. L'homme libre a pour tâche, face au devoir prochain, d'organiser non seulement un ordre économique et matériel par les initiatives de l'intelligence, mais un ordre moral en se dominant soi-même et en disciplinant ses penchants. La loi de Vie, la Tora est le meilleur auxiliaire de cette organisation.

L'homme libre, ayant quelque chose à donner à Dieu, son obéissance, qui lui appartient en propre, (c aide » Dieu en quelque sorte, en voulant dans le sens divin. Il acquiert du mérite [zekhout], expression prise quelquefois en un sens terre à terre, souvent aussi dans une signification toute désintéressée : il participe au salut du monde, en hâtant par son initiative la venue de l'ère messianique.

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Ainsi la liberté de choix ouvre à l'humble limon animé du souffle d'en haut l'accès aux cimes de la connaissance et de la moralité.

Mais ce privilège de la liberté comporte des risques redoutables : celui de pécher, de s'éloigner de la vie divine, de déchoir. Toutefois, à moins d'un endurcissement dans la faute qui finit par obscurcir la conscience et enchaîner la liberté; et fermer la route du retour (teschouva) , ce retour est presque toujours possible, et le Talmud dira : « Celui qui veut se purifier, l'aide lui vient d'en haut. »

La doctrine juive affirme clairement cette possibilité d'annuler, par le repentir, par la douleur, par l'expiation, les conséquences du péché, la dégradation qu'elle produit dans l'âme du coupable. Dans l'ancien Israël les infractions, rituelles ou morales, s'absolvaient grâce aux rites des sacrifices, des offrandes, du cérémonial du Kippour, par les soins du sacerdoce. Plus tard, la prière, les bonnes œuvres, la confession humble, la contrition sincère prennent la place, non sans progrès pour la religion intérieure, de propitiations purement cérémonielles. Il y a là, sous des aspects divers, une doctrine du pardon divin, de la purification divine accordée directement et complètement à l'effort courageux de repentance sincère de la part du pécheur. « Heureux Israélites, dit R. Aldba, devant qui vous purifiezvous ? Devant votre Père céleste. » La notion du pardon est mise éminemment en relief par la journée du Kippour, telle qu'elle est devenue

dans le judaïsme postérieur à la chute du Temple ; l'universalité de la doctrine est attestée particulièrement par la lecture du livre de Jonas, qui fait voir la grâce divine octroyée, moyennant leur résipiscence, même aux plus méchants des hommes, les farouches Ninivites.

Sur cette base de notions fondamentales se sont développées et précisées avec le temps^des croyances et opinions relatives aux rémunérations individuelles, tant en cette vie qu'après la mort. Sanctions et châtiments attachés à l'accomplissement ou à la violation des préceptes de la Loi divine, destin de l'âme après la mort, résurrection des corps après la sentence du souverain Juge, nous ne pouvons exposer ici tout ce que le judaïsme a énoncé, par l'organe de ses docteurs et de ses théologiens commentant des données bibliques fort sobres, sur ces questions qui ne cessent de passionner les hommes avides de certitudes ou d'espérances (i). La liturgie traditionnelle exprime avec insistance la conviction que l'Auteur de la Vie rendra la vie aux morts dans un monde à venir plein de délices pour les justes. La philosophie religieuse s'efforce, chez les plus orthodoxes même, de justifier, au regard de la raison, une croyance qui la dépasse. Les théologiens rationalistes, depuis

(i) Voir les traités spéciaux de théologie juive, notamment M. A. Weill, Le Judaïsme, ses dogmes, etc., 1866-69 ; K. Kohler, Grwidriss einer systematischenTheologie des JudentumSy^ Leipzig, 1910,

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Maïmonide, mettent l'accent surtout sur le principe de la spiritualité de Tâme/qui n'est pas soumise à la destruction : « Je crois, dit la pensée juive moderne (i), que les hommes de bien (de toute origine) qui obéissent à la Loi de Dieu (naturelle ou révélée) et accomplissent d'un cœur entier sa volonté, et ceux qui se sont sincèrement repentis, ont part comme âmes immortelles à la vie éternelle. »

(i) Cf. le credo de M. Margolis, cité par J. H. Hertz, Jewish Thoughts.

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