CHAPITRE VIII
Israël et r « Alliance »
Prophétisme ; Mission d'Israël Messianisme
Dans réconomie du drame ou de l'action que jouent ici-bas les libres fils d'Adam, un rôle de premier plan est dévolu à Israël. L'histoire, à elle seule, toute idée religieuse à part, fait de lui un protagoniste. Et sa doctrine lui assigne expressément ce rôle.
La notion de « séparation » est inhérente à l'homme en tant qu'homme. Nous avons cité plus haut (p. 97) la phrase du rituel de Kippour (office de Neïla) : « Tu as distingué l'homme dès l'origine... » C'est . pourquoi l'on peut dire que la séparation « spéciale » dont Israël est l'objet accentue tout à la fois son particularisme et son humanité.
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Famille humaine élevée à la « primogéhiture » morale (Israël est mon fils, mon premier né, Ex., 4, 22), elle a été distinguée, choisie entre les nations et séparée du reste des nations. De quelle sorte de séparation et de choix peut-il s'agir ? Choix tout à fait gratuit ? Choix mérité par des dons spéciaux ou des aptitudes particulières manifestés par les Patriarches, pères de la race hébraïque et transmises par le sang ? Ces questions ont longuement occupé les théologiens. Le pourquoi de l'élection d'Israël est matière à controverse. Mais le fait subsiste, de quelque manière qu'on en rende compte. Pratiquement de quoi s'agit-il ? Est-ce quelque chose comme la sélection naturelle du darwinisnie où s'éliminent ou périssent les faibles, les incomplets, les , mal doués ? Faut-il l'entendre à la façon des doctrines de prédestination, qui mettent d'un côté les élus, de l'autre les réprouvés, et vouent ceux-ci à la mort spirituelle, sinon aux supplices infernaux ? Il s'agit de tout autre chose, d'une tâche essentiellement morale à remplir, comportant des privilèges, mais plus encore des charges et des devoirs. Sans doute, au cours d'une longue destinée, des notions peuvent être mal comprises, déformées, traduites sous une forme outrée ou inadéquate : à certains moments critiques de l'histoire d'Israël, aux heures d'oppression, de domination brutale des peuples païens, ceux-ci ont pu lui apparaître, en bloc, comme une masse de méchants, de pervers, d'ennemis de Dieu, dignes de tous les châtiments, en face de la famille des purs et des saints. Mais une
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haute conception morale a en tout cas pallié ce que peut avoir de choquant une discrimination aussi rigoureuse et simpliste. La même rigueur ne s'est-elle pas exercée d'ailleurs bien des fois dans le sein d'Israël, et non sans âpreté, pour séparer les purs et les impurs, ceux qui obéissaient à la loi divine de ceux qui la violaient ? C'est que justement il s'agit surtout d'orientation morale. La position d'Israël par rapport au reste du genre humain est celle d'un aîné vis-à-vis de^ frères mineurs, d'un aîné doté d'une loi, d'une discipline acceptée, d'un libre élan, d'un joyeux enthousiasme, au jour du Sinaï, pour toute la suite de ses générations, l'obéissance à cette règle devant garantir sa vie et son salut et lui servir à porter le flambeau de la connaissance de Dieu parmi les peuples de la terre,
La mission d'Israël à leur égard sera d'exalter, de renforcer, de faire triompher une civilisation humaine par l'exemple d'une vie selon la Tora, par la diffusion^ de .la parole de Dieu et l'enseignement émanant de l'existence et de la persistance d'Israël.
La Tora a été donnée à Israël comme la charte d'une alliance spéciale de Dieu avec son peuple. Cette notion de pacte, de Berith, domine le mosaïsme, et c'est l'un des noms dont on peut désigner la religion juive. La liturgie l'a rendue fami-
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liëre. Les Israélites fidèles à la loi sont des fils de l'alliance, Bené Berith (i.)
Une première « alliance » élémentaire est celle qui groupe les fils de Noé. Noé est le « juste » qui échappe à la destruction du genre humain. Histoire ou mythe, le récit fameux enferme une leçon frappante. Le monde inorganique peut subsister, mais la vie animée du souffle divin n'est possible que s'il y a du côté de la créature un effort de choix moral, une résistance au mal, une victoire sur l'iniquité, la barbarie, la violence, la haine, la sensualité aveugle. Israël doit reconnaître pour frère et traiter comme lui-même quiconque dans les « 70 peuples » respectera le code humain primordial, les préceptes de la loi « noachide », et ne met hors de la fraternité que celui qui se met hors de cette loi.
Dans le cadre de cette première alliance, dont l'arc-en-ciel est le signe, se crée une autre alliance plus restreinte, plus féconde aussi, qui sera le ferment même de la première, celle de Dieu avec la descendance des patriarches, famille sélectionnée pour enseigner la « voie du Seigneur », le droit et
(i) Sous le nom de Benei Berith existent, en bien des pays étrangers (Allemagne, Orient, Amérique) des loges juives qui ne poursuivent que des buts d'ordre spirituel, éducatif, social et philanthropique. En France, point de loges de ce genre — la franc-maçonnerie y étant devenue purement laïque. — Mais il existe depuis 70 ans une institution juive, « l'Alliancei- Israélite Universelle », œuvre strictement limitée à la défense contre l'antisérnitisme et à l'obtention du droit commun pour les Juifs persécutés dans les pays arriérés, ainsi qu'au relèvement intellectuel et moral des populations juives par l'école. Le mot d' « Alliance » a été choisi d'autant plus volontiers pour désigner cette institution qu'il évoque le sentiment de la solidarité juive en contribuant au surplus à lui donner son vrai sens.
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la justice (englobant la charité) aux autres familles de la terre. Le signe charnel de cette alliance est la circoncision, sceau appliqué à l'organe de la génération, le signe spirituel, le Sabbat, le jour distingué entre les jours de la semaine. Cette alliance, celle du Sinaï, est entre un Dieu particulier, unique, — mais dont le règne sera la fin des dieux, — et le peuple de la promesse et de la dilection {segouUa) lié par le pacte bilatéral de la Tora.
L'alliance, Berith, conclue entre eux, n'est nulle part plus clairement définie qu'au Deutéronome, ce premier « catéchisme » du judaïsme, Deut., 5, 3 : « Ce n'est pas avec nos pères seulement que le Seigneur a contracté cette alliance, mais avec nous-mêmes, nous qui sommes ici aujourd'hui tous vivants. »
Deut. 29, 13-14 : « Et ce n'est pas avec vous seuls que je conclus cette alliance et ce pacte juré, mais tant avec ceux qui se tiennent aujourd'hui avec nous devant le Seigneur notre Dieu qu'avec ceux qui ne sont point ici avec nous en ce jour. »
De ce texte on peut rapprocher ces versets d'Isaïe : « Voici quelle est mon alliance avec eux, dit le Seigneur ; mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j'ai placées dans ta bouche ne s'écarteront pas de ta bouche ni de la bouche de ta progéniture, ni de la bouche de tes descendants, dit le Seigneur, dorénavant et à jamais. »
Le dernier des prophètes d'Israël, dans l'ordre des livres bibliques, comme dans la chronologie,
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Malachie, contemporain de la restauration du Temple (fin du vi® siècle av.) tend la main au premier, à Moïse, que la Tora met au-dessus de tous les autres : « Souvenez-vous de la Loi de Moïse, mon serviteur, à qui j'ai prescrit au Horeb, pour tout Israël, des statuts et des règlements. » Et le même Malachie annonce pour l'avenir la réapparition du prophète Élie, précurseur, dans les traditions et les coutumes juives, du jour de l'Éternel, grand et redoutable, qui doit ramener le cœur des pères aux enfants et le cœur des enfants à leurs pères (Mal., 3, 22-24). Les héros de ce cycle qui embrasse les générations d'Israël, ces Nebnm, — mot qu'on traduit imparfaitement par prophètes, — ces orateurs inspirés, ces voyants, sont des « hommes de Dieu », choisis, délégués d'en haut pour faire connaître parmi leurs frères la volonté du Créateur et du Législateur souverain. Affirmation qui appartient au judaïsme de tous les temps et figure en tout catéchisme Israélite, depuis les 13 articles de foi de Maïmonide jusqu'aux formulaires rédigés par les libéraux. On peut différer d'avis sur la chronologie respective des livres Saints et les rapports de la Tora avec les prophètes, sur les modalités, conçues comme naturelles ou miraculeuses, de l'inspiration, de l'influx divin dans la conscience, sur la nature de la voix perçue par Moïse et son peuple, par Isaïe, Amos ou Jérémie, le caractère éminent de la vocation du vrai prophète d'Israël est partout admis. Aucune famille humaine de l'antiquité, même si elle a compté des génies^ des sages, des
moralistes de haut rang, n'a possédé l'équivalent de ces Nebiim, demeurés, certes, de simples humains, avec leurs qualités et leurs faiblesses, leur timidité native, leur capacité d'enthousiasme, et parfois de découragement, mais en qui le Dieu-Un, le Saint d'Israël a éveillé, par le don de l'inspiration, des énergies spirituelles incomparables pour dire la parole divine de vérité et de justice.
Le judaïsme est l'héritier de ces prophètes.
L'héritage transmis 'par Moïse, c'est la Tora, qu'il lui faut comprendre, cultiver, accoinplir. Elle sera objet de méditation et d'étude, objet d'amour; elle sera l'éducatrice de la vie familiale, sociale et individuelle.
L'héritage des prophètes, ce sont ces recueils de harangues, directes ou allégoriques, véhémentes, sévères, attendries, consolantes, qui traduites, interprétées, en d'autres langues, ont sur le tronc de Jacob enté ces rameaux puissants que sont les autres confessions bibliques, mais qui, dans leur langue originelle, d'un souffle si ardent, ont vivifié la prédication populaire des docteurs du Talmud, et de leurs continuateurs dans la synagogue, perpétuant ainsi l'esprit qui, selon la parole d'Isaïe, ne devait pas déserter les lèvres de la postérité de son peuple.
A la notion de l'élection est liée étroitement celle de la survivance et de la mission d'Israël.
Les bénédictions récitées par celui qui est appelé
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à la lecture de la Loi rendent grâce à Dieu d'abord pour le choix d'Israël et pour le don de la Loi, puis, cette lecture achevée, pour avoir planté en Israël une ^vie perpétuelle [Haye Ôlam). Dans la partie prophétique du Deutéronome et à travers tous les discours des prophètes se retrouve cette pensée : si coupable, si dévoyé, si infidèle que soit le peuple « à la nuque dure », souvent rebelle et ingrat. Dieu ne saurait, après les durs châtiments encourus et subis, consommer sa ruine et son extinction. Le dévouement du prophète et son amour pour son peuple, qu'il s'appelle Moïse, Osée, Isaïe, Jérémie, et le repentir sincère des coupables maintiendront un « reste », une petite communauté de purs, de fidèles, noyau d'un Israël régénéré et toujours renaissant. C'est qu'Israël lui-même, la vigne de l'Éternel, capable de porter à nouveau des grappes de choix, a une vocation qui n'est pas limitée à sa destinée propre : c'est, selon la parole d'Isaïe, de devenir « une alliance pour les peuples, une lumière pour le% nations, afin d'ouvrir les yeux aveugles, de sauver les captifs de la prison, du cachot ceux qui demeurent dans les ténèbres. » (Is., 42, 5-9, cf. 49, 1-7.) En rapprochant de ces textes et d'autres encore qu'il serait trop long de citer, d'une part, la célèbre parole de l'introduction au Décalogue : « Vous me serez "un peuple de pontifes, une nation sainte », de l'autre le non moins célèbre texte d'Isaïe (53) sur le Serviteur de Dieu, homme de douleurs, portant les péchés d'autrui (où l'exégèse rabbinique a vu générale-
ment la personnification d'Israël), la théologie juive moderne a formulé cet article de foi : « Je crois qu'Israël a été choisi par Dieu comme son serviteur - oint pour proclamer sa vérité parmi les familles humaines et, quoique dédaigné et rabaissé parmi les hommes, pour continuer d'être son témoin jusqu'à ce que viennent par lui le Royaume de la paix et de la perfection morale et la plénitude de la connaissance de Dieu, la vraie communauté des enfants du Dieu vivant. »
Une telle formule soude étroitement ensemble les deux idées en effet corrélatives de la vocation d'Israël et du messianisme. La notion d'une mission sacerdotale et prophétique de la maison de Jacob indiquée dans les textes ci-dessus, et çà et là aussi dans les sources talmudiques, a été mise en relief et commentée avec complaisance dans la prédication rabbinique, surtout depuis que l'émancipation, en liant la vie politique^et sociale d'Israël à celles des nations émancipatrices, a accentué surtout les aspects universalistes de l'espérance d'Israël.
Le messianisme a, en effet, comme tout l'enseignement du judaïsme, un caractère universaliste et particulariste tout ensemble. L'un et l'autre sont anciens. Le premier ne se fonde-t-il pas sur la promesse faite à la postérité d'Abraham de devenir « une bénédiction pour toutes les familles de la terre? » Concurremment est énoncée dans la Tora
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un avenir glorieux à la descendance de Juda : « le sceptre ne s'écartera pas de Juda, etc. ». Et toutes les conceptions et les annonces concernant la fin des temps qui se lisent chez les prophètes et dans la littérature rabbinique gravitent autour d'Israël, de la Terre Sainte, du Sanctuaire qui sera restauré, de sa Loi qui sortira de Sion. Il ne saurait être question de nous étendre dans ce travail sur. un sujet aussi vaste et aussi complexe, à propos duquel il existe une immense littérature tant juive que chrétienne, sans parler même de tout ce qui a trait au différend judéochrétien sur la personnalité de Jésus. Rappelons seulement que, tour à tour ou simultanément, selon les contingences historiques de la destinée d'Israël abattu ou relevé au cours des siècles, l'aspect particulariste et national du messianisme d'Israël s'est plus ou moins accentué. Dès les temps bibliques on voit, selon les auteurs, se dessiner une image des temps futurs où la lignée de David sera restaurée, la tente davidique relevée, le Temple rebâti, Israël rétabli dans sa puissance et sa gloire, restauration temporelle qui n'exclut pas, qui implique au contraire une régénération morale, une conversion complète, seule capable de procurer cette réalisation des promesses anciennes. Ces espérances se sont exaltées à certains moments de l'histoire, eUes se sont cristallisées dans la dogmatique juive traditionnelle, elles ont fait fleurir une mystique spéciale, tout un complexe de rites et de coutumes, sans parler des épisodes de faux messies qui se sont succédé d'âge
en âge jusqu'aux temps modernes. Mais, d'autre part, le messianisme large, indépendant de la dynastie davidique, s'appuie, lui aussi, sur des textes nombreux et significatifs, où il est dit que la Maison de l'Éternel sera appelée la maison de prières de toutes les nations (Is., 56, 7), qu'Israël sera l'arbitre des nations, le précepteur des peuples puissants, que la guerre sera abolie; et d'autres anticipations bien connues affirment, dans la fin des jours, une alliance qui pourra englober tous les adorateurs du vrai Dieu, grâce à un Israël avec qui, selon la parole de Jérémie (31, 31-34), Dieu aura conclu un pacte nouveau en faisant pénétrer la Loi dans les cœurs. De là vient que le judaïsme moderne et même certains rabbins conservateurs ont pu définir la croyance au Messie simplement comme « la croyance à l'avènement d'une époque où tous les hommes seront unis par le même culte, par le même sentiment d'amour et de vénération pour le Dieu Unique, le Dieu de Justice et de Charité (i) ».
(i) Voir, par exemple, M. Mayer, Instructions moraîes et religieuses ; Paris, 1885, p. 33.