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ÉLÉMENTS PERMANENTS DE LA TORA 9I

faisant tort à la doctrine d'Israël. Il donnait à penser, et l'on s'y est parfois trompé, que la croyance pure, l'adhésion aux vérités transcendantes, était d'ordre secondaire dans le mosaïsme et le judaïsme, ne s'y étant pas énoncée en formules précises, et que la seule chose essentielle était l'obéissance à des rites, à des prati^ques formelles. Or, ridée seule de législation révélée n'implique-t-elle pas, avant tout, la notion d'un législateur tout-puissant et révéré,javec toutes les conséquences dogmatiques d'une pareille affirmation? Mendelssohn en était bien persuadé, mais dans son désir de marquer l'originalité de la Tora et son généreux dessein de fonder la tolérance doctrinale sur l'Écriture Sainte, il risquait de restreindre la portée de ce qu'on a appelé le legs d'Israël au monde.

En insistant sur l'accord de la religion juive avec les vérités universelles, par cela même qu'il accordait valeur d'axiomes, pour ainsi dire, aux thèses du spiritualisme, il ne mettait pas dans tout son jour le véritable apport de la Tora sur ce terrain qui, sans la Révélation, sans le « témoignage » historique du peuple du monothéisme, demeure singulièrement mouvant et incertain. Il a pu paraître sous-estimer tout ce que le judaïsme, si peu systématique qu'il soit en matière de doctrine, a en fait ajouté de force et de consistance, par sa littérature, sa vie, son histoire, sa riche liturgie, aux convictions dont vit la conscience et dont il est à présumer qu'elle aura toujours besoin.

Il est bien vrai que la Tora n'est ni une théologie, ni une « physiologie », au sens étymologique du terme, ni une cosmologie, ni une philosophie, ni une éthique, ni même un code à proprement parler. Elle esj; tout cela en puissance et elle est plus que cela ; elle est une école de vie bonne, mettant en branle toutes les facultés humaines, s'adressant au cerveau et au cœur, à la volonté, aux sens et à la conscience, pour le choix entre le bien et le mal. Elle est une orientation et une stylisation de la vie brute.

Elle a montré la voie de la sagesse, la voie de l'amour et de la justice et la voie de l'action socialement et moralement bonne. Elle est riche de tous les ferments primordiaux aptes à développer la culture humaine par l'intermédiaire de la culture d'un peuple-type. Elle est, bien comprise, une forccvunificatrice qui devra jouer encore son rôle au terme de toutes les luttes d'idéologie, de toutes les controverses théologiques, philosophiques, morales, sociales, qui mettent aux prises des hommes à la recherche de la vérité:

Ni la Tora, ni les autres livres bibliques, ni les anciens rabbins n'ont formulé de dogmes : ils n'ont doté Israël que de commandements — Décalogue et autres Mitswot — de maximes, de conseils, d'exhortations, et cependant nous recevons d'eux toute l'instruction désirable sur les plus hauts objets de la croyance. Et l'on peut essayer de préciser ce que le judaïsme sait de Dieu. Un livre récent a donné les réponses de théologiens et de penseurs indépendants à la suprême question religieuse, sous le titre : « Ce que je sais de Dieu. » Chacun certes peut et doit s'interroger soi-même, repenser et ressentir les choses apprises, se faire avec sincérité sa conviction. Cependant cette religion personnelle et intime, si nécessaire, n'est-elle pas fonction d'abord de ce que la famille, le tradition, la collectivité ont déposé dans l'âme, héritière des- générations passées ? Cela est particulièrement vrai du judaïsme. Ce qu'un Juif sait de Dieu, il le tient de ses parents, de ses ascendants, de son sang, de son peuple

spirituel, quitte à vivifier ce donné par sa propre expérience et sa propre méditation, et, s'il a ce bonheur^ par telles clartés directes dont l'Esprit éternel daignera le favoriser. Et c'est pourquoi il sied de dire avec plus d'humilité et d'assurance tout à la fois : Que savons-nous de Dieu ? ou qu'estce que le judaïsme sait de Dieu ?

Il est le grand héraut d'un Dieu-Un. Certes le monothéisme, comme explication philosophique des choses, n'est point le monopole de Sem.

Japhet, c'est-à-dire la Grèce, a eu en partage, plus qu'aucun peuple au monde, la raison raisonnante, la Sophia, la science des causes. Qu'il y ait un principe premier unique, ce n'est pas la Bible seule qui l'affirme, c'est l'Hellade, et c'est celle-ci qui en a même dressé la démonstration, en plein polythéisme, et sans d'ailleurs le ruiner ni l'exclure. Le monothéisme sur le sol hellénique a été invention d'une poignée d'intellectuels. L'unité divine est chez Xénophane. Platon place l'idée de Dieu au-dessus de toutes les idées et se rapproche des données bibliques avec le démiurge du Timée. (Nous laissons de côté la question controversée des influences du sémitisme sur la pensée hellénique.) Aristote a porté à sa perfection la théodicée abstraite de la pensée pure. Stoïciens, pythagoriciens, toute une glorieuse série de puissants cerveaux ont si bien perfectionné les mécanismes de l'animal pensant, qu'Israël plus tard

profitera de ces techniques de l'esprit pour mieux inventorier sa richesse spirituelle, et fera d'ailleurs profiter ensuite de son effort la théologie chrétienne et musulmane.

Mais tous ces systèmes rationnels d'explication du monde sont de brillantes abstractions, de belles et nobles spéculations qui restent l'honneur d'une élite intellectuelle, mais ne gouvernent point la vie d'un peuple. Au surplus, elles aboutissent ou à reléguer Dieu hors du monde ou à le confondre avec la nature. Elles orientent vers l'athéisme de fait ou le panthéisme. Ou Dieu est si transcendant qu'il ne s'occupe point des choses humaines, où il est la seule substance. Toute l'histoire de la philosophie signale ces écueils.

Le Dieu-Un du judaïsme n'est pas l'Unité abstraite, simple concept vide, ou l'Unité de substance hors de qui il n'est point de vie. Il est l'Unique, Ehad.

Notion d'abord (nous disons « d'abord » pour la commodité de l'exposé) négative ou exclusive.

La religion de l'Unique exclut tout pol5rthéisme, toute adoration de plusieurs puissances, et tout paganisme, toute divinisation d'une chose ou d'un être fini. Elle exclut le dualisme, séduisant certes pour l'esprit, témoin de la lutte perpétuelle des forces du bien et du mal ; elle exclut le monothéisme trinitaire ; elle exclut tous les monismes panthéistiques, quelque attrait qu'elle

ait éprouvé parfois pour les philosophies de l'émanation à l'âge de l'alexandrinisme et, plus tard à celui de la Cabbale. Adonaï hou ha-Elohim.

C'est Adonaï qui est le seul Dieu,

Mais la notion n'est pas seulement négative et exclusive. Elle est au contraire la plus catégorique des affirmations. L'Unique est le Vivant par excellence, qui, par la création, attribut inhérent à son essence, donne vie et spontanéité au créé, simple mouvement au bas de l'échelle des êtres, de plus en plus complexe à mesure qu'on s'y élève, devenant, dans le règne humain, conscience, pensée, choix entre le bien et le mal, moralité.

Les cieux et la terre, qui ne sont point Dieu, parlent de Dieu, sont des témoins de Dieu. Que dit leur témoignage ? La puissance du Créateur, l'immensité de son royaume, le foisonnement des choses, la puUulation de la Vie. Il dit aussi le règne de la loi, la régularité et la pérennité des successions de phénomènes, l'ordre imprimé au chaos.

Il y a plus : si la nature apparaît comme un strict mécanisme à l'homme de science qui ne met en œuvre que l'intelligence calculatrice, elle est aussi, pour sa sensibilité, une œuvre d'art, en ce qu'elle manifeste de la beauté et ce mystérieux élan vers un but qu'on appelle finalité. Magnificence et variété des cristaux géométriques, couleurs et parfums des fleurs, majesté épique des forêts, glorieuse architecture des monts et des glaciers, illuminations des cieux étoiles, toutes ces splendeurs objectivement réelles et non sim-

plement prêtées aux choses par la sensibilité humaine, tous ces spectacles attestent un Maacé Berèchit, une œuvre de la création, où il n'y a pas que structure et syntaxe, mais style, art, éloquence.

Le poète hébreu l'a bien vu qui fait (entonner, dans le psaume 146, à la nature entière, cieux et mers, ouragans et tempêtes, monts et vallées, cèdres et arbres fruitiers, et tout le règne animal, un immense Alléluia au Créateur. Mais dans ce concert, où il n'y a pas que des accords consonnants, l'homme seul peut nommer Adonaï. Pas plus que le reste du créé, l'homme n'est Dieu et ne peut être divinisé. Seulement, par une faveur insigne, il lui est donné de parvenir à la connaissance de Dieu. « Tu as, dit la liturgie juive de la clôture du Kippour, distingué l'homme depuis l'origine, et tu l'as , qualifié pour se tenir devant Toi. » Nous. verrons de quelle puissance est doté pour le bien ou le mal et pour le retour et le pardon l'être privilégié distingué de toute la création et dont l'âme peut percevoir la Voix de Dieu ; mais faiblesse et faillibilité restent inhérents à la créature. Et toute doctrine qui la divinise s'éloigne du judaïsme authentique.

Le nom propre du Dieu de la Bible, en ce qu'il a de clair, comme en ce qu'il a d'occulte, est caractéristique de la théodicée du judaïsme.

Comme on le sait, seules les quatre consonnes

de ce nom, le Tétragramme Yod, Hé, Vav; Hé (J H V H) ont été transmises. Sur leurs voyelles exactes la tradition est muette. Et les Juifs respectueux de cette tradition négative n'essaient point, par respect, de dire l'indicible. Les voyelles qu'on voit à ces lettres dans les textes ponctués depuis le vii^ siècle environ de notre ère sont celles du mot Adonai, d'où la traduction fréquente par « Seigneur » en français. Le secret de la prononciation véritable des consonnes sacrées a disparu avec le sacerdoce d'Israël, l'une des prérogatives des pontifes ayant été d'appeler les bénédictions célestes sur leur peuple, en proférant le Nom. Le judaïsme qui a survécu à la ruine du Temple n'a pas hérité d'une prononciation qui ne devait pas être profanée. Ceux qui ont médité sur le sens des dites consonnes, en s 'éclairant du passage de l'Exode sur la vocation de Moïse au buisson ardent, y reconnaissent la notion d' « Être ». Dieu se nomme « celui qui est » ou, plus concrètement : Eyé, « Je suis. » Use peut aussi que le tétragramme soit un Mphil, une forme verbale « causative », et que le mot signifie « il donne l'Être » ou la vie. On voit la plénitude de sens que paraît receler le mot sacro-saint, sur lequel exégètes et grammairiens n'ont pas fini de disserter. On imprime encore de nos jours « Jéhova », mot hybride né de l'association naïve et indue des voyelles d'Adonaï avec le Tétragramme. Mais on trouve plus souvent sous la plume des modernes la reconstitution conjecturale Yahwé, qui a fini par s'introduire un peu partout et que savants

chrétiens ou juifs ne se font plus faute d'employer constamment (i). En dehors de ce que le fait peut avoir de choquant pour le fidèle Israélite, l'adoption de la lecture Yahwé, selon la fine remarque d'Hermann Cohen, a, par la faute de l'exégèse moderne, « reparticularisé » le nom du Dieu universel de la Bible, qui est aussi celui de la Chrétienté, et peut-être n'a-t-on pas bien servi, en en usant ainsi, les intérêts de la foi monothéiste en général.

Pour le judaïsme, ce qu'il y a d'imprononcé, d'ineffable, dans le Nom qu'entoure depuis tant de siècles le plus religieux respect répond en somme à ce qui demeure d'inconnaissable dans l'Auteur dé la Vie. Et cependant la foi d'Israël enseigne à rechercher et à connaître Dieu. Et cette expression est des plus fréquentes dans les Écritures. Toutefois on y chercherait vainement une science idéologique de Dieu, une métaphysique. Sans doute le judaïsme fait une place éminente à l'activité de la raison, et il aura ses théologiens et ses métaphysiciens subtils. Mais la recherche de Dieu, la « connaissance » biblique de Dieu — Yoàa, « connaître veut dire aussi « aimer » — est moins une démarche du cerveau que du cœur, avec ses puissances de respect, de confiance et d'amour. Et le Dieu qui se révèle ainsi à la piété n'est pas

(i) On entend même ce nom, depuis quelques années, dans des chaires chrétiennes..

la pensée pure du philosophe, mais le Dieu obéi par les patriarches et le Dieu de Moïse, à qui lurent dévoilés, non seulement les lois qui guident la volonté, mais les célèbres attributs moraux, purement moraux, qui sont la véritable substance de la théologie hébraïque (Exode 34, 6) : « JHVH, JHVH, Dieu clément, miséricordieux, patient, plein de bienveillance et d'équité, gardant sa faveur à la millième génération, donnant délai au crime, à la rébellion, à la faute, mais sans les innocenter. »

Ainsi un nom propre gardant un fond de mystère inaccessible au vivant, mais d'où rayonnent les notions nécessaires et suffisantes pour élever; conduire, sauver l'homme et préparer l'humanité, voilà ce que le Juif élevé à l'école de la Torasait. de Dieu. Et tout l'eiïort de la Tora par les prescriptions qu'elle édicté dans le but de fonder une société sur la sévérité des mœurs et la proscription du mal, sur la justice, l'équité, le secours aux faibles, le respect de la vie, et toute l'aspiration du Psalmiste qui invoque, dans la joie et dans la peine, le Dieu de justice et de miséricorde, et toute la prédication des prophètes qui adjurent au nom du Dieu vSaint, du Dieu d'équité et d'amour^ ne fait. qu'illustrer cette fondamentale et suprême théodicée.

On ne peut entrer ici dans l'étude détaillée de cette théodicée juive, sobre dans ses dogmes

LE DIEU DU JUDAÏSME lOI

(le seul vrai dogme, c'est : « Adonaï est notre Dieu, Adonaï est unique », de la profession de foi journalière), riche et surabondante dans les formules de la piété juive; dans les commentaires et homélies des. docteurs "du Talmud et de leurs disciples à travers les âges, dans les dissertations des théologiens du moyen âge, dans les spéculations parfois profondes des adeptes de la Cabbale. Sous les noms variés de Ciel, de Saint-béni-soit-il, de notre Père céleste, de Lieu du Monde, de Schekhina, « Résidence », et d'autres encore, la piété juive a exprimé des sentiments de respect, de confiance, d'amour, de filialité, qui ont résisté victorieusement, dans la collectivité juive, aux assauts de l'incrédulité, aux objections, vieilles comme la Bible, tirées du spectacle de la douleur, du mal, de l'injustice, de la persécution et de l'immolation des justes. Postérité des Patriarches, postérité de Moïse, postérité d'Isaïe et de Jérémie, de Job et de Daniel, des héros hasmonéens, et des martyrs de cent générations, la maison d'Israël a été et demeure la grande afïirmatrice de l'Unité divine, d' Adonaï.

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