I. Opinion de Maïmonide
Maïmonide termine son exposé des dogmes, appelés vulgairement les treize articles de la foi, en ces termes :
« Quiconque croit à tous ces dogmes, et les professe publi- « quement, doit être considéré comme véritable membre de la « communauté d'Israël, et, à ce titre, il a droit à notre amour, « à notre sollicitude, et tous nous sommes tenus de remplir à « son égard les devoirs de la fraternité. Que s'il pèche, se ' laissant entraîner par la violence des passions et par les ap- « petits brutaux, il subira la peine de ses fautes, il méritera ' les noms de pécheur et de violateur (sisis), sans perdre ce- " pendant sa part à la vie future. Mais celui qui s'attaque à '< l'un des susdits treize dogmes mérite les épithètes flétris- « santés d'hérésiarque (-pa) et d'épicurien ou athée (ompias), ' enfin de destructeur des plantes sacrées. Celui-ci, il est < méritoire de le haïr, de provoquer sa perte, car il est l'en-
* nemi de Dieu ; c'est de lui que dit l'Écriture sainte (1) : « Seigneur ! je hais ceux qui te haïssent (2). »
Dans son grand traité théologique , il consacre également tout un chapitre à ceux qui sont exclus de la vie éternelle, et il range dans cette catégorie les minim et les épicuriens, c'està-dire tous ceux qui nient les dogmes, à côté d'un certain nombre de violateurs de la loi morale, condamnés par la tradition. Pourtant, il a soin de conclure que cet arrêt de damnation éternelle ne frappe que ceux qui meurent dans l'impénitence finale ; quant à l'homme qui revient à Dieu, fût-ce au dernier moment de sa vie , eùt-il renié Dieu tous les jours de son existence terrestre, il est reçu en grâce. C'est de lui qu'il est dit (3) : « Paix, paix à celui qui vient de loin comme à celui qui vient de près (4). »
Maïmonide est le premier qui formule les dogmes avec celte rigueur, les imposant comme croyances obligatoires, et y attachant la terrible sanction pénale que nous venons de mentionner.
Bien qu'à cet égard il 's'appuie sur la tradition, et qu'il ait été suivi dans cette voie par un grand nombre de théologiens, il importe de constater tout d'abord que sa théorie des croyances obligatoires n'est pas aussi universellement admise qu'on se plaît à l'imaginer.
II. Objections que soulève cette opinion, résumées par Abravanel.
Nous citerons notamment l'opinion d'Abravanel, développée dans un traité spécial consacré à la discussion des opinons de Maïmonide, de Joseph Àlbou et de quelques autres théologiens sur le nombre et l'importance relative des dogmes. Nous laisserons parler l'auteur lui-même.
(1) Psaumes, CXXXIX, 21.
(2) Commentaires de la Mischna, Sanhédrin, chap. 11.
(3) Isaïe, LVU, 19.
(4) Yad ha-hazaka , I re partie , traité de la Pénitence, chap. 3.
« Ce qui amena Maïmonide et consorts, dit-il (1), à vouloir asseoir la religion sur des bases radicales et des principes fondamentaux, c'était le désir d'imiter les errements des sages du monde profane. Ceux-ci, en effet, avaient reconnu aux sciences physiques et mathématiques des racines incon testables et indiscutables, des bases primordiales, au-dessus de toute démonstration, véritables axiomes ayant leur origine soit dans une science antérieure et plus générale, soit dans la théodicée, mère de toutes les sciences et leur servant de principe générateur C'est ainsi que la physique
procède de la théologie, et la musique des mathématiques. A mesure que nos sages se trouvèrent en contact avec ceux des autres nations, se mêlant à leurs travaux et au mouvement scientifique en général, ils se mettaient à imiter leur manière, appliquaient leurs procédés et leurs méthodes à la théologie, en se disant : Puisque ces savants ont su donner aux sciences profanes des racines, des principes, des pivots autour desquels elles gravitent, nous ne saurions mieux faire que de les imiter dans le travail d'édification de la science divine (3) . Mais les choses sont loin d'être identiques. Les sciences profanes, toutes fondées sur le raisonnement et la spéculation, ont besoin de ces bases antiques, généralement acceptées comme axiomes, en dehors du contrôle de la démonstration et de la preuve, lesquelles bases reposent sur une science plus générale, ou bien portent leurs fondements en elles-mêmes, les idées innées par exemple. Mais il en est tout autrement de la religion, de la loi qui est l'œuvre de Dieu; c'est Dieu qui la donna directement à son peuple, la confiant tout entière à sa foi traditionnelle. Pourquoi donc y opérer un triage, un choix, quand il n'y a pas de croyances relativement supérieures les unes aux autres, ni en importance, ni en autorité, pas plus qu'en degré de véracité? Ne nous viennent-elles pas toutes d'un seul et même pasteur (3)?
(1) Rosch Amana, chap. 23.
(2) Deutér., XII, 30.
(3) Ecclfoiasle, XII, 1 1.
« Y a-t-il d'ailleurs ici, comme pour les sciences profanes, une « théologie ou plus compréhensive, ou plus ancienne, où la « nôtre puiserait ses principes, lui servant en quelque sorte de « base d'opération ?
« Je pense donc, poursuit l'auteur, que notre religion -est « véridique dans toutes ses croyances, divine dans tous ses « commandements; qu'il ne saurait s'y rencontrer d'un côté « plus, de l'autre moins de vérité et de stabilité. Je n'admets « donc nullement, pour mon compte, ce que l'on se plaît d'ap- « peler « principes fondamentaux, dogmes radicaux » en mate tière de croyances. Nous sommes tenus de croire tout ce qui « est écrit dans le livre de la Loi, et le doute n'est pas permis « même à l'égard du passage le plus insignifiant de l'Écriture. « Nier, mettre en doute le plus mince précepte, le moindre « récit de la Bible, c'est mériter les noms de min et iïèpicu- « rien, d'après la doctrine de la tradition (1). Il résulte clai- « rement de ce texte talmudique qu'il n'y a point dans la loi « divine tel point susceptible de contestation, et tel autre dont « la croyance soit obligatoire, comme cela se pratique à propos « des préliminaires des autres sciences. Non , dans la Bible « tout est article de foi, tout en elle réclame la croyance de « l'israélile : nier la loi tout entière, ou nier un seul texte, « voire même une seule assertion émise par la tradition, con- « formément à ses procédés d'argumentation, c'est absolument « la même chose. Et c'est pour avoir parlé irrévérencieuse- « ment de certains passages du Pentateuque, que le roi Ma- « nasse, fils du pieux Ezéchias, est traité par la loi orale de « renégat (2).
« Du reste, Maïmonide lui-même professe cette opinion; « voici, en effet, comment il s'exprime à l'endroit du huitième « dogme : « Il n'y a nulle différence, en fait de véracité et de « sainteté, entre le texte relatant la généalogie de Cham et le « texte formulant le premier commandement du Décalogue (3). »
(1) Talmud, Sanhédrin, fol. 90.
(2) Ibid OU.
(3) Commenlaire de la Mischna, ubi svpra.
Maïmonide fait donc de sa propre bouche l'aveu qu'il n'y a point de distinction à établir entre les différents articles de foi ; que l'on ne peut ranger, d'un côté, les dogmes fondamentaux et obligatoires; de l'autre, les points douteux et discutables. Non, ils ont tous un droit égal à notre adhésion et à notre foi. Or, ce qui est vrai à l'égard des croyances, à savoir qu'il n'y a là ni supériorité ni infériorité, mais parfaite eglaité , ne l'est pas moins par rapport aux prescriptions pratiques.
« Les théologiens dogmatiques eux-mêmes n'ont pas osé s aventurer dans cette voie, ni élever à la hauteur d'un dogme les commandements les plus essentiels, soit religieux,. soit moraux, notamment la commémoration de la délivrance égyptienne, ou de la révélation sinaïque, l'amour du prochain, la pratique générale du juste et du bien (1). D'ailleurs, cette prétendue distinction entre les diverses prescripions religieuses est l'objet d'une interdiction formelle de la tradition : « Ayez le môme respect, dit-elle, pour tous les commandements divins, n'importe leur majeure ou mineure importance, car vous n'en connaissez aucunement le tarit (Jz). »
« Donc, point de gradation dans les croyances, point de distinction entre les dogmes dont les uns constitueraient les lacmes, tandis que les autres formeraient les branches ou rameaux âe l'arbre dévie.
« L'auteur cherche ensuite à disculper Maïmonide, qu'il appelle le grand docteur, et à justifier ses intentions. Il est a abord a remarquer que Maïmonide n'admet aucune différence entre les lois positives et pratiques ; il n'en range aucune parmi les dogmes. En ce qui concerne les croyances, il mi semble que la pensée de Maïmonide ne fut pas le moins au monde de leur arroger une certaine suprématie sur les autres commandements, pas plus que de les rendre seules obligatoires. Le but qu'il se proposait, c'était de diriger dans
(1) Deutér., VI, 18.
(2) Abolh, II, i.
« la bonne voie le commun des fidèles, à qui il serait difficile, « pour ne pas dire impossible, d'embrasser dans une vue d'en- « semble les idées et les principes. L'illustre docteur s'est donc « vu forcé de faire un choix, et de s'arrêter à ces treize points „ qui, dans son opinion, suffisent à l'éducation Géologique « du profanum vulgus. Que s'il les qualifie de racines et de « fondements, c'est relativement à ceux auxquels il s agit de « les enseigner, mais nullement au point de vue de la vérité « envisagée en elle-même.
« Ce qui semble confirmer cette interprétation, ajoute 1 au- « teur, c'est l'abstention de toute mention de dogmes ou de « croyances obligatoires dans le plus important de ses ou- « vrages,dans ce Guide des Égarés, où il traite ex professa des « problèmes les plus ardus de la théologie, tandis quil es « énumère avec complaisance dans le commentaire de la Mi- « schna, composé dans sa première jeunesse, destine aux dê- « butants qui commencent par se familiariser avec l'élude de « la Mischna, et non aux savants et aux esprits d'élite, à l'in- « tention desquels il écrivit le Guide.
« L'auteur reproche ensuite aux théologiens Hisdai, Albou, etc., de s'être mépris sur la vraie pensée de Maimomde en prenant à la lettre celte qualiticalion de dogmes, et en , les considérant comme les bases fondamentales de la reh- « gion, absolument comme les axiomes des sciences profanes. Profonde erreur! s'écrie-t-il, contre laquelle il soulevé les objections suivantes :
« 1° Tout en admettant une. certaine différence entre les croyances et, jusqu'à un certain point, une supériorité relative des unes sur les autres quant à la nature des sujets auxquels elles se rapportent, « Dieu, les esprits purs les sphères célestes, » on ne saurait méconnaître leur parlaiie égalité devant la foi. Toutes, elles renferment la même somme de vérité ; toutes, elles constituent au môme titre les « fondements de la religion. Mettre en question une seule « d'entre elles, fût-ce la moindre en importance, c'est renver- « ser tout l'édifice de la révélation
« 3° S'il y avait réellement dans la loi certaines croyances i qui, à l'exclusion des autres, fussent radicales et fondamen- :< taies, pourquoi ne figurent-elles pas dans le Décalogue, dans :< l'expression- de cette communication solennelle, divine, faite « en présence de tout Israël ? Et pourtant le Décalogue ne « contient qu'un seul, deux tout au plus (l'existence et l'unité « de Dieu), de tous ces dogmes.
« 3° Pourquoi ces dogmes fondamentaux ne sont-ils pas « inscrits au commencement du livre de la Loi, gravés au « fronton de l'Écriture sainte , à l'instar des axiomes et des
« principes généraux des autres sciences?
« 4° Ces croyances radicales , s'il en existait réellement,
« devraient entraîner pour le mécréant, pour le renégat, une
« punition bien plus sévère que la dénégation ayant pour
« objet les prescriptions pratiques. Or, il n'en est pas ainsi :
« et il n'y a nulle différence sous ce rapport entre celui qui
« nie le premier commandement du Décalogue et celui qui
« s'inscrirait en faux soit contre le plus petit commandement
« de la Loi, soit contre le texte biblique le plus insignifiant en
« apparence. La tradition l'a bien compris ainsi, puisqu'elle
« compte parmi les réprouvés plusieurs catégories de pécheurs
« qui n'ont rien à faire avec les dogmes, notamment « les
« hommes coupables de sacrilège, les contempteurs des fêles
« religieuses, les violateurs de l'alliance d'Abraham, les inter-
« prêtes hétérodoxes de la Loi, ceux qui insultent publique-
« ment leur prochain (1). » La tradition y ajoute ailleurs
« ceux qui donnent des sobriquets à leur prochain, ceux qui
« veulent fonder leur propre considération sur la honte et la
« confusion d'autrui (2), les délateurs, les séparatistes, les
« oppresseurs , les instigateurs entraînant les autres au
« crime (3). »
« 5° Enfin, si les dogmes et les principes fondamentaux « existent, pourquoi ne sont-ils pas enseignés, fixés, ni même
(1) Abolh, III, 1S; Talraud, Sanhédrin, fol. 99; BabaMcziâ, toi. 49.
(2) Talmud, Meguilla, fol. 28.
(5) Talmud, Rosch Haschana, fol. 16.
« mentionnés dans la Loi orale? Pourquoi la tradition n'a- « t-elle pas fait pour les dogmes ce qu'elle fit, avec moins de « raison pourtant, pour les commandements positifs, et aussi « pour les préceptes moraux, auxquels elle voulut bien consa- « crer un traité spécial , le traité des sentences des pères « (Àboth)? Puisque les pères de la Synanogue, nos maîtres et « nos guides dans la voie de la religion, ne se sont pas souciés « de formules de croyances s'imposant à notre foi, il faut en « conclure que , dans leur sagesse , ils se sont refusés d'ad- « mettre des dogmes spéciaux, par la bonne raison que la loi « divine est véridique dans ses moindres détails, dans ses plus « petites parties, que tout en elle, « racines, branches, dogmes, « commandements, » a une importance égale. »
Nous n'avons rien voulu retrancher de celte discussion d'Abravanel, malgré sa longueur et sa prolixité, parce qu'elle résume les objections élevées contre le système de Maïmonide par la sévère orthodoxie elle-même , préoccupée du danger qu'il y aurait pour la foi en général, comme pour la stabilité du culte et de la morale, dans cette espèce d'apothéose de certaines croyances. Nous ajouterons que la théorie de Maïmonide ne paraît pas avoir été celle des grands théologiens ses prédécesseurs. Saadia, Ba'hya, le Khozari, pour lesquels nous revendiquons le titre de fondateurs de la science théologique , onl traité dans des livres spéciaux des grandes questions de la théodicée, de l'existence, de l'unité et des attributs de Dieu, de la Providence générale et spéciale, de l'éternité de la Loi, de la rémunération, de la vie future, mais sans jamais les poser en dogmes, en croyances obligatoires. Ils les considèrent évidemment comme la base du spiritualisme, comme la source de la vie intellectuelle, comme le principe portant dans ses flancs les destinées non-seulement d'Israël, mais de toute l'humanité; ils s'attachent à mettre en relief la grandeur de ces problèmes, ils en montrent les points d'attache avec la Bible et avec la tradition, mais il ne leur vient pas à l'idée de dire aux fidèles : « Vous êtes tenus, sous peine de damnation, de croire telle ou telle chose. «
III. Explication du texte de la Mischna, qui sert de base à l'opinion de Maïmonide.
Il résulte de ce qui précède que l'opinion de Maïmonide à l'endroit des dogmes et des croyances obligatoires, ne s 'appuyant ni sur l'Écriture, ni sur le fond de la tradition, ni sur la théologie proprement dite, perd beaucoup de son autorité, malgré l'illustration et la notoriété du grand docteur.
Il n'y a pas jusqu'au texte unique de la Mischna, qui exclut littéralement du monde futur les athées , les adversaires de la révélation et de la résurrection (1), et qui sert d'échafaudage à tout le système , que l'on ne puisse interpréter dans un sens tout autre que celui qui lui est attribué par Maïmonide. Ce sont moins des hérésies que la loi orale tient à frapper de la réprobation suprême que des crimes, des crimes qui jetteraient la perturbation et les plus graves désordres dans le monde religieux. Rien ne le prouve mieux que cette assimilation faite parla Mischna, comme ensuite par le Talmud, entre la négation de ces trois dogmes fondamentaux et des transgressions d'un ordre tout différent, telles que la lecture de livres profanes, la magie, renonciation claire et distincte du nom ineffable (2). Il importe de remarquer que , dans ce texte de la Mischna, il n'est pas le moindrement question de croire ou de ne pas croire, mais seulement du crime de propager de faux principes, d'ébranler les bases de la religion par la propagation de mauvaises doctrines, comme par l'irrévérence manifestée publiquement pour la Divinité. On n'a qu'à bien peser les termes de la Mischna Elle commence par dire que tout israélile a part à la vie éternelle (3), sans lui imposer ni dogme ni croyance, sans y mettre aucune condition de croyances. Puis elle exclut ceux qui, cherchant à renverser les colonnes delà religion, semblent par cela même renoncer au titre d'israélite ; et, à l'égard de ces derniers, elle s'exprime ainsi : « Voici les
(1) Sanhédrin, chap. Il; Mischna, 1.