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(3) mi.
hommes qui n'ont point de part à la vie future : celui qui dit qu'il n'y a point de résurrection, point de révélation, et l'épicurien (l'athée). » Celui qui dit, c'est-à-dire celui qui enseigne, qui proclame hautement, qui énonce publiquement des propositions subversives de la religion ; c'est-à-dire celui qui, ne se contentant pas dje douter dans son for intérieur, de ne pas croire pour son propre compte, élèverait école contre école, principe contre principe , ou plutôt érigerait en principe l'athéisme, l'irréligion et le matérialisme. Ce ne sont donc pas des croyances, mais des actes, sapant la société religieuse dans ses fondements, qui sont flétris et condamnés.
IV. De l'incompatibilité des croyances obligatoires avec Vesprit biblique et le génie de la religion israélite.
Aux considérations qui viennent d'être émises , et qui sont puisées dans l'étude sérieuse des textes de la tradition, nous allons en ajouter d'autres d'un ordre plus élevé. Il a été constaté déjà par Abravanel que la Bible ne formule pas de croyances. Jamais, en effet, elle ne se sert de ces mots : « Tu croiras ceci ou cela. » Elle prescrit des lois, des ordonnances, des défenses, des pratiques matérielles et morales, des règles de conduite, des préceptes, non-seulement pour l'action, mais encore pour l'esprit et le cœur, tels que l'amour de Dieu et du prochain ; mais elle ne se sert jamais du mot croire dans le sens que voudrait y attacher la théologie dogmatique. Il est question dans l'Écriture de croire à la bonté de Dieu, à sa toute-puissance, à l'accomplissement de ses promesses, à la parole prophétique. Ainsi elle fait un mérite à Abraham d'avoir cru en Dieu quand il lui promet une nombreuse postérité (I); elle raconte qu'Israël crut à la mission libératrice de Moïse dès sa première entrevue avec lui , à la vue de ses miracles (2);
(1) Genèse, XV, 6.
(2) Eiode, IV, 31.
elle dit qu'à la vue des Égyptiens, dont les cadavres rejetés par les flots jonchaient les bords de la mer Rouge, Israël crut en Dieu et en Moïse, son serviteur (1); elle annonce que Dieu descendra sur le Sinaï dans une épaisse nuée, pour que le peuple entende directement la parole de Dieu et croie éternellement en Moïse (2) ; elle nous apprend que Dieu prononça un arrêt de mort contre Moïse et Àron pour n'avoir pas cru en son pouvoir d'opérer de plus grands miracles (3). Qui ne voit pas que, dans toutes ces manifestations de confiance et de foi il s'agit d'actes réels, de faits matériels, d'événements historiques, mais jamais de croyances spéculatives? Il n'y a pas jusqu'au Schéma Israël, notre Credo, la proclamation du monothéisme, la pierre angulaire, l'éternelle raison d'être de l'israélite et de l'israélitisme, qui ne confirme celte vérité, et le texte ne dit pas : « Crois, Israël, » mais : « Écoute, Israël, » c'est-à-dire, d'après l'admirable commentaire de la tradition (4) : « Comprends, Israël. »
Mais alors , dira-t-on , il serait donc vrai qu'il existe une barrière entre la Loi et la Foi, et de cette incompatibilité de la Loi avec la Foi, saint Paul aurait eu raison, en quelque sorte, de conclure à la substitution de la dernière à la première, substitution qui est le fond de toute sa doctrine et qui revient si souvent dans ses épîtres devenues si célèbres (S). Il suffira d'un peu de réflexion pour concilier ce qui en apparence paraît inconciliable. Ce que la Loi repousse, c'est la foi aveugle, inintelligente, ne reposant sur aucune réalité, ayant son domaine tout en dehors de notre sphère d'activité, cette foi précisément que saint Paul semblait vouloir inaugurer en proclamant l'abolition et la suppression de ces saintes pratiques qui étaient comme le corps et le vêtement des plus hautes vérités morales et religieuses (6).
(1) Exode, XIV.31.
(2) IMd., XIX, 9.
(3) Nombres, XX, 12.
(4) Talmud, Berachoth,
sbub nnxiD -(liai b^
fol. 13.
(5) S. Paul, epist. Roman., VII, Galat., III, 23 et 24; kébr. 11
(6) IMd., Roman., IV, 7-14.
Comment d'ailleurs prescrire la foi spontanée? La foi peut-elle s'imposer? Est-il possible de forcer qui que ce soit de croire? Et toutes les menaces, et toutes les peines, et toutes les tortures réunies peuvent-elles dompter la raison, la violenter, quand elle se refuse à croire? Ne va-t-elle pas ainsi à rencontre du but qu'elle voudrait atteindre? La foi, présente, est le bonheur; absente, elle est une souffrance : et parce que je souffre, et parce que mon esprit repousse les douces et consolantes perspectives de la foi, parce qu'au sein de cette mer houleuse du scepticisme ma raison ne trouve nulle part la branche d'olivier propre à la sauver de ses déceptions, de ses angoisses, des aspects du néant, je dois être puni, châtié, je dois subir toutes les horreurs d'un châtiment sans fin !
Et ce n'est pas tout : si la religion avait pour unique fondement la foi, elle reposerait sur une base bien étroite. Que deviendrait-elle pour tous ces hommes qui ont perdu ou qui n'ont jamais possédé la foi, disons mieux, pour ces générations tout entières chez qui le raisonnement ne fait que pourchasser la foi, comme le brin de paille chassé par l'aquilon? Que deviendrions-nous aujourd'hui que cette foi, qui fut pour nos pères une puissante consolation plus encore qu'une vertu, semble s'effacer de plus en plus des cœurs comme des esprits? Vous avez beau enseigner dans les écoles ce qu'on appelle les treize articles de la foi, vous avez beau faire épeler aux enfants les mots « Je crois que, » vous ne gagnerez ni une seule âme ni un seul croyant, si vous ne produisez à l'appui de vos dogmes d'autres moyens de persuasion et de conviction.
Mais Dieu merci ! nous ne sommes pas réduits à cette foi quand même; nous avons d'autres gages de stabilité qu'une foi apparente et hypocrite. Nous avons la sainte Loi dont la vérité se dégage plus claire et plus saisissante de jour en jour, grâce à une saine et forte exégèse ; nous avons la tradition, qui, sous le voile de l'allégorie et par la profondeur de ses maximes et de ses légendes, fait luire à nos yeux comme des éclairs de science et de vérité intuitive; nous avons l'histoire sainte, contreépreuve sensible et palpable des enseignements de l'Écriture
sur le gouvernement providentiel et les grands problèmes qui s'y rattachent. La Bible, la tradition et l'histoire, voilà le triple et inaltérable fil (1), l'inébranlable base, la solide et éternelle assise de la religion.
Lors donc qu'on se prend à déplorer l'affaiblissement des croyances, que l'on s'écrie en gémissant : « La foi s'en va, » et que l'on se reporte avec un sentiment de regret vers ce passé qui se montre à nous avec la belle inscription : Martyre et foi, on ne songe pas que l'on commet un véritable anachronisme. On oublie ce grand principe, cette vérité, que la Providence met à la disposition des différentes générations les instruments et les armes qui leur conviennent le mieux. A 1 oppression, à la persécution, à la proscription, au glaive du bourreau, aux tortures physiques et morales, Dieu oppose la loi, arme à double tranchant, instrument de combat et de salut non moins propre à braver toutes les attaques de la force bruaequ a consoler des angoisses et des douleurs, compagnes Réparables de la tyrannie sociale, du mépris injuste des hommes, de la mise hors la loi. Mais cette foi, si forte contre les épreuves, si belle, si noble dans sa résignation, ne peut que perdre de son ardeur comme de sa vertu au sein de la li- Z Ht ^ f 61 dela t0léranCe uni ™lle. Il faut alors
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iaste, IV, ia.
les mœurs, dans les lois et jusque dans le sanctuaire de la religion. Ne nous en plaignons pas, ne gémissons pas d'une pareille crise, de cette révolution spirituelle qui ne nous permet plus de nous laisser bercer mollement dans les bras de l'antique foi. Il faut, au contraire, entrer résolument dans cette voie, mettre courageusement la main à la construction de ce nouveau pacte d'alliance , tel qu'il a été formulé, il y a plus de deux mille ans, par le prophète Jérémie : « Des jours viendront, dit le « Seigneur, où je contracterai avec la maison d'Israël et avec
« celle de Juda une nouvelle alliance Voici en quoi con-
« sistera celte nouvelle alliance : Je mettrai ma loi dans leur « sein et je l'écrirai sur leur cœur... Et ils n'auront plus occa- « sion de se dire l'un à l'autre, le frère à son frère : « Con- « naissez le Seigneur, » car tous me connaîtront alors, grands « et petits, dit le Seigneur (1). »
Et l'on comprend maintenant pourquoi l'Écriture est si sobre en recommandations au sujet de ses croyances; pourquoi elle s'abstient, avec une sorte de réserve systématique, de dire aux fidèles : Croyez. C'est que, tout en reconnaissant, en proclamant même les mérites et les vertus de la foi, comme nous l'avons vu par les exemples déjà cités, comme cela résulte plus clairement encore des belles paroles du prophète : « Le juste vit par sa foi (2), » paroles si largement commentées par la tradition (3), elle ne veut pas donner à la religion une base trop étroite, au risque de laisser dehors et de rejeter nonseulement grand nombre d'individus , mais jusqu'à des générations et des sociétés entières sur lesquelles la foi n'aurait qu'une faible prise. Sa base à elle, c'est l'étude, l'étude constante de la Loi (4), c'est l'instruction, c'est l'enseignement, c'est l'initiation des enfants dans les vérités de la religion '(S), c'est la pratique des choses saintes, dont chacune est l'expression soit d'un principe de la théodicée , soit d'un précepte moral. L'Écriture ne dit donc pas « croyez, » mais « observez
(1) Jérémie, XXXI, 31-34.
(2) Habacuc, II, 4.
(3) Talmud, Maccolh, toi. 24.
(4) Josué, I, 8.
(5) Dculér., VI, 7; XI, 19.
et exécutez (1), » et la tradition fait encore mieux en établissant que chacune des six cent treize prescriptions de la Loi entraîne pour le fidèle un quadruple devoir ainsi défini : « Apprendre, enseigner, méditer et exécuter (2); » ce qui veut dire que les actes religieux n'ont un mérite réel qu'après avoir passé par le creuset de l'instruction, de l'enseignement et de la méditation. Tel est le terrain où il y a place pour tout le monde, pour les organisations les plus diverses comme pour les sociétés les plus opposées.
En définitive, ce que la religion nous recommande, c'est la foi alliée à l'instruction, c'est la foi éclairée, intelligente, ayant sa source dans la parole de Dieu méditée et largement interprêtée. Et le génie de la langue sainte en porte témoignage lui-même. En effet, les mots « vérité (rrax) et foi (ruiax) » appartiennent à la même racine (pu), pour nous dire que la foi repose sur la vérité, que la vérité doit servir à scruter, à rectifier et à éclairer la foi. Citons encore, pour terminer, ce beau passage de la tradition : « Le matin, il faut rendre hommage à la vérité ; le soir, à la foi; » c'est-à-dire, en d'autres termes, que la foi ne doit être, ne peut être que le couronnement de la vérité (3).
V. De la place qu'il convient d'assigner aux dogmes dans l'ordre religieux.
Nous croyons avoir suffisamment démontré que les croyances obligatoires sont antipathiques à l'esprit biblique et au génie de la religion israèlite. Mais alors, faut-il rayer les dogmes de l'enseignement religieux, faut-il effacer d'un trait de plume l'enseignement dogmatique, mettre au rebut les remarquables travaux des Saadia, des Ba'hya, des Khozar, des Maïmonide,
(1) Deuter, IV, 6.
(2) Talmuii, Sôta, fol. 37.
(S) Talmud, Berachoth , fol. 12. Voir le commentaire de Eïn Yaoob, l. c.
des Albou, etc. ? A Dieu ne plaise que l'on arrive jamais à une pareille extrémité! S'il était nécessaire de dépouiller les dogmes de cette forme impérieuse, tyrannique, dont il plut à Maïmonide de les revêtir, et qui leur fait plutôt une couronne d'épines qu'une sainte auréole, il importe, d'un autre côté, de leur restituer leur véritable place dans l'édifice sacré. Nous voudrions maintenant démontrer, et nous avons vu Abravanel lui-môme le reconnaître hautement, que, tout en n'étant pas des articles de foi, les dogmes n'en sont pas moins les pivots autour desquels gravite la sphère religieuse , les profonds et immenses réservoirs contenant les eaux saintes destinées à arroser et à fertiliser le champ divin.
Examinons d'abord l'objection contre les dogmes, tirée du prétendu silence gardé par Moïse sur ce grave sujet. Le silence de l'Écriture, fût-il réel, ne saurait être interprété dans le sens de la condamnation ou de la nullité des dogmes. C'est un des grands principes de la tradition, que « la loi parle comme les hommes parlent (1). » Moïse devait donc parler un langage intelligible à tous, mais surtout accessible à ses contemporains, à ceux auxquels il s'adressait directement. Or, à peine sortis de l'Egypte, et marqués encore des stigmates de la servitude, les Israélites n'étaient guère en état de recevoir des dogmes, des formules plus ou moins abstraites, qui sont comme la moelle des idées les plus élevées en matière de théodicée, de rémunération et de Providence. Israël dans le désert ne ressemblait pas peu à la plèbe romaine ; si le mot d'ordre de celle-ci était « panem et circenses, » le cri répété de celui-là était « du pain et des miracles. » Ce qu'il fallait alors, pour un peuple si matériel et en même temps si mobile, si indiscipliné, c'était un culte pratique fortement organisé, propre aie retenir dans le giron de la religion ; ce qu'il fallait encore, c'était la proscription, appuyée sur les plus sévères châtiments, de tout ce qui pouvait encourager l'idolâtrie, altérer le principe du
(i) Talmud, passim, û"IK 1JS 'JHÏ&3 filin 1131; Yebamolh.fol.ll; BabaMczia,fo!.31.
monothéisme ; ce qu'il fallait encore, c'étaient des lois morales claires, nettes et précises, constituant dans leur ensemble une règle de conduite et d'action pour la plupart des cas de la vie individuelle et sociale. Tout cela trouve une large satisfaction dans la Bible, dans la doctrine de Moïse et des prophètes. Les dogmes, les questions transcendantes viendront à leur jour et à leur heure, avec la maturité des esprits pour ce genre de spéculation.
Cette marche lente et graduelle de la science religieuse, cet épanouissement progressif de la semence biblique est conforme à la loi du développement rationnel, fondée sur la distinction posée par la philosophie entre l'ordre logique et l'ordre chronologique. Dans l'ordre logique, la priorité appartient aux principes généraux qui résument une science ou une législation quelconque, et qui, sous le nom d'axiomes, portent tout le poids de l'édifice. Mais, dans l'ordre chronologique, l'analyse précède la synthèse, et les généralisations dénotent une science faite, arrivée à la plénitude de sa croissance, lorsqu'il ne reste plus qu'à en mesurer et déterminer les contours.
La religion, une fois descendue du ciel et remise entre les mains des hommes, ne peut ni ne doit se soustraire à cette règle que suit invariablement toute œuvre humaine. Les dogmes ne peuvent donc venir utilement qu'au moment où la religion est définitivement constituée, après qu'elle a pénétré dans les masses, traversé jusqu'aux dernières couches sociales avec ses théories et ses pratiques, parcouru une série de siècles et d'événements propres à leur servir de témoignage, et leur prêtant ce concours et cette assistance que la raison pure ne sait pas trouver en elle-même.
Cette assertion, qui met Tordre chronologique en regard de l'ordre logique, n'appartient pas seulement à la philosophie : elle a été recueillie par la religion, etla tradition nous enseigne que plus d'une institution, venue la dernière en réalité, fut la ■ première dans la pensée divine. Elle en énumère toute une série qui, apparues longtemps après la création ou attendant encore leur réalisation, auraient été conçues et arrêtées avant
la Genèse (1); et il en est résulté cet adage « final en action, primitif par la pensée (2). »
Il n'est donc pas si difficile déjà d'expliquer pourquoi les dogmes ne sont pas gravés au frontispice de la Bible, pourquoi ils ne figurent pas dans la grande manifestation du Sinaï. Le moment des dogmes n'était pas venu; la religion avait encore à fournir une longue course, à parcourir bon nombre d'expérimentations et de faits avant d'aboutir à ces hautes spéculations théologiques.