‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 33 sur 52 · IV. Le Talmud Yeruschalemi · texte numérisé non relu

IV. Le Talmud Yeruschalemi

Le Talmud yeruschalemi ou yérosolymitain est le premier en date. Il fut recueilli et réuni en corps de doctrine un siècle

fi) Haguiga, «. s.

environ (1) après la rédaction delà Mischna. Il est nommé ainsi parce qu'il fut rédigé sous les auspices des rabbins et chefs d'académie de la terre sainte. On lui donne pour auteur nous dirions aujourd'hui pour rédacteur en chef, Rabbi Yotianan chef de la dernière grande école palestinienne. Nous ne nous arrêterons pas longtempsà ce recueil, qui a été éclipsé, presque annihilé par son puissant rival et successeur le Talmud babylonien. Il lui est réellement inférieur à tous égards, notamment pour la clarté de l'exposition, les développements de la discussion et les ressources de la dialectique. Le style en est obscur, defectif et beaucoup plus mélangé que celui du dialecte babylonien. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait été abandonné pour le Talmud babylonien, dont la supériorité est incontestable sauf- en un seul point, nous voulons dire l'authenticité des anciennes traditions, lesquelles se sont mieux conservées dans le premier, et qui ont subi nécessairement de profondes modifications, parfois une transformation complète, en passant du premier dans le secdnd, semblables à ces parfums délicats qui perdent de leurs qualités à mesure qu'on les fait passer d'un vase à l'autre. Les savants rabbins de l'Allemagne, nos maîtres en science théologique , l'ont parfaitement compris, et, dans leurs récents travaux de critique et d'histoire, ils se sont appuyés avec raison sur le texte du Talmud yeruscbalemi.

Ce qui est certain, c'est que ce recueil marque la décadence des écoles palestiniennes; il n'est plus qu'une dernière et pâle lueur du flambeau sacré ; il semble annoncer la fin de ce mouvement religieux que nous avons vu se continuer malgré la catastrophe nationale, et produire de remarquables résultats sous Rabbi Yohanan ben Zakaï, sous l'illustre Rabbi ensuite. Cette décadence, nous allions dire cette chute, trouve sa double explication dans le domaine des faits et dans celui des idées. Il est constant que les malheurs des Israélites ne cessèrent pas avec la destruction de Jérusalem et du temple. Nous savons que Rome, inspirée par sa politique inexorable, excitée

(1) Voir tous les chroniqueurs.

aussi par quelques insurrections locales, comme celle de Bithar, avait résolu l'expulsion des Juifs du sol de la Palestine. Le répit momentané obtenu sous les Àntonins , et qui fut la source d'une multitude de légendes sur les rapports de cette dynastie avec les chefs d'Israël (1), était comme un rapide éclair au sein d'une tempête; et, après la mort de Rabbi, la situation alla toujours en empirant. Les principaux disciples de ce dernier, tels que Rab et Samuel, èmigrèrent dans la Babylonie, où ils trouvèrent le calme et la sécurité qu'on ne pouvait plus espérer sur le sol de la patrie. Il importe d'ailleurs de se rappeler que, lors du retour de la captivité de Babylone, c'est le plus petit nombre qui revint, et que la majeure partie ne crut pas devoir participer à cette restauration incomplète. Qu'on se rappelle en outre que c'est la meilleure, la plus noble partie, celle qui avait le mieux conservé la pureté et l'intégrité de la race, qui prit le parti de rester, et qu'Ezra n'emmena avec lui que la lie du peuple (2). Voilà donc cette portion d'Israël merveilleusement préparée par sa situation matérielle et morale à recueillir l'héritage paternel, à prendre la suite du mouvement religieux, enfin à hériter de la grande mission sous laquelle le sol de la patrie semblait se dérober. C'est un nouvel exemple à l'appui de l'assertion émise et fondée sur la tradition, à propos de la succession du pontificat recueillie parle prophétisme, de Samuel substitué à Éli, à savoir qu'il n'y a point de solution de continuité dans la direction des intérêts spirituels. Mais il faut constater que cette continuité se présente ici avec un nouveau caractère. Nous l'avons vue passer des pontifes aux prophètes, des prophètes aux organes de la tradition; nous la voyons maintenant passer, avec une facilité de mouvements et une puissance d'acclimatation des plus remarquables, de la terre sainte sur la terre profane , non pas au hasard, à l'aveugle, mais avec intelligence, avec réflexion , sachant ce qu'elle fait, choisissant d'abord pour théâtre de ses opérations cette Babylone qui offrait le double avantage d'être pour les

(l) Talmud et Midrasch, passif».

(2) Voir plus haut, II» partie, Dispersion

Israélites comme une seconde patrie, comme le berceau de la race hébraïque (1), et d'y trouver un terrain ensemencé, éminemment propre à produire de bons fruits. Ces migrations successives du génie de la religion destinée à faire le tour du monde constituent un fait moral parfaitement caractérisé par la tradition dans le passage suivant : « Voyez et admirez, dit « Rabbi Chiméon-ben-Yohaï , l'amour de la divine Provi- « dence (schehina) pour Israël : dans toutes leurs migrations « elle les accompagne. Oui, elle s'est exilée avec eux, s'il est « permis de s'exprimer ainsi, en Egypte, en Babylonie, en « Perse, comme dans l'immense empire d'Ëdom , et ce n'est « qu'avec eux qu'elle reviendra résider dans son sanctuaire, « lors de la délivrance future (2).» Cette schehina, cette majesté divine qui s'en va suivre Israël dans ses diverses transmigrations ne peut être, n'est réellement autre chose que le génie de la religion présidant à la fondation des centres religieux et à la diffusion de l'enseignement sacré d'une extrémité de la terre à l'autre. Nous voilà donc édifiés sur le vif essor pris par les académies de Babylone, et sur les causes qui substituèrent l'action du Talmud babylonien à celle du Tulmud yérosolymitain.

Page 1