‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 32 sur 52 · III. La Halacha · texte numérisé non relu

III. La Halacha

Nous avons déjà dit, à propos de la Mischna, qu'il n'entre ni dans notre intention ni dans notre sujet d'aborder l'étude de la Halacha. C'est un sujet trop important pour qu'il soit permis de le traiter incidemment. Nous ne pouvons donc ici qu'y toucher légèrement, et seulement au point de vue général de l'histoire de la Théologie. Qu'est-ce que la Halacha? C'est l'ensemble des décisions doctrinales, dont l'immense majorité repose sur la discussion ; les bases de la Halacha sont donc, par conséquent, la discussion, la controverse, le débat contradictoire entre les opinions opposées des docteurs. Il importe de constater que ce système de controverse, qui absorbe la majeure partie du Talmud, est loin d'être vanté par les auteurs du Talmud ; il est considéré même comme une œuvre de décadence. Voici, en effet, comment la tradition s'exprime à cet égard : — « Dans le principe , y est-il dit, il n'y avait guère

(1) Préface au Commentaire sur la Mischna, l re note, citation du Halichoth Olam.

« de discussion doctrinale en Israël, et les choses se passaient « de la manière suivante : Il y avait alors le tribunal suprême « composé de soixante et onze membres, qui siégeait dans une « salle du temple, plus deux tribunaux secondaires, composés « chacun de vingt-trois membres, siégeant l'un au parvis et « 1 autre au vestibule du temple; enfin d'autres tribunaux de «vingt-trois membres siégeant dans toutes les grandes villes « de la Palestine. Quand un doute s'élevait sur un point doc- « tnnal quelconque, on s'adressait d'abord au tribunal de la cité, puisa celui de la ville voisine, puis à celui du vestibule, puis a celui du parvis, et enfin, en dernière instance, au tribunal suprême, qui siégeait journellement. Si ce dernier «.avait, sur le point en litige, une opinion formée, il la faisait connaître; sinon, on allait aux voix, et l'avis de la majorité devenait décision souveraine. Mais avec les disciples de Shamai et de Hillel, dont les études n'avaient plus le môme degré de solidité, les discussions devinrent interminables, et la Loi semblait s'être dédoublée (1). » La fin de ce passage «it clairement que l'on n'approuvait guère le nouveau système Puisqu'on l'attribue à un affaiblissement des études sacrées et qu'on lui préfère l'enseignement calme, plein d'autorité, presque jamais troublé par les discussions (la tradition n'en confie qu'une seule avant Hillel et Schamaï (2), et qu'elle fait remonter aux premiers duumvirs) des premiers maîtres. On le «nsidere, ce système, comme amené par la force des choses, ct on le subit comme une nécessité.

Mais alors ne faut-il pas condamner ces longues et éternelles «ntroverses qui, à la netteté et à la fixité des doctrines, font accéder la divergence, l'incertitude, le doute? Ce serait aller eaucoup trop vite en besogne, et émettre un jugement bien » ecipité. Ce passage et les objections qu'il soulève contre la aduction postérieure à Hillel et à Schamaï n'ont pas échappé ^ la clairvoyance de Maïmonide. « Que l'on se garde bien, «it-il, de tirer de ce passage des conclusions contraires à

") Talmud, Sanhédrin, fol. 88.

(2) Haguiga, £ ; Mischna, 2.

« l'autorité des décisions de ces docteurs. Il faut que l'on sache « que ces discussions ne roulaient point sur les doctrines tra- « ditionnelles elles-mêmes, qui pour la plupart remontent jus- « qu'à Moïse, mais seulement sur les conséquences que l'on en « déduisait , et sur l'application de l'argumentation logique , « notamment des treize arguments de la Loi, où la raison indi- « viduelle joue un certain rôle (1).» Cette réponse n'est peut-être pas complètement satisfaisante, mais elle a l'avantage de nous mettre sur la voie de la vérité. Oui, la controverse et la discussion rabbiniques avaient, à côté d'inconvénients que l'on ne cache pas, le grand avantage d'offrir un vaste champ à la raison, où elle pouvait exercer, tenir en haleine ses facultés et son besoin d'activité. Que l'on songe bien à ce que serait devenue la religion, grâce aux tendances absorbantes du culte extérieur, si l'argumentation et le raisonnement avaient été bannis du sein des écoles religieuses. Elle n'eût pas tardé à se voir réduite à quelques rites, à des pratiques accomplies sans intelligence ni volonté; elle eût fini par tomber dans cet état d'apathie, de marasme, de pétrification, qui caractérise les religions de l'Orient. La controverse avait donc pour effet de fournir à la raison les aliments dont elle a besoin pour vivre, d'empêcher cet instrument intellectuel si fin et si délicat de se rouiller dans l'inaction ; car la raison souffre au moins autant du repos absolu, de l'immobilité, que de l'abus de ses facultés. Elle se voyait ainsi forcée de veiller et d'agir, de se tenir à la hauteur des circonstances, de mettre en jeu toutes les cordes de sou arc. En se vouant au service de la religion, c'est-à-dire du plus noble des maîtres qu'il soit donné de servir» elle s'ennoblissait elle-même, et se trouvait de plus en pl« s digne d'aborder, quand le moment en serait venu, les pl^ hautes régions de l'activité intellectuelle et morale. C'est ains» que ces discussions nous prouvent en quel honneur était len«« la raison chez les organes de la tradition, qui soumettaient le s actes du culte et les arrêts de la Loi à son contrôle, rejetant le»

(l) Maïmonide , préface au Commentaire sur la Mischna.

opinions qui étaient en désaccord avec les procédés de démonstration qui avaient prévalu, adoptant et mettant en avant celles qui se rapprochaient le plus du type du raisonnement. Il serait par trop commode, mais peu loyal, de la part des détracteurs de la Halacha, de prendre dans le Talmud tel fait particulier qui parfois frise le ridicule, au lieu de suivre et de méditer ces larges discussions qui dénotent un raisonnement sain, vigoureux, trop subtil peut-être, mais se mouvant avec aisance et sans perdre jamais le fil au milieu de cet immense dédale d'arguments, d'objections, de réfutations et de répliques.

Les considérations que nous venons d'émettre sur le génie de la Halacha, sur l'esprit des discussions talmudiques, sont confirmées par la tradition elle-même ; elles ont leur expression dans ce principe plusieurs fois répété à propos de controverses et d'opinions contradictoires: «L'une et l'autre sont paroles du Dieu vivant (1), » Mais nous croyons devoir citer le passage où ce principe se trouve le mieux développé : « Rabbi « Ëléazar-ben-Azaria prêchait un jour sur le texte suivant de « l'Ecclésiaste : — Les paroles des sages sont comme des ai- « guillons et comme des clous ; elles sont plantées, elles sont « expliquées par des assemblées de savants, tout en émanant « d'un seul et même pasteur (2). — Gomment, se demande « l'orateur, les paroles des sages ressemblent-elles à des ai- « guillons? C'est que, à l'exemple de l'aiguillon qui dirige le « bœuf dans le sillon d'où doit sortir le blé, c'est-à-dire la vie « de l'homme, les paroles des sages nous font passer du chemin « de la mort dans celui de la vie spirituelle. Pourquoi ressem- « blent-elles à des clous? Parce qu'elles ont la fixité du clou « fiché dans le mur. Pourquoi les qualifie-t-on de plantations? « Parce que leur fixité n'est ni l'immobilité ni la stérilité, et « qu'elles portent des fruits continuels. Et qu'est-ce que c'est

(1) Talmud, Eroubin, fol. 12; Haguiga, fol. 2 ; Guiltin , fol. 6. 1"01 ïilKI lis

(2) Ecclésiaste, XII, 2.

« que ces membres d'assemblées? Ce sont les sages, les inter- « prêtes de la loi, qui se réunissent en groupes pour l'étudier, « et qui arrivent à des résultats opposés, en matière de pureté « et d'impureté, du licite et de l'illicite, du propre et de l'im- « propre, sous le rapport religieux. Mais alors comment arriver « à la connaissance de la vérité au milieu de ces divergences et « contradictions d'opinions? C'est ce que nous expliquera « partie finale de notre texte : « tout émane d'un seul et même « pasteur, » c'est-à-dire l'opinion religieuse, qu'elle dise pur « ou impur, licite ou illicite, propre ou impropre, est et sera « toujours un reflet de la science divine (1). » Mais quel est, demanderons-nous à notre tour, ce reflet, ce rayon qui, en dépit de ce qu'il nous offre de contradictoire, émane de Dieu ? Ce n'est pas autre chose que la raison mise au service de la religion, la raison s'associant à l'autorité de la tradition, la raison s'alliant à la foi, la raison animant et vivifiant le texte sacré, la raison étant aux aliments de l'âme ce que le sel est aux aliments du corps, la raisonne laissant prescrire ses droits à aucun moment de l'histoire de la religion.

Et c'est grâce à cette intervention efficace de la raison, c'est grâce à la place qu'elle a su se faire dans le domaine de la Halacha, que le Talmudisme a duré, qu'il a exercé une si puissante influence sur les esprits, qu'il a étendu son pouvoir sur toutes les fractions de la dispersion d'Israël, qu'il est resté jusqu'à nos jours l'arbitre de nos destinées, qu'il a traversé victorieusement les plus cruelles épreuves, qu'il fut notre guide et notre flambeau pendant dix-huit siècles de souffrances et de malheurs, et qu'il faudra toujours compter avec lui si l'on lient à rester dans la voie du salut.

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