‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 35 sur 52 · VI. Agada · texte numérisé non relu

VI. Agada

Malgré cette absence de méthode et de plan dans l'ordonnance des matières recueillies et enseignées dans le Valmud, il y a cependant une division naturelle, inhérente au sujet, et que tout le monde reconnaît, division qui en fait deux parties distinctes et bien tranchées. C'est la division universellement adoptée sous les noms de Halacha et Agada, la première ayant exclusivement pour objet la législation et le culte, la seconde embrassant tout ce qui est en dehors du code religieux proprement dit, notamment le dogme et la morale. De là deux courants qui, tout en mêlant leurs eaux et n"offrant pas de lignes de séparation tracées, sont faciles à distinguer: l'un dans le sens de la Halacha, courant puissant, torrentueux, attirant à lui presque tous les affluenis, produisant les grands maîtres dont le nom seul est une autorité , les Alphassi , les Ascher, les Nissim, les Maïmonide, les Joseph Karo ; l'autre, moins fort, moins large, aux débuts simples et modestes, aux progrès lent et pénibles, mais appelé à un grand avenir, et dont les destinées ont été prédites par Maïmonide (1). Au point de vue du Talmud, rien de plus facile que de constater cette importance inégale de la Halacha et de l'Agada : elle résulte de la place occupée par chacune des deux parties. C'est la première qui absorbe les neuf dixièmes du recueil; c'est sur elle que se porte toute l'attention, que se concentrent tous les efforts de l'intelligence ; c'est elle qui porte tout le poids de la discussion. L'Agada n'y joue qu'un rôle secondaire ; elle n'y semble

(l) Préface au commentaire sur la Misch- onzième chapitre du Sanhédrin; Guide des na, article Draschoth; commentaire sur le Égarés, préface.

appelée parfois que comme un moyen de distraction, afin de reposer l'esprit fatigué par les graves et sévères investigations des lois pratiques.

Cependant, après plus mûres réflexions, et quand on pénètre plus profondément dans l'esprit de la tradition, et surtout quand on étudie non-seulement les Talmud proprement dits, mais les nombreux Midraschim qui en sont les ramifications, les Rabboth, les Tanhouma, les Yalkout, les Hazitha, les Thorath Cobenim, etc., on voit les progrès continus faits par l'Agada; et dans le Talmud lui-même on découvre plus d'un témoignage en faveur de celle-ci. C'est ainsi que nous voyons les discussions purement casuistiques qualifiées de petite chose, et la Merkaba ou cliar céleste, c'est-à-dire la théodicée dans son ensemble, appelée une grande chose (1); c'est ainsi que les organes de la Halucha sont comparés au pain, et ceux de l'Agada à l'eau, qui est plus indispensable à l'homme (2) ; c'est ainsi que lesAgadoth sont appelées les merveilles de Dieu, qu'il est de notre devoir d'admirer et de méditer (3) ; c'est ainsi que l'Agada est nommée l'honneur, la gloire des sages (4). Pour mieux faire ressortir la pensée réelle de la tradition, nous citerons l'anecdote suivante : « Deux rabbins arrivèrent en- « semble au même endroit, ils se mirent à prêcher simultanô- « ment devant le public. Rabbi Hiya parlait sur la Halacha, « rabbi Abahou sur l'Agada ; et tout le monde de planter là « le premier, pour aller entendre le dernier. Rabbi Hiya en « ressentit un profond chagrin ; mais rabbi Abahou, pour le « consoler, lui raconta la parabole suivante : Il y avait une fois « deux marchands arrivant ensemble dans la même ville et ou- « vrant boutique; le premier vendait des perles et des pierres « précieuses; le second, de la modeste quincaillerie. Chez qui « affluaientleschalands? A coup sûr chez le marchand quincail- « lier, dont les articles sont à la portée des plus petites bourses.

(l) Talmud, Succa, fol. 28. illj 131

iiasti rwvfn yiep -ai mais nias»

Sttll.

(2) Talmud, Haguiga, fol. 14.

(3) Midrasch Tehillim sur le Ps. 25.

(4) Talmud, Baba Balhra, fol. 9.

- Et voilà pourquoi l'on vient chez moi, pauvre prédicateur de « la morale, et non pas chez toi, dont l'enseignement n'est ac- « cessible qu'aux esprits d'élite (1). » Toutes ces citations, que nous pourrions multiplier, prouvent qu'au fond, et malgré l'infériorité de son rôle officiel, on savait rendrejustice àl'Agada, et lui assigner mentalement le rang qu'elle occupera dans l'avenir.

Ce rang élevé, cette supériorité même, entrevue déjà par un grand nombre d'organes de la tradition comme dans un lointain obscur, on ne saurait trop les revendiquer de nos jours, au nom de l'Agada, en faveur de l'enseignement dogmatique et moral, non moins précieux par sa valeur intrinsèque qu'approprié aux besoins des nouvelles générations. Nous allons voir tout à l'heure quelle mine inépuisable il y a là pour l'intelligence et la pratique de nos plus saintes obligations.

Mais, avant d'aborder directement cette partie essentielle de la tradition, il importe de faire remarquer que, bien plus encore que la Halacha, elle s'offre à nous sans ordre ni méthode, ne suivant d'autre règle que le bon plaisir des compilateurs, tantôt enchevêtrée dans les fils de la Halacha, tantôt apparaissant par séries d'aphorismes n'ayant entre eux d'autre lien ni connexion que le nom de l'auteur qui les a formulés. La seule règle qui soit observée souvent, mais pas toujours, c'est celle qui groupe les leçons d'après l'ordre des traités. On trouvera, par exemple, dans les traités respectifs de Beracholh, de Schabbath, de Pessahim, de Yôma, les aperçus théologiques et moraux se rattachant à la prière, à l'observation du sabbath, de laPâque, dujeùne de Kippour, etc.

Division de VAgada.

D'après ce que nous venons de dire, il n'est pas facile de faire présider à l'élude de l'Agada un ordre méthodique ou

(1) Talmud, Sdta, fol. 40.

logique. Ce que Maïmonide a fail avec tant de succès pour la Halacha par son livre de Yad ha-hazaca n'a pas encore été tenlé sérieusement pour l'Agada. Le livre de Jacob ben Habib, connu sous le nom de Eïn Jacob, et qu'on peut appeler le livre classique de l'Agada, est précieux pour l'intelligence des textes; mais, suivant pas à pas le texte talmudique, il ne nous offre pas plus que lui une division raisonnée des matières. Il en est de même des Midraschim; on y remarque la même confusion et la même absence de tout classement logique. Il nous semble toutefois qu'on peut ranger les enseignements de l'Agada sous cinq chefs principaux, savoir : 1° morale; 2° dogme; 3° histoire et légende; 4° paraboles, allégories, proverbes; 5" homélilique ei prédication. Nous allons étudier rapidement et successivement ces cinq parties de l'Agada.

Page 1