VII. Morale
' Nous commençons par la morale, eu égard à la place considérable qu'elle occupe dans l'Agada talmudique et midraschique. L'enseignement de la morale s'y fait de deux façons : il est ou direct et doctrinal, tiré de l'Écriture sainte par les mêmes procédés d'exégèse qui sont appliqués à la Halacha, ou mdirect, s'exprimant par des paraboles, des allégories. Nous nous occuperons d'abord du premier mode, qui n'a pas sans doute le charme, la forme attrayante du second, mais qui lui e st supérieur théoriquement en élevant la morale à la hauteur de la religion elle-même, en la revêtant de la même sanction, e n lui imprimant ce cachet de stabilité et d'infaillibilité que Porte tout ce qui sort des entrailles de la Bible. L'Agada met donc sous la sauvegarde immédiate de Dieu la morale sociale et individuelle, et c'est pour couper court à toute fausse interprétation sur l'importance et la valeur de la morale, qu'elle accorde souvent la priorité aux devoirs de l'homme envers son Prochain sur ceux de l'homme envers Dieu. A l'exemple de la
Mischna, que nous avons déjà citée (1), le ïalmud confirme à plusieurs reprises cette thèse ; voici un passage qui le démontrera surabondamment : « Il est souvent question, dans l'Écri- « ture, du juste bon et de l'impie méchant. Est-il donc un juste « qui ne soit pas bon, ou un impie qui ne soit pas mauvais? « Oui, cela est : l'homme qui, accomplissant scrupuleusement « ses devoirs de piété, néglige ses obligations envers la société, « estun juste qui n'est pas bon; l'impie qui, ne faisant rien pour « Dieu, rien pour son culte, se montre bon et bienveillant « pour les hommes, est un impie qui n'est pas mauvais (2). » Quant au principe si élevé, si fécond en conséquences, delà morale placée sous les auspices de la religion et, pour ainsi dire, sous l'œil de Dieu, il est clairement posé dans le passage suivant : « Rabbi Hama ben Hanina demande quel est le vrai « sens de ce commandement de la loi : « Suivez l'Éternel « votre Dieu. » Est-il possible de marcher sur les traces de « la Schehina, qui est tout feu et tout flamme? Cela veut donc « dire : Imitez les qualités, suivez la morale de Dieu; comme « lui, couvrez la nudité du pauvre; comme lui, visitez les ma- « lades; comme lui, inhumez les morts ; comme lui, consolez « les affligés (3). » On ne saurait dire en termes plus nets que la morale est divine, indissolublement liée à la religion.
Morale sociale.
La première obligation de la morale sociale, celle qui prime toutes les autres, c'est la charité. Outre la place spéciale qu'elle occupe dans l'un des traités du Talmud (4), on en sent le souffle et la douce respiration dans toute l'étendue du recueil. L'accomplissement du devoir de la charité vaut, à lui seul, l'exécution de toutes les prescriptions religieuses (5) ; elle suffit pour soustraire l'homme à une mort violente et aux peines de l'enfer (6) ;
(1) Yoma, 8; Miscbna, 9.
(2) Talmud, Kidousckin, fol.
(3) Talmud, Sôla, fol 14.
(4) Ibid., Baba Balhra, ch. 1 er , fol. 7-' ' '
(5) lbid.
(6) lbid.
elle a droit aux plus belles récompenses, temporelles et spirituelles (1); elle doit même s'exercer sans distinction de culte (2). La charité est de deux sortes : elle se traduit en aumônes et en secours pécuniaires, ou en actes et en services personnels. La seconde est trois fois supérieure à la première : parce qu'elle fait contribuer la personne au lieu de la bourse ; parce qu'elle se pratique envers tout le monde, riche ou pauvre; parce qu'elle s'accomplit à l'égard des morts comme des vivants (3). Et puis, les résultats de l'aumône sont incertains comme les semailles, mais ceux de la charité personnelle, certains comme la récolte (4). L'aumône vaut à son auteur six bénédictions ; mais les bonnes et affectueuses paroles qu'il sait y ajouter lui en valent onze (5). La charité réconcilie avec Dieu non-seulement les Israélites, mais les hommes de toutes les nations et religions (6).
Paix et concorde.
Après la charité, ce qui est le plus vivement recommandé en fait de morale sociale, c'est la paix, l'amour de l'union et de la concorde. Talmud et Midrasch ne cessent d'en faire le panégyrique, d'en exalter les mérites, d'en réclamer la constante pratique. La paix, disent-ils, est la seule de toutes les prescriptions religieuses après laquelle il faille courir ; toutes les autres pratiques de la morale ne nous obligent qu'au moment où elles se présentent à nous, mais nous ne sommes pas tenus d'aller à leur recherche. Il n'en est pas ainsi de la paix ; il faut la saisir si elle est proche, courir après elle si elle est éloignée, car il est écrit : « Désire la paix et poursuis-la (7). » La paix est un vase d'élection contenant toutes les bénédictions (8). Elle est tellement précieuse que, dans certains cas, ses droits
0) PiSah, I, 1.
(2) Talmud, Guittin, fol. 61.
(3) Talmud, Succa, fol. 49.
(4) Talmud Yeruschalemi, iHd.
(5) Talmud, Baba Bathra, u. s.
(6) But.
(7) Bemidbar Rabba, sect. (9.
(8) Ibid., sect. H.
cm
passent avant ceux de la stricte et rigoureuse vérité si celle-ci y portait préjudice (1). Là où elle est présente, le malheur et la ruine n'ont point d'accès, dussent-ils être provoqués par d'autres causes , voire même par l'idolâtrie , le plus grand des crimes (2) ; là où elle est absente, le bonheur et la prospérité ne sauraient subsister, privés qu'ils sont de leur base fondamentale (3). L'invocation à la paix termine toutes nos prières, afin que tout le monde sache , le vulgaire comme les gens instruits, que ses droits sont imprescriptibles (4).
Autres devoirs sociaux.
La morale du Talmud passe en revue presque tous nos devoirs sociaux. Il nous serait impossible de la suivre dans ses développements, à moins de faire ici un cours complet de morale. Nous citerons encore ceux auxquels elle semble attacher le plus d'importance. C'est d'abord la piété filiale, qu'elle déclare illimitée, et à la question, posée par le Talmud, jusqu'où vont nos devoirs envers père et mère, elle répond : « Jusqu'au point de ne témoigner nul déplaisir, de rester impassible , si les auteurs de nos jours prenaient nos sacs d'or et d'argent et les jetaient à la mer (5). » Mais elle exige que la piété filiale s'exprime par le respect et la tendresse plus encore que par les soins matériels, et elle préfère le fils qui ferait tourner à son père la meule, en lui prodiguant des témoignages d'affection et d'amour, à celui qui le nourrirait de poulets rôtis, mais en lui manquant d'égards (6). C'est ensuite l'hospitalité, l'une des plus aimables qualités morales, et, pour ce motif, plus méritoire aux yeux de Dieu que les actes d'adoration adressés à luimême (7). C'est ensuite la probité, la probité non-seulement dans les actes, mais aussi dans les paroles et jusque dans 1»
(1) Bemidbar Rabba, l. e.j ba, sect. S.
(2) Ibid., et passim.
(5) Ibid.
Debarim Rab- (4) Ibid.
(s) Talmud, Kidouschin, fol. 31.
(6) Ibid.
(7) Ibid., Sabbalh, fol. 127.
pensée ; la probité consistant dans l'exécution des engagements pris mentalement, lors même que nous ne serions liés ni par une convention écrite ni par une parole donnée : c'est ce qui s'appelle « dire la vérité dans son cœur (1) »; la probité enfin par laquelle s'ouvre l'interrogatoire au jour du jugement suprême (2). C'est ensuite la participation efficace à l'intérêt général, le dévouement à la communauté, l'observation scrupuleuse du principe de solidarité, c'est-à-dire prendre sa part des souffrances publiques, ne jamais se retirer dans sa tente pour jouir paisiblement de la vie quand un malheur menace ou frappe la société (3).
Calomnie et médisance.
Parmi les vices moraux que la tradition flétrit le plus il faut mettre en première ligne le vice qui s'appelle indistinctement « calomnie, médisance, malveillance et mauvaise langue (laschôn harâ) » dans le Talmud. La médisance à elle seule pèse autant et môme plus que les trois crimes capitaux, savoir: l'idolâtrie, la luxure et l'homicide (4). La médisance est comme le poison des serpents venimeux, elle tue à distance. La médisance tue celui qui en est l'auteur, celui qui l'accueille, aussi bien que celui qui en est l'objet (5). Il y a médisance nonseulement à dire franchement du mal de son prochain , mais encore par voie d'allusion ; il suffit de dire : « On cuisine bien chez un tel (6j. » Voilà quelques rares spécimens de la morale sociale enseignée par l'Agada.
(1) Talmud, Maccoth, fol. 24.
(2; IbU., Sabbath, fol. 31.
(3) IbU., Taanith, fol. H.
[i) Talmud, Arachin , fol. 16; Talmu Yeruschalemi, Péah.
(5) Ilid.
(6) im., tfljbs "Q KTU.
Morale individuelle.
Quant à la morale individuelle, l'Agada n'y attache certainement pas moins d'importance. En tête des devoirs de l'homme envers lui-même figure la pureté des mœurs avec ses caractères et ses nuances : « chasteté, pudeur, réserve, guerre aux passions charnelles, pureté dans la parole, pureté dans la pensée. » Une parole obscène suffirait pour faire perdre à l'homme le mérite de soixante-dix ans de piété (1). C'est à la pureté de la pensée que s'applique la belle sentence : « La pensée du vice est plus coupable que le vice même (2). » Souiller le corps pétri par Dieu est une mauvaise action ; mais souiller la parole et la pensée, c'est-à-dire les deux plus nobles attributs de l'homme, voilà un crime irrémissible. Aussi, comme nous venons de le dire , la luxure flgure-t-elle au nombre des crimes capitaux , entre l'idolâtrie et l'homicide , avec lesquels elle forme ce terrible trio où il n'est pas possible d'hésiter entre la mort et la violation de la Loi (3). Sous le devoir de la pureté des mœurs vient se ranger l'union des époux, la chasteté du foyer domestique, qui doit être comme un sanctuaire dont l'époux est le pontife et l'épouse la grande prêtresse (4). Au nombre des devoirs de la morale individuelle il faut compter l'obligation du travail , à laquelle personne n'a le droit de se soustraire. Le travail l'emporte sur la piété oisive et inutile (5); le travail honore l'homme qui s'y livre (6); si humble, si modeste qu'il soit, il n'a rien de dégradant pour celui qui cède à la nécessité; aussi est-ce l'un des premiers devoirs du père de faire apprendre à son fils un honorable métier (7). Mieux vaut renoncer au festin du sabbath et se contenter de la maigre pitance des jours ouvriers que de recourir à autrui (8). Tant il
(1) Talmud, Sabbath, fol. 33.
(2) Talmud, Yôma, fol. 29. l-lWlft
(3) Talmud, Pcssahim , fol. 24.
(4) ltid., Sôta, fol. 17.
(5) Ibid,, Beracholh, fol 8.
(6) Ibii., Nedarim, fol. 49.
(7) Ibid., Kidouscbin, fol. 30.
(8) Ibid., Sabbalh, fol. 118.
est vrai que l'homme doit se montrer jaloux, de sauvegarder cette noble indépendance qui est un présent de Dieu, ne l'aliéner qu'à la dernière extrémité, n'espérer que dans les bienfaits de la Providence, et non dans ceux de son prochain et son égal ! Remarquons encore l'insistance avec laquelle la morale talmudique repousse et condamne l'orgueil , l'orgueil d'autant plus blâmable que l'homme ne possède rien par lui-même, que nu il arrive au monde, nu il retourne à la poussière ; l'orgueil qui est un véritable rapt fait à Dieu , puisque c'est lui qui est le dispensateur suprême de l'intelligence, de la force et de la richesse, et qui seul, par conséquent, ait le droit de s'enorgueillir (1). C'est pourquoi l'homme, qui marche la tête haute et fière , est censé repousser les pieds de la Divinité (2) ; c'est pourquoi la tradition ne cesse de nous recommander la modestie et l'humilité , en nous exhortant à prendre exemple sur Abraham disant : « Je ne suis que cendre et poussière, » sur Moïse et A.aron s'écriant : « Que sommes-nous ? » sur David se qualifiant de « ver de la terre ».
Mais ce qui caractérise toute cette morale et la ramène à l'unité, à un principe générateur qui l'embrasse tout entière, c'est la sainteté. « Soyez saints, car je suis saint, moi, l'Éternel votre Dieu. » Voilà ce qui dislingue la morale du judaïsme de toutes les morales anciennes et modernes ; voilà qui lui imprime son cachet d'originalité ; voilà qui lui fait atteindre d'un seul coup d'aile les régions hautes et pures de la théodicée. C'est qu'il ne faudrait pas voir dans ce principe de la sainteté la morale et la religion arrivées à leur plus haut degré de perfection. Non. D'après l'Agada, la sainteté est à la portée de tout le monde; elle est dans les actes les plus simples : elle est dans la modération des désirs, dans la juste mesure des satisfactions corporelles, dans ce milieu qui est à distance égale et de l'abrutissant sensualisme et du renoncement poussé à l'excès, dans le gouvernement intelligent de nos passions, lequel, sans nous interdire les jouissances licites et les plaisirs
(l) Psaumes, XCIII, 1.
(2) Talmud, Sôta, fol. 5.
convenables, nous retient un peu seulement en deçà de la limite pour nous ôter la tentation de la franchir. Tout cela c'est de la sainteté ; tout cela est compris dans la profonde maxime : « Sanctifie- toi, même par ce qui t'est permis (1). » Mais, qu'on ne l'oublie pas, celte même morale blâme et désapprouve toute exagération; elle blâme les excès de privations, les macérations, les abstinences qui nous épuisent (2); elle veut que l'homme soigne son corps, ne fût-ce qu'à titre d'enveloppe de cette âme, souffle du Dieu vivant (3).
Une morale aussi élevée, aussi parfaite dans sa généralité (car il ne faut pas tenir compte de quelques passages qui la déparent et qui ont pu s'y glisser, comme nous l'avons constaté, grâce au défaut de contrôle et à l'absence d'un travail de révision), ne pouvait pas ne pas exercer une puissante et prépondérante influence sur les mœurs. Aussi les détracteurs les plus passionnés du judaïsme n'ont-ils jamais osé dénier à ses sectateurs les vertus de la famille, et une moralité dépassant le niveau de la morale vulgaire. Et pendant cette période près de vingt fois séculaire de la persécution, la famille Israélite n'a cessé d'offrir le modèle de l'union, de l'harmonie, de la pureté, de la sainteté telles que nous venons de les esquisser, et, de son côté, la charité Israélite a su faire des miracles dans cette situation anormale où toutes les issues, celle du commerce exceptée, étaient fermées pour les juifs, au point qu'une moitié de la communauté restait ordinairement à la charge de l'autre moitié. Elle en fait encore de nos jours. Elle conserve religieusement les antiques traditions remontant jusqu'à Moïse, et c'est pour ce motif qu'elle ne saurait aucunement reconnaître la suprématie de ce qu'on est convenu d'appeler charité chrétienne, suprématie à laquelle celle-ci ne saurait prétendre ni par l'ancienneté des titres, ni par le nombre et la durée des épreuves subies.
Il nous paraît donc dûment constaté que c'est à la morale du
(l) Vaïkra Rabba, secl. 24. -pS» lfllp
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(2) Talraiid, Taanith, fol. fi,
(3) Vaïkra Rabba, seot. 34.
Talmud qu'Israël doit en partie sa conservation, son identité, le maintien de son individualité au sein de la dispersion et de ses terribles épreuves. C'est cette morale qui l'a conservé droit, fort, vigoureux, solide comme le fer trempé, et qui lui vaut ses grandes aptitudes pour la civilisation et le progrès: car la morale est pour l'individu et pour la famille ce que le dogme est pour la nationalité.