IX. Albou. — Le livre des dogmes
Lorsqu'on passe en revue les fondateurs de l'école théologique, on ne saurait omettre le nom de Rabbi Joseph Albou, auteur du Livre des dogmes. 11 a aussi son rôle original ; il est le vulgarisateur de la science théologique. Le premier, il a su la dépouiller d'une phraséologie trop technique où elle s'enveloppait comme dans un nuage , pour lui faire parler une langue plus usuelle, plus à la portée de toutes les intelligences. Cela provient en partie de ce qu'il a écrit dans la langue mère, et que son œuvre n'a pas subi les altérations forcées inhérentes à toute traduction. Ce n'est pas cependant son seul titre à l'attention de l'historien de la théologie. Il est l'auteur d'une nouvelle classification des dogmes ; il a simplifié celle de Maïmonide, en réduisant les treize dogmes posés par ce dernier à trois principaux, qui sont : l'existence de Dieu, la révélation et le principe de la rémunération providentielle (1). Si celle de Maïmonide a prévalu, c'est moins par nécessité logique que par habitude. Mais la division des dogmes telle qu'Albou la développe et l'enseigne dans la première partie de son livre est la plus rationnelle et aussi la seule admise par les maîtres. Nous ne pouvons ici qu'indiquer un point dont l'élucidation appartient à l'étude spéciale des dogmes. Ce qui caractérise ensuite l'enseignement d'Albou, c'est le parti qu'il a su tirer des textes de la tradition, Agadoth et Midraschim, pour l'explication des dogmes. Il a bien profité des leçons du maître,
(I) Ikiirira, livre I", cbnp. !.
de Maïmonide ; nul n'a poussé plus loin que lui cette sagacité d'interpréter les textes difficiles, les allégories obscures, énigmatiques, et d'en extraire la quintessence doctrinale. C'est assez dire que pour lui aussi l'Écriture et la tradition sont les bases de la théologie. Quant au rôle qu'il convient d'assigner à la raison en cette matière, voici en quels termes il en parle :
« Ici se pose une question de la plus haute importance : —
« Est-il permis de raisonner en matière de religion ? Le secta-
« teur de n'importe quelle religion peut-il, doit-il méditer,
« réfléchir, discuter sur les bases de sa religion , rechercher si
« elles sont véridiques, conformes à celles que nous regardons
« comme fondamentales de la loi divine ; et, si cette recherche
« est admise, avons-nous le droit de choisir la religion qui
« nous apparaît comme la plus vraie? — Voilà une alternative
« qui soulève de fortes objections dans les deux sens. Répon-
« drons-nous par l'affirmative? Alors nous aboutirons aux
« conséquences suivantes : D'abord, si nous laissons la raison
« empiéter sur le terrain de la foi , dès que l'homme peut ou
« veut comparer, mettre en parallèle les dogmes de sa religion
« avec ceux d'une autre, on arrive finalement à l'anéantisse-
« ment de la foi ; car la foi doit vider les lieux là où surgit le
« doute. Le mot foi est synonyme de certitude; or, dès que
« l'on raisonne, on doute, et partant plus de rémunération, la
« rémunération n'étant due qu'à la foi. Et puis, s'il est permis
« de comparer les religions entre elles, ne doit-il pas être per-
« mis d'opter entre l'une et les autres ? Et si nous avons le
« droit de déserter notre religion maternelle pour une autre,
« c'en est fait du bonheur et du salut que nous espérons trou-
« ver dans la religion. En effet, après avoir délaissé la nôtre
« pour une autre qui nous paraît plus vraie, plus parfaite,
« nous n'en avons pas fini, car, de môme que la seconde vient
« de l'emporter à nos yeux sur la première, il se peut qu'il en
« surgisse une troisième l'emportant sur la seconde, une qua-
« Irième l'emportant sur la troisième, et ainsi de suite jusqu'à
« l'infini. Le fidèle ne saurait donc avoir la conscience en
« repos qu'après avoir fait passer à l'épreuve de sa raison toutes « les religions connues. Encore la tâche resterait-elle inache- « vee. Qui sait, en effet, s'il n'y a pas dans un coin du monde « une religion inconnue qui l'emporte sur toutes? Que faut-il « en conclure? Que l'on doit bannir ce genre de spéculation « que le raisonnement doit être proscrit du domaine de la foi » « Mais alors se présente une autre objection non moins grave" « sous la forme d'un dilemme : Ou toutes les religions con- « duisent également au bonheur, n'ayant les unes sur les « autres aucune supériorité, puisqu'il est défendu de les chan- « ger et même de les scruter, assertion aussi immorale que de « proclamer l'égalité entre les contraires, entre la vérité et « l'erreur, entre le monothéisme et la trinitè; ou les religions « n'aboutissent pas toutes à la béatitude, une seule, la vraie « religion, ayant le privilège d'y conduire; et alors il s'ensui- « vrait cette mensongère et terrible conséquence, à savoir que « Dieu est injuste. Ne serait-ce pas, en effet, une insigne ini- « quité que de punir les hommes pour leurs erreurs, tout en « les condamnant à y rester éternellement cloués?»
L'auteur cherche à sortir de ce dilemme par le raisonnement suivant : — « Si toutes les religions du monde, dit-il, se « disputaient la prééminence, si chacune d'elles rejetait toutes « les autres comme profanes, la difficulté serait insoluble. « Mais comme toutes reconnaissent la divinité de l'une d'entre « elles, lui contestant seulement la perpétuité et prétendant « qu'elle a fait son temps, on peut en induire qu'il convient « à tout chacun de soumettre à l'épreuve de l'examen sa reli- « gion et sa foi.
« Quant aux religions qui sont en désaccord avec les condi- « lions essentielles de la loi divine, qui en méconnaissent les
< éléments constitutifs, il est évident qu'il faut les rejeter.
< Pour ce qui concerne celles qui admettent tout ce qui est de
< l'essence de la loi divine, elles ont aussi une épreuve à subir: i c'est d'abord de savoir si elles sont éternelles ou temporaires, et, dans ce dernier cas, en quoi consistent les modifications qu'elles devront subir. Celte épreuve est double :
« elle doit porter et sur la Loi elle-même et sur la personne « du législateur (1). Voici la nature de la première épreuve : « Il ne suffît pas que cette religion prenne à lâche de régler « les rapports de la société, de bannir le mal et l'iniquité de « son sein : dans ces conditions elle ne serait encore qu'une « loi purement sociale. 11 faut donc qu'à ce premier enseigne- « ment elle ajoute celui qui consiste à nous donner des idées « justes et véridiques sur tout ce qui concerne Dieu, les anges, « les grandes lois qui règlent l'existence et la marche de l'u- « nivers. Tel est le critérium de la divinité de la Loi. La « seconde épreuve, portant sur la personne du prophète légis- « lateur, consiste dans les garanties qu'il nous offre en fait de « perfection intellectuelle, de pureté des mœurs, de réalisation « de nombreux et grands miracles, enfin de dédain et de mé- « pris pour les plaisirs matériels. Si, d'un côté, cette religion « nous enseigne la vérité relativement à Dieu; si, de l'autre, « le missionnaire de celle religion nous offre, élevées à leur « plus haute puissance, les garanties que nous venons d'énu- « mérer; si, sous le premier rapport, cette religion proclame à « la fois et des principes tendant à la perfection de la société : « le précepte, par exemple, d'aimer son prochain comme soi- « même, et des principes tendant à la perfection de l'homme « considéré en lui-même, notamment celui qui nous montre « l'homme créé à l'image de Dieu et tenu, par conséquent, à « ressembler à ce Dieu, son modèle, à ne jamais ternir ni dé- « grader cette divine image , soit en lui-même, soit dans la « personne de son prochain; si, enfin, sous le second rap- « port, la véracité de la mission de l'envoyé a été prouvée « d'une façon surnaturelle, en présence de toute une nation, « comme le fut la révélation sinaïque, oh ! oui, alors, c'est une « loi divine ; sinon, si elle ne remplit pas intégralement toutes <• ces conditions, alors elle n'est qu'une apparence de loi di- « vine (21. »
(1) Cf. Guide des Égarés, II* partie, ohap. 40.
(2) Ikarim, livre 1 er , chap. 24.
Voilà, certes, une discussion de principes à laquelle on ne s'attendrait guère de la part d'un théologien du XV siècle. Quelque jugement que l'on porte sur cette solution d'un problème aussi élevé, on ne pourra qu'admirer la franchise avec laquelle Àlbou aborde la question vitale de la religion universelle ; on y reconnaîtra les signes de l'expérience et de la maturité acquises dans la science théologique. C'est d'ailleurs l'un des traits originaux de ce théologien d'aborder avec une grande puissance de raison toutes les questions de la théodicée, d'aller sonder jusque dans leurs fondements les origines et les conditions de stabilité de la religion (1), courage qui lui a valu des reproches de la part de docteurs plus méticuleux (2).
Nous considérons Àlbou comme le dernier des fondateurs de l'école théologique, qui commence à Saadia et qui se déroule progressivement à travers des luttes violentes et de douloureuses épreuves pendant une période de six siècles environ. Non pas qu'il n'y ait encore d'autres théologiens dignes de figurer dans une histoire spéciale de la théologie. 11 y a encore les Ramban (Rabbi Moïse Ben Nahman) , les Ralbag (Rabbi Lévy Ben Guerschon), les Hasdaï (le maître d'Albou), les Crama (l'auteur daAkéda), les Abravanel ; il y a les nombreux commentateurs du Guide des Égarés, les Moïse de Narbonne, les Schem Tab, les Kaspi, etc., qui à eux seuls forment toute une école. Mais tous ceux que nous venons de nommer marchent plus ou moins sur les traces des maîtres dont nous avons esquissé l'œuvre, et dont les doctrines forment le grand et commun réservoir des idées et des principes, en matière de dogme.
(I) lknrim, llie livre, Discussion dogme de l'immutabilité de la Loi.
(-2) Eïn Yacob, Taraud, Meguilla, fol.
X. De l'influence exercée par V école théologique sur le judaïsme.
Il ressort avec quelque évidence de cet examen à vol d'oiseau, nous montrant un mouvement qui se continue, identique et vivace, pendant une période de cinq à six siècles, que l'école théologique n'est pas seulement une idée, mais un fait, un fait qui n'a encore joué, comme nous allons le voir tout à l'heure, qu'un rôle secondaire, mais qui est peut-être appelé à exercer une influence décisive sur le judaïsme. L'école théologique possède tous les matériaux qui concourent à la fondation d'un monument grandiose et durable ; elle a son histoire , ses personnages, ses doctrines, et jusqu'à ses épreuves, la grande épreuve de la lutte contre les adversaires du dehors et contre ses propres écarts.
Il est arrivé, sous ce dernier rapport, à l'école théologique ce qui arrive aux institutions les meilleures et les plus pures lorsqu'elles tombent entre les mains humaines : il lui est arrivé d'abuser de son principe, de le faire dévier du bon et droit chemin pour le pousser dans les mauvais sentiers, bordés de précipices. L'introduction de la philosophie arabe dans la théologie de Saadia, de la philosophie péripatéticienne dans celle de Maïmonide, séduisit les disciples de ces grands maîtres, et ne larda pas à usurper chez un grand nombre d'entre eux la première place, reléguant la vraie théologie au second plan. Il faut le dire avec tout le respect que nous devons à ces grauds organes de la religion, ils étaient bien pour quelque chose dans ces déviations, par la place trop considérable qu'ils avaienl faite eux-mêmes à cette philosophie qu'ils mêlaienl beaucoup trop à l'enseignement dogmatique.
Il y eut donc à cet égard de graves abus, dont l'écho retentit dans certains documents contemporains (1). On allait jusqu'à
(1) Voir iiBJp mm de Itabbi Isaac Erama , cl niSOp HHDa , contenant '« s lettres de l'illustre Itàschbà sur le même sujet.
vouloir trouver derrière la lettre biblique toute la philosophie du Stagyrile, et il s'en fallut de peu qu'Aristote ne devînt l'oracle de la théologie israélite. comme il le fut si longtemps de la scolastique. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que la réaction, comme d'ailleurs toutes les réactions, dépassa le but en confondant dans sa haine et son fanatisme la théologie avec la philosophie, ne reculant pas devant l'excommunication et l'anathème, afin d'extirper jusqu'au souvenir du nouvel enseignement. C'est chez les natures ardentes des israéliles méridionaux, et surtout chez les Provençaux, qui professaient alors l'orthodoxie dans toute sa rigueur et son exclusivisme, qu'éclata celle guerre contre la théologie. Elle fut longue, violenle, se prolongeant au delà d'un siècle, avec des alternatives de succès et de revers. Cependant la modération et le bon sens finirent par l'emporter, grâce à l'intervention des rabbins de la terre sainte et de l'Orient, qui se refusèrent à épouser les passions fanatiques de ceux du Midi. Une des pièces les plus importantes de ce procès, c'est la lettre apologétique de l'illustre Bedraschi, adressée à l'éminent chef de l'école espagnole, Rabbi Schlomo Ben Adéreth, en faveur de la théologie et des sciences propres à en faciliter l'étude (1). En définitive, la théologie, rejetant les éléments hétérogènes qui pouvaient' en altérer l'essence, traversa victorieusement cette épreuve.
Quant à l'influence réelle et sérieuse exercée par l'école Ihéologique sur le judaïsme de cette époque, elle ne fut pas bien considérable; elle ne pénétra pas, on ne saurait le dissimuler, dans les couches populaires, où les principes prennent ces fortes racines qui leur assurent à la fois le développement et la durée. La théologie ne gagna donc pas les sympathies des masses, et resta comme enfermée dans les murs de l'école, où elle était l'occupation et le charme des esprits d'élite. L'immense majorité des fidèles continua à ne reconnaître d'autre guide, d'autre principe régulateur que la tradition pure, avec ses monuments et ses organes directs, la Mischna, le Talmud
(I) ScMp.lolli pi Tlieiclioubolh de Rilsoliba, 318.
et les docteurs de la Loi. Il faut môme avouer que l'école théologique perdait du terrain plutôt qu'elle n'en gagnait; et, après avoir jeté un si vif éclat sous Maïmonide et ses continuateurs, elle tomba, s'évanouit comme une apparition fantastique, moins repoussée par le fanatisme et la haine, qui ne purent la vaincre, que par l'indifférence et l'apathie générale. On dirait la scène des deux prédicateurs décrite plus haut (1) ; seulement, au lieu de laHalacha et de l'Àgada, c'est la Halacha et la théologie qui sollicitent simultanément l'attention des tidèles, et qui provoquent de leur part la désertion pour celle-ci, l'affluence pour celle-là.
Quelles sont maintenant les causes de cette faiblesse de l'action théologique sur le mouvement religieux en général ? Faut-il l'attribuer au peu de valeur intrinsèque de la théologie, et ne voir dans celle-ci qu'un prurit, qu'un besoin factice, qu'une greffe étrangère, qu'une intrusion peu conforme au génie du judaïsme? Mais cela ne semble pas possible après cette revue des grandes évolutions religieuses, après la conviction puisée dans l'élude de la succession des cycles, de l'importance des dogmes, du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire de la religion.
La cause de cet insuccès de l'action de la première école théologique est complexe. Il y a là plusieurs motifs, les uns historiques, les autres inhérents à la forme de cet enseignement. Le fait historique est facile à constater. On sait que l'épanouissement de l'école théologique coïncide avec les cruelles persécutions de l'intolérante Espagne, dont le dernier mol fut l'expulsion générale des juifs de la Péninsule. Ce qui doit nous surprendre ici, ce n'est pas tant le peu de retentissement et de popularité de la théologie que la possibilité d'enfanter la science au sein de pareilles douleurs , au milieu des massacres et des édits de proscription qui devinrent, pendant quatre siècles environ, périodiques dans ce triste pays. On comprend que, sous le coup d'aussi cruelles préoccupations, les masses se jetaient
(1J Voir me partie, Ayada.
dans les bras de la foi traditionnelle, où elles trouvaient des consolations et quelque répit à leurs souffrances
Ensuite, les esprits n'étaient pas préparés à ce mouvementil était prématuré, car, à l'exclusion des juifs espagnols sachanl s assimiler avec une admirable facilité la science et la civili sation arabes, dont ils devinrent en quelque sorte les introdur leurs chez les barbares du nord, l'horizon littéraire et inlel lectuel était partout ailleurs aussi sombre que borné. Et puis encore, les formes qu'avait prises et affectées l'enseignement theolog.que n'avaient absolument rien qui fût propre à leur gagner les sympathies du peuple. Une phraséologie, un jargon barbare qu a défaut de mots pour exprimer les idées nouvelles on était forcément amené à substituer à la langue subhme des prophètes comme à l'idiome imparfait mais clair et énergique de la tradition, l'intrusion d'une philosophie dialecticienne
pér.patétilienne, étrangère aujudaïsmeetlemenacantd'un croisement non moins contre nature que celui des espèces physiques : voila sans doule quelques-uns des obstacles qui devaient sopposer à un développement rapide et populaire de la théo logie.
Mais l'insuccès matériel d'une première tentative ne prouve rien contre la valeur et l'excellence d'un principe. Vovez le prophétisme : a-t-il réussi, a-t-il produit ses effets, matériellement parlant? Assurément non ; il n'a pas sauvé Israël de la ruine et de la dispersion. Est-ce à dire que l'enseignement prophétique a échoué? assurément non. Il subsiste, il restera éternellement l'expression la plus élevée de l'inspiration, de la morale humanitaire et de l'évidence du gouvernement providentiel. Toutes les générations puisent à cet immense réser voir, et continuent à se désaltérer à la source sacrée II en est de même de la théologie : ses enseignements restent ses leçons subsistent. Elle ne ressemble pas peu à cette couronne de la Loi que la légende nous représente comme abandonnée au coin de la rue, et dont tout le monde peut s'emparer Saisis sons-la donc, cette couronne; nettoyons-la, rendons-lui son hnllanl et son poli, façonnons-la à l'usage des générations
actuelles. Tel est le résultat pratique, la conclusion que nous voudrions tirer de ce travail.
XI. Opportunité de la reconstitution de renseignement thèologique. — Conclusion.
Nous allons résumer en quelques mots les phases diverses et successives qui se sont montrées à nous dans cette course rapide à travers les siècles et les grandes périodes de la religion. Nous maintenons notre division de l'histoire religieuse en trois cycles, qui sont : le cycle biblique, le cycle de la tration, le cycle théologique. Nous avons pu en suivre et dévider pour ainsi dire nous-mêmes le fil conducteur. Nous avons vu la tradition se rattacher et se souder à l'Écriture par le système d'exégèse et d'interprétation ; nous avons vu la théologie, telle qu'elle est enseignée par les maîtres, s'appuyer sur toutes deux et les prendre pour bases fondamentales de ses spéculations. Le judaïsme complet est dans la réunion de ces trois autorités, et il ne saurait exister en dehors de ces principes. Enfin, nous venons de voir que le cycle théologique, relativement récent, est loin d'avoir fourni sa course entière et d'être arrivé au but. Peut-être n'est-il qu'à son début, peut-être a-t-il une longue et belle carrière à fournir. Nous en avons l'espoir, nous allions dire la certitude, fondé sur les trois motifs suivants :
Le premier, c'est la disparition des obstacles que nous avons signalés tout à l'heure sur le chemin de la première étape, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de la théologie. Les causes d'insuccès que nous avons indiquées ou se sont complètement évanouies, ou sont faciles à écarter. Sous le rapport de la situalion politique et sociale, jamais Israël n'avait vu ses aspirations touchant de si près la réalité. Pleine et entière dans les pays les plus civilisés, à la tôle desquels la France ne cessera d'agiter le drapeau libérateur, l'émancipation fait des progrès partout, s'insinuant par toutes les issues en Afrique, en Asie, comme dans le reste de l'Europe. A. côté de cette sécurité ma-
térielle , se montre , la tête haute , le progrès intellectuel , la raison en possession de ses facultés et, éclairée par l'expérience, capable d'en user avec habileté , ne se laissant ni retenir par une excessive timidité ni entraîner par une ardeur inconsidérée, et, par conséquent, bien plus à même de servir la théologie que la raison scolastique du moyen âge. Quant à la difficulté qui résulte de la forme étrange, inusitée, quasi barbare, qui, jusqu'à nos jours, servait d'enveloppe à la théologie et lui compose une mine si peu avenante , ce sera le devoir et aussi le mérite des organes actuels du judaïsme de la faire disparaître, en rajeunissant l'enseignement théologique, en le dépouillant de ces formes déplaisantes, en l'habillant à la moderne, mais avec ce goût sévère qui sied à la gravité, à la majesté du sujet, en le faisant entrer, ainsi modifié et transformé, dans l'éducation publique parles écrits, parla prédication et par l'instruction scolaire. Telle est, dans notre opinion, la vraie tâche de la génération actuelle, et son honneur si elle y réussissait.
Le second motif est puisé dans la situation morale du judaïsme, notamment dans ce que l'on est convenu d'appeler les partis religieux. Rien n'est plus loin de notre intention que de quitter les hautes et sereines régions des idées et des principes fondamentaux pour descendre dans l'arène où s'agitent des passions et des intérêts sous les noms prétentieux de conservation et de réforme. Nous voudrions, au contraire, faire quitter à ces partis le champ clos qui les divise, pour les attirer vers ce qui est si bien fait pour les unir, les arracher à des préoccupations fort secondaires, et les réconcilier sur le terrain de l'unité. Et ce terrain, il est tout trouvé : c'est le vaste, l'immense domaine de la théologie, de l'enseignement des grandes vérités de la religion. Qu'on le sache bien, chercher le salut d'Israël dans la réorganisation du culte, public ou privé, c'est saisir l'ombre pour la réalité. Le salut n'est pas là ; il ne saurait y être, au milieu de notre dispersion universelle qui ne peut que multiplier les diverses manifestations de l'adoration extérieure. Les modifications et les mesures de ce
genre seront donc toujours diverses, plus ou moins appropriées au génie et aux besoins du pays, du climat, des habitudes et de la nationalité : c'est là une diversité logique et presque nécessaire. Elle a toujours existé, d'ailleurs, témoin les deux branches principales du judaïsme, oriental et occidental, qui sont nées avec la dispersion même. C'est donc une illusion, une chimère, que de chercher là dedans l'unité du peuple de Dieu. Serions-nous plus en mesure de la fonder sur le culte privé, sur ces pratiques et observances qui, pendant tant de siècles et jusqu'au seuil de l'époque contemporaine, constituaient notre individualité aux yeux des autres peuples? Hélas! ce serait un espoir plus chimérique encore. Là nous rencontrons, non pas l'indifférence, mais la désertion, une désertion qui grandit chaque jour. Simple filet d'eau au sortir de la période de l'oppression, elle est devenue ruisseau, puis rivière, puis lleuve, puis cours d'eau puissant et torrentiel, entraînant dans sa course vertigineuse les nouvelles générations, lançant ses vagues successivement contre tous les rivages du monde civilisé.
Cette situation matérielle et morale du judaïsme étant donnée, nous ne serions pas peu répréhensibles si nous ne savions profiter du préservatif que la Providence, dans sa bonté, nous a préparé d'avance contre des dangers imminents. Il nous a donné la théologie, phare lumineux, propre à éclairer toutes les fractions d'Israël , parce qu'il est allumé sur les hauteurs de la Jérusalem céleste et du Sion spirituel, lien d'autant plus puissant qu'il est invisible, impalpable, inaccessible aux passions et aux intérêts qui battent si souvent en brèche les remparts du culte extérieur.
Enlin, un troisième et dernier motif, c'est le motif d'opportunité. Comment hésiterions-nous à entrer dans une voie où tout nous convie à marcher résolument et de pied ferme, la grande voix de nos destinées et l'écho qui nous en vient du dehors? Quoi ! c'est au moment où les savants, les archéologues et les théologiens des autres cultes se jettent avec tant d'ardeur dans l'étude de nos livres, de nos archives, de nos documents
originaux, les uns avec des opinions préconçues, les autres avec un véritable désintéressement scientifique ; quoi ! c'est lorsque des écoles théologiques non Israélites se rendent célèbres, se font une réputation européenne par des travaux sur la science biblique ; quoi ! c'est quand retentit encore à nos propres oreilles le bruit d'une œuvre qui doit, en grande partie, son originalité aux emprunts faits à nos traditions; quoi ! c'est en présence de ces efforts, de ces labeurs, de ces recherches, de ces attaques, de ces défenses, que nous pourrions nous croiser les bras, suivre d'un œil terne, regarder avec un visage morne, qui ne reflète ni passion ni sentiment, ces luttes spirituelles où il s'agit de quoi? de l'intelligence de nos
livres saints, c'est-à-dire de notre bien et de notre vie (1), laissant les autres s'en emparer? et par notre apathie proclamant noire propre déchéance (2) !
Voilà certes une opportunité qu'il faudrait être aveugle pour ne pas apercevoir. Tout nous appelle à reprendre l'œuvre si noblement commencée par les Saadia, les Ba'hva, les Khozari , les Maïmonide, les Albou; à reconstituer l'enseignement de la théologie dogmatique, à le vulgariser, à le populariser, à le répandre dans les écoles, dans les familles, dans les réunions religieuses; à le faire parler, comme la sagesse personnitiée par Salomon, aux portes des villes, à l'entrée des maisons el aux coins de tous les carrefours (3). Car l'enseignement théologique, c'est la connaissance de Dieu ; et, si chaque grand peuple de la terre a sa mission propre,
Tu regere imperio populor, Romane, mémento ;
la propagation de la connaissance de Dieu, le soin d'en remplir la terre, comme la mer est remplie d'eau (4), a été et sera éternellement la mission d'Israël.
(I) DeutiSr., XXX, 20; XXXII, 47.
(S) IHd., XXVIII, 43.
(3) Prov., VIII, 1-13.
(4) lsaïe, XI, 9.