VIII. Maïmonide. — Le Guide des égarés
On ne s'attendra pas à ce que nous abordions l'étude directe de la théologie de Maïmonide, ou l'analyse de son ouvrage, grande tâche qu'un illustre savant a faite sienne et qu'il est le plus apte à remplir. Nous ne voulons ici que faire entrer ce grand nom dans le cadre de l'école théologique, dont il est l'un des plus grands représentants, sans en être toutefois ni le premier ni le seul, comme on se l'imagine communément. Il ne vient qu'à la suite de Saadia, de Ba'hya et du Khozari ; il a profité de leurs travaux, bien qu'il ne les cite que rarement et indi-
rectement, et souvent il n'ajoute guère à leurs théories. A Dieu ne plaise que nous voulions diminuer cette grande personnalité, l'une des gloires du judaïsme ; sa place sera toujours considérable dans l'histoire des idées théologiques et de la philosophie religieuse. Mais nous croyons devoir protester contre cette part de lion qu'on voudrait lui adjuger, en le mettant seul en scène sur le théâtre de la théologie, en faisant de lui une espèce de nouvel ipse dixit.
^ Nous avons vu avec quelle hardiesse et quelle ampleur Saadia et Ba'hya abordent la science nouvelle dans leurs préfaces ; Maïraonide est loin d'être aussi clair et aussi explicite dans l'exposition de son point de vue. Voici comment il débute dans son traité spécial consacré aux hautes questions de la théologie : — « Le but de ce traité tout entier et de tout ce « qui est de la même espèce est la science de la loi dans sa « réalité, ou plutôt il a pour but de donner l'éveil à l'homme « religieux chez lequel la vérité de notre loi est établie dans « l'âme et devenue un objet de croyance, qui est parfait dans « sa religion et dans ses mœurs, qui a étudié les sciences des ■< philosophes et en connaît les divers sujets, et que la raison c humaine a attiré et guidé pour le faire entrer dans son doit maine, mais qui est embarrassé par le sens extérieur de la i loi et par ce qu'il a toujours compris ou qu'on lui a fait comi prendre du sens de ces noms homonymes, ou métaphoriques ou amphibologiques, de sorte qu'il reste dans l'agitation et dans le trouble. Se laissera-t-il guider par sa raison et rejettera-t-il ce qu'il a appris en fait de ces noms, ou bien s'en tiendra-t-il à ce qu'il en a compris sans se laisser entraîner par sa raison ? Il aura donc tourné le dos à la raison et s'en sera éloigné, croyant néanmoins avoir subi un dommage et une perte dans sa religion, et persistant dans ces opinions imaginaires par lesquelles il se sentira inquiété et oppressé, de sorte qu'il ne cessera d'éprouver des souffrances dans le cœur et un trouble violent (l). »
', I) Guide de» Égaré», préface, traduction de S. Munk.
Sous ce langage obscur, énigmalique, bien éloigné des hardiesses de Saadia et de Ba'hya, Maïmonide vient poser à son tour le grand problème de la conciliation de la raison avec la foi. A son tour, il vient enseigner les conditions d'alliance entre ces deux principes, et à la foi aveugle il veut substituer la foi éclairée et savante II le dit plus clairement dans le passage suivant, au moment d'aborder la question des attributs : — « Sache, ô lecteur de mon présent traité, que la croyance « n'est pas quelque chose qu'on prononce seulement, mais « quelque chose que l'on conçoit dans l'âme, en croyant que « la chose est telle qu'on la conçoit (1). Si donc, lorsqu'il s'agit « d'opinions vraies ou réputées telles, tu te contentes de les « exprimer en paroles, sans les concevoir ni les croire, et, à « plus forte raison, sans y chercher une certitude, c'est là une « chose très-facile, et c'est ainsi que tu trouves beaucoup « d'hommes stupides qui retiennent dans la mémoire des « croyances dont ils ne conçoivent absolument aucune idée (2) . » Ainsi Maïmonide vient, à son tour, élever un monument à la foi raisonnée et appliquer les procédés de la démonstration aux grands problèmes de la théodicée.
Mais, tout en restant dans les généralités, il importe de connaître l'opinion de Maïmonide sur les trois conditions essentielles de la théologie, savoir : séparation de la théologie d'avec l'étude du droit canonique, emploi de la raison, subordination de celle-ci à l'Écriture et à la tradition. Voyons donc sa pensée sur ces trois points.
1° Pour Maïmonide, la science théologique est la plus élevée en grade, celle qui doit venir après toutes les autres, et qu'on ne doit aborder qu'après s'y être fortement préparé. Déjà, dans son grand ouvrage sur la Halacha, dans son Yad ha-Hazaka ou Mischnè Thora, il a soin de séparer la théologie et la morale, auxquelles il consacre deux traités spéciaux, le premier intitulé Des Connaissances (Déoth) et le second nommé Des
(1) Cf. Saadia, préface. IW/lnilion (le la (â) Cf. Saalia, cliap. r>0 , traduction du
fui, plus haut, V. S MuuU.
Mœurs (Midoth), de les séparer de la loi proprement dite qui vient ensuite. Mais c'est dans son Guide qu'il revient à plusieurs reprises sur le respect, la prudence, la réserve et l'attention avec lesquels il faut s'approcher des mystères de la théologie. Parmi les nombreuses citations que nous pourrions faire a ce sujet, nous nous bornerons à une seule, à un extrait du chapitre 34, consacré au mode d'initiation dans la science théologique : — « Sache qu'il serait très-dangereux de commencer « les éludes par cette science, je veux dire par la métaphysique « (c'est ainsi qu'il appelle la théologie); de môme il serait « dangereux d'expliquer de prime abord le sens des allégories « prophétiques et d'éveiller l'attention sur les métaphores em- « ployées dans le discours et dont les livres prophétiques sont « remplis. Il faut, au contraire, élever les jeunes gens et « affermir les incapables selon la mesure de leur compréhen- « sion ; et celui qui se montre d'un esprit parfait et préparé « pour ce degré élevé, c'est-à-dire pour le degré de la spécula- « non démonstrative et des véritables argumentations de l'in- « telligence, on le fera avancer peu à peu jusqu'à ce qu'il « arrive à sa perfection, soit par quelqu'un qui lui donnera « l'impulsion , soit par lui-même. Mais lorsqu'on commence « par celte science métaphysique, il en résulte non-seulement « un trouble dans les croyances, mais la pure irréligion (1). » Certes, une science dont on entoure les abords de tant de précautions et de conditions préliminaires réclame une attention sans partage, une concentration de toutes nos facultés intelligentes. A cet égard , Maïmonide est plus explicite et va plus loin que Saadia et môme que Ba'hya, qui cependant est déjà entré dans cette voie.
2° Plus loin, dans le môme chapitre, il dit : — « Lorsque « l'individu s'est perfectionné et que les secrets de la Thora « lui sont révélés, soit par un autre, soit par lui-môme, au « moyen de leur combinaison mutuelle, il arrive au point de « reconnaître la vérité de ces opinions vraies par les véritables
(l) Cf. SaadiB, ohap. ",, traduction Je S. Munt.
« moyens de constater la vérité, soit parla démonstration, « lorsque celle-ci est possible, soit par des argumentations « solides, quand ce moyen est praticable ;>
o Personne donc ne doit être introduit dans celte matière, « si ce n'est dans la mesure de sa capacité et aux deux condi- « lions suivantes : 1° d'être sage, c'est-à-dire de posséder les « connaissances dans lesquelles on puise les notions prélimi- « naires de la spéculation ; 2" d'être intelligent , pénétrant et « d'une perspicacité naturelle, saisissant un sujet par la plus « légère indication, et c'est là le sens des mots : comprenant « par sa propre intelligence (1). »
Les passages soulignés suffisent pour indiquer le rôle réservé à la raison et à ses procédés dans ce genre de spéculation. Mais nous devons faire remarquer que Maïmonide ne se borne pas à faire place à la raison dans la théologie pure; il la fait pénétrer jusqu'au sein du droit canonique lui-même, grâce au principe de causalité qu'il applique aux prescriptions pratiques du culte.
Voici comment il s'exprime à cet égard : — « Il est des « hommes à qui le principe de causalité appliqué aux comman- « déments divins paraît difficile à admettre ; ils aiment mieux « éliminer la raison de la sphère des prescriptions et des dé- « fenses religieuses. Ce qui les amène à celte fâcheuse extré- « mité, c'est une sorte de maladie de l'âme qu'ils ne savent ni « comprendre ni définir. Voici ce que c'est : Si la religion, « pensent-ils, avait un but d'utilité pratique en rapport avec « la réalité de notre existence, si c'est pour cela qu'elle nous « impose ses lois, alors ces lois ressembleraient à toutes celles « qui sont le produit de la spéculation et de la raison humaine. « Admettez, au contraire, qu'elles n'ont ni cause, ni but, ni « molif d'utilité quelconque, et alors elles sont nécessairement « l'œuvre de Dieu, par la raison même que l'homme ne conçoit « rien qui n'ait sa raison d'être. Pauvres logiciens, qui abou- « tissent à cette conséquence absurde que l'homme serait plus
(l) Cf. Saadia, chap. 53, traduction de S. Munk
« parfait que son créateur, l'homme ne faisant rien sans un « but déterminé, tandis que Dieu procéderait tout différera - « ment, nous prescrirait des actes parfaitement inutiles, et « nous interdirait ce qui ne pourrait nous porter le moindre « préjudice ! Impossible ! impossible ! Ce qui est vrai , c'est le « contraire de cette opinion, c'est l'utilité manifeste de. tous les « commandements divins , ainsi que Moïse le proclame à plu- « sieurs reprises (J). Comment Israël pourrait-il être appelé « par les autres nations « un peuple sage et intelligent » s'il « pratiquait des lois sans cause, sans but, sans utilité? Com- « ment ces nations admireraient-elles nos lois? La vérité à cet « égard, comme nous l'avons indiqué déjà, est ceci : chacun « des six cent treize commandements de la Loi a pour objet « soit l'enseignement d'une idée vraie, soit la réfutation d'une « opinion erronée, soit la fixation d'une bonne règle de con- « duite, ou la suppression d'une iniquité, ou la propagation « des vertus morales, ou enfin l'éloignement de mauvaises « habitudes, ce qui se résume en trois catégories principales : « — les idées, les mœurs, les principes du gouvernement social « (métaphysique, éthique, politique). — Que si nous ne faisons « pas mention spéciale des lois qui s'appliquent exclusivement « à la parole, c'est que tout ce que la Loi nous ordonne ou o nous défend d'exprimer par la parole rentre dans l'une de « nos trois catégories, et s'applique soit à la bonne conduite « de l'ordre social, soit à une idée vraie, soit à une qualité '• morale. Certains principes embrassent donc dans leur géné- « ralité toutes les causes particulières à chacun des commandeci ments delà Loi (2). »
Passant du général au particulier, Maïmonide développe sa théorie dans une série de chapitres (3) ; il l'applique à toutes les prescriptions de la loi de Moïse indistinctement. Ici le progrès est notable : la raison intervient non-seulement dans la théologie pure, dans les dogmes et les croyances, elle pénètre
(1) Deutér., IV, 6; VI, 24.
(2) Guide des Égarés, III e partie, cil. M.
(s) Ibid., chap. 52-i'J.
par le principe de causalité dans une région qui lui élait resiée si longtemps étrangère, dans le champ du culte pratique, dont elle change la physionomie en l'épurant, en l'idéalisant. Cette théorie est l'un des traits originaux de la doctrine de Maïmonide , son nom y est resté attaché aux yeux de ses partisans comme de ses adversaires.
3° Quant à la subordination de la raison à l'Écriture et à la tradition, elle résulte clairement de l'importance attachée par Maïmonide à l'étude des allégories prophétiques et des Deraschoth ou allégories contenues dans les livres de la tradition. Non-seulement, il y consacre une partie considérable de sa préface, mais il en fait la base de ses considérations sur la plupart des dogmes. C'est la meilleure partie de sa méthode que d'appuyer toutes ses assertions sur des textes bibliques ou talmudiques, notamment sur ces allégories qu'il a en si haute vénération et qui , pour lui comme pour tous les vrais théologiens, contiennent les mystères de la religion. Qu'il traite du dogme de la création ex nihilo, ou des anthropomorphismes, ou des attributs de Dieu, ou de la nature du prophétisme, il ne s'avance sur ce terrain difficile, où il faut marcher avec une extrême prudence, qu'à la lumière de l'Écriture et de la tradition. Tandis que ses prédécesseurs ne s'appuient encore que sur des textes précis, usant très-modérément de l'enseignement figuré de la Bible et de la tradition , Maïmonide ouvre cette nouvelle voie aux études théologiques ; il est le premier à explorer cette mine si riche et si féconde , et, par les découvertes précieuses qu'il y fait, il encourage ses successeurs à pousser en avant dans cette voie, où il sera suivi par les Albou, les Crama et beaucoup d'autres, et où il y a encore aujourd'hui tant à apprendre, tant à récolter.
C'était, du reste, l'une des préoccupations de ce grand esprit que de restituer l'enseignement et le vrai sens de cette partie allégorique de la tradition; elle perce, celte préoccupation, dans différents endroits de son commentaire sur la Mischna (1),
(1) Préface générale ; préface du cliap. 11 du Sauliédriu.
œuvre de sa jeunesse, comme dans toutes les parties de son Guide, œuvre de sa maturité.
Dans cette courte appréciation de l'œuvre théologique de Maïmonide, nous croyons avoir dit ce qui était nécessaire à notre sujet, c'est-à-dire à l'appréciation sommaire des fondements et des fondateurs du cycle théologique.