‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 8 sur 52 · III. Les Juges · texte numérisé non relu

III. Les Juges

Dans cette longue période qui embrasse plus de trois siè-

(') Exode, v. 8.

I 2 ) 1 Rois, XVIII, ai.

(3) Talmud, Sehabbalh, fol. 88.

(4) Voir les Considérations générales , I V.

clés, et qui s'étend de la mort de Josué à l'avènement de Samuel, aucun fait saillant, aucun mouvement digne de l'attention de l'historien de la religion ne paraît s'être produit en Israël. Qu'y remarque-t-on généralement? Dans le gouvernement, absence complète du principe d'unité, une véritable anarchie plusieurs fois constatée dans le livre des Juges (1), l'hégémonie fixée nulle part et passant d'une tribu à l'autre (2), des chefs de bande tels que Gédêon, Jephté et Samson, qualiiiés par la tradition de juges de la plus mince autorité (3); point de guide religieux, pas de direction spirituelle. Dans la nation, une sorte de fédéralisme lâche et sans consistance, de nombreuses défections, des chutes et des rechutes continuelles, un penchant irrésistible pour l'idolâtrie chananéenne, en dépit des malheurs qu'elle lui attire. Voilà certes un triste mais fidèle tableau, dont on aime mieux détourner les yeux que de le contempler.

Ce serait une erreur cependant que de considérer le gouvernement des Juges comme une période stérile en enseignements religieux, et l'on ne pourra guère s'y tromper, pour peu que l'on sache que l'Écriture a soin d'en dégager clairement la leçon dans un passage qui mérite d'être cité in extenso. Voici ce que nous y lisons : « Toute cette génération de (Josué) étant « allée rejoindre ses ancêtres, il en surgit une nouvelle qui ne « connaissait ni Dieu ni ses exploits en faveur d'Israël. Ces fils « d'Israël firent donc le mal aux yeux de l'Éternel , adorant '< Baal, abandonnant le Dieu de leurs pères, suivant d'autres « dieux, les dieux des peuples d'alentour, se prosternant de-

« vant eux et irritant le Seigneur Celte conduite fit éclater

« la colère de Dieu contre Israël ; il les livra au pouvoir de « brigands qui les pillèrent, les vendirent à leurs ennemis « d'alentour, de façon qu'ils perdirent jusqu'au sentiment de « la résistance. Le châtiment divin fut toujours en raison di- « recte de leur défection, comme Dieu l'avait prédit et juré, et

(1) Juges, VII, 6; VIII, \; XIX, 1, XXI, SB.

(2) Talmud, Succa, fol. 27.

(3) Talmud, Rosch Haschana, fol. 2î>.

« ils furent bien malheureux. Alors Dieu suscitait des juges, « qui les délivraient de leurs oppresseurs; mais ils n'écou- « taient pas longtemps ces juges, ne tardaient pas à retomber « dans l'idolâtrie et à déserter de nouveau la voie paternelle, « celle de l'obéissance aux prescriptions divines. 11 arrivait « donc ceci : Dieu leur donnait des juges, leur accordait son « assistance contre l'ennemi pendant la vie du juge, ému de « leurs gémissements contre l'oppression et la tyrannie (étran- « gères). Mais aussitôt le juge mort, la nouvelle génération, « renchérissant sur les fautes de sa devancière, se plongeait « plus avant dans le culte des idoles, sans abandonner un seul « des méfaits et des vices paternels. Dieu fut donc irrité contre « Israël , et il dit : « Puisque ce peuple viole l'alliance que « j'ai contractée avec ses aïeux, et qu'il ne cesse de me déso- « béir, à mon tour je cesserai de chasser devant lui aucun des « peuples que Josué a laissés subsister. Ces peuples serviront « d'épreuve à Israël, et l'on verra ainsi s'ils savent continuer « les antiques traditions de respect et d'obéissance à Dieu. " C'est pourquoi Dieu avait laissé subsister une portion de ces « peuples, sans les livrer au pouvoir de Josué (1). »

C'est dans ces lignes, véritable morceau de philosophie de l'histoire, que se trouve résumé tout le caractère de l'époque des juges. Voici ce qu'elles nous apprennent : Cette longue alternative de paix et de guerre, de prospérité et d'adversité, de sécurité et de troubles, de servitude et de délivrance, qui se succèdent réciproquement avec une régularité pour ainsi dire mathématique; ces hordes barbares, avoisinant la Palestine, qui se jettent sur elle comme sur une proie toutes les fois qu'Israël est infidèle à son Dieu, et qui se retirent, vaincues et terrifiées, dès que le peuple de Dieu proscrit chez lui l'idolâtrie ; tout cela constitue une épreuve, imposée par Dieu lui-même, un spécimen du gouvernement providentiel. Effectivement, si le gouvernement providentiel est quelque part, il doit être là, dans ces vicissitudes de grandeur et de décadence, toujours en rap-

(0 Juges, II, 10-23.

port direct et invariable avec l'obédience et la rébellion d'Israël, et apportant avec elles une si éclatante confirmation de la parole de Moïse (1).

Il est à remarquer ensuite que cette épreuve porte sur ce qui fait l'essence même de la religion, le monothéisme et la proscription de l'idolâtrie. Dieu semble vouloirmettre en présence ces deux principes, si toutefois il est permis d'appliquer ce nom à l'idolâtrie, en la considérant comme le culte des appétits et des sens; et la lutte s'engage ardente, violente, se continuant pendant des siècles. Envisagée à ce point de vue, la scène se transforme, le décor historique change tout à fait d'aspect et de proportions. Ce ne sont plus de misérables tribus, sans lien de solidarité entre elles, qui se débattent contre des hordes de pillards, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus : c'est le génie du monothéisme qui lutte contre celui du polythéisme; c'est le culte du cœur, de l'esprit et de la vertu, qui ne triomphe qu'après de longs et pénibles efforts du culte séduisant des passions et des jouissance sensuelles.

Si nous avons été assez heureux de restituer sa physionomie propre à cette période du gouvernement des juges, nous aurons contribué à la solution d'un des difficiles problèmes de l'histoire sainte. Nous savons maintenant que ce qui caractérise celte époque, c'est la lutte directe, corps à corps, du culte unitaire avec l'idolâtrie, du monothéisme, réduit à sa force intrinsèque, privé de tout concours politique et gouvernemental, avec le polythélisme, entouré de tous les prestiges delà séduction et de la vieille civilisation chananéenne, et nous aurons ainsi retrouvé le fil historique qui relie Moïse et Josuô à Samuel.

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