‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 7 sur 52 · II. Josué · texte numérisé non relu

II. Josué

En fidèle disciple, plus encore que comme successeur de *|oise, Josué ne semble préoccupé que d'une seule pensée c est de continuer la tâche du maître aimé et vénéré, et celle préoccupation se traduit dans toute son histoire. C'est l'ombre ou plutôt l'esprit même du divin législateur qui plane encore sur le gouvernement comme sur le peuple. Tout d'abord, dans le préambule du livre, Dieu dit à Josué : « Sois fort et persévérant dans l'observation comme dans la pratique de ce que l'a prescrit mon serviteur Moïse; ne t'en écarte ni à droite ni à gaucfie afin que tu réussisses dans toutes tes entreprises (2). » se conformant strictement à cette recommandation , Josué se montre constamment jaloux d'exécuter les ordres de Moïse II commence aussitôt par rappeler aux tribus de Ruben, de Gad et a la demi-tribu de Manassé l'engagement contracté par elles envers Moïse de traverser le Jourdain et de seconder les autres tribus dans la conquête de la Palestine (3). Après la traversée

(I) rteotér., IV, 19; IV, r.9 ; VI 18- VH, 9 et 10; X, 12 cl 20.

(2) Josué, I, 8.

(3) Ibill., 12-1K

miraculeuse du Jourdain, Josué érige un monument sur la rive gauche du fleuve, pour rappeler ce miracle aux générations futures ; mais il a soin d'ajouter qu'il ne fait qu'obéir aux instructions de Moïse (1). A la suite de la conquête de la ville d'Aï et dès son arrivée au mont Ebal, il s'empresse de construire un autel, et de convoquer tout Israël pour lui faire entendre les bénédictions et les malédictions, tout cela conformément aux prescriptions de Moïse dans le Deutéronome (2). Il procède à l'anéantissement de la race maudite et gangrenée de Chanaan, parce que c'est l'ordre de Dieu transmis à Moïse (3). Après la conquête définitive, il fait le partage entre les tribus d'après le plan et les tracés de Moïse (4) ; il n'oublie pas de désigner les villes-asiles, les villes destinées à la résidence et à l'entretien des lévites, suivant toujours à la lettre les instructions de son chef (5). Il congédie les trois tribus, les renvoie en deçà du Jourdain, les remercie d'avoir tenu les engagements pris envers Moïse, et leur donne sa bénédiction accompagnée de l'exhortation de ne manquer jamais à la loi de Moïse (6). C'est cette obéissance scrupuleuse, cette imitation presque servile, faisant de Josué comme un pâle reflet de Moïse, qui donna lieu à ce dicton populaire : « Moïse est le soleil, Josué est la lune (7).

Mais si cette fidélité de Josué se réduisait à l'obéissance littérale, si elle n'avait d'autre mérite que l'exécution scrupuleuse des ordres donnés du vivant de Moïse, elle n'aurait pas à nos yeux, pour le but que nous poursuivons ici, une importance majeure. Il n'en est pas ainsi heureusement ; à cet égard, nous signalerons deux faits qui marquent la fin du gouvernement de Josué. Le premier, c'est l'incident relatif au retour des trois tribus dans leur pays, lorsque, à peine rentrés dans leurs foyers, ils jugèrent à propos de construire un autel, et, paf

(I) Josué, IV, 1-10; Deutér. XVII, 2-5.

(â) Ibid., VIII, 20-54; Deutér., XXVII, 4-8, 12 et 13.

(3) Ibid., X,40; U, 14 et tS; Deutér., XX, 16-18.

(4) Ibid., XIV, t-S; Nombres, 34.

(5) Ibid., XX, 1-19; XXI, 2; Nombre* XXXV, 2 et 11.

(6) Ibid., XXII, 1-5.

(7) Talmud , Baba Ratura , fol. 7S '

nsnîs siaim ijb narra nia» 13s.

cette manifestation, excitèrent un grand émoi dans tout Israël, au point de provoquer l'envoi d'une députation conduite par le grand pontife Pinehas et chargée de leur demander compte de cet acte illégal. Ce ne fut qu'à la suite des explications fournies sur les motifs qui avaient présidé à la construction de l'autel, et de la déclaration faite sous serment qu'il n'était pas destiné aux sacrifices, que ce n'était qu'un simple monument élevé en l'honneur de Dieu, et devant servir aux générations futures de constant témoignage de l'unité d'Israël et de l'accession des trois tribus à la sainte communion du peuple de Dieu, que la députation, venue avec des sentiments hostiles, se retira satisfaite (1).

Voilà certes un événement qui, par l'initiative comme par le résultat, s'élève à la hauteur d'un grand fait religieux. Il nous apprend avec quelle sollicitude Josué et ses représentants veillaient à la pureté et à l'intégrité du culte unitaire dont l'unité d'Israël devait offrir l'inaltérable image, et qui, semblable à la femme de César, ne devait donner prise au moindre soupçon.

Voici maintenant le second fait, puisé dans la dernière allocution adressée par Josué à tout Israël réuni à Sichem II exhorte de nouveau le peuple à rester fidèle à l'Éternel, en lui retraçant à grands traits toute son histoire depuis Abraham (2) Mais ce qu'il y a d'étrange dans cette exhortation, c'est la faculte qu'il semble laisser à l'assemblée de choisir entre le culte de Dieu et l'adoration des idoles chananéennes (3) ; c'est l'insistance qu'il met à renouveler sa proposition, allant jusqu'à détourner Israël du service du vrai Dieu, en le lui présentant comme un Dieu jaloux, vengeur de la moindre infraction commise dans son culte (4). Le peuple insistant à son tour, et proestant de son invariable fidélité à Dieu, Josué le prend à témoin de ce choix volontaire, trois fois répété, et va sceller cette déclaration solennelle par un nouveau pacte d'alliance (S)

(l) Josué, 22.

(») IUi., 24.

(s) nu., ». i5.

(4) IMi., v. 19 et 20.

(8) nid., v. 25.

Rien déplus étrange, de prime abord, que ce dialogue entre le successeur de Moïse et les enfants d'Israël sur le choix d'une Divinité, sur la parfaite liberté de déserter le culte du vrai Dieu pour adorer les ignobles déilés du pays. Cette scène curieuse était faite pour exercer la sagacité des commentateurs et exégètes. L'un des plus remarquables d'entre eux (1) comprit qu'il s'agit ici d'un point dogmatique d'une haute importance. A Dieu ne plaise que Josué encourage les hésitations du peuple au sujet du choix de la Divinité! Non, ce qu'il veut dire au peuple, c'est que l'adoration de l'Éternel est absolue, exclusive ; c'est que le monothéisme ne comporte aucune association; c'est qu'il repousse toute promiscuité, qu'il faut lui donner tout ou rien, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'on ne lui donne rien si on ne lui accorde pas tout. Josué ne fait ainsi que reproduire, mais d'une manière saisissante, propre à frapper l'imagination populaire, une prescription formelle de Moïse, mais confondue et, par conséquent, un peu inaperçue dans la foule des lois religieuses (2). Interprétée ainsi, l'allocution de Josué prend des proportions fort élevées ; elle dénote de sa part une profonde intelligence de la pensée et de la doctrine du maître. Il enseigne que le mosaïsme repose avant tout et pardessus tout sur le monothéisme pur, intégral, sans partage, exclusif de tout hommage religieux offert à ce qui n'est pas lui, et il croit ne pouvoir mieux honorer celte chère et respectée mémoire qu'en léguant à Israël ce principe fondamental comme son dernier mot et sa volonté suprême.

Il est permis d'y voir autre chose encore. Il est à remarquer que cette forme employée par Josué, et qui consiste à laisser aux fidèles la faculté de choisir l'objet de leur adoration, ne lui est pas particulière. Il y a un précédent : Moïse s'en sert luimême la veille de la révélation. En rapportant au peuple ce beau discours que nous aurions le droit d'appeler notre discours de la montagne (3), il lui laisse le choix d'accepter ou

(1) Akéda, dissertation, 89.

(2) Exode, XXII, 19.

(3) Eiode, XIX, S et 6.

de refuser. C'est le peuple qui veut bien acclamer le culte du Seigneur par ce cri unanime : « Tout ce que Dieu a dit nous I acceptons (1). » Plus tard, à l'exemple de Moïse et de Josué, Elie, sur le mont Carmel, s'écrie, lui aussi : « Si l'Éternel est Dieu, suivez-le; si Baal est Dieu, suivez-le (2). » Enfin, d'après la tradition, un nouvel et dernier engagement de cette nature fut pris par les israélites sous le règne d'Assuérus , après la chute de Haman (3). Ce langage tenu par les plus grandes autorités religieuses, cette alliance trois et quatre fois renouvelée entre Dieu et son peuple, contiennent un enseignement d'une immense portée. Il en ressort avec évidence que le culte adressé a Dieu doit être libre et spontané ; que Dieu s'adresse à notre raison plus encore qu'à notre cœur, et que rien ne lui répugne Plus que des hommages forcés, contraints, produits de l'habitude et de la routine, ne jaillissant d'aucune des sources vives de la personnalité humaine. Sans doute, une fois librement accepté, le pacte d'alliance devient sacré; mais il ne résulte Pas moins de ces remarquables exemples que chacun de nous doit s'efforcer d'adorer Dieu dans l'indépendance de sa raison, lue la spontanéité et le libre arbitre donnent seuls à notre adoration un mérite, une valeur que ne possédera jamais ce culte mécanique qui ne procède ni du cœur ni de l'esprit. Ainsi se trouve confirmée d'une manière éclatante notre thèse émise à l'endroit de la foi (4).

Ces remarques, puisées dans l'étude consciencieuse des estes, prouvent que le livre et l'histoire de Josué sont loin

être dépourvus de tout enseignement, théologique , et qu'ils apportent leur pierre au monument que nous voudrions élever a 1 histoire du dogme.

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