‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 1 sur 93 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

C'est apparemment aux siècles que s'appliquent les paroles du prophète Zacharie : — Vers le soir la lumière se fera (i ) — ; ce n'est réellement qu'en précipitant leur cours 9 qu'en approchant de leur fin » que les siècles semblent entr'ouvrir leurs voiles et nous révéler le secret de leur raison d'être. Fidèle à ce principe, le nôtre» qui tout a l'heure aura fourni les deux tiers de sa carrière, commence à nous livrer le mystère de ses tendances , à nous montrer sa direction très-prononcée vers une reconstruction reli^ gieuse.

Les deux plateaux de la balance des idées, qui s'appellent religion et philosophie, ont cherché bien longtemps à se faire contre-poids , c'est-à-dire à paralyser mutuellement leurs eflbrts. Si^ jusqu'à la chute de la scolastique, la théologie a parfois manifesté le désir de supprimer la philosophie, celle-ci n'a pas manqué, depuis Tépoque de la renaissance^ à prendre sa revanche. Se berçant de l'espoir de se substituer à sa rivale, de devenir à elle seule l'étoile polaire du monde intellectuel, Tarbitre des destinées de l'humanité, elle croyait déjà pouvoir dire, comme jadis l'orgueilleuse Babylone: — Moi, et point d'autres — (2).

(I) ZMhârie, XIV, 8. (t) iMie, XLVII, 8 et 10.

L'expérience s'est faite sur une large échelle : ni le temps ni l'espace ne lui ont fait défaut; elle a duré plusieurs siècles et s'est étendue à tout le monde civilisé. La philosophie n'a pu réaliser son rêve ambitieux ni tenir ses promesses. Forte et active sur son propre terrain, habile à fonder sur des bases solides l'édifice de la psychologie, la théorie des facultés de l'âme et la filiation logique des idées f elle n'a pu montrer que faiblesse et impuissance en abordant l'étude des rapports de l'homme avec Dieu, ou le redoutable problème de la destinée humaine. On a fini par comprendre que la religion et la philosophie ont mieux à faire qu'à épuiser leurs efforts dans de stériles rivalités ; on s'est rendu à Tévidence en reconnaissant que chacune d'elles a son domaine distinct^ où elle est appelée à rendre d'autant plus de services qu'elle s'appliquera mieux à l'exploitation de son propre champ. La raison individuelle et la raison révélée ont donc chacune leur sphère d'action : elles peuvent , elles doivent s'entr'aider , mais ni se combattre ni se supplanter. A mesure que s'est fortifiée la conviction que certains besoins intimes et supérieurs ne sauraient trouver satisfaction dans les élucubrations de la pensée livrée à elle-même, que l'instincl religieux réclame le secours d'en haut, que seule la parole divine a qualité et pouvoir de diriger nos aspirations vers l'infini, de rendre possible la solution des questions suprêmes sur lesquelles chacun de nous s'interroge si souvent , il s'est opéré tout naturellement en faveur des études religieuses une réaction qui devient de plus en plus accentuée.

Ne faut-il y voir qu'un mouvement artificiel , engendré par le caprice du moment , provoqué par une mode littéraire, comme ilen surgit journellement? Mais le caprice et la mode fleurissent tout au plus du matin au soir; sans racine dans la réalité des choses, ils n'offrent nul gage de

durée. Le mouvement actuel s'aanonce, au contraire» avec tous les symptômes de la stabilité. Comme tous les mouvements sérieux , il se développe dans le double sens de la profondeur et de l'étendue, et sa vitesse semble augmenter en raison directe de la distancé parcourue. En* fermé d'abord dans le cercle restreint des théologiens et de quelques rares penseurs, il a franchi depuis longtemps les murs de Técole ; il commence à pénétrer dans les masses y à remuer la fibre populaire. Tout le monde , il est vrai , ne s'écrie pas encore» à l'exemple d'Israël réuni autour du prophète Élie sur le mont Carmel : L'Éternel est Dieu ! l'Éternel est Dieu! — (1); mais beaucoup redeviennent curieux des choses de la religion. Or, la curiosité provoque l'attention, qui excite l'intérêt, qui sollicite à son tour l'éveil de toutes nos facultés intelligentes.

Inaugurée par la savante et spéculative Allemagne , la rénovation des études théologiques s'acclimate dans notre France, qui, grâce à son génie généralisateur, est appelée peut-être à faire pour la synthèse religieuse ce qu'elle fit naguère pour la reconstitution civile et politique de l'Europe. Qui sait si nous n'approchons des jours prédits , de — ces jours où le Seigneur lâchera la famine sur la terre : on n'aura pas faim pour manger, ni soif pour boire, mais pour entendre la parole de Dieu (2). —

Et ce qui fait le mérite tout particulier de ce mouvement religieux , c'est qu'il est permis au plus humble , au moins capable, à l'auteur de ces lignes, par exemple, d'y participer, d*y prendre un rôle actif, de descendre dans le forum pour haranguer la foule.

Pour peu qu'il soit sincère et convaincu , l'Israélite doit éprouver le désir de coopérer à une œuvre où sont engagés

(1) 1 Roii, XVni, 39. (1) ÀBOf, VHl, 11.

ses intérêts les plus sacrés. Il sufSt, en effet» de suivre d'un regard attentif la marche des événements pour apercevoir la réaction favorable qui se fait autour du nom et de la cause dont il n'a cessé d'être le représentant, au bénéfice du droit d'aînesse, qu'il n'a jamais vendu ni pour un plat de lentilles, ni pour tous les trésors de la terre.

Que voyons-nous donc ? A l'émancipation sociale, dont ce sera l'éternel honneur de la France d'avoir pris l'initiative , et qui est en train de faire le tour du monde , nous voyons se joindre l'émancipation morale, qui sera le couronnement de l'œuvre de réparation. Le juif est solennellement réhabilité; mais^ résultat bien autrement important, le iudaïsme lui-môme est en bonne voie de reprendre le rang qui lui appartient parmi les quelques grandes et puissantes conceptions qui sont comme les leviers de l'humanité. Et comment cette double émancipation manqueraitelle de se réaliser, lorsqu'elle est formellement annoncée par le prophète sous la double qualification de nom et de gloire? (l)

Tant que le côté militant avait le dessus dans l'action de la religion , tant qu'on s*en est servi comme d'un engin de guerre et d'un moyen de domination, et qu'elle se préoccupait bien plus de victoires et de conquêtes temporelles que de triomphes spirituels, le judaïsme, grâce à sa force vitale, à son invincible résistance , à sa résolution inébranlable de ne jamais laisser prescrire ses droits, devait être traité en ennemi. Pendant une période vingt fois séculaire, il a dû se contenter d'instruire et de consoler ses propres enfants, de leur inspirer, en dépit des persécutions et des malheurs , une éternelle confiance dans ses destinées. On sait avec quel dévouement il s'est acquitté de cette

(I) Zephanio. III, 10.

tâche. Mais» depuis le jour où rintolérance et le fanatisme, se sentant vaincus, ont dû se résigner à des propositions de paix, à dire avec le poète : — Hie eœstus artemque re^ pono; — depuis que dans la sphère religieuse s'accomplit une révolution analogue à celle dont nous voyons déjà les effets dans le domaine politique, que le patriotisme et la foi marchent parallèlement vers un but identique, quittant les sentiers étroits du. particularisme pour la voie large et bien tracée de Tamour humanitaire et de la foi universelle, le besoin se fait sentir, tous les jours plus impérieux, de remonter à la source des grandes religions positives, d'interroger le judaïsme, de recueillir son témoignage, de consulter ses livres, de mettre en lumière, au profit de tous, sa doctrine et ses enseignements.

Le judaïsme doit-il, peut-il rester indifférent à ce changement radical qui s'opère tout autour de lui et pour lui? S'enveloppera-t-ii de mystère et de silence comme d'un manteau? A la sympathie qu'on lui témoigne, aux appels mêmes qu'on lui adresse, ne saura-t*il répondre que par cette force d'inertie qui le fit triompher jadis de la haine et du mépris du monde? Ne se rappellera-t-ilpas la maxime d'un de ses plus grands sages , à savoir que^ s'il est un temps pour le silence, il en est un autre pour la parole ?(i)

Le doute n'est donc pas possible sur la sainte obligation pour le judaïsme de porter sa pierre à l'édifice de la reconstruction et de la synthèse religieuse. Mais quel sera le mode de celte coopération? comment y participera-t-il ? Est-ce par la polémique , par la controverse , par le dénigrement des religions sorties de son sein et nourries de son lait ? A Dieu ne plaise qu'il se serve des armes du combat au jour de la paix et de la réconciliation ! Ce n'est pas lui

(i) Eociéf., m, 7.

qai démentira la promesse prophétique , qu'il arrivera un jour — où les épées et les lances seront transformées en instruments de labour (1). — S'il ne peut pas éviter toute discussion de principes à propos de l'exposé de sa doctrine, il ne l'abordera qu'avec toute la réserve et la modération désirables, ne perdant jamais de vue sa tâche propre et spéciale , qui consiste à se faire connaître lui-même , à dire au monde, en déroulant devant lui ses livres et son histoire : — Regardez, voyez, voilà ce que je suis, et voici mes témoins (2). —

C'est en se tenant dans ces justes limites qu'il restera fidèle à la pensée de Moïse, qui lui prescrit de — produire aux yeux des nations les titres de la sagesse et de Tintelligence d'Israël (3).

Comme toute religion , le judaïsme se compose de deux éléments principaux, les dogmes et les rites. 11 est évident qu'au point de vue de la religion universelle, il faut l'étudier surtout dans ses dogmes. Les rites, d'ailleurs, ne sont que le vêtement, la forme plus ou moins parfaite par laquelle les dogmes s'emparent de la vie pratique, s'insinuent dans les habitudes et s'infiltrent dans les moeurs. Aussi la tradition proclame-t-elle hautement, en matière de religion, la supériorité de la doctrine sur les rites, par cette raison bien simple que c'est la bonne théorie qui fait la bonne pratique.

(4) m)3>o *^n^i «-^an traim» biii *rmbn

(-1) iMft, 11, 3; Mltehné, IV, t. (4) Talnid, Kfdouçhfn, fol. 40; Siphri,

(1) Ibid., XLIII, 10 et Ifl. Dentér., secl. 3.

(3) Dealer., .VI, 6.

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