CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES DOGMES
L Opinion de Maïmonide,
Haïmonide termine son exposé des dogmes, appelés valgairement les treize articles de la foi, en ces termes :
c Quiconque croit à tons ces dogmes, et les professe publi- « qaement, doit être considéré comme yéritable membre de la « communauté dlsraël, et, à ce titre, il a droit à notre amour, « à notre sollicitude, et tous nous sommes tenus de remplir à « son égard les devoirs de la fraternité. Que s'il pèche, se « laissant entraîner par la violence des passions et par les apor petits brutaux, il subira la peine de ses fautes, il méritera « les noms de pécheur et de violateur (9i^iD), sans perdre ce- « pendant sa part à. la vie future. Mais celui qui s'attaque à « Tun des susdits treize dogmes mérite les épithètes flétris- « santés d'hérésiarque (t^o) et d'épicurien ou athée (omp«»fix), a enfin de destructeur des plantes sacrées. Celui-ci, il est « méritoire de le haïr, de proyoquer sa perte, car il est l'en-
t nemi de Dieu ; c'est de lui que dit rËcriture sainte (1) : « Seigneur ! je hais ceux qui te haïssent (2). »
Dans son grand trailé tbëologique , il consacre également tput un chapitre à ceux qui sont exclus de la Tie éternelle, et il range dans cette catégorie les minim et les épicuriens^ c'està-dire tous ceux qui nient les dogmes , à côté d'un certain nombre de violateurs de la loi morale, condamnés par la tradition. Pourtant, il a soin de conclure que cet arrêt de damnation éternelle ne frappe que ceux qui meurent dans Timpénitence finale ; quant à l'homme qui revient à Dieu, fût-ce au dernier moment de sa vie , eût-il renié Dieu tous les jours de son existence terrestre, il est reçu en grâce. C'est de lui qu'il est dit (3) : « Paix, paix à celui qui vient de loin comme à celui qui vient de près (4). »
Maïmonide est le premier qui formule les dogmes avec cette rigueur, les imposant comme croyances obligatoires, et y attachant la terrible sanction pénale que nous venons de men« tionner.
Bien qu'à cet égard il 's'appuie sur la tradition, et qu'il ait été suivi dans cette voie par un grand nombre de théologiens, il importe de constater tout d'abord que sa théorie des croyances obligatoires n'est pas aussi universellement admise qu'on se plaît à l'imaginer.
II. Objections que soulève cette opinion^ résumées par Abravanel.
Nous citerons notamment l'opinion d'Abravanel, développée dans un traité spécial consacré à la discussion des opinons de Maïmonide, de Joseph Albou et de quelques autres théologiens sur le nombre et l'importance relative des dogmes. Nous laisserons parler l'auteur lui-même.
(1) PiumM, CXXXIX, tl. (S) lMl6, LVII, 19.
(i) Gommentaira de U Mliohna, San- (4) Yad ha-baiaka, I^* partie, traité de
hédrla, chap. il. U PénUe^ee, eh^. 3.
« Ce qui amena Maimonide et consorts, di^il (1), à vouloir asseoir la religion sur des bases radicales et des principes fondamentaax , c'était le désir d'imiter les errements des sages du monde profane. Ceux-ci, en effet, avaient reconnu aux sciences physiques et mathématiques des racines incontestables et indiscutables, des bases primordiales, au-dessus de toute démonstration, véritables axiomes ayant leur ori* gine soit dans une science antérieure et plus générale, soit dans la théodicée, mère de toutes les sciences et leur servant de principe générateur C'est ainsi que la physique
procède de la théologie, et la musique des mathématiques. À mesure que nos sages se trompèrent en contact avec ceux des autres nations, se mêlant à leurs travaux et au mouvement scientifique en général, ils se mettaient à imiter leur manière, appliquaient leurs procédés et leurs méthodes à la théologie, en se disant : Puisque ces savants ont su donner aux sciences profanes des racines, des principes, des pivots autour desquels elles gravitent, nous ne saurions mieux faire que de les imiter dans le travail d'édification delà science divine (2 . Hais les choses sont loin d'être identiques. Les sciences profanes, toutes fondées sur le raisonnement et la spéculation, ont besoin de ces bases antiques, généralement acceptées comme axiomes, en dehors du contrôle de la démonstration et de la preuve, lesquelles bases reposent sur une science plus générale, ou bien portent leurs fondements en elles-mêmes, les idées innées par exemple. Hais il en est tout autrement de la religion, de la loi qui est Tœuvre de Dieu ; c'est Dieu qui la donna directement à son peuple, la confiant tout entière à sa foi traditionnelle. Pourquoi donc y opérer un triage, un choix, quand il n'y a pas de croyances relativement supérieures les unes aux autres, ni en importance, ni en autorité, pas plus qu'en degré de véracité? Ne nous viennentroUes pas toutes d'un seul et même pasteur (3)?
(I) Roioh Amana, chip. 93. (3) Ecelésiasie, XII, 1 1
(i) Dénier., XII, 30.
tt Y a-t-il d'ailleurs ici, comme pour les sciences profanes, une «r théologie on plus comprëhensive, ou plus ancienne, où la « nôtre puiserait ses principes, lui servant en quelque sorte de « base d'opération ?
« Je pense donc, poursuit l'auteur, que notre religion est « yéridique dans toutes ses croyances, divine dans lous ses cr commandements ; qu'il ne saurait s'y rencontrer d'un côté c plus, de l'autre moins de vérité et de stabilité. Je n'admets « donc nullement, pour mon compte, ce que Ton se plaît d'ap- « peler « principes fondamentaux, dogmes radicaux i> en ma- « tiére de croyances. Nous sommes tenus de croire tout ce qui (X est écrit dans le livre de la Loi, et le doute n'est pas permis « même à l'égard du passage le plus insignifiant de l'Écriture, c Nier, mettre en doute le plus mince précepte , le moindre « récit de la Bible, c'est mériter les noms de min et d'éptcu- « rien, d'après la doctrine de la tradition (1). Il résulte claic rement de ce texte talmudique qu'il n'y a point dans la loi « divine tel point susceptible de contestation, et tel autre dont « la croyance soit obligatoire, comme cela se pratique à propos « des préliminaires des autres sciences. Non , dans la Bible « tout est article de foi , tout en elle réclame la croyance de « l'israélite : nier la loi tout entière, ou nier un seul texte, d voire même une seule assertion émise par la tradition, con- « fermement à ses procédés d'argumentation, c'est absolument « la même chose. Et c'est pour avoir parlé irrévérencieuse- « ment de certains passages du Pentateuque, que le roi Ma- « nasse, fils du pieux Ezéchias, est traité par la loi orale de a renégat (2).
« Du reste, Maîmonide lui-même professe cette opinion; « voici, en effet, comment il s'exprime à l'endroit du huitième a dogme : « Il n'y a nulle différence, en fait de véracité et de « sainteté, entre le texte relatant la généalogie de Cbam et le « texte formulant le premier commandement du Décalogue (3) . »
(I ) Talmad, StDhédriii, fol. 99. (5) Commenlaire de la Mitchna, %bi iuprë,
(S) Ibid ibid.
« Maîmonide fait donc de sa propre boache Tavea qu'il n*y a « point de distinction à établir entre les différents articles de t foi ; que Ton ne peut ranger, d'nn côlé, les dogmes fondamen- « tapx et obligatoires; de laulre, les points douteux et discu- « tables. Non, ils ont tous un droit égal à notre adhésion et à « notre foi. Or, ce qui est vrai à Tégard des croyances, à sa- « Toir qu*il n*y a là ni supériorité ni infériorité, mais parfaite c èglaité, ne Test pas moins par rapport aux prescriptions « pratiques.
« Les théologiens dogmatiques eux-mêmes n*ont pas osé « s'aventurer dans cette voie, ni élever à la hauteur d'un dogme « les commandements les plus essentiels, soit religieux, soit « moraux, notamment la commémoration de la délivrance « égyptienne, ou de la révélation sinaîque, Tamour du pro- « chain, la pratique générale du juste et du bien (1). D'aiU « leurs, cette prétendue distinction entre les diverses prescrip- « tions religieuses est l'objet d'une interdiction formelle de la « tradition : « Ayez le même respect, dit-elle, pour tous les « commandements divins, n'importe leur majeure ou mineure t importance, car vous n'en connaissez aucunement le < tarif (2). »
« Donc, point de gradation dans les croyances, point de c distinction entre les dogmes dont les uns constitueraient les <t racines , tandis que les autres formeraient les branches ou » rameaux de l'arbre de vie.
• « L'auteur cherche ensuite à disculper Maîmonide, qu'il ap- « pelle le grand docteur, et k justifier ses intentions. Il est c d'abord à remarquer que Maîmonide n'admet aucune diffère rence entre les lois positives et pratiques ; il n'en range au- « cune parmi les dogmes. En ce qui concerne les croyances, il d lui semble que la pensée de Maîmonide ne fut pas le moins « du monde de leur arroger une certaine suprématie sur les « autres commandements , pas plus que de les rendre seules « obligatoires. Le but qu'il se proposait, c'était de diriger dans
(1) Destér., V], IS. (S) Akoth, li, i.
— lî —
« la bonne voie le commun des fidèles, à qui il serait difficile, « pour ne pas dire impossible, d'embrasser dans une vue d'en- « semble les idées et les principes. L'illustre docteur s'est donc <r vu forcé de faire un choix, et de s'arrêter à ces treize points « qui, dans son opinion, sussent à l'éducation ttiéologique i< du profanum vulgus. Qae s'il les qualifie de racines et de « fondements, c'est relativement à ceux auxquels il s'agit de « les enseigner, mais nullement au point de vue de la vérité c envisagée en elle-même.
« Ce qui semble confirmer cette interprétation, ajoute l'anc teur, c'e$t l'abstention de toute mention de dogmes ou de « croyances obligatoires dans le plus important de ses once vrages,dans ce Guidé des Égarés^ où il traite ex professa des « problèmes les plus ardus de la théologie, tandis qu'il les « énumère avec complaisance dans le commentaire de la Mift schna, composé dans sa première jeunesse, destiné aux dé* « butants qui commencent par se familiariser avec l'étude de « la Mischna, et non aux savants et aux esprits d'élite, à l'in- « tention desquels il écrivit le Guide.
« L'auteur reproche ensuite aux théologiens Hisdaî, AU « bou, etc., de s'être mépris sur la vraie pensée de Maïmonide tf en prenant à la lettre cette qualification de dogmes, et en « les considérant comme les bases fondamentales de la reli- « gion, absolument comn^e les axiomes des sciences profanes, c Profonde erreur! s*écrie>t-il , contre laquelle il soulève le$ « objections suivantes :
« 1** Tout en admettant une certaine différence entre les « croyances et, jusqu'à un certain point, une supériorité rela- « tive des unes sur les autres quant à la nature des sujets a auxquels elles se rapportent, « Dieu, les esprits purs , les « sphères célestes, » on ne saurait méconnaître leur parfaite « égalité devant la foi. Toutes, elles renferment la même a somme de vérité ; toutes, elles constituent au même titre les (c fondements de la religion. Mettre en question une seule « d'entre elles, fût-ce la moindre en importance, c'est renver- « ser tout l'édifice de la révélation
« S"" S'il y avait réellement dans la loi certaines croyances
« qui, à Teiclusion des autres, fussent radicales et fondamen-
c taies, pourquoi ne figurent-elles pas dans le Décalogue, dans
« Texpression de cette communication solennelle, divine, faite
tf en présence de tout Israël? Et pourtant le Décalogue ne
« contient qu'un seul, deux tout au plus (l'existence et l'unité
« de Dieu), de tous ces dogmes.
« 3"" Pourquoi ces dogmes fondamentaux ne sont-ils pas
« inscrits au commencement du livre de la Loi, gravés au
« fronton de TËcrilure sainte , à l'instar des axiomes et des
« principes généraux des autres sciences ?
« 4'' Ces croyances radicales, s'il en existait réellement,
«t devraient entraîner pour le mécréant, pour le renégat, une
« punition bien plus sévère que la dénégation ayant pour
t objet les prescriptions pratiques. Or, il n'en est pas ainsi :
c et il n'y a nulle différence sous ce rapport entre celui qui
< nie le premier commandement du Décalogue et celui qui « s'inscrirait en faux soit contre le plus petit commandement « de la Loi, soit contre le texte biblique le plus insignifiant en « apparence. La tradition l'a bien compris ainsi, puisqu'elle r compte parmi les réprouvés plusieurs catégories de pécheurs « qui n'ont rien à faire avec les dogmes , notamment « les « hommes coupables de sacrilège, les contempteurs des fêtes
< religieuses, les violateurs de l'alliance d'Abraham, les inter- « prèles hétérodoxes de la Loi , ceux qui insultent publiquea ment leur prochain (1). » La tradition y ajoute ailleurs « ceux qui donnent des sobriquets à leur prochain, ceux qui «r veulent fonder leur propre considératioq sur la honte et la « confusion d'autrui (2), les délateurs, les séparatistes, les « oppresseurs , les instigateurs entraînant les autres au « crime (3). »
« S"" Enfin, si les dogmes et les principes fondamentaux
« existent, pourquoi ne sont-ils pas enseignés, fixés, ni même
(1) Aboth, III, 16; Tainad, Sanhédris, (S) Talmad, MegiriUa, fol. 98.
fol. 99; Baba Mexlâ, fol. 49. (5) Talmnd, Rosch Haiehana, fol. 16.
« mentionnés dans la Loi orale? Pourquoi la tradition n*a- « tr-elle pas fait pour les dogmes ce qu*elle fit, avec moins de « raison pourtant, pour les commandements positifs, et aussi « pour les préceptes moraux, auxquels elle youlut bien cousa- « crer un traité spécial, le traité des sentences des pères « (Âboth)? Puisque les pères de la Synanogue, nos maîtres et « nos guides dans la voie de la religion, ne se sont pas souciés a de formules de croyances s'imposanl à notre foi, il faut en tf conclure que , dans leur sagesse , ils se sont refusés d*ad- « mettre des dogmes spéciaux, par la bonne raison que la loi « divine est véridique dans ses moindres détails, dans ses plus « petites parties, que tout en elle, « racines, branches, dogmes, « commandements, )) a une importance égale. »
Nous n'avons rien voulu retrancher de cette discussion d'Abravanel, malgré sa longueur et sa prolixité, parce qu'elle résume les objections élevées contre le système de Maïmonide par la sévère orthodoxie elle-même , préoccupée du danger qu'il y aurait pour la foi en général, comme pour la stabilité du culte et de la morale, dans cette espèce d'apothéose de certaines croyances. Nous ajouterons que la théorie de Maimonide ne parait pas avoir été celle des grands théologiens ses prédécesseurs. Saadia, Ba'hya, le Khozari, pour lesquels nous revendiquons le titre de fondateurs de la science théologique, ont traité dans des livres spéciaux des grandes questions de la théodicée, de l'existence, de l'unité et des attributs de Dieu, de la Providence générale et spéciale, de l'éternité de la Loi, de la rémunération, de la vie future, mais sans jamais les poser en dogmes, en croyances obligatoires. Ils les considèrent évidemment comme la base du spiritualisme, comme la source de la vie intellectuelle, comme le principe portant dans ses flancs les destinées non-seulement d'Israël, mais de toute l'humanité ; ils s'attachent à mettre en relief la grandeur de ces problèmes, ils en montrent les points d'attache avec la Bible et avec la tradition ; mais il ne leur vient pas à l'idée de dire aux fidèles : if Vous êtes tenus, sous peine de damnation, de croire telle ou telle chose. »
m. EoDplicaiion du texte de la Mischna^ qui sert de base à ropinion de Maimonide,
n rësulie de ce qui précède que l'opinion de Maïmonide à l^endroit des dogmes et des croyances obligatoires , ne s'appayant ni sur TÊcriture, ni sur le fond de la tradition, ni sur la théologie proprement dite, perd beaucoup de son autorité, malgré Tillustration et la notoriété du grand docteur.
Il n'y a pas jusqu'au texte unique de la Mischna, qui exclut littéralement du monde futur les athées , les adversaires de la rëTélation et de la résurrection (<), et qui sert d'échafaudage à tout le système , que Ton ne puisse interpréter dans un sens tout autre que celui qui lui est attribué par Maïmonide. Ce sont moins des hérésies que la loi orale tient à frapper de la réprobation suprême que des crimes, des crimes qui jetteraient la perturbation et les plps graves désordres dans le monde religieux. Rien ne le prouve mieux que cette assimilation faite par la Mischna, com'me ensuite par le Talmud, entre la négation de ces trois dogmes fondamentaux et des transgressions d'un ordre tout différent, telles que la lecture de Hvres profanes, la magie, renonciation claire et distincte du nom ineffable (2). Il importe de remarquer que , dans ce texte de la Mischna, il n'est pas le moindrement question de croire ou de ne pas ci*oire, mais seulement du crime de propager de faux principes, d'ébranler les bases de la religion par la propagation de mauvaises doctrines, comme par l'irrévérence manifestée • publiquement pour la Divinité. On n'a qu'à bien peser les termes de la Mischna Elle commence par dire que tout Israélite a part à la vie éternelle (3), sans lui imposer ni dogme ni croyance, sans y mettre aucune condition de croyances. Puis elle exclut ceux qui, cherchant à renverser les colonnes delà religion, semblent par cela même renoncer au titre d'Israélite ; et, à l'égard de ces derniers, elle s'ejiprime ainsi : a Voici les
(i) Saahédrin, dwp. 1 1 ; MiioliDâ, 1 . (3) IHd.
(i) Ibid.
hommes qui n'ont point de part à la vie future : celui qui dit qu'il n'y a point de résurrection, point de révélation, et Tépicurien (l'athée). » Celui qui dit, c'est-à-dire celui qui enseigne, qui proclame hautement, qui énonce publiquement des propositions subversives de la religion ; c'est-à-dire celui qui, ne se contentant pas de douter dans son for intérieur, de ne pas croire pour son propre compte, élèverait école contre école, principe contre principe , ou plutôt érigerait en principe l'athéisme, l'irréligion et le matérialisme. Ce ne sont donc pas des croyances, mais des actes, sapant la société religieuse dans ses fondements, qui sont flétris et condamnés.
IV. De Vincompatibilité des croyances obligatoires avec Vesprit biblique et le génie de la religion israélite.
Aux considérations qui viennent d'être émises , et qui sont puisées dans l'étude sérieuse des textes de la tradition, nous allons en ajouter d'autres d'un ordre plus élevé. Il a été constaté déjà par Abravanei que la Bible ne formule pas de croyances. Jamais, en effet, elle ne se sert de ces mots : « Tu croiras ceci ou cela, d Elle prescrit des lois, des ordonnances, des défenses, des pratiques matérielles et morales, des règles de conduite, des préceptes, non-seulement pour l'action, mais encore pour l'esprit et le cœur, tels que l'amour de Dieu et du prochain ; mais elle ne se sert jamais du mot croire dans le sens que voudrait y attacher la théologie dogmatique. 11 est question dans l'Ëcrilure de croire à la bonté de Dieu, à sa toute-puissance, à l'accomplissement de ses promesses, à la parole prophétique. Ainsi elle fait un mérite à Abraham d'avoir cru en Dieu quand il lui promet une nombreuse postérité (1); elle raconte qu'Israël crut à la mission libératrice de Moïse dès sa première entrevue avec lui , à la vue de ses miracles (2) ;
(1) GMèse, XV, 6. (1) EK0d«, iV, St.
elle dit qu'à la yne des Égyptiens, dont les cadavres rejetés par les flots jonchaient les bords de la mer Rouge, Israël crut en Dieu et en Moïse, son senriteur (1); elle annonce que Dieu descendra sur le Sinai dans une épaisse nuée, pour que le peuple entende directement la parole de Dieu et croie éternellement en Moïse (2); elle nous apprend que Dieu prononça un arrêt de mort contre Moïse et Aron pour n'avoir pas cru en son pouvoir d'opérer de plus grands miracles (3). Qui ne voit pas que, dans toutes ces manifestations de confiance et de foi il s'agit d'actes réels, de faits matériels, d'événements historiques, mais jamais de croyances spéculatives? Il n'y a pas jusqu'au Schéma Israël, notre Credo^ la proclamation du monothéisme, la pierre angulaire, l'éternelle raison d*étre de l'Israélite et de risraélitisme, qui ne confirme cette vérité, et le texte ne dit pas : « Crois, Israël, n mais : « Ëcoute, Israël, » c'est-à-dire, d'après l'admirable commentaire de la tradition (4) : a Comprends, Israël. 9
Mais alors , dira-t-on , il serait donc vrai qu'il existe une barrière entre la Loi et la Foi, et de cette incompatibilité de la Loi avec la Foi, saint Paul aurait eu raison, en quelque sorte, de conclure à la substitution de la dernière à la première, substitution qui est le fond de toute sa doctrine et qui revient si souvent dans ses épitres devenues si célèbres (5). Il suffira d'un peu de réflexion pour concilier ce qui en apparence parait inconciliable. Ce que la Loi repousse, c'est la foi aveugle, inintelligente, ne reposant sur aucune réalité, ayant son domaine tout en dehors de notre sphère d'activité, cette foi précisément que saint Paul semblait vouloir inaugurer en proclamant l'abolition et la suppression de ces saintes pratiques qui étaient comme le corps et le vêtement des plus hautes vérités morales et religieuses (6).
(1) Exode, X1V,S1. (5) S. Ptid, epUt. Ammm., VII, 4^;
(t) IMd., XIX, 9. GaIaI., m, 13 61 S4; hébr. il
(3) Nombre, XX, 11. (6) IHi,, Rman,^ IV, 7-14.
(4) Talmad, Deraehoth, fol. IS.
Comment d'ailleurs prescrire la foi spontanée ? La foi peul-elie s'imposer? Est-il possible de forcer qai qae ce soit de croire? Et toutes les menaces, et toutes les peines, et toutes les tortures réunies peuvent^lles dompter la raison, la yioleuter, quand elle se refuse à croire? Ne va-t-elle pas ainsi à rencontre du but qu'elle voudrait atteindre? La foi, présente, est le bonheur; absente, elle est une souffrance : et parce que je souffre, et parce que mon esprit repousse les douces et consolantes perspectives de la foi, parce qu'au sein de cette mer houleuse du scepticisme ma raison ne trouve nulle part la branche d'olivier propre à la sauver de ses déceptions, de ses angoisses, des aspects du néant, je dois être puni, châtié, je dois subir toutes les horreurs d'un châtiment sans fin !
Et ce n'est pas tout : si la religion avait pour unique fondement la foi, elle reposerait sur une base bien étroite. Que deviendrait-elle pour tous ces hommes qui ont perdu ou qui n'ont jamais possédé la foi, disons mieux, pour ces générations tout entières chez qui le raisonnement ne fait que pourchasser la foi, comme le brin de paille chassé par l'aquilon? Que deviendrions-nous aujourd'hui que cette foi, qui fut pour nos pères une puissante consolation plus encore qu'une vertu, semble s'effacer de plus en plus des cœurs comme des esprits? Vous avez beau enseigner dans les écoles ce qu'on appelle les treize articles de la foi^ vous avez beau faire épeler aux enfants les mots a Je crois que, d vous ne gagnerez ni une seule âme ni un seul croyant, si vous ne produisez à l'appui de vos dogmes d'autres moyens de persuasion et de conviction.
Mais, Dieu merci! nous ne sommes pas réduits à celte foi quand même; nous avons d'autres gages de stabilité qu'une foi apparente et hypocrite. Nous avons la sainte Loi dopt la vérité se dégage plus claire et plus saisissante de jour en jour, grâce à une saine et forte exégèse ; nous avons la tradition, qui, sous le voile de l'allégorie et par la profondeur de ses maxime^ et de ses légendes, fait luire à nos yeux comme des éclairs de science et de vérité intuitive; nous avons l'histoire sainte, contreépreuve .sensible et palpable des enseignements de l'Ëcriture
sar le gonverneineiil providentiel et les grands problèmes qni s'y rattachent. La Bible, la tradition et Thistoire, Toilà le triple et inaltérable fil (1), l'inébranlable base, la solide et éternelle assise de la religion.
Lors donc qu'on se prend à déplorer raffaiblissement des croyances, qae Ton s'écrie en gémissant : « La foi s'en va^ » et qne l'on se reporte avec an sentiment de regret vers ce passé qui se montre à nous avec la belle inscription : Martyre et foi^ on ne songe pas qae l'on commet an yéritable anachronisme. On oablie ce grand principe, celte vérité, qae la Providence met à la disposition des différentes générations les instruments et les armes qui leur conviennent le mieux. A l'oppression, à la persécution, à la proscription, au glaive du bourreau, aux tortures physiques et morales. Dieu oppose la foi, arme à double tranchant, instrument de combat et de salut, non moins propre à braver toutes les attaques de la force brutale qu'à consoler des angoisses et des douleurs, compagnes inséparables de la tyrannie sociale, du mépris injuste des hommes, de la mise hors la loi. Mais cette foi, si forte contre les épreuves, si belle, si noble dans sa résignation, ne peut que perdre de son ardeur comme de sa vertu au sein de la liberté, de l'égalité et de la tolérance universelle. Il faut alors qu'elle se transforme , pour mieux s'adapter à une situation nouvelle. Et, vraiment, ce serait trop de bonheur si, à côté de tous les biens temporels dont il pi ait à la Providence de nous combler, nous possédions encore en sus cette foi célesle, épanchement direct de la grâce divine. Nous ne serions pas f&ciiés, cela se comprend, de posséder ainsi à la fois le ciel et la terre ; mais cela ne se peut pas , et il n'est pas dans la destinée humaine de jouir d'une telle félicité. C'est ainsi qu'à la quiétude, aux transports, aux extases, aux joies séraphiques d'une foi ardente, viennent succéder les luttes, les tourments et les angoisses d'une raison troublée ; c'est ainsi que la raison, à mesure qu'elle trouve un plus libre accès, pénètre partout, dans
(t) Eeclëfiaste, fV, i«.
— soles mœurs, dans les lois et jusque dans le sanctuaire de la religion. Ne nous en plaignons pas, ne gémissons pas d'une pareille crise, de cette rëyolution spirituelle qui ne nous permet plus de nous laisser bercer mollement dans les bras de Tantique foi. Il faut, au contraire, entrer résolument dans cette voie, mettre courageusement la main à la construction de ce nouveau pacte d'alliance , tel qu'il a été formulé, il y a plus de deux mille ans, par le prophète Jérémie : « Des jours viendront, dit le a Seigneur, où je contracterai avec la maison dlsraêl et avec
« celle de Juda une nouvelle alliance Voici en quoi con-
<K sistera cette nouvelle alliance : Je mettrai ma loi dans leur « sein et je récrirai sur leur cceur... Et ils n'auront plus occa- « sion de se dire Tun à l'autre, le frère à son frère : « Con- « naissez le Seigneur, » car tous me connaîtrofit alors^ grands « et petits, dit le Seigneur (<). »
Et l'on comprend maintenant pourquoi l'Écriture est si sobre en recommandations au sujet de ses croyances; pourquoi elle s'abstient, avec une sorte de réserve systématique, de dire aux fidèles : Croyez. C'est que, tout en reconnaissant, en proclamant même les mérites et les vertus de la foi, comme nous l'avons vu par les exemples déjà cités, comme cela résulte plus clairement encore des belles paroles du prophète : u Le juste vit par sa foi (2), » paroles si largement commentées par la tradition (3), elle ne veut pas donner à la religion une base trop étroite, au risque de laisser dehors et de rejeter nonseulement grand nombre d'individus , mais jusqu'à des générations et des sociétés entières sur lesquelles la foi n'aurait qu'une faible prise. Sa base à elle, c'est Fétude, l'étude constante de la Loi (4), c'est l'instruction, c'est l'enseignement, c'est l'initiation des enfants dans les vérités de la religion (5), c'est la pratique des choses saintes, dont chacune est l'expression soit d'un principe de la théodicée, soit d'un précepte moral. L'Écriture ne dit donc pas « croyez, » mais <r observez
(I) JMnto, XXXI, Si-S4. (4) Joraé, I, 8.
(i) Habaeao. II, 4. (5) D«atér., VI, 7; XI, 19.
(5) Tilmad, Mtccolh, fol. S4.
et exécutez (1), » et la tradition fait encore mieux en établissant que chacune des six cent treize prescriptions de la Loi entraine pour le -fidèle un quadruple devoir ainsi défini : « Apprendre, enseigner, méditer et exécuter (2); » ce qui veut dire que les actes religieux n*ont un mérite réel qu'après avoir passé par le creuset de Tinstruction, de renseignement et de la méditation . Tel est le terrain où il y a place pour tout le monde, pour les organisations les plus diverses comme pour les sociétés les plus opposées.
En définitive, ce que la religion nous recommande, c'est la foi alliée à Tinstruction, c'est la foi éclairée, intelligente, ayant sa source dans la parole de Dieu méditée et largement interprétée. Et le génie de la langue sainte en porte témoignage lui-même. En effet, les mots « vérité (n»x) et foi (roToK) d appartiennent à la même racioe (pM), pour nous dire que la foi repose sur la vérité, que la vérité doit servir à scruter, à rectifier et à éclairer la foi. Citons encore, pour terminer, ce beau passage de la tradition : « Le matin, il faut rendre hommage à la vérité ; le soir, à la foi ; j> c'est-à-dire, en d'autres termes, que la foi ne doit être, ne peut être que le couronnement de la vérité (3).
V. De la place qu'il convient d'assigner aux dogmes dans Vordre religieux.
Nous croyons avoir suffisamment démontré que les croyances obligatoires sont antipathiques à Tesprit biblique et au génie de la religion Israélite. Mais alors, faut-il rayer les dogmes de renseignement religieux, faut-il effacer d'un trait de plume renseignement dogmatique, mettre au rebut les remarquables travaux des Saadia, des Ba'hya, des Rhozar, des Maïmonide,
(1) Denter, IV, 6. (S) Talmsd, B«rA«ho1li, fol. li. Voir le
(f) Talmnd, SdU, fol. 87. conimeBUire de Elo Teoob, L e.
des Albon, etc.? A Dieu ne plaise que Ton arrive jamais à une pareille extrémité ! Sll était nécessaire de dépouiller les dogmes de celte forme impérieuse, tyrannique, dont il plut à Haîmonide de les revêtir, et qui leur fait plutôt une couronne d*épines qu^une sainte auréole, il importe, d*un autre côté, de leur restituer leur véritable place dans Tédifice sacré. Nous voudrions maintenant démontrer, et nous avons vu Abravanel lui-même le reconnaître hautement, que, tout en n*étant pas des articles de foi, les dogmes n'en sont pas moins les pivots autour desquels gravite la sphère religieuse , les profonds et immenses réseiToirs contenant les eaux saintes destinées à arroser et à fertiliser le champ divin.
Examinons d*abord Tobjection contre les dogmes, tirée du prétendu silence gardé par Moïse sur ce grave sujet. Le silence de l'Écriture, fût-il réel, ne saurait être interprété dans le sens de la condamnation ou de la nullité des dogmes. C'est un des grands principes de la tradition, que « la loi parle comme les hommes parlent (1). » Moïse devait donc parler un langage intelligible à tous, mais surtout accessible à ses contemporains, à ceux auxquels il s'adressait directement. Or, à peine sortis de rÉgypte, et marqués encore des stigmates de la servitude, les Israélites n'étaient guère en état de recevoir des dogmes, des formules plus ou moins abstraites, qui sont comme la moelle des idées les plus élevées en matière de théodicée, de rémunération et de Providence. Israël dans le désert ne ressemblait pas peu à la plèbe romaine ; si le mot d'ordre de celle-ci était «r panem et circenses^ » le cri répété de celui-là était a du pain et des miracles. » Ce qu'il fallait alors, pour un peuple si matériel et en même temps si mobile, si indiscipliné, c'était un culte pratique fortement organisé, propre aie retenir dans le giron de la religion ; ce qu'il fallait encore, c'était la proscription, appuyée sur les plus sévères châtiments, de tout ce qui pouvait encourager l'idolâtrie, altérer le principe du
(I) TilBod,pM«<», D*1K -Oa yvoi^ rrnn ^'^TI; Yebâmoih,fol.71; Baba Mcxit, fol. 31.
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monothéisme ; ce qu*i) fallait encore, c'étaient des lois morales claires, nettes et précises, constituant dans leur ensemble une règle de conduite et d'action pour la plupart des cas de la vie individuelle et sociale. Tout cela trouve une large satisfaction dans la Bible, dans la doctrine de Moïse et des prophètes. Les dogmes, les questions transcendantes viendront à leur jour et à leur heure, avec la maturité des esprits pour ce genre de spéculation.
Cette marche lente et graduelle de la science religieuse, cet épanouissement progressif de la semence biblique est conforme à la loi du développement rationnel, fondée sur la distinction posée par la philosophie entre Tordre logique et Tordre chronologique. Dans Tordre logique, la priorité appartient aux principes généraux qui résument une science ou une législation quelconque, et qui, sous le nom d'axiomes, portent tout le poids de Tédifice. Mais, dans Tordre chronologique, Tanalyse précède la synthèse, et les généralisations dénotent une science faite, arrivée à la plénitude de sa croissance, lorsqu'il ne reste plus qu'à en mesurer et déterminer les contours.
La religion, une fois descendue du ciel et remise entre les mains des hommes, ne peut ni ne doit se soustraire à cette règle que suit invariablement toute œuvre humaine. Les dogmes ne peuvent donc venir utilement qu'au moment où la religion est définitivement constituée, après qu'elle a pénétré dans les masses, traversé jusqu'aux dernières couches sociales avec ses théories et ses pratiques, parcouru une série de siècles et d'événements propres à leur servir de témoignage, et leur prêtant ce concours et cette assistance que la raison pure ne sait pas trouver en elle-même.
Cette assertion, qui met Tordre chronologique en regard de Tordre logique, n'appartient pas seulement à la philosophie : elle a été recueillie par la religion, et la tradition nous enseigne que plus d'une institution, venue la dernière en réalité, fut la première dans la pensée divine. Elle en énumère toute une série qui, apparues longtemps après la création ou attendant encore leur réalisation, auraient été conçues et arrêtées avant
la Genèse (1); et il en est résulté cet adage a final en action^ primitif par la pensée (2). »
Il n'est donc pas si difficile déjà d'expliquer pourquoi les dogmes ne sont pas gravés au frontispice de la Bible, pourquoi ils ne figurent pas dans la grande manifestation du Sinaï. Le moment des dogmes n'était pas venu; la religion avait encore à fournir une longue course, à parcourir bon nombre d'expérimentations et de faits avant d'aboutir à ces hautes spéculations théologiques.