VI. Salomon et les Proverbes
Si nous tenons à faire pour Salomon ce que nous venons de tenter pour son glorieux père et prédécesseur, apprécier son rôle et sa mission par l'analyse de sa doctrine, il faut naturellement tirer cette doctrine de celui de ses livres qui prête le moins, soit aux contestations d'authenticité, soit à la multiplicité d'interprétations. C'est dire qu'il faut la chercher, non pas dans le Cantique des Cantiques ou dans l'Ecclésiaste, mais dans ce recueil des proverbes qui contient l'expression claire et nette de la pensée de Salomon. Tout en faisant la part de la diversité qui doit régner dans une compilation de ce genre, et qui règne effectivement dans cette simple juxtaposition de sentences brèves, isolées, graines éparpillées d'un collier de perles, on ne saurait méconnaître que la pensée dominante de ce recueil, pensée qui se fait jour surtout dans la première partie, c'est l'éloge, nous allions dire le panégyrique de la sor gesse. C'est avec la sagesse que Dieu créa le monde (2) ; c'est la sagesse qui prononce ce sublime monologue, sur lequel s'est tant exercée la sagacité des exégètes et des théologiens (3) : — « C'est moi que l'Éternel a choisie comme son instrument « primordial, comme le prélude de la création. J'ai été cou- « ronnée dès l'éternité, longtemps avant que la terre fût ; je « fus engendrée avant l'existence des abîmes, avant les nobles
(1) Pi., LI. (3) Saadia, Uê Crofftmcesei Ut opMmu^
(t) ProT., m, 19. Ut. I".
a sources de rélëment liquide, avant la consolidation des mon- <c tagnes, comme avant Tapparition des collines , avant Témer- (i gement des continents, avant cette matière poussiéreuse qui « est devenue le globe. Je fus là présente quand le Seigneur (( traça la forme des cieux, quand il mesura avec le compas les « dimensions de Tabime , quand il réunit les nuées d'en haut a en firmament, quand il fit jaillir les sources des profondeurs « de Tabime , quand il traça à TOcéan sa limite, aux eaux leur « barrière infranchissable, quand il posa les fondements de la (( terre. Oui, avant ce temps, je fus le confident de Dieu, et ses a délices de chaque jour... (1). » Mais cette sagesse ne s'isole pas dans sa fierté, ni ne se retranche derrière les quartiers d*une noblesse plus ancienne que le monde. Non, elle se montre toujours disposée à se mettre au service comme à la portée de tous les hommes ; elle ne cesse de leur prodiguer ses conseils, dévoilant les dangers de l'ignorance et de la convoitise (3), montrant à nu les plaies hideuses de la séduction et les abîmes où elle précipite ses malheureuses victimes (3) , préchant sur les grandes routes, au coin des carrefours, aux portes des villes , à rentrée des maisons (4) , c'est-à-dire ne négligeant personne, s'adressant aux grands et aux petits, aux individus et auxmasses^ et leur préchant... quoi? la supériorité de la morale et du savoir sur For, les perles et les choses les plus précieuses; la crainte de Dieu, la haine du mal, l'horreur de l'orgueil, des mauvais penchants et des voies tortueuses, le parcours de la voie de la générosité, le cheminement dans les sentiers de la justice (8), Téloignement des sots et de la mauvaise compagnie, la fréquentation des sages et des gens de bien (6). A côté de ces passages, où la sagesse occupe toute seule la scène et porte la parole, il en est beaucoup d'autres disséminés dans tout le livre, au point qu'il n'y a pas un seul chapitre où l'auteur ne revienne à la charge pour décrire , vanter, louer et exalter les avantages de la sagesse.
(1) ProT., Vni, 81-30. (4) /*W., VIII» 1-13.
(S) md., i,ss. (s) md,, V, 10-21.
(3) Ibid., V, «-14. (6) «W., IX, 8 et 9.
Mais quelle est cette sagesse qai imprime son cachet an livre des proverbes comme à l'individualité de Salomon? D'après la Tradition, ce serait la sagesse religieuse, la science sacrée, la connaissance de la loi. Elle appuie cette assertion sur le texte. — La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse (1), — qui forme comme l'épigraphe du livre. Cette interprétation est peut-être trop absolue; il semblerait plutôt, et cela résulte des nombreux textes où il est question de la sagesse et des sages , qu'il s'agit d'une sagesse plus compréhensive, embrassant à la fois la religion, la morale, les rapports sociaux, la vie indiriduelle, la science proprement dite, mais le toat placé, bien entendu, sous les auspices de la crainte de Dieu. C'est la sagesse pratique, non pas sans analogie avec cette sagesse orientale, à laquelle l'histoire même la compare (2), consistant principalement dans l'équiUbre : équilibre dans les mœars, équilibre dans les jouissancee, équilibre dans les passions, modération dans les désirs, usage convenable mais réservé de la fortune, fuite de tout excès. Il ne faut pas oublier cependant que, pour Salomon, au-dessus de cette sagesse vulgaire, devenue un lieu commun pour tous les moralistes de l'antiquité, il y a celle qui émane directement de Dieu, celle qui, ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure, nous décline elle-même ses titres, son origine, dans cette langue sublime qui procède bien plus de l'inspiration sacrée que de l'expression prosaïque de la sagesse des nations. Mettre la vie, les mœurs, la société et la religion elle-même sous la sauvegarde de cette sagesse primordiale et universelle, réservoir inépuisable de toutes les sagesses spéciales et limitées, ou plutôt Dieu lui-même, se mettant à la portée de chacun de nous par un rayon de sa lumière bienfaisante et céleste; établir ainsi une communicationdirecte entre Dieu et l'homme, même pour les faits de la vie usuelle ; montrer la religion, non plus retranchée derrière les murs du sanctuaire, mais se répandant au dehors, s*inûltrant par toutes les issues dans la pratique de la vie, alliée à la
(I) ProTcrbe, I, 7. (i) I Rois, IV, 50.
raison et au sens comman, voilà l'œuvre originale de Salomon, telle qu'elle ressort de Tétude attentive du livre des proverbes, telle aussi qu'en témoignent THistoire sainte et la Tradition. L'Écriture n'aurait certes pas tant vanté la sagesse de Salomon, elle ne l'eût pas mise au-dessus de celle du monde entier, elle n'eût pas proclamé Salomon le plus sage des hommes (1), s'il n'avait fait qu'ajouter quelques pages à la sagesse gnomique, si répandue en Orient comme dans toute l'antiquité païenne Tel enfin nous parait être le vrai sens de cette parabole du Talmud, disant : — Avant Salomon, la religion ressemblait à un panier sans anses; c'est Salomon qui lui confectionna des anses (3). — Ces anses ne seraient-elles pas la sagesse pratique, la morale d'action, et cette ligne de conduite s'adaptant à toutes les situations , considérées comme autant de voies qui aboutissent à Dieu et à son culte?
De ces considérations il résulte que le nom de Salomon reste invariablement attaché à l'idée de sagesse humaine et pratique procédant de la sagesse divine ei éternelle, comme celui de David rapellera toujours le culte d'amour et d'admiration offert à Dieu par tous les êtres sublimes et infimes de la création.