III. La mimofi d'Ezra
On ne peut se défendre de demander le motif, la cause decette réaction opérée parEzra. Qu'est-ce qui porta ce restaurateur du judaïsme à dévier si sensiblement de la voie tracée par les prophètes? Pourquoi le culte extérieur joue-t-il ici le premier rôle, lorsque les prophètes avaient cru devoir le reléguer au second plan? Gomment pense-tril sauver Israël parles pratiques religieuses, quand les prophètes les avaient trouvées impuissantes à sauvegarder la nationalité et la religion? C'est la tradition qui résoudra ce problème, qui nous expliquera et la conduite etlamission d'Ezra; la tradition, qui, pour l'observateur attentif et consciencieux, a de ces passages qui sont toute une révélalion, véritables éclairs propres à déchirer les obscurités de l'histoire et à en illuminer les mystérieuses profondeurs !
Voici ce passage : — « Rabbi Yossé dit : Ezra eût été digne de tf devenir le législateur d'Israël s'il n'avait été prévenu par
(I) Nébéale, ohâp. 6 6t sait.
« Moïse ; car TËcritare s'exprime de la même façon à Fëgard <i de Tun et de Tautre. Elle dit de celui-ci : Moïse montait vers « Dieu; elle dit de celui-là: Ezra montait de Babel (1). Or, « Moïse montait pour recevoir la Loi; donc, et grâce à Targa- (( ment a pari^ Ezra, qui montait^ n'était pas moins digne de a recevoir la Loi. Toutefois, s'il n'a pas été donné à Ezra de if devenir législateur, il lui fut accordé d'opérer une innova - « tion, celle de changer les caractères de l'écriture sacrée (2). »
Voilà une version qui, saisie dans son esprit, étudiée et méditée d'après la mélhode de Maïmonide, sert à caractériser non-seulement la mission d'Ezra, mais encore le principe qui va présider au cycle de la tradition tout entier. Cela signifie tout d'abord que, comme Moïse, Ezra était restaurateur, sinon fondateur de la religion ; comme Moïse , il avait une grande tâche à remplir. Gela veut dire ensuite que ce que Moïse avait fait pour la création du peuple de Dieu, Ezra le fit pour sa reconstitution et sa conservation. Et ce changement dans la forme de l'écriture sacrée, n'est-ce pas la consécration du grand principe qui domine toute l'école delà tradition, nous voulons dire la nouvelle exégèse, la liberté d'interprétation qui modifie, qui transforme, qui tourne, qui retourne, qui remue le texte biblique, le traitant, non pas en lettre morte, mais en réalité vivante et animée?
Il est donc certain qu'Ezra est plus qu'un chef d'école; il complète Moïse, et voici comment: Moïse avait voulu fonder la cité et le peuple de Dieu sur l'isolement d'Israël, sur sa séparation tranchée d'avec les populations idolâtres, ses voisines, dont il craignit avec raison l'influence corruptrice, délétère. Il y travailla par l'anéantissement du peuple chananéen , et surtout par la forte constitution du culte unitaire, fondé sur cette puissante centralisation religieuse qui devait avoir son siège dans l'endroit choisi par Dieu (3). C'est dans cette pensée qu'il défendit, sous la menace de peines sévères, divines et humai-
(i) Eiode, XIV, 8; Ezra, VIT, 6. tephu, même teet.
(a Talmud, SaobédriD, fol. 93; Tho- (3) Deatfr. , XII, 6-U.
nés, toute alliance politique, sociale, matrimoniale, avec les peuplades avoisinant la Palestine. Tous les malheurs dlsraël , sous les juges comme sous les rois et jusqu'à la chute de Jérusalem , provenaient de la violation de cette règle de conduite , de la promiscuité des Israélites avec les païens, de Tadoption de leurs mœurs, coutumes et déités ignobles.
Ezra se proposait donc pour but le rétablissement du principe de séparation. Mais comment faire, les situations n'étant nullement identiques? LMsolement complet, tel qu'il avait été conçu par Moïse, n'était plus possible alors qu'Israël avait perdu son autonomie et se trouvait englobé par l'une ou par l'autre des grandes puissances, passant de la domination babylonienne sous celle des Perses, comme plus tard il subira celle des Grecs pour tomber enfin sous la cruelle et sanglante suprématie de Rome. Il fallait donc trouver cet élément de résistance, moyen à double fin, propre à la fois à garantir l'intégrité et la pureté de la doctrine religieuse , et à répudier les éléments étrangers qui voudraient l'altérer soit par la ruse, soit par la violence. L'histoire nous apprend d'ailleurs qu'Ezra et Néhémie Bravaient tous deux qu'une médiocre confiance dans cette restauration boiteuse qui reposait sur la capricieuse bienveillance des tyrans et des satrapes de la Perse; ils ne se faisaient aucune illusion ni sur la fragilité de cette base, ni sur leur condition subalterne, s'appelant eux-mêmes les esclaves du grand roi, esclaves dans leur propre pays (i). Ils étaient enfin d'autant plus fondés à craindre les conséquences d'une fusion intempestive, qu'ils en avaient l'exemple sous les yeux; ils voyaient devant eux cette population, que le séjour d'un demi-siècle en Babylonie avait foncièrement dénationalisée. Prêtres et laïques vivaient avec des femmes païennes, dont ils avaient des enfants élevés dans l'oubli de la religion et même de la langue sainte, devenue pour eux une langue étrangère (2).
Cette force de résistance, si nécessaire dans la conjoncture;
(I) Eiim, IX, 8 61 9; NAénle, IX, 56 [%) Nékénie, XIII, §4. et 57.
celte planche de salut tendue à la religion au milieu du naufrage, au sein de cette mer houleuse qui montait, montait sans cesse; cette citadelle inexpugnable, servant d*abriaux restes de Juda et à sa fortune, Ezra crut la trouver, et la trouva réellement, comme nous allons le voir, dans une nouvelle et solide organisation du cul te extérieur. De là la glorification de ce culte pratique, une recrudescence d'observances cérémonielles , la rigueur et la sévérité mises àTaccomplissement de tous les actes du culte public, la concentration des efforts des deux chefs de la restauration sur les moindres détails du service divin, enfin une religion toute d'action, fondant lamorale et la doctrine avec les pratiques, comme la fusion des métaux précieux de Gorintbe formait le bronze indestructible. Et cette pensée a son expression dans la sentence concise du grand Synode : a Faites une haie autour de la loi (1). 9