VIII. Fin de cette période et destruction du second temple
La première impression que Ton reçoit des récits lamentables de la destraction du second temple et de la nationalité juive, que Ton puise dans la lecture des narrations de Josëphe et des historiens profanes, voire môme des légendes de TAgada, jérosolymitaine et babylonienne , c'est celle d'un anéantissement complet, d'une de ces catastrophes finales où s'abîme ujie nationalité tout entière, — hommes et choses, mœurs et doctrines, — comme il s'en présente fréquemment dans l'his* toire générale de l'humanité. Rien n'est moins vrai cependant.
Nous avons déjà signalé les deux courants qui entraînaient les esprits dès le début de Tinsurrection contre Rome , l'un portant vers la soumission, l'autre soufflant du côté de la résistance au proconsulat romain ; nous avons exprimé notre .surprise de trouver les Pharisiens, les vrais organes de la religion , non-seulement engagés dans le premier courant, mais aller jusqu'à blâmer et désavouer l'action des zélateurs .1]. La tradition va jusqu'à Tattribuer aune bande de vauriens qui violentaient l'opinion et imposaient leur volonté par la terreur (2). Il parait cependant bien difficile d'imputer un mouvement qui a produit tant d^actes d'abnégation et de courage héroïque à une vile troupe de condottieri et d assassins. Josèphe lui-même, malgré sa partialité peut-être forcée en faveur du parti de la soumission, ne peut se défendre de rendre hommage au principe de Judas le Galiléen (3), et de s'étendre avec complaisance sur celte défense inouïe se réalisant sous l'empire du dogme de la souveraineté de Dieu exclusive et absolue. Il y a là un problème des plus ardus de l'histoire sainte. II n'est pas insoluble toutefois pour ceux qui l'envisagent sous
(1) Taifflod, GnilUn, fol. 56; Midraieh (3] Josèphe, m. « , GHerre iet Juif», li-
Bohâ. Tre 5«.
(S) /tf...; md.
tontes ses faces : oui , il serait injuste de méconnaître ce quMl y ayait de grandeur dans Tinspiration qui faisait agir les in* surgés; oui, il est certain, il est avéré qu*à côté de ces terribles chefs de parti, dont Thistoire et la tradition flétrissent à Tenvi la barbarie et les cruautés, il y avait les zélateui^ consciencieux, convaincus, et notamment toute Técole de Ghamaï (1), toujours en lutte avec celle de Hillel, sous le rapport politique comme sous le rapport religieux, et mettant toute son énergie à sauvegarder l'autonomie. Pour ceux-ci, Taulonomie nationale et Tautonomie religieuse étaient solidaires, inséparables, destinées à vivre et à périr ensemble.
C'est là qu'était Terreur, la grande erreur des zélateurs, que Técole de Hillel eut soin d'éviter et de condamner. Car il n'est pas vrai que l'autonomie politique et l'autonomie religieuse dans le judaïsme soient indissolublement liées ; elles sont, au contraire, parfaitement distinctes, et Israël doit pouvoir vivre, rester le peuple de Dieu, sous n'importe quel régime et quel gouvernement. Et à quoi auraient servi à ce peuple les leçons qu'il avait reçues, les épreuves qu'il avait traversées, Texpérience qu'il avait acquise, s'il lui fallait rester éternellement confiné dans un coin de la Palestine, étranger au grand mouvement de l'humanité? Et comment se réaliseront les promesses prophétiques, l'influence du judaïsme sur la religion universelle, les conquêtes progressives du monothéisme, si celui qui en est le dépositaire et l'interprète immédiat ne sort jamais de son isolement, emprisonné dans une sorte de Jéricho fermée en dedans et au dehors? Voilà les idées qui, moins absolues mais plus pratiques, prévalurent dans l'école de Hillel, et que nous allons voir personnifiées dans le dernier de ses disciples directs, Rabbi Yohanan ben Zakaï (4).
On est heureux de rencontrer cette figure calme et sereine, résignée, sympathique, du ;ti«/um et tenacemvirum,...^ au milieu de ce grand désastre où semblait s'effondrer le judaïsme
(l) Voir Graeli , Hisfoire dsê Hébrenx, (9) T«liii«4, Soooa, fol. S8.
lout entier. RabbiYohanan ben Zakaï forme réellement le trait d^union entre deux époques séparées par un abîme. C'est lui qui, quarante ans à Tavance, prédit hautement la destruction du temple (1) ; c'est lui qui représente le parti de la soumission et de la paix ; c'est lui qui, s'exposant aux plus grands dangers, sort de Jérusalem pour solliciter de Vespasien la grâce non pas de Jérusalem et du temple, quil sait condamnés, mais des chefs spirituels et de TÂcadémie de Yabné (3). C'est lui enfin qui ne se laisse pas abattre par la grande catastrophe ; qui, en face de Jérusalem en ruine et du temple en cendres, Teille an salut de ce qu'il y a de plus précieux, c'est-à-dire au dépôt des connaissances religieuses et de leur enseignement. Il établit son académie dans cette ville de Yabné (Yamnia) qu'il a obtenue de la bienveillance de Vespasien; il y fixe le siège du gouvernement spirituel, réunit autour de lui des disciples qui, à leur tour, deviendront chefs d'école. C'est grâce à cette impulsion morale et religieuse, à cette direction spirituelle qui ne se laisse pas détourner de son but, même par les plus cruelles préoccupations, qu'il sauve Israël du naufrage et parvient à recomposer un corps de ces tronçons épars échappés au désastre national. En lisant ses Thekanots, ses discussions, ses interprétations théologiques et dogmatiques, on ne se douterait guère que ce docteur si calme, si paisible, fut le spectateur de la chute de son peuple, le contemporain d'un effroyable cataclysme. Ce n'est pas à coup sûr qu'il fût indifférent aux souffrances de la nation, puisqu'il avait doublement exposé sa vie, tantôt pour les préserver, tantôt pour les atténuer. Non, la confiance et la sérénité dont il fit preuve dans cette triste conjoncture, où l'on côtoyait l'abîme, il les avait puisées dans les enseignements de son maître, dans les traditions de Hillel, dans les belles maximes qu'il avait laissées comme une bénédiction, comme autant de règles de conduite pour les situations les plus difficiles (â). 11 comprenait, en un mot, que désormais les destinées natio-
( l) Ttloiad, Yôma, fol. 59. mud, Gnillta, u. F.
(9} Âbolh deRabbi Nalhan, chap. 4,Tai- (3) Aboth, I, 19-14 ; H, 5-7.
nales ne seront pins protégées par des monuments de pierre el de marbre, mais par des remparts de fen, comme dit le prophète (1), c'est-à-dire parle sanctuaire immatériel delà Loi et de son enseignement.
Hais ce ne serait pas rendre complètement justice à Rabbi Yohanan ben Zakaï que de ne considérer en lui que le sauveur ei le guide de sa génération. Son influence s'étend bien an delà de ses contemporains : il a porté sa pierreà Tédifice deTavenir, à cet édifice miraculeux de la stabilité au sein de la dispersion.