VI. Les dogmes sont tous indiqués dans le livre de la Loi
Nous venons de parler dans le sens de l'hypothèse que Moïse aurait gardé un silence absolu relativement aux dogmes ; mais est-il bien vrai que le livre de la Loi n'en présente nulle trace, ne nous en offre nulle part Tindication ou l'expression? Nous espérons bien démontrer le contraire, et prouver que s'ils ne sont pas formulés avec la précision scientifique, ils sont nonseulement mentionnés dans les livres de Moïse, mais en quelque sorte incrustés dans les événements, liés à tous les grands faits de l'histoire nationale, dont le souvenir reste impérissable chez tout Israélite.
Prenons les dogmes un à un, dans l'ordre même qui leur est assigné par Maïmonide, et voyons si le Pentateuque ne nous en dit rien. Le premier dogme, celui de l'existence de Dieu démontrée par Tœuvre de la création, n'a-t il pas ses fondements dans le mystérieux récit de la Genèse et dans Tinstitution du sabbath, proclamée dans les deux décalogues comme la consécration de ce dogme (3)? Le deuxième dogme, celui de l'unité de Dieu, n'est-il pas rattaché par Moïse lui même à la double manifestation de la sortie d'Egypte et de la révélation? Voici
(1) Taimod, Pemhim, fol. 54; iHd., («) hirm rtnwrran tVSSSiQ t)10.
Neduim,fol. S9. (5) Exode, XX, 11; Dealer., V, li.
ses propres paroles : « Jamais peuple a-t-il pu, comme toi, ent tendre la voix de Dieu parler du milieu du feu, et rester en c vie ? Ou jamais Dieu a-t-il essayé de se choisir un peuple au « sein d'an autre peuple, par des épreuves, des signes, des « miracles, des combats, ayec une main puissante, un bras « étendu, de redoutables châtiments, comme tout ce que « rÉtemel, yotre Dieu, a fait visiblement pour vous en Egypte? c Toi seul (6 Israël) tu as été favorisé de ce spectacle, afin de « savoir que rÉtemel est Dieu , et qu'il n'y en a point « d'autre (i). > Le troisième dogme, celui de Tincorporéité de Dieu, est également rapporté à la scène de la révélation : ff Prenez bien garde à vous ! s^écrie Moïse en interdisant toute adoration d'image et toute représentation de la Divinité, car vous n'avez vu aucune figure le jour où TËternel voas a parlé du mont Horeb au milieu des flammes (2). » Le quatrième dogme, celai de Téternité de Dieu, de Dieu restant toujours identique, immuable à travers les siècles et les générations, est la conclusion de la première entrevue de Dieu avec Moïse, quand, à la question faite par ce dernier de savoir sous quel nom il devait Tannoncer à Israël, Dieu lui répond : « Je suis celui qui suis (3). » Le cinquième dogme, celui du culte, et surtout du culte unitaire à rendre à Dieu , outre qu'il repose sur l'ensemble des pratiques positives et sur le grand nombre v des lois prohibitives de ridolfttrie, n'en a pas moins sa source dans un fait historique de la plus haute importance, nous vou* Ions dire dans l'élection d'Israël personnifiée dans les patriarches. C'est du moins ainsi que Moïse l'explique au peuple : « Et maintenant, 6 Israël, qu'est-ce que l'Éternel, ton Dieu, a réclame de toi? Pas autre chose que de le craindre, de V marcher dans ses voies, de l'aimer, de le servir de tout ton ff cœur et de toute ton âme, afin d'observer les lois et les com- 8 mandements divins que je te prescris aujourd'hui pour ton « bien. Vois-tu, les cieux et les cieux des cieux, la terre et tout
(1) DMiér., IV, 33-35. (S) Eiode, III, 14.
(i) Ibid.^ V, 46.
a ce qui la remplit, appartiennent à rÉternel, ton Dieu, et ce- « pendant ce sont tes- aïeux que TËternel a aimés avec une w sorte de passion, et c'est leur race, c'est vous qu'il choisit <t aujourd'hui de préférence à tous les peuples (1). »
Voilà donc les cinq premiers dogmes, ceux qui, pour la plupart de nos théologiens , constituent toute la Tbéodicée ; les voilà non pas formulés en axiomes, en principes abstraits, intelligibles seulement pour les esprits d'élite, mais solidement ancrés aux faits capitaux de l'histoire nationale et religieuse. Les autres dogmes, ayant pour objet la perpétuité de la loi et le gouvernement providentiel, ne sont pas moins clairement énoncés. Ainsi le sixième dogme, celui de l'iiistitution prophé* tique, est également rattaché à la révélation sinaïque : « Dieu (c TOUS donnera, dit Moïse, un prophète comme moi, à qui vous « obéirez, conformément au désir que vous avez exprimé vous- « mêmes le jour de la grande réunion du mont Horeb, en « disant : Nous ne pourrions, sans mourir, continuer à enif tendre la voix de l'Ëtemel ni à contempler ces flammes in- « candescentes. Et Dieu me dit alors : Le peuple a bien parlé ; i< je leur choisirai désormais , au milieu d eux , un prophète (c semblable à toi, et ce prophète sera auprès du peuple mon « organe et l'interprète de mes volontés (2). » Le septième dogme, celui de la supériorité de la prophétie de Moïse, clôt le livre de la Loi, dont il forme comme le couronnement, supériorité fondée , d'après le texte final , sur le triple fait de la communication directe, immédiate, face à face, de Dieu avec son serviteur, puis de la grande mission accomplie par celui-ci en Egypte, enfin de la multitude de prodiges et de grandes choses opérés en présence de tout Israël (3). Le huitième dogme, celui de l'immutabilité de la loi, est deux fois mentionné dans le Deutéronome (4\ et, dans les deux cas, opposé comme contrepoids à l'idolâtrie, c'est-à-dire à un fait connu de tout Israël. Le neuvième dogme, consacrant Fautorité de la tradition, s'ap-
(0 Dealer., X, f3-t5. {Ty) Ibid., XXXIV, 10-19.
(«) nid., XVIII, 15-18. (4) Ibid , IV, a; XIII, 1.
puie sur Tinstitution historique des Gobénim, des lévites et des juges, à qui Moïse confie le pouvoir discrétionnaire d^interpréter la loi (1). Le dixième dogme, celui de la Providence générale et spéciale, est comme Tàme de TËcriture , le soufBe divin qui vivifie toutes les pages de la Bible ; il ressort avec éclat de toutes les prédictions faites par Moïse sur l'avenir disraël, sur ses fautes, ses crimes, ses défections, ses épreuves, sa pénitence , son retour vers Dieu , prédictions qui occupent une portion notable du Deutéronome, notamment le chapitre XXX, et ce chant du cygne qui le termine (2), que Ton pourrait appeler le testament de Moïse, embrassant toute la destinée d'Israël (3). Quant à la Providence spéciale, elle est dans les nombreuses lois où Dieu recommande la sollicitude et la commisération pour la veuve, Torphelin, le pauvre, Tétranger, disant qu'il écoutera leurs cris et prendra leur cause en main (4) ; elle est aussi dans cette sublime invocation où le Seigneur est appelé « le Dieu des dieux , le Maître des maîtres , le Dieu « grand, fort, redoutable, ne ménageant personne, ne se lais- « sant pas corrompre, défenseur de Torphelin et de la veuve, < ami de l'étranger, à qui il accorde la nourriture et le vêtett ment (S). » Le onzième dogme, celui de la rémunération, qui contient dans ses flancs le principe du libre arbitre, est Tobjet du double pacte d'alliance conclu entre Dieu et Israël, d'abord dans le désert du Sinaï, ensuite dans les plaines de Moab ; il jouit de la plus large exposition dans les deux discours qui lui sont consacrés , où le tableau des récompenses, et surtout des peines terrestres, est peint sous les plus vives couleurs (6). Le principe du libre arbitre a sa consécration toute particulière dans l'ordonnance faite par Moïse et exécutée par iosué, au sujet de la proclamation solennelle , en présence de tout Israël, des bénédictions et des malédictions entre le mont
(0 Dealer, XVil, 8-lS; Siphri, ibid.; (4) Exode, XXli, :iielS7.
Talfflod, Rosch Haschana, fol. *25. (5) DeaUr., X, 1 7 et 18.
(i) Ibié., XXXII, toi. (6) LéTit , XXVI, toi.; Deatér., XXVIJl,
(5) Ibid.^ Siphri, cité par Na'hmonide. toi*
Garisim et le mont Ebal (1). Nous ne voulons pas toucher, pour le moment, aux deux derniers dogmes, ceux de la venue du Messie et de la résurrection, parce que, étant moins explicitement indiqués, il faudrait, pour les mettre en évidence, aborder le fond du sujet et sortir du cadre d'une introduction.
Nous venons ainsi de trouver presque tous les dogmes fondamentaux posés par Maïmonide, onze sur treize, non-seulement mentionnés par Moïse, mais encore, ce qui leur donne la force et la vie, tous liés à des faits qui frappent la vue, la mémoire, le sentiment populaire, la fibre nationale, tous appuyés sur des événements remarquables, tels que la sortie d'Egypte, la révélation, Tinstitution du sabbath, les monuments principaux de la vie du législateur.
Ce n'est donc pas à tort que nous avons soutenu, contrairement à la supposition d'Abravanel, que les dogmes ont leur place dans la doctrine de Moïse , la place qui leur convient le mieux, celle qui leur vaut la stabilité, sans nuire cependant au développement que leur assurera le progrès de l'instruction religieuse. Oui, il est évident que, de la façon dont ils sont conçus dans le Pentateuque, les dogmes vivent et vivront éternellement dans les classes les plus humbles, les moins instruites, fondus en quelque sorte avec la célébration périodique de nos fêtes commémoratives, avec la lecture fréquente du livre de la Loi, ce qui n'empêche pas les esprits spéculatifs de les dégager de la lettre biblique et de leur faire prendre l'essor dans les régions de l'abstraction pure. Ceci est d'ailleurs, nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater, la grandeur aussi bien que le secret du génie de TÉcriture sainte, de savoir parler à la fois, et dans le même langage, aux esprits les plus simples et aux intelligences les plus élevées.
Au moyen de la double discussion à laquelle nous venons de nous livrer, et qui nous a conduit, d'un côté, à refuser aux dogmes le titre A'articles de foi et de croyances obligatoires^ ce qui serait contraire à la lettre comme à l'esprit de la religion ;
(I) Dentér., XXVH, li; Jotué, VIII, 3i et 33.
— iode Tautre, à les recoDDaitk*e, à les retrouyer dans tous les grands faits de la loi et de Thistoire. nationale, nous sommes arrivé peai-ôtre à en prendre la juste mesure, sans en exagérer ni diminuer Timportance. Envisagés sous ce point de vue , les dogmes n'en méritent pas moins les qualifications de bases (nmo-^), de racines (p'^rsî) et de colonnes (o-^troa?), que leur ont décernées les principaux organes de Técole théologique.
Après avoir fixé les deux extrémités du tableau qui se déroule devant nous, c'est-à-dire déterminé le point de départ des dogmes sous Moïse et leur point d^arrivée sous Malmonide et son école , il importe de les suivre dans leur marche et leur développement entre ces deux limites extrêmes, de les voir en action sur la scène de Thistoire, d'apprécier Tinfluence qu'ils ont exercée sur nos évolutions religieuses. C'est ce que nous nous proposons de faire dans une étude rapide et sommaire de nos principaux monuments. Ces monuments sont pour nous la Bible, les livres de la tradition et les traités de théologie. De là la division naturelle et rationnelle de Thistoire de la religion en trois grandes périodes ou cycles : 1° fe cycle biblique^ 2** le cycle de la tradition^ .*^'* le cycle théolofjique. Nous aurons l'occasion « dans le cours de ce travail, de tracer le caractère individuel de chacune de ces trois périodes, et d'indiquer le lien qui en forme le trait d'union.