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II. Le Talmud

Origine du Talmud.

L'interdiction de mettre par écrit la Loi orale ayant été levée, ainsi que nous Tavons vu, grâce aui nécessités des temps jointes à Tinitiative hardie prise par Rabbi et son école, on pouvait prévoir qu'on ne s'en tiendrait pas là et que, par une conséquence logique, de nouveaux appendices deviendraient indispensables. Le style même de la Mischna y provoquait déjà. Nous avons dû relever la concision de cette rédaction, se bornant à la simple indication du point doctrinal en litige, et de la divergence d'opiiifbn qu'il suscite parmi les docteurs de la Loi, mais sans s'arrêter soit aux origines, soit aux motifs de la discussion. Cette dernière partie continua à se maintenir par la tradition orale, jusqu'à ce que de nouvelles nécessités en provoquassent également la mise par écrit, ce qui ne tarda pas d'arriver, à cause des lacunes laissées par la Mischna sur l'esprit et la marche des controverses rabbiniques. Il est à remarquer en outre que la Mischna ne pouvait ni énumérer ni prévoir tous les cas possibles; car, comme l'a dit un grand poëte : — Le réel est étroit, le possible est immense. —Il devait, par conséquent, surgir fréquemment des cas nouveaux, imprévus, sur lesquels la Mischna ne fournit pas de solution directe, et qu'il fallait y rattacher par les procédés d'induction et de déduction. De là la nécessité d'abord de nouvelles informations, •puis d'une nouvelle compilation aux flancs beaucoup plus larges et compréhensifs , faisant connaître l'origine des lois traditionnelles , suivant pas à pas les développements de la discussion, rattachant les cas nouveaux à ceux déjà connus et

classés, fixant la législation sur les points restés sans décision, — et adhuc sub judice lis est^ — lorsque la Mischna n'avait pas prononcé, disiingaant entre les faits de tradition pure remontant jusqu'aux sources de la Loi, jusqu'à Moïse, et ceux qui sont le produit de Targumentation logique. Telle est la tâche essentielle que se propose et que remplit en partie le Talmud.

Ce que nous venons de dire de la progression continue des discussions législatives nous révèle la raison d'être de l'interdiction primitive d'écrire la Loi orale. Pourquoi cette restriction apportée à la diffusion de la tradition? Apparemment pour éviter la pente tant soit peu dangereuse sur laquelle la religion allait être placée, pour éviter de verser du côté de la casuistique au détriment de la théologie pure (1). Gela va résulter d'ailleurs du texte de la tradition même.

lU. La Halacha.

Nous avons déjà dit, à propos de la Mischna, qu'il n'entre ni dans notre intention ni dans notre sujet d'aborder Tétnde de la Halacha. C'est un sujet trop important pour qu'il soit permis de le traiter incidemment. Nous ne pouvons donc ici qu'y toucher légèrement, et seulement au point de vue général de l'histoire de la Théologie. Qu'est-ce que la Halacha? C'est l'ensemble des décisions doctrinales, dont l'immense majorité repose sur la discussion ; les bases de la Halacha sont donc, par conséquent, la discussion, la controverse, le débat contradictoire entre les opinions opposées des docteurs. Il importe de constater que ce système de controverse, qui absorbe la majeure partie du Talmud, est loin d'être vanté par les auteurs du Talmud ; il est considéré môme comme une œuvre de décadence. Voici, en effet, comment la tradition s'exprime à cet égard : — « Dans le. principe , y est-il dit , il n'y avait guère

(1; Préface au CommenUire snr la Mischna, 1*« note, eiutton da HaUchoth Olam.

« de discussion doctrinale en Israël, et les choses se passaient t de la manière suivante : Il j avait alors le tribunal suprême, c composé de soixante et onze membres, qui siégeait dans une c salle du temple, plus deux tribunaux secondaires, composés « chacun de vingUtrois membres, siégeant Tun au parvis et c l'autre au vestibule du temple ; enfin d'autres tribunaux de « vingt-trois membres siégeant dans toutes les grandes villes « de la Palestine. Quand un doute s'élevait sur un point doc- « trinal quelconque, on s'adressait d'abord au tribunal de la « cité, puisa celui de la ville voisine, puis à celui du vestibule, « puis à celui du parvis, et enfin, en dernière instance, au tri- « bunal suprême, qui siégeait journellement. Si ce dernier « avait, sur le point en litige, une opinion formée, il la faisait « connaître ; sinon, on allait aux voix, et Tavis de la majorité « devenait décision souveraine. Mais avec les disciples de « Shamaï et de Hillel, dont les études n'avaient plus le même « degré de solidité, les discussions devinrent interminables, d et la Loi semblait s'être dédoublée (1). » La fin de ce passage dit clairement que l'on n'approuvait guère le nouveau système, puisqu'on l'attribue à un affaiblissement des études sacrées, et qu'on lui préfère l'enseignement calme, plein d'autorité, presque jamais troublé par les discussions (la tradition n'en constate qu'une seule avant Hillel et Schamaï (2), et qu'elle fait remonter aux premiers duumvirs) des premiers maîtres. On le considère, ce système, comme amené par la force des choses, et on le subit comme une nécessité.

Mais alors ne faut-il pas condamner ces longues et éternelles controverses qui, à la netteté et à la fixité des doctrines, font succéder la divergence, l'incertitude, le doute? Ce serait aller beaucoup trop vite en besogne, et émettre un jugement bien précipité. Ge passage et les objections qu'il soulève contre la traduction postérieure à Hillel et à Schamaï n'ont pas échappé à la clairvoyance de Maïmonide. « Que Ton se garde bien, « dit-il, de tirer de ce passage des conclusions contraires à

(1) Talmml, Sanhédrin, fol. 8S. (9) Hagnifa, S ; MUchoa, t.

« raatorité des décisions de ces docteurs. Il faut qae Ton sache « qae ces discussions ne roulaient point sur les doctrines tra- « ditionnelles elles-mêmes, qui pour la plupart remontent jaser qu'à Moïse, mais seulement sur les conséquences que Ton en « déduisait , et sur l'application de Targumentation logique , « notamment des treize arguments de la Loi, où la raison indi- « viduelle joue un certain rôle (1).» Cette réponse n'est peut-être pas complètement satisfaisante, mais elle a l'avantage de nous mettre sur la voie de la vérité. Oui, la controverse et la discussion rabbiniques avaient, à côté d'inconvénients que l'on ne cache pas, le grand avantage d'offrir un vaste champ à la raison, où elle pouvait exercer, tenir en haleine ses facultés et son besoin d'activité. Que l'on songe bien à ce que serait devenue la religion, grâce aux tendances absorbantes du culte extérieur, si l'argumentatiou et le raisonnement avaient été bannis du sein des écoles religieuses. Elle n'eût pas tardé à se voir réduite à quelques rites, à des pratiques accomplies sans intelligence ni volonté ; elle eût fini par tomber dans cet état d'apathie, de marasme, de pétrification, qui caractérise les religions de l'Orient. La controverse avait donc pour effet de fournir à la raison les aliments dont elle a besoin pour vivre, d'empêcher cet instrument intellectuel si fin et si délicat de se rouiller dans l'inaction; car la raison souffre au moins autant du repos absolu, de l'immobilité, que de l'abus de ses facultés. Elle se voyait ainsi forcée de veiller et d'agir, de se tenir à la hauteur des circonstances, de mettre en jeu toutes les cordes de son arc. En se vouant au service de la religion, c'est-à-dire du plus noble des maîtres qu'il soit donné de servir, elle s'ennoblissait elle-même, et se trouvait de plus en plus digne d'aborder , quand le moment en serait venu , les plus hautes régions de l'activité intellectuelle et morale. C'est ainsi que ces discussions nous prouvent en quel honneur était tenue la raison chez les organes de la tradition, qui soumettaient les actes du culte et les arrêts de la Loi à son contrôle, rejetant les

(l) MaTmoDide, préface an GommenUire «nr la Hicohna.

opinions qui étaient en désaccord avec les procédés de démonstration qni avaient prévaia, adoptant et mettant en avant celles qui se rapprochaient le plus du type du raisonnement, n serait par trop commode, mais peu loyal, de la part des détracteurs de la Halacha, de prendre dans le Talmud tel fait particulier qui parfois Arise le ridicule, au lieu de suivre et de méditer ces larges discussions qui dénotent un raisonnement sain, vigoureux, trop subtil peut-être, mais se mouvant avec aisance et sans perdre jamais le fil au milieu de cet immense dédale d'arguments, d'objections, de réfutations et de répliques.

Les considérations que nous venons d'émettre sur le génie de la Halacha, sur l'esprit des discussions talmudiques, sont confirmées par la tradition elle-même ; elles ont leur expression dans ce principe plusieurs fois répété à propos de controverses et d'opinions contradictoires : « L'une et l'autre sont paroles du Dieu vivant (1). » Mais nous croyons devoir citer le passage où ce principe se trouve le mieux développé : a Rabbi « Éléazar-ben-Âzaria prêchait un jour sur le texte suivant de a l'Ecclésiaste : — Les paroles des sages sont comme des ai- « gaillons et comme des clous ; elles sont plantées, elles sont « expliquées par des assemblées de savants, tout en émanant «d'un seul et même pasteur (2). — Gomment, se demande « l'orateur, les paroles des sages ressemblentrolles à des ai- « gaillons? C'est que, à l'exemple de l'aiguillon qui dirige le « bœuf dans le sillon d'où doit sortir le blé, c'est-à-dire la vie ^ de l'homme, les paroles des sages nous font passer du chemin « de la mort dans celui de la vie spiritaelle. Pourquoi ressema blent-elles à des clous? Parce qu'elles ont la fixité du clou a fiché dans le mur. Pourquoi les qualifie-t-on de plantations? « Parce que leur fixité n'est ni l'immobilité ni la stérilité, et a qu'elles portent des fruits continuels. Et qu'est-ce que c'est

(1) Talmud, Eroobfo, fol. 19; Hifiift, (9) Eooléflaite, XII, i.

fol. i; Gnittio, fol. 6. nnaT li«l li«

a que ces membres d*assemblées? Ce sont les sages, les inter- « prêtes de la loi, qui se réunissent en groupes poar rëtndier, « et qni arrivent à des résultats opposés, en matière de pureté (( et d'impureté, du licite et de Tillicite, du propre et de Tim- (( propre, sous le rapport religieux. Mais alors comment arriver d àla connaissance de la vérité au milieu de ces divergences et a contradictions d'opinions? C'est ce que nous explique la « partie finale de notre texte : « tout émane d'un seul et même « pasteur, 3» c'est-à-dire l'opinion religieuse, qu'elle dise pur (c ou impur, licite ou illicite, propre ou impropre, est et seira « toujours un reflet de la science divine (i). » Mais quel est, demanderons-nous à notre tour, ce reflet, ce rayon qui, en dépit de ce qu'il nous offre de contradictoire, émane de Dieu ? Ce n'est pas autre chose que la raison mise au service de la religion, la raison s'associant à l'autorité de la tradition, la raison s'alliant à la foi, la raison animant et vivifiant le texte sacré, la raison étant aux aliments de l'àme ce que le sel est aux aliments du corps, la raisonne laissant prescrire ses droits à aucun moment de l'histoire de la religion.

Et c'est grâce à cette intervention efficace de la raison, c'est grâce à la place qu'elle a su se faire dans le domaine de la Halacha, que le Talmudisme a duré, qu'il a exercé une si puissante influence sur les esprits, qu'il a étendu son pouvoir sur toutes les fractions de la dispersion d'Israël, qu'il est resté jusqu'à nos jours l'arbitre de nos destinées, qu'il a traversé victorieusement les plus cruelles épreuves, qu'il fut notre guide et notre flambeau pendant dix-huit siècles de souffrances et de malheurs, et qu'il faudra toujours compter avec lui si l'on tient à rester dans la voie du salut.

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