‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 34 sur 93 · VII. Morale · texte numérisé non relu

VII. Morale

Nous commençons par la morale, eu égard à la place considérable qu'elle occupe dans TAgada talmudique et midraschiqne. L'enseignement de la morale s'y fait de deux façons : il est ou direct et doctrinal, tiré de l'Ëcriture sainte par les mêmes procédés d'exégèse qui sont appliqués à la Haiacha, ou indirect, s'exprimant par des paraboles, des allégories. Nous noQs occuperons d'abord du premier mode, qui n'a pas sans doute le charme, la forme attrayante du second, mais qui lui est supérieur théoriquement en élevant la morale à la hauteur delà religion elle-même, en la revêtant de la même sanction, en lai imprimant ce cachet de stabilité et d'infaillibilité que porte tout ce qui sort des entrailles de la Bible. L'Agada met donc sous la sauvegarde immédiate de Dieu la morale sociale et individuelle, et c'est pour couper court à toute fausse interprétation sur l'importance et la valeur de la morale, qu'elle accorde souvent la priorité aux devoirs de l'homme envers son prochain sur ceux de l'homme envers Dieu. A l'exemple de la

Mischna, que noas avons déjà cilée(i), le Talmud confirme à plusieurs reprises cette thèse; voici un passage qui le démontrera surabondamment : « Il est souvent question, dans TÊcri- « ture, du juste bon et de Timpie méchant. Est-il donc un juste « qui ne soit pas bon, ou un impie qui ne soit pas mauvais? <( Oui, cela est : Thomme qui, accomplissant scrupuleus^nent « ses devoirs de piété, néglige ses obligations envers la société, « est un juste qui n'est pas bon; Timpie qui, ne faisant rien pour a Dieu, rien pour son culte, se montre bon et bienveillant « pour les hommes, est un impie qui n'est pas mauvais (3) . » Quant au principe si élevé, si fécond en conséquences, de la morale placée sous les auspices de la religion et, pour ainsi dire, sous Tœil de Dieu, il est clairement posé dans le passage suivant : « Rabbi Hama ben Hanina demande quel est le vrai « sens de ce commandement de la loi : « Suivez rÊtemel « votre Dieu. » Est-il possible de marcher sur les traces de a la Schehina, qui est tout feu et tout flamme? Cela veut donc « dire : Imitez les qualités, suivez la morale de Dieu; comme « lui, couvrez la nudité du pauvre ; comme lui, visitez les mad lades; comme lui, inhumez les morts ; comme lui, consolez a les affligés (3). » On ne saurait dire en termes plus nets que la morale est divine, indissolublement liée à la religion.

Morale sociak,

La première obligation de la morale sociale, celle qui prime toutes les autres, c'est la charité. Outre la place spéciale qu elle occupe dans Tun des traités du Talmud (4), on en sent le souffle et la douce respiration dans toute retendue du recueil. L'accomplissement du devoir de la charité vaut, à lui seul, l'exécution de toutes les prescriptions religieuses (5) ; elle suffit pour soustraire l'homme à une mort violente et aux peines de l'enfer (6) ;

(1) Yoma, 8 ; Mischoa, 0. (4) /^W., Baba Balhra, oh. I«, fol. 7-1 1.

(3) Talmad, Kidooschin, fol. 40. (s) md,

(S) Talmud, Sdia, fol 14. (6) Ihid.

eOe a droit aux pins belles récompenses, temporelles et spirituelles (1); elle doit même s'exercer sans distinction de CQlte (2). La charité est de deux sortes : elle se traduit en aamônes et en secours pécuniaires , ou en actes et en services personnels. La seconde est trois fois supérieure à la première : parce qu'elle fait contribuer la personne au lieu de la bourse ; parce qu'elle se pratique envers tout le monde, riche ou pauvre; parce qu'elle s'accomplit à l'égard des morts comme des vivants (3). Et puis, les résultats de l'aumône sont incertains comme les semailles, mais ceux de la charité personnelle, certains comme la récolte (4). L'aumône vaut à son auteur six bénédictions ; mais les bonnes et affectueuses paroles qu'il sait y ajouter lui en valent onze (5). La charité réconcilie avec Dieu non-seulement les Israélites, mais les hommes de toutes les nations et religions (6).

Paix et concorde.

Après la charité , ce qui est le plus vivement recommandé en fait de morale sociale , c'est la paix , l'amour de l'union et de la concorde. Talmud et Midrasch ne cessent d'en faire le panégyrique, d'en exalter les mérites, d'en réclamer la constante pratique. La paix, disent-ils, est la seule de toutes les prescriptions religieuses après laquelle il faille courir ; toutes les antres pratiques de la morale ne nous obligent qu'au moment où elles se présentent à nous, mais nous ne sommes pas tenus d'aller à leur recherche. Il n'en est pas ainsi de la paix ; il faut la saisir si elle est proche, courir après elle si elle est éloignée, car il est écrit : « Désire la paix et poursuis-la (7). » La paix est un vase d'élection contenant toutes les bénédictions (8), Elle est tellement précieuse que, dans certains cas, ses droits

(I) P<ah, I, 1 . (s) Talmod, Baba Bathra, «. i.

(S) Talmad, GaiUin, fol. 61. (6) Ibid.

(5) Talnind, Sacca, fol. 49. (7) Bemidbar Rabba, nei. 19.

(4) TalBod Tenuchalemi, iHtf. (8) IM., uct. 1 1 .

passent avaiu ciçiu de la stricte et rigooreuse virile si ceUe-ci y perlait préjudice (1). Là où elle est présente, le malheqret la ruine n'ont point d'accès, dussenMls éU-e provoqués par d'autres causes, voire même par Tidolàtrie, le plus grand des crimes (2} ; là où elle est absente, le bonlxeur et la prospérité ne sauraient subsister, privés qu'ils sont de leur base fonda* mentale (3). L'invocation à la paix termine toutes nos prières, afin que tout le monde sache , le vulgaire comme les gens instruits, que i^es droits sont imprescriptibles (4).

Autres devoirs sociaux.

La morale du Talmud passQ en revue {presque tous nos devoirs sociaux. Il nous serait impossible de la suivre dt^qs ses développements, à moins de faire ici un cours complet de morale. Nous citerons encore ceux auxquels elle semble attacher le plus d'importance. C'est d'abord la piété filiale, qu'elle déclare illimitée, et à la question, posée par le Talmud, jusqu'où vont nos devoirs envers père et mère, elle répond : « Jusqu'au point de ne témoigner nul déplaisir, de rester impassible, si les auteurs de nos jours prenaient nos sacs d'or et d argent et les jetaient à la mer (5). » Mais elle exige que la piété filiale s'exprime par le respect et la tendresse plus encore que par les soin^ matériels, et elle préfèr.e le fils qui ferait tourner à son père la meule, en lui prodiguant des témoignages d'affection et d'amour, à celui qui le nourrirait de poulets rôtis, mais en loi manquant d'égards (6). C'est ensuite l'hospitalité, l'une des plus aimables qualités morales, et, pour ce motif, plus méritoire aux yeux de Dieu que les actes d'adoration adressés à luimême (7). C'est ensuite la probité, la probité non-seulement dans les actes , mais aussi dans les paroles et jusque dans la

(1) Bemidbar Rabba, L e.\ DebarivRab- (4) ïbid. ba, leot. 5. (5) Talmvd, Kidonachla, fol. 31.

(S) lhid.,ttpatsim. (6) IM.

(S) Ibid. (7) IhU., Sabbalh, fol. 197.

pensée ; la probité consislani dans rexécation des engagements pris mentalement, lors même que nons ne serions liés ni par une conyention écrite ni par une parole donnée : c'est ce qui s'appelle « dire la vérité dans son cœur (1) d; h probité, enfin, par laquelle s'oirrre ntiterrogatoire au jouf du jugement suprême (S). C'est ensuite la participation efficace à Tintërfit géBéral, le dévouement à la communauté, l'observation scrupuleuse dti principe de solidarité, c'est<^à-dtre prendre sa patl des souffrances publitiues, ne jamais se retirer dans sa tente pour jouir paisiblement de la vie quand un mdhcfur menacé ou frappe fat société (3).

Calomnie et miiisance.

Parmi le» vioes moraux que la tradition flétrit le p\\ï%, il faut mettre en première ligne le vice qui s-appelle indistinctement « calomme; médisance, midveillance et mauvaise langue (laschùn harâ) » dans le Talmud. La médisance à die seule pèse autant et même ptus que les trois crimes capitaux, savoir : ridolfttrie, lahaure et rtiemicide (4). La médisance est comme le poison des serpents venimeux, elle tue à distance. La médt^ sauce tue celui qui en est l'auteur, celui qui Tacdueille , aussi bien que celui qui en est Tobjet (K). Il 7 a médisance non^ seulement à dire franchement du mal de son prochain , mais encore par voie d'alluaion ; il suffit de diire : « On cuisine bien chez un tel (6j. » Voilà quelques rares specimene de la ttonale sodale enseignée par TA^da.

(f) TalBvd, Maeeolh, fol. U. (4) ttlmd, AracUii, fol. 16; Talai,

(S) /W., ShMâA, fol. 31 . YêrtÉChilettl, PM.

(S) nu., Tualik, fol. 1 1 . ^•î '*•'• .

(6) iHd., titnit "^a finis.

Morale individuelle.

Quant à la morale individuelle, TAgada n'y attache certainement pas moins d'importance. En tête des devoirs de Thomme envers lui-même figure la pureté des mœurs avec ses caractères et ses nuances : « chasteté, pudeur, réserve, guerre aux passions charnelles, pureté dans la parole, pureté dans la pensée. » Une parole obscène suffirait pour faire perdre à 1 homme le mérite de soixante-dix ans de piété (1). C'est à la pureté de la pensée que s'applique la belle sentence : a La pensée du vice est plus coupable que le vice même (2). » Souiller le corps pétri par Dieu est une mauvaise action ; mais souiller la parole et la pensée, c'est-à-dire les deux plus nobles attributs de l'homme , voilà un crime irrémissible. Aussi , comme nous venons de le dire, la luxure flgure-tr-elle au nombre des crimes capitaux, entre l'idolâtrie et l'homicide, avec lesquels elle forme ce terrii)le trio où il n'est pas possible d'hésiter entre la mort et la violation de la Loi (3). Sous le devoir de la pureté des mœurs vient se ranger l'union des époux , la chasteté du foyer domestique, qui doit être comme un sanctuaire dont Tépoux est le pontife et l'épouse la grande prétresse (4). An nombre des devoirs de la morale individuelle il faut compter l'obligation du travail, à laquelle personne n'a le droit de se soustraire. Le travail l'emporte sur la piété oisive et inutile (S); le travail honore l'homme qui s'y livre (6); si humble, si modeste qu'il soit, il n'a rien de dégradant pour celui qui cède à la nécessité ; aussi est-ce l'un des premiers devoirs du père de faire apprendre à son (Ils un honorable métier (7). Mieux vaut renoncer au festin du sabbath et se contenter de la maigre pitance des jours ouvriers que de recourir à autrui (8). Tant il

(I) Talnid, Salibath, fol. 33. (5) Ibid., Bertchoth, fol ê.

(«) Talmod, Ydma, fol. S9. 'nTfiri (6) /Wrf., Nedarlm, fol. 49.

rrtiaana y^mp nrp:s:p. (7) nu,, Kidoueiiio, foi. 30.

(3) Talmod, PeMahim, fol. S4. W /»M., SaJbbaUb, fol. Ii8.

(4) Ihid.y Sdta, fol. 17.

est yrai que rhommd doit se montrer jaloox de sanregarder celte noble indépendance qni est un présent de Dien, ne Faliéner qQ*à la dernière extrémité, n'espérer qne dans les bienfaits de la Providence, et non dans ceux de son prochain et son égal ! Remarquons encore l'insistance avec laquelle la morale talmudiqne repousse et condamne Torgueil , Forgueil d'autant plus blâmable que l'homme ne possède rien par lui-même, que nu il arrive au monde, nu il retourne à la poussière; l'orgueil qui est un véritable rapt fait à Dieu , puisque c'est lui qui est le dispensateur suprême de l'intelligence, de la force et de la richesse, et qui seul, par conséquent, ait le droit de s'enorgueillir (1). C'est pourquoi l'homme, qui marche la tête haute et flère , est censé repousser les pieds de la Divinité (2) ; c'est pourquoi la tradition ne cesse de nous recommander la modestie et l'humilité , en nous exhortant à prendre exemple sur Abraham disant : « Je ne suis que cendre et poussière , » sur Hoise et àaron s'écriant : « Que sommes-nous ? » sur David se qualifiant de « ver de la terre ]>. *Mais ce qui caractérise toute cette morale et la ramène à l'unité, à un principe générateur qui l'embrasse tout entière, c'est la sainteté. « Soyez saints, car je suis saint, moi, l'Ëternel votre Dieu. » Voilà ce qui distingue la morale du judaïsme de toutes les morales anciennes et modernes ; voilà qui lui imprime son cachet d'originalité; voilà qui lui fait atteindre d'un seul coup d'aile les régions hautes et pures de la théodicée. C'est qu'il ne faudrait pas voit* dans ce -principe de la sainteté la morale et la religion arrivées à leur plus haut degré de perfection. Non. D'après l'Agada, la sainteté est à la portée de tout le monde ; elle est dans les actes les plus simples : elle est dans la modération des désirs, dans la juste mesure des satisfactions corporelles , dans ce milieu qui est à distance égale et de l'abrutissant sensualisme et du renoncement poussé à l'excès, dans le gouvernement intelligent de nos passions, leliuel , sans nous interdire les jouissances licites et les plaisirs

(t) PiMBiei, XCIIl, I. (t) Talmvd, S4U, fol. 5.

/çpQT^^ables , now retient an pea seulement en 4eçà de la l]m\^ pour IM>U8 ôter la tentation de la franchir. Tout cela c'e^ de la s^intet^ ; tout cela est compris dana h profonde m^xi^e ; (^ SaaptU}e-toji« loéma par ce qui t'est permis (I). 9 If fti8, qi^'ojd ne ToubUe pa«« cette iftéme morale blàiM et déeapprpuYjd tonte exagération; elle bl&me les excès de prtYations, îes Qvacér^Uon» , l€^ abstinences qui noas épaisent (2) ; elle Yput que Tbomm^ WiiM son /9orp$« ne fût-ce qn'h titre d'eaveloppQ Ae cettp 9me, souffle du Dieu viyant (3).

Une morale aa$3i élevée, aussi parfaite daQs sa généralité (c^ i\ ne faiU pas tenir compte de quelques passages qui la déparant et qai ont pu s'y glisser, conune nous Tavons constalé, gr&pe w défaut de contrôle et à Tabsence d'un travail de révisiop), ne pouvait pas ne pas exercer une puissante et prépondérante i^fluenQe sur les mœurs. Aussi les détracteurs les plus passiounés du judaïsme n'ont-ils jamais osé dénier à ses secta- (purs les vertus de la famille, et une moralité dépassant le niveau de la morale vulgaire. Et pendant celte période près de Yiagt fQi^ 3éculaire de la persécution, la famille Israélite n'a ces§4 d'offrir le modèle de l'union, de l'barmonie, de la pureté, de la sainteté telles que nous venoos de les esquisser, et, de ^n (^té, la çhQriU israélite a su faire des miracles dans çe^e situation anormale où toutes les issues, celle du commerce exceptée,, étaient fermées pour les juifs, au point qu'une moitié de la communauté restait ordinairement à la charge de l'autre moitié. ËUç ^n fait e9core de uos jours. Elle conserve religieusement les antiques traditions remontant jusqu'à Moïse , et c'est pour ce motif qu'elle ne saurait aucunement reconuaitre la suprématie de Qe qu'où est convenu d'appeler charité chrétienne, suprématie à laquelle celle^i ne saurait prétendre ni par l'aucienneté des titres, ni par le nombre et la durée des épreuves subies,

Il uQui i^araît dpnc dO<meQi» Qoi)^taté que c'est à \^ morale du

{i ) Vaïk» Ribba, MOI. «4. yû!t9 ttTlp (•) T«l«rad, Twnith, fol. < I .

^ "^nitaa. (S) Valkn Ribba « leol. 84.

Tâittiid qalsraël doit ^ partie saconserVation, son identité, le maintien de soti indîTidnalité an $ein de la dispersion et de ses terribles épreuves. C'est cette morale qui Ta conservé droii, fort, vigoureux, solide comme le fer trempé, et qui lui vaut ses grandes aptitudes pour la civilisation et !e progrès : car la morale est pour llndividu et pour la famille ce que le dogme est pour kt nationalité.

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