‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 33 sur 93 · VI. Agada · texte numérisé non relu

VI. Agada

Malgré cette absence de méthode et de plan dans l'ordonnance des matières recueillies et enseignées dans le Talmud, il y a cependant une division naturelle, inhérente au sujet, e( que tout le monde reconnaît, division qui en fait deux parties distinctes et bien tranchées. C'est la division universellement adoptée sous les noms de Halacha et Agada^ la première ayant exclusivement pour objet la législation et le culte , la seconde embrassant tout ce qui est en dehors du code religieux proprement dit, notamment le dogme et la morale. De là deux courants qui, tout en mêlant leurs eaux et n'offrant pas de lignes de séparation tracées, sont faciles à distinguer : Tun dans le sens de la Halacha, courant puissant, torrentueux, attirant à lui presque tous les affluents, produisant les grands maîtres dont le nom seul est une autorité , les Âlphassi , les Ascher, les Nissim, les Maïmonide, les Joseph Karo; l'autre, moins fort, moins large, aux débuts simples et modestes, aux progrès lent et pénibles, mais appelé à un grand avenir, et dont les destinées ont été prédites par Maïmonide (1). Au point de vue du Talmud, rien de plus facile que de constater cette importance inégale de la Halacha et de TAgada : elle résulte de la place occupée par chacune des deux parties. C'est la première qui absorbe les neuf dixièmes du recueil ; c'est sur elle que se porte toute l'attention, que se concentrent tous les efforts de l'intelligence ; c'est elle qui porte tout le poids de la discussion.-L'Agada n'y joue qu'un rôle secondaire; elle n'y semble

(l) Prdfaeeas commentaire sur UMIsoh- oniième chapitre do Sanhédrin; Guidé iet na» article Drëschoik; commentaire iw le Êgërét, préface.

appelée parfois que comme an moyen de distraction, afin de reposer Tesprit fatigué par les graves et sévères investigations des lois pratiques.

Cependant, après plus mûres réflexions, et quand on pénètre plus profondément dans Tesprit de la tradition, et surtout quand on étudie non-seulement les Talmud proprement dits, mais les nombreux Midrascbîm qui en sont les ramifications, lesRabbolh, les Tanhouma, les Yalkout, les Hazitha, lesThorath Cohenim, etc., on voit les progrès continus faits par TÂgada; et .dans le Talmud lui-même on découvre plus d'an témoignage en faveur de celle-ci. C^est ainsi que nous voyons les discussions purement casuistiques qualifiées de petite chose, et la Merkaba ou char céleste, c'est-à-dire la théodicée dans son ensemble, appelée une grande chose (1); c'est ainsi que les organes de la Halucba sont comparés au pain, et ceux de TÂgada à Teau, qui est plus indispensable à Thomme (i) ; c'est ainsi que les Agadoth sont appelées les merveilles de Dieu, qu'il est de notre devoir d'admirer et de méditer (3) : c'est ainsi que l'Agada est nommée l'honneur, la gloire des sages (4). Pour mieux faire ressortir la pensée réelle de la tradition, nous citerons l'anecdote suivante : a Deux rabbins arrivèrent en- « semble au môme endroit, ils se mirent à prêcher simultané- « ment devant le public. Rabbi Hiya parlait sur la Halacha , « rabbi Âbahou sur l'Agada ; et tout le monde de planter là « le premier, pour aller entendre le dernier. Rabbi Hiya en « ressentit un profond chagrin ; mais rabbi Abahou, pour le a consoler, lui raconta la parabole suivante : Il y avait une fois « deux marchands arrivant ensemble dans la même ville et ou- « vrant boutique ; le premier vendait des perles et des pierres « précieuses; le second, de la modeste quincaillerie. Chez qui « affinaient leschalands? A coup sûr chez le marchand quincail- « lier, dont les articles sont à la portée des plus petites bourses.

(1) Talmud, Sacca, fol. t8. blTA tm (*) T»»»»*, Ha^ttljâ, fol. 14.

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(4) Talmud, Baba Baihra, fol. 9.

c Et voilà poarqaoi Ton vient chez moi, pauvre prédicateur de « la iDorale, et non pas chez toi, dont renseignement n'est ac- « cessible qu aux esprits d'élite (1). "> Toutes ces citations, que nous pourrions multiplier, prouvent qu'au fond, et malgré Tinfériorité de son rôle officiel, on savait rendre justice àTAgada, et lui assigner mentalement le rang qu'elle occupera dans l'avenir.

Ce rang élevé, cette supériorité même, entrevue déjà par un grand nombre d'organes de la tradition comme dans un lointain obscur, on ne saurait trop les revendiquer de nos jours, au nom de l'Agada^ en faveur de l'enseignement dogmatique et moral, non moins précieux par sa valeur intrinsèque qu'approprié aux besoins des nouvelles générations. Nous allons voir tout à l'heure quelle mine inépuisable il y a là pour l'intelligence et la pratique de nos plus saintes obligations.

Mais, avant d'aborder directement cette partie essentielle de la tradition, il importe de faire remarquer que, bien plus encore que la Halacha, elle s'offre à nous sans ordre ni méthode , ne suivant d'autre règle que le bon plaisir des compilateurs, tantôt enchevêtrée dans les fils de la Halacha, tantôt apparaissant par séries d'aphorismes n'ayant entre eux d'autre lien ni connexion que le nom de l'auteur qui les a formulés. La seule règle qui soit observée souvent, mais pas toujours, c'est celle qui groupe les leçons d'après l'ordre des traités. On trouvera, par exemple, dans les traités respectifs d'e Berachoth, deSchabbath, de Pessahim, de Yôma, les aperçus théologiques et moraux se rattachant à la prière, à l'observation du sabbath, de la Pâque, du jeûne de Kippour, etc.

Division de VAgada.

D'après ce que nous venons de dire, il n'est pas facile de faire présider à l'élude de l'Âgada un ordre méthodique ou

(1) Talmad, SdU, fol. 40.

logiqae. Ce que Haîmonide a fail avec tant de succès pour ia Haiacha par son livre de Yad ha-hazaca n*a pas encore été tenté sérieusement pour TAgada. Le livre de Jacob ben Habib, connu sous le nom de Eîn Jacob^ et qu'on peut appeler le livre classique deTAgada, est précieux pour Tintelligence des textes; mais, suivant pas à pas le texte talmudique, il ne nous offre pas plus que lui une division raisonnée des matières. Il en est de môme des Midraschim ; on y remarque la même confusion et la même absence de tout classement logique. Il nous semble toutefois qu'on peut ranger les enseignements de TAgada sous cinq chefs principaux, savoir : l'amorale; i"" dogme; 3"* histoire et légende ; 4"" paraboles, allégories, proverbes; 5' homélitique et prédication. Nous allons étudier rapidement et successivement ces cinq parties de TAgada.

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