V. Saadia. Les croyances et les opinions
La théorie de Saadia est exposée tout au long dans sa préface au livre des croyances et des opinions. Nous allons e» donner quelques extraits qui suffiront à nous faire connaître ses idées sur renseignement dogmatique.
Il commence par énumërer les causes des doutes et des^ erreurs qui tourmentent Thomme, traversent sa vie et se» efforts. Ces causes sont au nombre de cinq : « l"" Relatioa tf étroite entre les faits sensibles et les faits iniellectuels : « ceux-ci, s'appuyant sur ceux-là qui leur servent de base, sont •c nécessairement affectés des mobiles d'incertitude qui attei- « gnent nos sens ; â"" ignorance ; 3"* légèreté ; 4** incapacité « logique; 5** précipitation de conclure avant de bien corn- « prendre (1). »
Il fait connaître ensuite les motifs qui Tout décidé à écrire son livre : « Le spectacle de ces doutes, dit-il, de ces infir- ' « mités de notre raison, de ces croyances sans fixité, et des « opinions troublées des renégats qui se targuent de leurs « théories subversives et jettent leurs dédains aux adeptes de « la vérité, enfin la vue de tant de mes frères près de se noyer « dans Tocéan du doute faute d un plongeur habile à les tirer <c de Tabîme et à les ramener à terre, tout cela m*a engagé à « leur présenter ce livre comme une planche de salut. »
Il pose ensuite cette question hardie : « Pourquoi Dieu « laisse-t-il le doute et Terreur se propager parmi les hommes? « C'est notre nature même, répond-il, notre nature de chose « créée, qui implique le doute et Terreur. Toute œuvre hu- « maine a besoin du temps, cet auxiliaire indispensable, pour « arriver à son terme. Il en est ainsi de Tagriculture, de Tar- « chitecture, du tissage et de tous les travaux manuels en gé-. « néral. Il ne saurait en être autrement des œuvres de TinteU « ligence. Il lui faut du temps, à cette noble faculté de
(I) a. ll«Imoiiid», GtUde ëet Êg^réi^ V* parlio, chsp. 34.
ce rhomme, pour dégager la yérité des doutes et des obscuri-
« tés qui forment autour d'elle comme une grossière enye-
« loppe; et dans ce travail de simplitication et d'abstraction,
« il faut savoir aller jusqu'au bout. Que si, dans cette grave
« opération, l'esprit s'arrête à moitié chemin, si, par exemple,
<c au lieu de monter jusqu'au sommet, il s'arrête à la qua-
« triëme ou à la cinquième marche de l'échelle du raisonne-
<x ment, il s'expose à perdre tout le fruit du travail accompli et
« à recommencer la besogne. Vouloir posséder la science
tf rapide, instantanée, infuse, c'est vouloir sortir de notre
« humaine et infirme nature, c'est afficher la prétention de
« ressembler à Dieu, qui seul perçoit, sait et connaît sans
« peine et sans effort. »
Passant à l'étude de la foi, l'auteur la définit ainsi : a La < foi est de deux sortes : il y a la foi véridique et la foi men*
« songère. On possède la première quand on se représente les
9 choses telles qu'elles sont ; mais on n'a que la seconde lors-
« qu'on se représente les choses au rebours de la réalité. Le
« sage, c'est l'homme qui prend la vérité pour base et tâche
9 d'y conformer sa conduite ; le sot, au contraire, prend pour
« règle ses propres suggestions et voudrait forcer la réalité de
a s'y adapter. »
Il énumère ensuite les moyens de la certitude : « Ces moyens
m sont pour lui au nombre de trois : les faits sensibles, les
« faits intellectuels, et ce qu'il nomme les faits nécessaires. Les
« faits sensibles sont ceux que nous percevons à l'aide ou avec
« le concours de plusieurs de nos cinq sens : vue, ouïe,
« odorat, goût et toucher. Les faits intellectuels, ce sont
a les axiomes de la raison ; exemple : la justice est bonne, le
a mensonge est mauvais. Enfin les faits nécessaires sont ceux,
« sensibles ou intellectuels, que l'homme ne saurait se refuser
« d'admettre, à moins de nier Tintelligence ou la sensibilité.
« C'est ainsi que nous admettons forcément l'existence de
<c l'âme, tout en ne la voyant jamais, parce que nous ne pou-
a vous nier, à moins de nier l'évidence, son action incontes-
« table. C'est ainsi encore que nous reconnaissons à celte âme
« la fMQltë de rintelligence eu égard à Fimpossibilité de nier « la réalité de ses opérations. >
Il termine ces considérations générales sur les éléments de la certitude en y ajoutant nn nouveau critérium : n Ce non- « veau critérium de la vérité, c'est la révélation ou la tradi- « tion prophétique, s'appuyant elle-même sur les trois susdits « moyens de la certitude, savoir : sur les faits sensibles, Intel- « lectuels et nécessaires. En effet, la révélation rend hommage « aux faits sensibles en faisant consister le néant des idoles « dans la privation des organes, des yeux, des oreilles, des « mains, etc. ; elle ne reconnaît pas moins Tinfaillibilité des « axiomes de la raison, puisqu'elle en fait la base de ses lois « positives, recommandant la justice, condamnant le men- « songe, etc. Enfin elle admet la vérité des faits nécessaires, « en déclarant mensonger, radicalement nul, tout ce qui aurait « pour effet soit de nier, soit de révoquer en doute un fait « sensible ou intellectuel. » (L'auteur fournit à Tappui de cette assertion plusieurs citations tirées du livre de Job.)
Il fait cependant ses réserves au sujet des trois éléments de la certitude, disant qu'on ne saurait leur accorder une confiance absolue; ils peuvent nous induire en erreur, être troublés dans leur action par une foule d'obstacles qu'il énumère.
Hais jusqu'ici, à l'exception de la certitude appliquée aux vérités de la révélation, les considérations développées par Saadia sont bien plus philosophiques que religieuses. Nous les avons citées, moins comme appartenant à notre sujet que dans le but de faire connaître la manière de l'auteur. La partie la plus importante de cette préface, c'est la discussion finale à laquelle se livre Tauteur, afin de bien établir l'obligation pour tout Israélite de méditer la Loi et de chercher à concilier les exigences de la raison avec celles de la religion. Voici comment il s'exprime à ce sujet : a Si quelqu'un nous faisait l'objection « suivante : Gomment osez-vous passer les matières de la foi « au crible de la méditation et de la réflexion, prétendre sou- 1 mettre les croyances aux procédés de la raison, lorsque le <r commun des hommes repousse ce genre de spéculation, et
a va même jusqu*à soutenir que remploi de ces moyens d*iQ- « yesligation aboutit à lapostasie, à l'athéisme? Nous répon- « drions que cette opinion n'a cours que chez les ignorants qui <« n^admettent que des sottises, qui s*attachent à une foule de « superstitions stupides.
« Quant à ceux qui avancent que nos sages mêmes désapa prouvaient les recherches de cette nature, puisqu'ils inter- <c disaient formellement toute recherche relativement à ce qui « est antérieur, postérieur, au-dessus et au-dessous de la créa- « lion (1), nous leur répliquons que la vraie, la conscience cieuse étude de ces matières ne peut pas ne pas être per« <ç mise; que la tradition prophétique nous le prescrit, tout au « contraire, en nous disant : Sachez et comprenez les bases a du monde (2), puis en nous faisant largement connaître à « ce sujet les opinions de Job et de ses amis, notamment ces a paroles d'Ëlihu : a C'est à nous de former notre jugement « et de discerner la nature du bien (â). a Ce que les sages dé- « fendaient avec raison^ c'est d'abandonner la révélation pour « n'ajouter foi qu'à ses propres conceptions^ produits de la « faible raison^ » la recherche spéculative n'étant rien moins « que sûre d'aboutir à la vérité. Il est possible qu'elle y attei- « gne, comme il se peut aussi qu'elle manque totalement le « but. De cette faiblesse et de cette incertitude de la raison il « résulterait cette grave conséquence, qu'avant de découvrir « la vérité, travail long et ardu, on resterait sans foi ni loi« tf et, même après l'avoir trouvée, on ne serait pas sûr du tout « de la garder intacte. On pourra y remarquer des imperfec- « tiens et des taches qui la feront rejeter. Voilà ce que les « sages condamnent et que' nous condamnons avec eux. Mais << le travail d'investigation et de recherche que nous recom- « mandons est d'un genre tout différent.
a Pour nous, et d'après les principes que nous posons dans « ce livre, la méditation et la spéculation en matière de reli-
(fl) Hagàifa, t; Wfchna, I. (3) 4ob, XXXIV, 4.
(i) iMle, XL, 91.
« gion doivcnl avoir le double but que voici : d'abord, possé-^ « der la révélation au moyen de la certitude rationnelle^ comme « nous la possédons déjà par la voie traditionnelle ; puis, avoir t toujours une réponse prête à Vadresse de nos adversaires et « contradicteurs qui attaquent notre sainte religion. Et ce don- « ble but que nous mettons en avant, c'est Dieu lui-même qui tr nous le propose. Il nous a d'abord imposé comme un devoir 'c la foi à la révélation en Tappuyant sur des faits sensibles, •( sur des miracles et des prodiges si éclatants que le doute « devient impossible. Mais, d'un autre côté, il nous a fait sa- « voir que la spéculation et l'investigation rationnelle service ront toujours de confirmation à la révélation prophétique, « et de plus il a daigné nous donner l'assurance que la tactique « des mécréants et des renégats ne prévaudra pas, et qu'ils « n^auront jamais la satisfaction de trouver des objections se* « rieuses contre notre religion et notre Loi. 9
Cette dernière assertion, l'auteur la fonde sur un texte (ilsaie (i), auquel il applique sa méthode exégétique, et qu'il commente de la manière la plus large. Il termine sa thèse sur la nécessité de raisonner sa foi par les considérations suivantes : « Mais s'il est vrai que la vérité religieuse puisse s'acquérir <* par la démonstration logique* comme Dieu semble l'affirmer « lui-même dans le passage prophétique que nous venons de • citer, à quoi bon alors avoir consolidé la révélation par des » signes et des prodiges visibles au lieu de la faire reposer sur « des preuves métaphysiques*/ C'est que,' répond-il, la sagesse « infinie n'ignore pas que le but auquel doit arriver ce travail « de la pensée ne saurait être atteint qu'après un laps de temps « plus ou moins considérable. En faisant asseoir la religion « rien que sur des bases rationnelles, c'eût été forcément nous « laisser sans religion tout le temps que prendrait pour chacun « de nous la mise en œuvre des opérations plus où moins c lentes de la raison individuelle; et puis, ce qui est bien t plus grave , c'eût été livrer en proie à l'irréligion tous ceux
(I) Isale, XLIV, 6-8.
« qui D^arriveronl jamais aa teime de celle lâche laborieuse, « soil par impuissance spéculalive, soil par défaul de persévé- « raRce, ou enfin par suite des doules qui Yiennenl les assaillir « el leur bouleverser Tespril. C'est pourquoi la bonlë divine, a afin d'obvier à ces dangers, nous a dëpulé ses messagers, « révélé sa volonté en y ajoutant la sanction visible et palpable .(( des miracles, écartant ainsi de notre chemin le doute et 1 ob- « jection, parlant à son prophète en présence de tout Israël, ff el« grâce à cette manifestation surnaturelle, nous inspirant « une foi éternelle dans cette vérité révélée. Mais elle n*en « subsiste pas moins, Vobligation de nous livrer avec toutes les a forces de notre intelligence et de noire pensée à la recherche a de la vérité. En atlendant, et jusqu'à ce que cette étude a rationnelle soit menée à bonne fin, nous avons une Loi, une « religion qui nous oblige tous, nous est applicable à tous, « — hommes, femmes, intelligences vulgaires, esprits d'élite « — (fait qui ressort avec évidence de toutes ces réunions reli- « gieuses auxquelles Moïse convoquait les femmes et les ente fants). La religion, en effet, est une, égale pour tous, quand « elle repose sur des faits matériels et sensibles (1). »
Personne ne contestera à cette remarquable préface, d'après les extraits que nous venons d'en donner, le titre d'œuvre originale. Il y a là comme un horizon nouveau qui s'ouvre sur le monde religieux. Ne voilà-t-il pas un langage inusité, sans précédent ? N'est-ce pas pour la première fois qu'au sein du judaïsme on pose des questions comme celle-ci : caractères de la certitude, critérium de la vérité, alliance de la raison avec la foi, obligation de raisonner sa religion et de ne pas se conlenter de la foi traditionnelle?
Nous y retrouvons, tracées avec cette précision concise qui forme l'un des traits caractéristiques de la manière de Saadia, les trois conditions essentielles de renseignement théologique : séparation de la théologie d'avec le culte proprement dit, droit et devoir de la raison d'intervenir dans l'étude de la théologie,
(1) L«ff CroysicM et les Opinions, ftétêct*
nécessité de renfermer la raison dans les limites fixées par rEcrilnre et la tradition « conditions parfaitement déterminées dans les passages que nous avons soulignés.
C'est à ce point de vue que Saadia mérite le titre de fondateur de Técole tbéologique : il en ouvre le cycle» il déblaye le terrain, il est le premier à défricher cette terre vierge, il jette les bases fondamentales du monument que les efforts de plusieui^ générations et d'illustres individualités continueront à élever, et qui est bien loin d'être achevé.
Il s'agit maintenant de prouver que ce n'est pas là une œuvre isolée, un mouvement sans précédents, mais aussi sans consé* quents ; il s'agit de faire voir que Saadia a formé des disciples qui le continuent, et de présenter l'enseignement théologique revêtu de la consécration de la durée.
VL Ba'hya. Les Devoirs du cour.
Ba'hya, qui se considère lui-même comme le disciple de Saadia, dont il invoque souvent l'autorité, ne traite pas la théologie au même point de vue que le maître. Tandis que celui-ci s'attache surtout à la démonstration théorique des dogmes et à la réfutation des systèmes hétérodoxes, et que, pour ce motif, il met au service de sa thèse toutes les ressources de la philosophie qui prédominait de son temps, de celle des Moiekallamim ou des Calam (1), Ba'hya se propose un but à la fois plus élevé et plus pratique. Ce qui le préoccupe le plus, c'est l'étude des devoirs du cœur ou internes, c'est le soin de former ce que l'on pourrait appeler le parfait Israélite, celui qui saura offrir à Dieu l'adoration la plus pure , celle du cœur, de la conscience, du for intérieur, les hommages de la meilleure partie de nous-
(1) Guide iet Égarée, V partie, oliap. 71 , tradncilon et notei de S. Muk.
mômes. Nous espérons démontrer, en laissant la pafole à Tauleur des Devoirs du cceur^ que, malgré celte sorte de bifurcation, Ba'hya et Saadia usent des mêmes procédés, surtout à regard des dogmes de la création, deTunitéet de Timmatérialitê de Dieu, et arrivent à des résultats identiques. C*est encore dans sa préface que nous allons étudier et saisir la pensée de Ba'hya.
Après avoir exposé ses vues sur la classification des sciences en général et de la science théologique en particulier, qu'il divise en deux parties principales : — l"* les devoirs corporels, constituant la science visible, exotérique; i"* les devoirs du cœur, formant la science invisible, ésotérique, — il fait des principales obligations internes Ténumération suivante : a Reu connaître que c*est Dieu qui a créé le monde ex nihilo, qu'il c( est au-dessus de toute comparaison, qu'il est Tunité absolue, <r que nous lui devons l'adoration du cœur ; étudier les merveilles (( de la création comme autant de preuves de son existence ; a avoir en lui une confiance pleine et entière, une soumission (( sans bornes ; éprouver un sentiment de confusion et de saint c( effroi en reconnaissant que rien, ni patent ni latent, ne saute rait échapper à sa sagesse infinie ; diriger toutes nos aspiraa tions vers l'accomplissement de sa volonté ; dédier tous les a actes à son saint nom ; l'aimer, lui et ceux qu'il aime ; haïr n ceux qui le haïssent. »
11 déplore ensuite de ne trouver chez ses devanciers
aucun livre qui traite de ces devoirs internes. « Je fus tellement « surpris de cette lacune, dit-il, que je me suis demandés! c( ces obligations du cœur sont des devoirs réels, si ce ne c( seraient plutôt de simples convenances morales, ayant pour (( objet de nous indiquer le bon et droit chemin, se présentant « comme des dispositions additionnelles à la Loi, mais sans « aucun caractère obligatoire, et, par suite, n'entraînant au- (( cune peine si elles restent inobservées, ce qui justifierait (c rindifférence de nos sages pour cette branche de la religion, tt Mais en méditant sur ces devoirs internes, je les ai trouvés « fofidés sur la raison ^ sur V Écriture et sur la tradition;
fat trouvé de plus quils sont la base de tous nos devoirs, au point que leur infirmation entraînerait dans sa chute jus^ quaux devoirs corporels.
« 1"* Les devoirs du cœur soQt fondés sur la raison : en effet, rhomme est composé d'un corps et d'une âme, double don octroyé par la bonté infinie, Pun visible, Tautre invisible. A cette organisation double correspond une adoration également double, visible et invisible. Le culte visible a son expression dans les devoirs corporels, tels que la prière , le jeûne, Taumône, Tétude de la Loi de Dieu, les prescriptions pratiques de la Succa, du Loulab, desTzitzitb, de la Mezonza, etc., actes qui s'accomplissent sand'exception avec le concours de nos organes physiques. L'adoration invisible, c'est celle du cœur, et qui consiste dans la réalisation de ces devoirs intimes que nous avons énumérés plus haut, lesquels s'accomplissent dans le silence et le mystère du for intérieur, sans trahir leur action par des manifestations au dehors. Nous savons, en outre, que les devoirs corporels ne sont parfaitement exécutés qu'à la condition d'être en harmonie avec le désir du cœur et la volonté de Tâme. Qu'on se figure un seul instant le cœur sans participation aucune au culte divin parla spontanéité et la volonté, et c'en est fait des devoirs corporels, les actes extérieurs, machinalement et aveuglément accomplis, étant nuls et sans valeur. Or, Dieu "nous ayant imposé des devoirs corporels n'a pas pu affranchir de toute obligation le cœur et l'âme, les meilleures parties de nous-mêmes, les seules, par conséquent, qui soient de nature à donner au culte sa sanction. Donc, pour consti* tuer une adoration complète et parfaite, nous avons nécessairement des devoirs visibles et invisibles, nous rattachant à Dieu par le double fil de notre existence externe et interne. « 2** Après avoir trouvé aux devoirs du cœur une base rationnelle , je me suis demandé s'ils s'appuient aussi sur l'Écriture, si la Bible les passe sous silence, lequel silence aurait provoqué celui de nos théologiens. Eh bien, je les ai trouvés mainte et mainte fois indiqués, exprimés, formulés
a dans 1c livre de la Loi, indépendamment de la mention dont « ils sont Tobjet dans les livres prophétiques (1).
« 8** Enfin, j'ai voulu me convaincre de la réalité des devoirs (t du coeur par le témoignage de la tradition, et je les ai trouvés (( clairement énoncés , soit d'une manière générale et senten* « cieuse, par exemple dans les propositions suivantes : — C'est « le cœur que Dieu réclame (2) ; — Le cœur et Tœil sont les « deux courtiers du vice (3); — soit dans un traité spécial, « comme celui d'Aboth. Je lésai trouvés, en outre, prescrits « par nos sages comme règles de conduite quand on les inter- « rogeait sur les causes de leur longévité «
« Ce qui corrobore encore la réalité des devoirs du cœur, « c'est la distinction établie par la Loi entre le meurtre volon- « taire et Thomicide involontaire, le premier puni de mort, le a second du simple exil ; puis entre les crimes prémédités, en- « traînant la mort céleste ou humaine, et les fautes commises « par erreur, qui sont effacées par un sacrifice expiatoire. « Rien ne prouve mieux que l'action, pour être complète, doit « être le résultat du concours mutuel de l'âme et du corps, « celle-là concevant, celui-ci exécutant. La tradition enseigne V encore que celui qui accomplit un acte religieux sans inten- « tion ni volonté ne saurait en être récompensé. Il s'ensuit de « cette clause répétée que l'intention, que la résolution intime « doivent être comme le pivot de l'action; il s'ensuit, disonsc< nous , que les devoirs du cœur ont la priorité sur les devoirs « corporels, t>
« Ayant ainsi trouvé les devoirs internes fondés sur la rai- « son, sur l'Écriture et sur la tradition, je me suis demandé si « ce genre de devoirs n'était pas purement temporaire , comme (( les lois relatives aux sacrifices et à Tannée sabbathique. Mais « après 7 avoir mûrement réfléchi , je me suis convaincu que a leur obligation est constante, qu'il n'y a pas un moment
(0 Dealer.. VI, 5 et 6; XI. a«; XÎIÏ. (5) -,53 «sb K3«m.
n ; XXX, JO ; X. 11 cU 9 ; V, 18 ; XV, 7; /j. p,^,,-^^»*^ ,,-^,,q-j.,q .^«^ ^^^^ K3*V.
XXX, 14. LéTit., XIX, 17 cl 18. Nombres, XV, 30,
dans la vie, ni prétexte d'aucune nature, qui puissent nous dispenser de ladoration fervente du Dieu-un, de sa crainte^ de son amour, de Tardeur à remplir ses volontés (1), de la confiance et d*un dévouement sans réserve à Tégard de son être (2], de Féloignement des sentiments de haine et de vengeance, et de Tabstinence des superfluités qui nous éloignent de lui. Ces devoirs subsistent en tout lieu , en tout temps, à chaque instant, tant que nous jouissons de notre raison et d'un souffle de vie. Nous ressemblons, sous ce rapport, au serviteur de qui son maître réclame un double service, Tun intérieur et personnel, Tautre extérieur et pour les travaux des champs. Évidemment ce dernier service n'est exigible, qu^à certaines heures et dans un certain rayon , tandis que le premier, le service domestique, oblige le serviteur tant qu'il reste attaché au même maître, les cas d'empêchement matériel exceptés. Eh bien, il en est absolument de même des devoirs du cœur : l'amour exclusif du monde et notre ignorance des choses saintes peuvent seuls nous en détourner (3J.
« Je me suis aussi demandé si les devoirs du cœur ne se réduisaient à trop peu 4e cas pour mériter les honneurs d'un traité spécial. Mais, en portant mon attention sur le nombre et les particularités de ces devoirs, je les ai trouvés applicables dans une infinité de circonstances (4), à tel point que, contrairement aux devoirs corporels, qui sont en nombre limité, six cent treize, les devoirs du cœur, dans leurs principes et surtout dans leurs conséquences, sont innombrables. « Enfin, je me suis demandé si ces devoirs ne sont pas tellement clairs, connus, tombés dans le domaine public, qu'il serait inutile de fixer sur eux noire attention. Mais, au moyen d'un simple coup d'œil jeté sur l'histoire, j*ai pu me convaincre qu'à l'exception de quelques individus d'une piété exemplaire, le commun des hommes s'en tient à distance, et
(1) PMaacf, CXIX, 5. (7) Isaïe, V, it.
(t) /M., LXII, 7. (4) PianneN CXIX, 96.
« ne s'y laisse ramener qu'à force d'impulsion et d'excitation. V Que seronce donc pour nos contemporains çtii, pleins de «. mépris pour les devoirs corporels^ professent (assurément peu a de sympathiepour les devoirs internes ? Aujourd'hui, ceux qui « se livrent aux éludes sacrées n'ont d'autre but que d'acquérir « le renom de savant vis-à-vis du vulgaire, de se faire remar- « quer par les personnages influents. Il y a là une véritable « déviation du cbemin de la religion vers une route qui ne « nous offre aucun avantage réel, où l'on ne découvre nul « moyen d'éviter les pièges dressés à l'âme, où l'on n'apprend «c que des choses dont l'ignorance n'entraînerait aucune res* « ponsabilité. Et l'on néglige ainsi l'étude des racines et des a principes fondamentaux de la religion, étude essentielle, M indispensable , et sans laquelle l'accomplissement de la Loi 41 sainte n'est pas possible. Prenons, par exemple , le dogme <K du monothéisme, à l'endroit duquel il nous importe de savoir « s'il faut l'étudier avec notre raison ou s'il suffit de l'admettre « sur la foi traditionnelle, de répéter avec les ignorants,. sans « rime ni raison, — notre Dieu est un ; — ou, enlin, s'il n'est « pas de notre devoir de nous bien pénétrer de la différence <c qui existe entre l'unité absolue et l'unité contingente^ afln de <r savoir distinguer l'unité de Dieu de toutes les unités. Or, il m n'y a point de doute que cette étude ne soit obligatoire (1), M aussi bien que celle des autres devoirs du cœur, pour lesquels
«c la foi doit se compléter par l'étude et par Vaction 1
.a On raconte d un sage qui , interrogé sur un point trèsm ardu de la législation sur le divorce, répondit : — Vous me V demandez là une chose que l'on peut ignorer sans danger. « Mais savez-vous donc tout ce que vous êtes tenu de savoir « sur ces lois dont l'ignorance est une chose coupable, dont la a violation constitue un crime , pour que vous vous occupiez « de questions oiseuses^ inutiles au progrès de la science sacrée k et delà foi^ impuissantes à réparer les lésions de nos facultés « morales?
(i) Dentér., IV, Zl,
« J'interrogeais moi*méme on jour, dil Taulear,
un de ces prétendus théologiens sar les questions que soulève la science des devoirs du for intérieur. Il me répondit qu'en cette matière il fallait se contenter de la foi traditionnelle. Ceci est 6on, lui réfliquai-je ^ pour les femmes ^ les enfants^ les esprits obtus ^ dont la faible raison ne se prête guère aux profondes méditations. Mais Vhomme qui possède une raison et une conception propres à contrôler la foi^ et que la paresse et Vindifférence détournent de ces recherches^ est responsable de son inaction et condamnable pour son ignorance.
« Je comparerai mon interlocuteur, continue Tauleur, à un fonctionnaire chargé par le roi du poste de confiance de receveur des finances. Mais an lieu de remplir son devoir, de vérifier le nombre des pièces monétaires qu'on verse à sa caisse, leur poids, leur titre, soins auxquels il s'entend parfaitement, l'infidèle employé se laisse séduire et s'en rapporte, pour l'encaissement des deniers publics, à leur simple affirmation , sans procéder à la moindre vérification, négligeant et violant ouvertement les instructions royales. Le roi, ayant eu connaissance de cette conduite réprébensible, fait porter la recette devant lui , interroge son receveur sur le poids et le chiffre des sommes versées. Celui-ci reste muet ; alors il est condamné pour avoir négligé les ordres de son maître et s'être fié aveuglément aux déclarations des courtisans. // est condamné^ lors même que la somme serait exactement ce qu'elle doit être^ pour avoir manqw à ce devoir de contrôle qu'il était habile à remplir^ au lieu que l'inexpérience et rignorance de son métier lui eussent à coup sûr valu rindulgence du roi. Il en est de même, conclut-il, en matière de théologie. Donc si l'intelligence de cette partie importante de la religion est au-dessus de votre raison, comme le sont, par exemple, les causes des lois que l'on appelle reve/ees, ou si votre esprit manque de l'ampleur et de la puissance d'investigation nécessaires à ce genre d'études, votre ignorance est excusable; vous pouvez alors
« vous meitre à côlë des femmes et des enfants qui se con- « tentent de la foi traditionnelle. Mais si vous possédez le « savoir et le degré de conception propres à vous conquérir « par la démonstration la confirmation des dogmes et des a principes fondamentaux reçus par les prophètes et par les (( organes de la tradition , alors vous êtes tenu de vous servir « de ces éléments de la certitude^ jusqu^à ce que votre foi repose (( sur la double base de la tradition et de la raison réunies ; si a vous ne le faites pas^ vous manquez à vos obligations envers « Dieu,
0 Cette obligation de raisonner sa foi résulte encore des tf deux considérations suivantes :
a 1*> La loi de Moïse consacre un chapitre spécial (1) aux a cas où il faut avoir recours à Tautorité de la tradition, et ces « cas sont aussi clairement que formellement énoncés. Or, on tt n'y remarque aucun des problèmes religieux qui sont du « domaine de la raison, mais seulement ceux de la législation a civile et canonique. Il n'y est dit nulle part qu'il faille s'en a tenir aux décisions de la tradition quand il s'agit de l'unité « de Dieu, des noms et des attributs de la Divinité, ou de Tua « des principes fondamentaux , tels que l'adoration parfaite, la « conûance absolue en Dieu, la soumission sans réserve à sa « volonté, l'obligation de lui rapporter toutes nos actions, le « soin de dégager la vertu des entraves de la fragilité humaine, « la pénitence, la crainte et l'amour de Dieu, l'humilité devant a sa grandeur infinie, l'examen de conscience qu'il faut s'imu poser en l'honneur de Dieu. Non, jamais la religion ne nous if renvoie en ce qui concerne ces questions, qui sont du doa maine de la raison et de l'entendement, à la simple tradition « et à la parole de nos sages. Elle nous invite^ au contraire^ à « les élucider par la raison après les avoir reçues des mains a delà tradition , de la tradition qu'il ne faut cesser de consi- « dérer comme le réservoir général des prescriptions pratiques^ a non moins que des racines et des principes fondamentaux,
(0 Dciilér., XVU, $-ir».
Elle nous ordonne formellement de les contrôler par la raison et Tapprëciation intellectuelle, jusqa'à ce que la yërité soit démontrée et le mensonge repoussé (1). Or, ce que la tradition nous dit si clairement par rapport à Tunité de Dieu, il nous est permis d*en étendre Tapplication à toutes les croyances qui ont leur confirmation dans la raison, d'après les principes posés par les treize moyens d'argumentation, et sur lesquels repose la tradition.
« i^ Les prophètes nous recommandent souvent d*écouter et de savoir (2) ; or, savoir implique la recherche rationnelle, comme écouter s'applique à la foi traditionnelle; et, ce qui est remarquable, c*est que la priorité logique est attribuée à la première. Moïse dit dans le même sens : — Passez en revue les temps de jadis, méditez les événements des générations écoulées, interrogez vos pères (3), — c'està-dire qu'il met également la méditation personnelle au-dessus de la foi traditionnelle. Il est donc parfaitement démontré que la tradition^ malgré sa priorité dans Vordre chronolo^ gique , tout en servant de point de départ à la science théologique^ ne saurait suffire à elle seule ni nous dispenser de baser nos convictions , autant qu'il dépend de notre capacité intellectuelle, sur la raison spéculative. En définitive, c'est un devoir essentiel que de nous servir des procédés rationnels, de corroborer les enseignements de la fol par des preuves logiques. »
Il importe encore de citer ce que dit l'auteur du but final des devoirs du cœur : « Les devoirs du cœur ont pour but de « mettre à l'unisson notre corps visible et notre âme invisible « dans l'adoration divine, au point de faire concorder ensemble « les témoignages du cœur, de la langue et des membres « externes se servant réciproquement de justification , et n'of- « frant plus même une apparence d'antagonisme et de conlra- « diction. C'est là ce que l'Écriture exprime par le mot de
(t) Dmil^.,lV, 39.
(«) Iule, XL, tt et 38.
(3} Dealer., XXXII, 6 el 7.
c( thamim (i), qui veut dire parfait et complet, de même « qu'elle appelle imparfait et incomplet tout homme chez qui A les sentiments internes ne sont pas en harmonie avec lest « actes extérieurs (2). Il est clair que Thomme qui vit en dés- « accord avec lui-même, et dont les propres parties semblent « se combattre et se donner de mutuels démentis , ne mérite « créance ni dans sa vertu ni dans sa véracité. Gomment donc^ tt sUl y avait désaccord entre notre action visible et no.tro a action invisible, entre nos expressions et notre intention, u entre nos mouvements extérieurs et nos mobiles intimes, <c comment notre culte serait-il parfait, digne de Dieu, qui « déclare rejeter toute adoration manquant de sincérité (3) ? » On ne nous en voudra pas sans doute d'avoir reproduit une partie considérable de la préface des Devoirs du cœur^ que nous n'eussions pas hésité de citer en entier si les dimensions d'une étude sommaire le comportaient. Nous avons voulu donner en même temps une idée de la manière de l'auteur, du soin qu'il prend d'égayer parfois son grave sujet par d'ingénieuses paraboles dont cette préface offre plusieurs exemples, imitant en cela les prophètes et les organes de la tradition. Elle contient l'exposé complet du système théologique de Ba'hya. On peut dire que, bien qu'il se propose un but difféi'ent de celui dç Saadia, et qu'il élimine de son travail les éléments de la controverse et la réfutation des opinions hétérodoxes, ainsi qu'il le dit en toutes lettres à la fin de cette préface, visant surtout à l'adoration parfaite de Dieu et à l'exposé des conditions nécessaires à la vie de sainteté, son système n'en repose pas moins sur les mêmes bases que celui de Saadia. Gomme lui, il s'appuie sur la triple autorité de l'Ëcriture, de la tradition et de la raison ; comme lui, et même plus que lui, il insiste sar la part qu'il convient de faire à cette dernière dans l'étude de la théo- Jogie; il fait ressortir l'obligation d'user largement de lamédi-
(1) Genèse, VII, 9; Deot<r.,XVni, 13; (3) I Samod, XV, S); liaXe, I, 13;
V»., XVI, 3 ; CI, 9. MaUchie, 1,8.
(i) I Rois, XI, 4; P»., LXXVIII, 36.
tatioB et de la raison pour la fiiaiion du culte intérieur; il bl&me ënergiquement tous ceux qui, par paresse ou par indifférence, se refusent d'aborder de front avec leur intelligence la science divine et préfèrent s'endormir sur le sein de la foi traditionnelle ; il les déclare coupables et responsables de leur ' négligence. Dans son ardeur à grandir le rôle de la raison, il oublie presque celui de TËcriture et de la tradition, qu'il con-, fond souvent sous ce dernier nom; il reconnaît toutefois à celle-ci la priorité chronologique et veut qu'on y rattache les investigations de la théologie comme à leur origine. Il n'est pas moins décisif sur la nécessité de la séparation de la théologie d'avec les discussions sur le droit canonique ; il dresse un véritable réquisitoire contre les casuistes qui consument leur temps et leurs facultés dans l'étude inféconde des cas plus ou moins possibles du culte pratique, y sacrifiant trop celle des devoirs du cœur, de l'adoration parfaite, de la concordance des devoirs visibles avec les obligations invisibles, c'est-à-dire les conditions, sme qua non du salut. Et cette opinion de Timmense infériorité de casuitisme comparé à la vraie théologie Be.saurait être sujette à suspicion ; elle n*est pas formulée par. un novateur ou un réformateur quelconque, elle est exprimée, au contraire, par l'un des plus pieux savants du judaïsme, sur-, nommé le Hassid. Nous croyons en avoir assez dit pour faire connaître Ba'hya et le rang qu'il occupe parmi nos grands théologiens.