‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 45 sur 93 · VII. Itabbi Yehouda Balevi. Le Khozari · texte numérisé non relu

VII. Itabbi Yehouda Balevi. Le Khozari

On sera peut-être étonné de prime abord de nous voir mettre l'auteur du Khozari au nombre des fondateurs de la nouvelle théologie, lui qui parait avoir voulu opérer une puissante réaction en faveur du culte extérieur, lui qui exalte outre mesure- les pratiques religieuses, lui pour qui chaque détail et toute parcelle du culte sont Texpression directe de la volonté divine, lui qui semble repousser tout rapport entre le principe

divin et la raison humaine (t). Et pourtant c*est un grand théologien, digne de figurer parmi les plus illustres.

Il faut remarquer tout d'abord que, pour Rabbi Yehouda Halevi ou le Haber, le culte extérieur n'est pas une série d*actes isolés accomplis avec plus ou moins d'intelligence et de Terteur en Thonneur de Dieu. Non, c'est bien autre chose; le culte fait partie d'un système d'ensemble qui met la religion au niveau du grand système de la nature. Quels sont les éléments principaux du système de la nature ? Le sol cultivable, la semence, les engrais, les influences climatëriques et météorologiques. Tel est le judaïsme par rapport au système religieux. Le sol cultivable, c'est la terre sainte; la semence fécondante, c'est la race d'Abraham; les engrais, les matières qui aident à la germination du sol, c'est le corps sacerdotal et pontifical ; et Tinfluence d'en haut, semblable à l'action climatérique et météorologique, c'est le culte extérieur prescrit par la parole révélée et la tradition prophétique. Et de même que nous ne connaissons que les effets, mais jamais les causes, du système de la nature, de même que nous ne faisons que constater, sans pouvoir remonter à leur origine, les qualités du sol, les vertus de la semence, l'efficacité des engrais, l'influence des conditions climalologiques , de même nous ne saurions prétendre à pénétrer le mystère de la conception religieuse, pas plus que celui de la génération physique. Enfin, de même que dans le système de la nature les forces physiques, pour accomplir leur tâche, ont besoin du concours humain pour le choix du terrain, la nature de la semence, le travail du labour, de même le principe divin et religieux ne peut exercer sa bienfaisante influence qu'avec le concours du culte extérieur, lequel n'arrive à sa puissance la plus élevée que dans la terre sainte, pratiqué par Israël, dirigé par le corps pontifical, vivifié par la parole prophétique.

Voilà la substance du système développé par l'auteur dans les deux premiers livres du Rhozari. Ge système, nous ne pou-

(I) Le Kbozart, U« parlie, 51.

voDS ici Tétadier en détail et moins encore nous permettre de le juger ; mais celte simple esquisse sufflt pour nous en faire apprécier la grandeur et Télévation du point de vne de Tautenr.

Hais ce système n*absorbe pas tout le liYre. A part celte sorte d'apothéose du culte eitérieur et de ses adeptes, Tauteur aborde les questions capitales de la théodicée et de renseignement dogmatique. Malgré ses répugnances pour la raison et ses facultés en matière de religion, il pose en principe que la religion ne nous enseigne rien que la raison pourrait contester. « A Dieu ne plaise, diUil, d'enseigner dans sa Loi une seule « chose qui soit incompatible avec la raison ou rejetée par elle tf comme mensongère (t). » Il décrit en termes sublimes le fait miraculeux de la révélation et en déduit Timpossibilité pour Israël de croire & des dieux matériels (2). Il trace en quelques mots son opinion sur la rémunération, en disant : — « Quant « à nous, nous ne contestons à personne la rémunération de « ses bonnes œuvres, à quelque peuple que Ton appartienne ; « nous constatons seulement que le souverain bien revient « naturellement au peuple qui, pendant cette vie déjà, se « trouve plus près de Dieu, et nous en concluons qu'après sa « mort son rang auprès de la Divinité sera conforme à celui « qu'il occupe déjà sur cette terre (3). » Il aborde ensuite la question des attributs de Dieu et les explique dans un sens analogue à celui qu'en donnent les autres théologiens (4). Il n'omet pas le dogme de la prophétie, et il établit qu'elle ne peut se réaliser que sur le sol sacré de la Palestine ou du moins à son sujet (8). En dépit du caractère divin et, par conséquent, immuable, qu'il assigne à tous les actes du culte, il ne peut se défendre, en vrai théologien, de faire intervenir la raison dans son enseignement, et il explique d*une manière rationnelle les faits les plus importants et surtout les moins

n) Le Kbosafi, I^* partie, 36 cl 47. (i) iA/tf., liTre 11 , 9.

(i) Le KJiosari. !'« ptrlie, 47 et 4((. (ftj IM„ S.

(S) Le Khosirl, l'« partie, 58.

intelligibles da eulte extérieur, notamment les sacrifices et les purifications.

. Voici ce qu^il dit des sacrifices : « Les sacrifices sont un « moyen d*atlraction de Tinfluence divine , influence de gran^ « deur morale^ et non pas influence locale. Les rapports de >« Tesprit de Dieu avec Thomme ressemblent à ceux de Tàme « spirituelle avec le corps matériel. Lorsque le corps et Tàme « sont harmonieusement unis par leurs organes et leurs facul- «. tés, et, grâce à celte heureuse union, élevés bien au-dessus « de la race animale, alors Tbomme est susceptible de recevoir « un rayon de Tintelligence suprême, propre à Téclairer et à « le guider tant qu*il reste dans cet état de grâce, mais qu'il « perd aussitôt que cette harmonie disparait. Les sots en con- « durent que T&me a besoin d'aliments, de boisson, parce « qu'il y a coïncidence entre l'action de l'âme et l'existence de « ces conditions, de même qu'entre la suspension de l'activité 4< intellectuelle et la cessation de ces conditions physiques. Mais « ce n'est qu'une coïncidence sans enchaînement ni filiation <( de cause à effet. Jamais l'esprit divin ne suspend son action c bienfaisante, opérant le bien, prodiguant ses faveurs à tous tt ceux qui sont en état de les recevoir, ne leur refusant ni sa 4c lumière ni sa sagesse, aussi longtemps qu'un dérangement « ou une lésion dans l'organisme ne vient y mettre obstacle. « 11 faut donc bien se garder de croire que la Divinité puisse V être affectée^ influencée ou atteinte par les pratiques sacer- <c dotales : — service du sanctuaire, sacrifices, encens, chants, « aliments, libations, — lesquelles, cependant, doivent s'ac- « complir et s'exécuter avec toute la pureté et la sainteté pos^ « sibles pour mériter le nom de service divin et de pain divin. « Le service pontifical, l'acceptation des saintes offrandes, la « résidence de la majesté divine au milieu des prêtres, tout cela « n'a qu^une signification symbolique^ et veut dire que Dieu se u sent comme exalté et sanctifié par ces offrandes, tout en en « laissant la jouissance à ceux qui les lui offrent (1). »

(fl) Le Khoiari, llm ir, U.

Voici comment il s'exprime au sujel des impuretés corpo* relies : « L'impureté avait pour effet d^éloiguer Tinfluence et la « résidence divines qui remplissaient en Israël les mêmes fonc- « lions que Tesprit dans le corps de Thomme. Celte influence « communiquait aux fidèles de la terre sainte quelque chose « de la vie divine, jusqu'à transfigurer les corps par une sorte « d'éclat et de majesté tout particuliers, jusqu'à la faire rejaillir « sur toute leur manière d'être, voire même sur leurs demeures. « Mais dès que ce rayon d'en haut les quittait, leur jugement « se troublait, leur corps se détériorait et leur beauté s'en « allait. Quand cet éloignement de la grftce divine avait lieu « pour des individus , il laissait sur leur physionomie comme « un signe de réprobation qui annonçait la disparition de la « lumière d'en haut. N'est-ce pas ainsi que dans la vie phy- « sique nous voyons le corps s'altérer sous l'influence d'une « révolution morale causée par une terreur subite ou par un

« souci cuisant? Ainsi encore, la vue des morts et des

« assassinés ne suffit-elle pas souvent pour engendrer des « maladies physiques et des bouleversements moraux (1) ? »

n dit encore au même sujet : « La sainteté et l'impureté n sont deux termes corrélatifs n'existant pas l'un sans l'autre ; « et là où il n'y a point de sainteté il n'y a pas d'impureté, «f Qu'est-ce, en effet, que Timpureté ? La défense de toucher à « quelque chose de saint, de consacré à Dieu, comme les pon- «• tifes, les vêtements sacerdotaux, les offrandes consacrées, « les sacrifices, le sanctuaire ! Et qu'est-ce que la sainteté ? La «t défense faite à l'homme pur de se mettre en contact avec des « choses ou des hommes impurs, qui ne le sont que tout <t autant que la gloire divine réside au milieu de nous, Aussi « les prohibitions relatives à la cohabitation des sexes à cer- «< tains moments n'ont-elles plus, aujourd'hui que Dieu a cessé, (f hélas ! de résider au sein d'Israël, leur raison d'être dans le « fait d'impureté; ce ne sont plus que de simples prescrip- < lions (2). 9 Ou nous nous trompons fort, ou ces hautes consi-

(1 ) U Khot Vf, II* partie, 3t. (9) Le Rhoiari, 1II« pvUe, tS.

dérations sur les sacriflces et les pariOcalions sont de la théologie da meillear aloi.

Il fait aussi une magnifique description du vrai adorateur de Dieu, et il adjuge ce beau litre, non pas à celui qui professerait le renoncement absolu, qui mépriserait la vie, le plus grand bienfait de Dieu , mais à Thomme qui aime la vie et la société, qui les envisage comme auxiliaires pour gagner la vie future, qui, tout en restant au milieu de ses concitoyens, sait s*élever au degré de perfection atteint par Hénoch et par Ëlie, qui peut . vivre dans la retraite et pratiquer un renoncement relatif au sein même de la société, par le seul effet de son éloignement volontaire des choses mondaines, et grâce aux inspirations qui relèvent vers la contemplation des splendeurs de la royauté céleste (1).

Voici en quels termes il parle de la sagesse créatrice : '-— « Le « juste saura méditer sur la sagesse, Tordre et la règle qui « président au mécanisme humain , lequel obéit à la volonté

a de Thomme, sans qu'il sache comment !( admirera cette

« noble faculté de la parole ; voyez Tenfant qui répèle tout ce <E qu'il entend, sans avoir même Tidée des instruments de la « parole; voyez le jeu des poumons, arrivant à moduler des tt sons avec un art inimitable, comme si le créateur de cet « admirable organe était toujours là pour le mettre en branle « suivant les besoins ou les convenances de Thomme. Et il en « est réellement ainsi, elles créations de Dieu ne ressemblent « guère aux produits humains. L'ouvrier qui a fait une meule « peut se retirer, sa tâche est terminée, et la meule remplira « l'oftice pour lequel elle a été faite. Mais le souverain créateur « ne s'est pas borné à la confection de nos membres, il les a « doués de propriétés que lui seul peut faire agir, de façon « que si vous supposiez l'absence de sa direction et de sa pro- « vidence, ne fût-ce qu'un instant, tout périrait. Aussi le juste, « en songeant à tout ceci, rend-il hommage à pelle force pro- « videntielle qui ne l'abandonne jamais, qui l'aide à diriger

(I) LeRhourI, III« partir, 1.

« tous ses moaremeiits ; il y reconaait rinflaence permaoeote « de la Divinité, et il est fondé à se croire en liaison virtaelle « arec les anges (1). »

On voit par ces courtes citations à quelle hauteur de pensée s*élève le pieux et poétique auteur du Khozari, comment il sait spiritualiser le culte extérieur daps ses moindres pratiques. Knyisagë à ce point de vue, le culte extérieur est animé du même soutQe divin qui parcourt les régions de la théologie pure. On ne saurait donc voir, comme certains le prétendent, dans la thèse du Rhozari une réaction contre le culte intérieur, contre les opinions de Saadia et de Ba^hya, mais plutôt les cérémonies et les pratiques religieuses idéalisées.

Ce qu'il faut encore signaler chez lui , c'est sa théorie sur Tauthenticité et la continuité de la tradition, sa réfutation du karaîtisme et de tous les systèmes qui, en matière de religion, prendraient pour base unique la raison individuelle. La démonstration sur ce point est la plus complète de toutes celles que nous fournit Técole théologique (2). Or, en mettant hors de page Tautorité de la tradition, il fortifie la base de la théologie, dont elle est, comme nous Tavons vu, Tun des éléments constitutifs.

Citons encore pour mémoire ses aperçus sur les diverses dé^ nominations de la Divinité, ses profondes considérations snr les attributs, sur la nature de la vision prophétique, ses excursions hardies sur le terrain des religions nées du judaïsme et devenues ses ardentes rivales, ses idées sur la dispersion dont nous avons déjà fait connaître l'expression (3). Remarquons enfin qu'il consacre toute une partie de son œuvre, le cinquième livre, à l'exposé de la philosophie des dialecticiens ou du Calam^ tantôt pour en faire ressortir l'insignifiance et le vide, tantôt pour la faire concorder avec l'esprit de la tradition révélée.

Cette analyse informe suffit pour confirmer ce que nous

(I) Le Kkozari, III« fuii», S. (S) Voir II* r«1ie, ù'upermn.

(t) Le Kboiurl, III« partie, 19-36.

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disions de Tilluslre Habbi Yehouda Uaievy, à savoir qae ce docteur, conna comme sublime poète, est aussi un grand théologien. Il résulte des extraits que nous venons de donner de ^on livre que la divergence d*opinion entre lui et ses deux prédécesseurs est plus apparente que réelle. Nous n'avons d^ailleurs pas la prétention d'insinuer que Técole théologique préfiente une unité de doctrines immuable, unité qui ne saurait exister pour aucun des principes agités par Thumanité, unité qui n'est pas même désirable, parce qu'elle ferait obstacle au progrès intellectuel qui ne doit jamais s'arrêter, à qui Dieu ne •ce<>se de dire : — Marche! marche! — Le cycle théologique nous offrira donc, lui aussi, des divergences, des phases diffétentes et parfois opposées ; il nous donnera le spectacle même du monde, delà création, c'est-à-dire non pas Tunité de lignes et de dimensions, mais Tharmonie, la variété dans Tunilé. Ce ti'est d'ailleurs que dans Télude directe et particulière de chaque dogme que les théories spéciales pourront être suffisamment appréciées.

Endéflnilive, le Khozari renferme dans une large mesure les conditions essentielles de la théologie : discussion raisonnée des fondements de la religion révélée, discussion originale par la mise en présence et le débat contradictoire des adversaires, discussion plongeant ses racines dans l'histoire sainte jointe à la foi révélée et traditionnelle.

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