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Le Juge A. Mabane [microforme]

Le juge Mabane offre un sujet intéressant et digne de piquer la curiosité du lecteur canadien. Comme plusieurs hommes de la période où il a vécu, M. Mabane 2 été jugé sévèrement. On ne lui a pas donné une place © (1) D'après le Canadian Review, 1823-25; Du Calvet, Appel - @u peuple, etc.; Wim. Smith, History of Canada, etc. ; et le

Political and Jlistorical Account of Lower-Can1da, by a . Canadian, etc.

assez belle dans l’histoire de notre colonië. Ajoutons qu’on ne lui avait pas laissé assez grande la part qu’il avait prise dans l’administration de la justice et dans la composition des tribunaux, comme aussi dans les arrangements ‘et les arrêtés du pouvoir à l’époque

où il vécut en cette province.

Nous espérons néanmoins pouvoir rectifier:

quelques idées sur le compte d’un homme-important, supérieur même à beaucoup d'auties.

de son temps et qui occupèrent aussi ‘dés.

positions élevées dans notre ancienne pro- -vinée de Québec. On nous lira sans défiance, nous l’espérons, puisque nous écrivons avec la plus re exactitude sur un sujet

déjà traité, mais pas si amplement, peut-être,

età un autre point de vue. Nous serions heureux si nous pouvions répandre sur cet écrit le charme et la fraîcheur qui rajeunissent un sujet en lui donnant la grâce de la nou-

veauté.

Il faut dépouiller notre histoire des préventions de parti et substituer la vérité aux assertions hasardées, intéressées ou passionnées. Nous devons admettre que plusieurs événements auxquels M. Mabane a pris part, et qui ont contribué à rendre célèbres certains autres personnages, ses contemporains, ont été plus ou moins l'œuvre du temps, Beaucoup de personnages historiques perdent leur. mérite parce qu'ils ont-été présentés,

d'abord, sous un jour trop peu avantageux,

Ô Le juge À. Mabane

ou parce qu’on les a envisagés avec prévention, d’après des jugements mal assis ou des

dires sans garantie.

L'esprit malsain, mécontent ou trompé, tourne les actes les plus utiles en dérision et les rend odieux. La tactique de quelques chefs de parti consista trop longtemps à imposer à leurs adhérents des faits dénaturés, soit pour provoquer d’abord, soit pour encourager ensuite la résistance; soit par inimitié pour des adversaires. Les intentions des adeptes he sont pas toujours coupables ; mais la persistance des coryphées, l’adresse des chefs intéressés à exploiter la crédulité publique causent des abus bien déplorables. On peut exaspérer quelques individüs, peu défiants ow

peu expérimentés, à l’aide du mensonge calculé, on peut exciter la populace et transformer même en émeutiers des gens d’ordinaire paisibles ; puis, enfin, représenter comme martyrs du’ despotisme des personnes surexcitées, ” qui ont reçu trop indiscrètement, dans des moments d’effervescence publique, la mission de résister au pouvoir. Ce que l’on a tenté pour des individus isolés, on l’a essayé sur un public, avec plus au moins de succès, dans des moments de crise ou dans des circons-

tances critiques.

. Maïs la mauvaise foi n’est pas toujours déguisée ; la vérité doit se faire jour à son heure. L’ami de l’histoire doit aimer, aider et accepter la vérité. C'est une noble tâche

l'A Le juge A: Mabane

à exercer. Pour cela, il doit étudier, comparer et manifester les errements de ceux qui abusent des lecteurs. Il doit examiner les moments et les circonstances où étaient placés des” fonctionnaires, des agents publics, et s'assurer des motifs qui les ont déterminés dans leurs actions ou dans leurs décisions ; et c’est après ces réflexions et ces rapprochements qu'incombe, à cet homme impartial et ami du vrai, le devoir d’énoncer son jugement avec sincérité, sans préoccupation aucune.—#rat

justitia, ruat celum.

Heureusement nous n’avons pas de rancunes à satisfaire. Nous devons demeurer calmes et froids devant les sujets qui provoquè-

rent nos pères. On sait qu'ils furent loyaux

envers leur Souverain, dévoués au pays et fidèles aux institutions que respectaient leurs ancêtres. On sait aussi que leur vie fut un combat prolongé, incessant, contre une oligarchie qui ne serait plus de mise aujourd’hui. Is luttaient contre des agents subordonnés, inférieurs, mais coalisés et puissants. Ils ne savaient pas: si les actes de ces employés subalternes qu'ils combattaient étaient ou

non approuvés en hauts-lieux.

. Quoiqu'il en soit, ce mal que l’on a fomenté pendant quelque temps, pendant près d’un siècle, disons- le, a enfin disparu. Nous pouvôns plus patiemment en examiner les causes ; et, en le faisant, nous n’avons plus à craindre

de compromettre un parti ni d’en obliger un

TO Le juge A. Mabane

autre à la recrudescence de mesures vexa-

toires.

Le gouvernement Jocal, établi dans le principe sur des bases trop étroites, avait besoin des forces de l’Angleterre pour se maintenir. Il recourait à la force. Il comprimait, parcequ'il se croyait obligé de se faire craindre, et cela encore parce qu'il entrevoyait qu’il n’a-

vait pas l'affection du peuple.

Le chef de l’administration pouvait être bon, honnête, animé de vues droites et pacifiques, mais entre lui et le peuple se trouvait alors une classe d’officiels, de loyaux fiévreux, ambitieux et jaloux, fanatisés par le désir de

dominer, et disposés à tout entreprendre pour

Le juge À. Mabane II

se faire croire nécessaires au bon gouvernement, et plus intelligents que les enfants du sol que l’on écartait des emplois, que l’on frustrait de la protection des lois, auxquels on

refusait même accès à la justice.

C'est en déroulant les sombres pages de cette époque que l’on aperçoit le contraste qui

existait entre deux classes de sujets.

Le pays en était à une époque de transition.

Les zélés désiraient profiter du moment où tout était à renouveler, pour implanter sur le sol canadien leurs usages, leurs coutumes et les institutions d’une autre nation au détriment des coutumes, des lois et des institutions des enfants du sol, qui croyaient servir leur

F2 Le juge À: Mabane

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pays et leurs croyances en repoussant -toute. innovation, en se refusant à l'introduction de nouvautés suspectes présentées par des mains étrangères et presque hostiles.

Il y eut des caractères nobles qui, dans ce conflit, ne se, permirent pas de contrister les Canadiens, Mais s'ils furent acclamés par les anciens habitants du pays pour leurs procédés bienveillants, pour leurs vues justes et pour. ieurs dispositions généreuses envers ceux qu'ils, appelaient erronément les. vaincus, ou les. sujets des provinces cogusses, il n’en est pas, moins vrai qu’ils se rendirent eux-mêmes, par là, suspects à leurs concitoyens, odieux même parfois à cette caste de prétentieux qui voulaient primer partout, dominer partout, et

véritablement régenter une race d’homi..es

qu’ils considéraient comme fort peu intelligents parce qu’ils ne faisaient pas usage de l’idiome

/ anglais, parce qu’ils n'étaient pas initiés aux

formes du gouvernement constitutionnel.

te

Né à Edimbourg, en Ecosse, vers 1734, M.

Adam Mabane reconnaissait qu’il avait reçu sous le toit paternel la meilleure partie de son éducation, son père l’ayant de bonne heure

initié aux éléments des sciences et des arts.

Son père, protestant contre la foi catholique romaine, était en outré un affilié à cette caste

- des Von jurante (Non Jurors), parti qui exista en Ecosse depuis 1714, lors de l’accession de

la maison Brunswick à la couronne d’Angle-

10 Le juge A. Maïane

jusqu’en 1746, c’est-à-dire jusqu’à la ruine de la maison des Stuarts, après la bataille de Culloden (1), dans le comté d’Inverness, en

Ecosse (2).

(1) On avait compté aussi, avant cette époque, des Vos Jurors en Angleterre, depuis l’usurpation du prince Guillaume d'Orange jusqu’à l'avènement de la Reine “Anne au trône. De plus, on désigna longtemps les-catho- . liques sous cette dénomination. Cette même qualification avait’été donnée, en outre, ‘à un certain nombre dé présidents de l'Eglise Episcopalienne, en Ecosse, et à des pres- ” bytériens qui, malgré tout, se montraient favorables à ‘la . révolution. et à la nouvelle dynastie. Sous le gouvernement des Stuarts, on n’exigea pas avec autant de sévérité le serment d’abjuration, et les. presbytériens s’y refusèrent pour la plupart. Les Von Furors échappèrent assez faciiement aux précautions que l'on avait prises pour les contraindre de le prêter. On ne cite qu'un ministre de la ‘secte épiscopalienne qui ait prêté leserment tel qu’éxigé ; mais on eut recours à d’autres moyens bien plus sévères pour y contraindre les catholiques.

On a dit des Von Furors (Non Jurante) qu'ils voulaient conserver dans l'Eglise épiscopalienne le sacrifice et qu'ils se proposaient de rétablir les anciennes liturgies.

(2) Le 16 avril 1746.

Le jeune Mabane était cousin de limmortel auteur @s Saisons, Thompson (James), qui possédait à un si haut degré ce qui cons-

titue le poète, l'inspiration.

La mère du jeune Mabane, née Wedel, prit grand soin de lui. Ses premières années s'écoulèrent heureuses dans le calme de la vieille demeure paternelle ; puis, aux écoles, il eut de nobles et joyeux compagnons, qui restèrent ses amis. M. Mabane, père, avait initié de bonne heure son fils aux éléments

des sciences et des arts.

Lorsqu'il eût laissé le collége, le jeune aspirant, sur l'avis de ses parents et des amis de sa famille, dut se décider à étudier la

médecine et la chirurgie, quoiqu'il se. sentit peu d’inclination pour ces sciences et qu'il alléguât son âge pour se faire dispenser encore, au moins pour quelques années, de s’en occuper. Ainsi il lui fallut entrer, bien jeune, À l’Université d’'Edimbourg, où il se fit connaître aussitôt pour un caractère facile, élevé et distingué sous tous les rapports. Le nouvel adepte se montra, en effet, doué d’un esprit supérieur et avide de connaître ; mais ce qui plaisait davantage à ceux qui l’entouraient, c'étaient les belles qualités de son cœur, sa véracité naïve et la générosité de ses sentiments. Il recevait constamment de ses parents des marques d'une affection tendre et vive, qu'il eût voulu faire partager x ses con-

‘discip'es.

nd

Le jeune Mabane s'était livré à l'étude de la médecine plutôt par soumission à la volonté irrésistible de son père, et par entraînement de camaraderie, que par vocation réelle. Cependant, il se réjouissait d’y avoir trouvé des occupations utiles qui lui faisaient éviter d’autres sciences qui auraient requis plus d’application, lui semblait-il, et où il n’apercevait que des théories. Il se donna dès lors sérieusement à l'étude de l’art de guérir et de soulager ses semblables et s’éloigna entièrement de la vie dissivée qui avait tant d’attraits au

centre de la capitale.

Après s'être appliqué durant quelques années à l'étude de la médecine et de la chirur-.…. gie, le disciple d'Hippocrate se plaça sous là |

tutelle d’un excellent praticien, à Edimbonrg. Rien ne lui souriait néanmoins dans cette carrière. Il prit donc; de bonne heure, la résolution de se livrer à un autre genre d’occupation. Ses débuts dans la carrière difficile vers laquelle l'avait poussé la déférence à l’autorité paternelle lui avaient été parfois bien pénibles.

La chose lui paraissait de plus en plus ingrate.

En toute entreprise, le début est difficile.

J1 est toutefois plus difficile encore pour celui qui s’engage dans une carrière peu définie, non circonscrite, sans bornes connues et acceptées. I! faut un grand effort de volonté pour se mettre au niveau des exigences du moment. Les natures timides dans ces mo-

des incertains doivent éprouver des malaises

et des contrariétés. Leur délicatesse ou leurs répugnances qui les portent à temporiser, doit souffrir de la nécessité de se soumettre toujours, nonobstant les révoltes d’une nature

sensible et lassée.

Malgré le grand air que l’on respire dans les villes, malgré le contact des désœuvrés, hommes légers et souvent dévoyés, en la société desquels il vivait, le jeune disciple d’Esculape sut, dans ce milieu, ne rien perdre de ses bonnes qualités. Sous le regard d’une digne mère, comme aussi grâces aux hautes protections qu’elle avait su lui ménager, le jeune étudiant put se maintenir sans faiblesse et ssns renrcches jusqu’à cet heu-

reux jour, où il fut enfin muni d’un diplôme

qui lui fut conféré avec des éloges et avec de grandes démonstrations concomitantes au

milieu de ses condisciples.

Ce fut une belle heure que celle où le jeune docteur, gai, radieux et enivré de gloire et de satisfaction, apporta à sa famille l’heureuse nouvelle de son admission à la pratique de Part.

. Sa bonne mère, qui, vu l'éloignement par devoir de son époux, s'était vue obligée de bonne heure à veiller seule sur son fils, jouissait. à la fois, à cette nouvelle, des joies de son fils et de l’accomplissement. des vues de son époux.

Le jeune docteur dut alors songer à se

suffire à lui-même, et à décharger ses parents des. soins .et de toute la sollicitude, qu’ils

avaient eus pour lui.

Un soir, que, rêveur et donnant dans la mélancolie, il exposait à un ami les embarras.du choix. d’un lieu d'établissement et qu’il pesait les inconvénients de se former une clientèle au milieu d’une grande ville, —-pour le tenter, et peut-être pour le railler, ce compagnon lui dit qu’il ferait mieux de traverser l’océan et d’aller offrir ses | services : aux habitants du Canada, ou encore 40x Lolns de la Nouvelle-

- Angleterre.

Le camarade, en humeur, lui laisse entre-

voir qu'il va iui-même se décider, s’il a le

‘SUR Le juge A. Mabane

concours de la volonté paternelle, à se lancer dans des entreprises mercantiles ; et choisir pour y tenter la fortune quelque ville des

provinces de l'Amérique.

M. Mabane père étant mort prématurément,

son fils comprit davantage la tâche qui lui

était imposée.

Un nouveau genre de vie en perspective, l'attrait d'un voyagé au long cours, l’idée de visiter un pays conquis par les Ross, les Fraser, les McNeiïl, les Macdonald et les autres Mac de tous les clans d’Ecosse, puis pardessus tout l'espoir d'arriver à la fortune en peu d’années ; le prestige des honneurs qui y attendent d'ordinaire le petit nombre d'hommes instruits qui se dévouent aux inté-

rêts des colons ; tout avait l'air à le presser d'accepter au sérieux une proposition émise d'abord au hasard. Mais, quand l'intérêt, linclination et le prestige de la vie aventureuse obsèdent l’esprit, quel jeune homme bre et vigoureux ne se laissera pas entrai-

ner !

Le départ résolu, la décision prise, les pré-

paratifs ne furent pas longs.

Avant de se séparer de ses camarades, l'esculape leur donna l'assurance qu'il ne les oublierait: jamais;. qu’ils conserveraient toujours -une large part dans ses souvenirs et qu’il-les suivrait avec le plus vif in‘érêt dans tout le sours de leur existence,

. Mabane avait tenu la chose secrète à sa famille jusqu'aux derniers moments; et, lorsqu’il en donna connaissance, ce fut d’une manière vague et incertaine, sans même rien laisser trop percer qui pôt faire apercevoir sa décision finale. Ne ferait-il qu’un voyage: d’un an, ou fixerait-il à une époque plus reculée le moment de son retour? Nul ne savait. Rien ne le fit croire ; tout était indéterminé...

Notre émigrant se sent comme travaillé par les remords.—Quitter, se disait-il, is pays natal, abandonner ses amis, des parents si affectueux ! les quitter pour toujours et dans un but incertain! L'irrésolution s'empara de: son esprit calme et sériéux. Il n'avait pas

donné avis de ses desseins à sa famille d’une

manière définitive, et il s’en félicitait.

C’est alors qu’il était ainsi travaillé en luimême, qu’on lui proposa l’emploi d’assistant- <hirurgien sur un vaisseau du roi. Le jeune Adam accepta. En recevant l’annonce du épart de son fils, la bonne mère n’avait pas voulu tenter aucune démarche pour le retenir, afin d'éviter tout esclandre, et pour ne pas pousser son fils à la désobéissance d’abord, puis à la révolte ensuite, les choses étant déjà

arrêtées.

M. Mabane qui s'était scnti disposé à partir à son insu, revint. de- eette- détermi- :

mation. Il écrivit d’abord respectueusement à

sa mère qu’il songeait toujours à elle; qu'il voulait lui sauver la peine d’une séparation

qui lui coûtait infiniment ; qu'il voulait la

- mettre à l'aise et lui ôter tout souci quant à

son établissement, puisqu'il pouvait se pour-

voir de tout ce qui lui serait nécessaire.

Cependant, triste et pensif, le nouvel offcier sentait qu’il ne reverrait plus cette maison, témoin de ses premiers plaisirs et de ses premiers jeux, ni les frères, ni les amis au milieu desquels il avait grandi et avec lesquels il avait partagé des joies si vives. On le vit donc encore une fois au seuil de la maison paternelle, dont il prit congé définitivement, non san; trs‘ess: d2 part et

d’autres. Le courage souten:it l’un, et l’es- ?

pérance les autres. On remarqua que le jeune Mabane avait franchi assez lentement la dis-

tance de la maison à la grande rue.

Plein d’espérance, il se lance donc à pleines voiles sur la mer orageuse de l’avenir, ivre de ses projets. Mais comment se tirera-t-il d’une position si hasardée, si pleine d’incertitudes, puisqu'il ne possède ni for-

tune, ni patrimoine, ni protection aucune ?

Le docteur Mabane n'avait encore que vingt-trois ans environ lorsqu'il s’embarqua

sur le vaisseau du roi pour la mer.

Six mois plus tard, trouvant que la vie

sur mer ne convenait pas à sa complexion, le

jeune chirurgien résolut de s’en tenir à cet essai, d'abandonner une profession qu’il désespérait ne pouvoir jamais exercer avec satisfaction, surtout s’il était forcé de rester dans

la marine.

Dès que le vaisseau atteignit le port, le Dr Mabane se rendit à Londres et demanda de emploi aux chefs des départements militaires. On lui proposa d'aller joindre,en Amériane, les

troupes que commandait le général Amherst.

Il écrivit alors à sa famille et à ses amis de YUniversité pour les informer de sa situation €t pour leur donner avis de la résolution qu’il avait prise d’effectue: son premier projet,

celui de traverser l'océan pour chercher, en

Amérique, emploi et fortune. En effet, il accep:a les propositions du commandant d’un vaisseau et prit la mer. Le départ s’effectua par une matinée froide, humide et brumeuse.

Bientôt la terre se déroba à sa vue, le navire voguant à la garde de Dieu sur le grand Océan ; le bon vent et l’habile direction secondant le vaisseau, fin voilier. T'esculape examinait tout. Son espérance s’exaltait et son courage s’enflammait de jour en jour. Il

lui était si aisé de croire tout ce qu'il désirait !

Le navire prit terre à New-York. Le médecin y exerça sa profession quelque temps. Il dut, avant tout, quitter le service militaire parce qu’il ne pouvait pas suivre les

bataillons dans leurs marches. Cependant

Le juge À. Mabare 33

son habileté dans l’art de guérir se fit bientôt remarquer. En peu de temps, il avait attiré l'attention des citoyens et des autorités, par son mérite personnel et par son habileté auprès de ses patients, dans les circonstances les plus difficiles.

es SAINT LOS RENYE

Le Dr. Mabane n'avait pas reçu de nouvelles de sa famille depuis son départ d’Ecosse. Cependant, il avait été recommandé à lord Elibank, quatrième du nom, et père du général Murray, alors gouverneur des nouvelles possessions anglaises du Canada. Le noble lord avait écrit à son sujet au général Murray, qui demeurait alors à Québec (r). Dès que le

(x) Sir Jas. Murray, fils du 4". lord Elibank, meurni ; au mois dé juin 1794.

docteur eut reçu, à New-York, information des dispositions du général anglais qui commandait les troupes britanniques au Canada, il se décida à se rendre en cette province, bien persuadé qu’il y trouverait emploi et travail conformes à ses goûts et à ses aptitudes ; et se promettant bien de justifier la confiance de ceux qui lui accordaient protection. Il partit donc sans délai pour sa nouvelle destination, qui était de se mettre généreusement au service de son Roi et de l’humanité souf-

rante.

Le Dr. Mabane venait à peine d’arriver em Canada, qu’à sa grande surprise il vit avec plaisir fréquemment réclamer ses services pro-

fessionnels. Il eut bientôt à admirer cette

aimable providence qui semble porter par fois les individus les plus déshérités de !a fortune, vers les régions les plus favorisées. Exact, vif et ponctuel, il transportait dans la vie civile la régularité et les habitudes sévères de sa vie des camps.

En venant au Canada, l’émigré écossais trouvait une société polie, franche et peu nombreuse, il est vrai, mais fort élégante ; et au lieu de se livrer au plaisir et aux relations futiles, il préféra se donner entièrement à l'étude et à la pratique d’une profession que, sans l'aimer trop, il étudia en conscience et

prâtiqua avec dévouement.

Peu après son arrivée à Québec, le docteur Mabane obtint des marques de bienveillance

et de distinction du gouverneur Jas. Murzay, qui, même sans le faire trop attendue, lui donna de l'emploi à l'hôpital militaire, à Québec. Ses allures, ses manières -et son langage étaient pleins de distinction et -accusaient un parfait savoir-vivre. Il se montra toujours calme et sereia, tout en travaillant ävec activité pour faire régner un peu d’aisance dans sa modeste demeure. ‘Le docteur visitait et sôîgnait tous les jours ses malades avecun soin et avecunedélicatesse minutieuse. Ses procédés bienveillants etattentifs faisaient naître la confiance dans les cœurs de ceux qui étaient les plus ‘intéressés au sort äu patient. Sa sollicitude allait souvent au-delà des soins professionnels. Son zèle ne se faisait jamais attendre. Il renouvelait ses visites, et

Ze juge A. Mabane 30

son caractère vraiment sympathique lui ac-

quérait l’amitié des malades et des familles.

C’est ici le lieu de remarquer que quoique son devoir ne lui prescrivit de soins et d’assiduités qu’auprès des militaires dans les hôpitaux, le docteur Mabane se montrait toujours prêt à porter assistance à toutes les classes des habitants de la ville, et cela sans exiger d'honoraires ni de récompenses, sauf dans les cas compliqués qui exigeaient des soins prolongés. Il émettait son opinion avec cette simplicité calme qui semble bien le ton de l’homme convaincu. Bientôt le succès répondit à son attente et la dépassa. Il n'avait fallu que quelques cures | heureuses pour intéresser la renommée en

sa faveur; et, sans brigue comme sans faveurs, le jeune esculape eut bientôt la vogue qu’il attribuait moins à son expérience ou À son savoir qu'à ses manières douces et au petit nombre de membres de la faculté médicale dans la ville. M. Mabane était heureux, il jouissait de la considération publique et d’une belle réputation. Ce n’est pas, après tout, chose indifférente qu’un beau renom, et le plus mince des disciples d'Hippocrate s’en

accommoderait volontiers.

Cependant, hâtons-nous de le dire, le laborieux M. Mabane ne fut jamais vaniteux et, dans toute sa longue carrière, personne ne lui fit de reproches en ce sens, même lorsqu'il fut en butte aux persécutions ; puis, quant

Le juge À. Mabane 4r

à l’avancemeni, on ne lui attribua jamais assez de présomption pour rêver à un brillant avenir. Le soin de son état, sa foi dans la grandeur des destinées le portaient seul à essayer tous les perfectionnements de l’art. Il regardait comme un devoir de conscience d'appliquer ses facultés à l’étude de sa profession. Ces résolutions n’excluaient pas néanmoins ses propensions à la lecture, et à l'étude de l’histoire, de la littérature et des autres connaissances qui ornent la mémoire, éclairent l'esprit et fortifient les autres facultés. Peu ambitieux de se faire une nombreuse clientèle, parce que d'ordinaire avec elle les moyens de faire fortune sont lents et qu’elle crée tous les jours de notables embarras, notre

laborieux docteur s’abandonnait volontiers à

la conversation auprès des malades, comme dans les bibliothèques, pendant des heures entières, il se livrait à l’étude et à des recherches scientifiques, pour justifier ses hypothèses et ses systèmes, fruits de ses lectures ,;prolongées. On le-sent, cette vie ne multiplait

et n’allongeait guère ses loisirs.

Les choses allant ainsi, M. Mabane semblait goûter bonheur et confort dans son mode d'existence, lorsqu'une rencontre imprévue le décida à rompre avec ses occupations pour le placer dans une situation fort peu analogue.

Le gouverneur, ayant consulté son entourage, le-voulut mettre à la tête de l’administration judiciaire pour faire cesser un système de judicature qui n'était pas de mise et qui n'avait jamais eu, semble-t-il, sa raison d’être.

44 Le juge A. Maëane

Lorsqu’en 1764, on jugea à propos d’abolir le régime militaire au Canada, au moyen duquel on avait quelque temps régi la province de Québec, le gouverneur Murray, qui avait une haute idée de l'aptitude et du savoir de M.

Mabane, accueillit bien la suggestion qui lui fut faite de le choisir pour présider les cours

de justice.

On savait en hauts lieux que le studieux docteur suivait son goût dans le traitement des malades ; qu’il aimait l’art de soigner et que cela suffisait à son ambition. Mais on savait aussi que, dans les intervalles que lui laissait Pâccomplissement de ses devoirs, le laborieux. docteur se plaisait à.se livrer à.-des zecherches -

sur la colonie, sur son passé, sur les ressources

qu’elle offrait à l’agriculture comme au commerce, et sur l'influence qu’exerçaient sur les esprits des anciens habitants du pays les idées

et les connaissances des nouveaux colons.

Bref ! le gouverneur lui fit faire des ouvertures et lui offrit la charge de juge. M.

Mabane, confus et embarrassé, ne sut d’abord que balbutier une courte réponse, et cette réponse était un refus qu’il n’avait pas osé formuler directement pour ne pas froisser le représentant du roi. Il fut dès lors impatient de paraître devant le gouverneur ; il espérait pouvoir exposer de nouvelles raisons, de nouvelles objections. Des rumeurs circulaient, on se transmettait mille chuchotements à son sujet. Enfin, le docteur anxieux et

timide fut appelé au château.

Tout en saluant le chef de l'Exécutif avec respect et courtoisie, M. Mabane parut froid et peu empressé, pendant que, de son côté, le gouverneur le reçut avec une grâce et une bonté que son caractère justifiait. Son Excellence lui prodiguait des paroles de bienvenue et de félicitations, qui lui annonçaient que le choix était fait Le médecin :essaya de décliner ; il vouiut se défendre, objecter ;

mais il finit par balbutier encore,

C'est en vain qu’il exposa au représentant de son souverain son manque de connaissances et qu'il dit: “fe n’ai rien à refuser, -si je puis être utile ; mais vous m’accorderez quelques jours pour réfléchir. Un monde de

réflexions se présente à moi.” Le gouver-

neur insista, et si bien que M. Mabane dut

se soumettre.

M. le juge- Mabane- était un de ces-êtres favorisés des dons précieux, et qui ont en outre la destinée de passer sur l2 terre, de parcourir les sentiers les plus ardus de la vie, de gravir à des positions âpres et rudes, tout en gardant leur sang-froid et jouir toujours du calme et du témoignage d’une bonne conscience. Lors même qu'il était naguère aux prises avec les plus pénibles diffcultés de l’existence, rien ne l’émouvait, rien ne l’abattait, rien ne le distrayait de ses études, de-ses affaires, ni des devoirs de sa charge, ni de la tâche qu'il devait accomplir. Aussi,

disait-il, avec placidité, à ceux qui lui repro-

chaient de n’avoir pas accepté avec plus d’empressement le poste lucratif qui Jui avait été ofiert par Son £xcellence : “ Quañd la nécessité ou le devoir m’oblige, je travaille ; mais ici la nécessité de me livrer à un immense travail et de m’engager dans une terrible responsabilité, ne m'est pas encore clairement démontrée, aussi, je ne me décide pas. Je vivrai de mon travail —la loi du travail oblige

tout le monde—je m’y soumettrai toujours, ”

Dans une autre circonstance, le Docteur dit encore à ses amis : “ Je ne dois pas par mes refus causer un plus grand embarras à la situation, et je sais d’ailleurs que beaucoup

d’affaires souffrent de ces délais. ”

Pendant qu'il était fatigué par ces perplexi-

tés, une autre épreuve lui était ménagée. Il reçut sa nomination, avant d’avoir consenti à accepter la charge de juge. On ne lui en avait pas parlé depuis quelque temps. Il augurait bien de ce silence, lorsque le message officiel qu’il avait tant redouté arriva inopinément. Devait-il accepter? devait-il refuser ? Nouveaux embarras, auxquels il voulait se soustraire. Un ami inattendu, qui lui arrive dans la soirée, entend ses confidences et lui conseille d'accepter temporairement, pour permettre l'expédition des affaires, pour ne pas mécontenter les autorités, et enfin pour

-empêcher un plus mauvais choix.

Ce fut, disons-le à sa-décharge, avec une grande répugnance que M. le juge Mabane

consentit à diriger les premières cours de Justice érigées en cette province, sous la domination anglaise. Il lui fallut donc changer d'occupation, entreprendre de nouvelles études ; son esprit d'équité, son jugement sain ne suffisant pas seuls pour apprécier les plaintes portées devant le tribunal. Il se rendit familier avec les lois et les arrêts. de la colonie, et compétent à décider des procès plaidés

devant lui.

La popularité dont jouissait M. Mabane dans la ville et dans la garnison, son nom, son assiduité à ses devoirs, et, l’on peut ajouter, sa supériorité en intelligence, en énergie et en savoir sur sés compatriotes, semblaient justifier

pleinement le choix du gouverneur. Tout de

Ze juge À. Mabane SZ

même, le juge Mabane laissa-t-il à ce personnage toute la responsabilité de sa nomination et tous le croyaient sincère quand il disait qu'il n’avait aucunement ambitionné le poste. Au reste, la fermeté avec laquelle il maintenait ses décisions, le contentemient qu’il éprouvait en disant qu’il avait mûrement réfléchi à tout, avant de juger, nous autorisent à croire qu'il y apportait une honnêteté parfaite et que son cœur, comme sa conscience, applaudissaient unanimement aux décisions qu’il rendait.

Pour préparer le lecteur à une parfaite intelligence des choses de cette époque, il nous faut exposer succinctement qu’elles

étaient alors les dispositiôns des esprits.

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Il n'y avait encore que deux ou trois ans

que la paix était définitivement faite entre la France et l’Angleterre. On n’entendait plus, il est vrai, le cliquetis des armes, mais on continuait partout le combat des idées. La condition des deux races qui peuplaient les rives du Saint-Laurent n’était pas la même.

Les éléments sociaux étaient encore fortement

agités et les relations dans les affaires, les

rapports même de famille, les séparaient çà et à à de larges intervalles les unes des autres. Nous ne pouvons qu’indiquer les choses de l'époque ; il serait trop long d’énumérer tous les événements qui ont signalé les premières années passéés sous une domination étrangère et de mesurer la portée que ces événements devaient avoir ou ont eue, puisque ce n’était que dans l'avenir qu’ils devaient acquérir de l'importance. Nous croyons que les jugements émis sur les actes du juge empruntent leur sévérité à la disposition des personnes et plus encore aux circonstances d’alors qu’à l'ambition ou aux fautes de celui qui fait le

sujet de cette étude.

En lisant ces pages, nous assistons au

singulier spectacle du bon vouloir d’un gouvernement susceptible et ombrageux, poussé parfois à des actes de fanatisme par ses employés, envers une jeune colonie qu’il veut néanmoins ménager et qui, elle-même, tient fortement à la religion de ses pères et à ses

institutions, sous le regard de Dieu. :

Le juge Mabane voulut touicurs faire ce qui dépendait de lui nour assurer la conservation, la sécurité des droits des habitants du Canada. Il y appliqua ses efforts; et ses résistances en ce sens lui ont été funestes.

Il est mort sans avoir pu se justifier, et des hommes intéressés à les laisser ignorés, ont toujours cherché à ensevelir ses prétendus

torts dans l'oubli. Pour nous, il nous importe

dé constater la force morale de M. Mabane.

Une telle vertu ést rare d’ordinaire. Elle mérite d’être appréciée. C’est pourquoi il est important de dégager sa mémoire des imputätions nébuleuses que la politique du temps

a amoncelées sur ses actes.

La loi ne devrait pas être pour lui une

lettre morte.

Deux principes étaient alors en présence.

On voyait, d’un côté, l'attachement des populations françaises de la province à leur langue, à leurs croyances et à leurs chères institutions ; de l’autre, celui au roi d'Angleterre, le nouveau souverain de la colonie, aux lois et à

la langue que réclamaient ses nationaux. Il y

avait évidemment deux partis. Pour les étudier, il faut être nécessairement dans le calme, imposer silence à ses passions et rester impartial. Ne nous faisons pas partisans ni adversaires quand même ; repoussons fièrement les dires des charlatans politiques qui croient faire accepter d'emblée leurs imprudentes assertions en les énonçant avec une sonorité bruyante et avec un grand renfort d’imputations, de récriminations et d’allégués plus ou moins insoutenables. Ne ü&isons plus :—M.

Mabane était de la caste, c'était un partisan du gouvernement, un factieux, un intrigant,

un Anglais, enfin.

Voilà des mots dont on faisait autrefois autant d'épouvantails, et qui aujourd’hui n’ex-

priment aucune idée. En vain voudrait-on que ces dénominations conservassent quelque prestige ou pussent exercer encore quelque influence, On les applique à tel ou tel personnage parce qu’il vécut sous telle administration, ou qu’il vivait au contact de tel autre fonctionnaire public, qui abusa de sa position. Cependant le bon sens pénétrait alors chez quelques-uns. La population conquise, comme on le disait quelque part, si laborieuse et si intelligente, avait montré beaucoup de calme et de fidélité dans des moments critiques.

Elle ne pouvait pas toujours être muselée.

Mais c’est un Anglais ! Cest un opposant, un ennemi de notre nationalité !/ disait-on. Et ces

mots, on en conviendra, ne pouvaient pas

tenir lieu de raisonnement, à une époque où le gouvernement, alarmé, susceptible, et peu sûr de ses nouveaux sujets, ne tolérait aucune discussion ; où la presse n'était pour rien ou . n'avait nulle part de coudées franches ; où l’on pouvait flétrir un homme en l'appelant Anglais, comme plus tard en l’appelant #vreaucrate ; où l’on colportait ces noms associés à quelque odieux qualificatif ou sobriquet, et, de bouche en bouche, on les répétait en tout lieu sans en mesurer les conséquences. Les plus stigmatisés finissaient par en porter l'empreinte considérée comme indélébile.

Enfin, toute la phalange était condamnée sans examen, sans que l’on étudiât les motifs de ceux dont elle se composait, sans approcher

le flambeau de leurs mouvements. Aujour-

d’hui tous sont égaux devant la loi ; tous sont égaux devant l’opinion, soit que les vues des uns soient plus éclairées, ou que les préjugés des autres se soient évanouis devant l'évidence. Que signifierait, en effet, aujourd’hui ce mot : Cest un Anglais !/ Celui qui en ferait l’application en mauvaise part à un co-sujet. serait simplement ridicule ! La distinction n’est plus possible, Les institutions octroyées et acceptées font que ces termes sont absolument hors

de place.

Cher

É] Passons à un autre ordre de choses.

Nous verrons les dispositions des populations

hétérogènes plus directement en contact.

Les sentiments patriotiques ne se discutent pas. Chacun croit servir son pays dans la rectitude de sa conscience. Le juge Mabane ne pouvait pas se faire illusion sur les disposi-

tions des Canadiens, sur leur caractère, ni

sur leurs aspirations ; mais le rôle qu’il avait accepté, l’attachement naturel aux coutumes de son pays, qu’il croyait les meilleures ; la pensée noblement et loyalement énoncée de viser toujours aux résultats les plus avantageux aux diverses classes des sujets de son roi, lui avaient fait accepter avec résolution les devoirs que la volonté du représentant du monarque de la Grande-Bretagne lui avaient

imposés.

Les circonstances étaient graves. Elles étaient même urgentes. Son Gévouement pouvait se colorer du désir de plaire à son souverain et de la belle ambition de faire tout le bien possible à ses nationaux, et même

d'empêcher que cette charge importante ne

tombât en des mains qui nous eussent été moins favorables. Grâce à l’incurie et à l’égoisme des intendants et des gouverneurs qui avaient dirigé la barque, pendant près de quinze ans auparavant, le pays en était au

marasme.

Les Canadiens se montraient froids, impassibles, il est vrai, mais non dédaigneux. Ils étaient unis, fermes, mais ils évitaient les luttes. Ils n’avaient pas les sympathies des agents du pouvoir ; et partout on ne le leur laissait pas ignorer. Les représentants du pouvoir, soi-disant vainqueurs, ne leur prodiguaient pas leurs faveurs, ou des faveurs inespérées. Par suite, nos ancêtres, fiers et

méfiants, nobles et prudents, entrevoyaient

Ôg Le juge À. Mabane

le temps où il s’opérerait dans les affaires, dans le commerce et dans les relations de famille, une fusion que les besoins des deux

races amèneraient ou-plus tôt ou plus tard.

Les enfants du sol, quoique plus timides et plus circonspects à l'endroit du nouveau système, se sentaient bien supérieurs en nombre, et forts de leurs droits. Ils se sentaient capables de grandes choses, s’ils demeuraient unis, et s'ils étaient guidés par des chefs intelligents, hardis et dignes de leur confiance.

Le mécontentement des sujets anglais provenait de ce que n'ayant pas tous des

notions réelles et sûres de l’état des choses,

Le juge A. Mabare 65

ils croyaient nenobstant régner, commander :

et dominer partout, au nom du roi, comme à sa place. L'autorité, la majesté royale, à les en croire, réflétait sur chacun des indivi-

dus, fût-il ou non titré, instruit ou fortuné.

Cependant la réflexion chez les uns, le désappointement chez les autres leur faisaient éprouver, par instants, certains regrets d’être entrés si facilement dans la voie politique.

Les Anglais en général, en deçà, comme au-delà des mers, attendaient certainement beaucoup d’un pays dont l'acquisition avait obligé la nation à d'immenses sacrifices faits pour le succès de la guerre. Tout le monde avait donné avec enthousiasme le subside appelé de benevolence ; mais il s'agissait,

croyaient les individus, de récupérer les sommes que la fièvre générale avait fait verser dans le trésor royal, pour les fins de la guerre. La libéralité du public justifiait, aux yeux de quelques individus cupides et ambitieux, la soif du butinet le désir de faire fortune qui les avaient amenés en cètte colonie. Et l’on sait comme le désir d’amasser de brillantes fortunes en peu d’années, était devenu, pour bon nombre de geus accourus des provinces limitrophes, une de

leurs incontestables vertus !

Dans cette lutte, les deux partis, en voulant s'emparer du mouvement, l'ont stérilisé. Ces éléments hétérogènes se trouvaient continuel-

lement en contact ; ils s’observaient, se mé-

fiaient les uns des autres, tout en faisant

chacun bonne contenance.

Dès qu’une classe de sujets s’attachait à un projet, ou en prenait l'initiative, une autre se coalisait pour lui faire opposition. Tantôt l'intérêt personnel des-chefs, tantôt le ‘besoin d’user de représailles, presque toujours le désir irréfléchi de s'affirmer, suscitait des résistances ; et ainsi tout effort était paralysé. Enfin, comme dans les circonstances embarrassantes et compliquées, il y a toujours des choses dont on ne peut se rendre compte de suite, il fallut attendre du temps l’explication des choses.

Les deux camps s’observaient : donc ‘coniti-

nuellement.

Ce qui caractérisait le mieux les meneurs des deux partis, à cette malheureuse époque, c'était une complète divergence d’opinions.

On suspectait les motifs, on redoutait les essais, parce qu’on craignait de ne pouvoir pas résister plus tard aux conséquences et de ne pouvoir plus les maîtriser ni en empêcher les résultats. On craignait de se voir dominé,

ostracisé, anéanti.

La bouillante promptitude du gouverneur, accoutumé à la vie des camps, et surtout l’effervescence de ses subalternes, étaient d’ordinaire modérées par les instructions du cabinet impérial, qui les contenait parfois, et qui les liait même lorsqu'il était éclairé à temps sur la situation.

Les Canadiens-français montraient toujours un courage incomparable en supportant dans le silence, en tolérant la situation qui leur était faite. Ils attendaient patiemment de l'avenir le moyen d’écarter des arrêts trop pénibles, se confiant dans la justice du Roi et, par dessus tout, dans celle de la Providence. Mais ils n’avaient aucune expérience en politique, en droit constitutionnel, ni en législation. Les sujets anglais, de leur côté, avaient peut-être plus la pratique des affaires, du régime administratif et du système municinal, on en convenait partout ; mais ils étaient, en général, trop ardents, trop pressés, trop mena-

çants et presque toujours provocateurs.

Dans cet ét2t de choses, le gouvernement

devait, tout naturellement, écarter ceux dont le zèle était indiscret, imprudent et de mauvais aloi, ou apportait trop d’indépendance et de morgue : ces personnages agressifs étaient souvent aux prises entre eux. Par suite, la partie du peuple indifférente à la gestion des affaires montrait, dans ces occasions, plus de sympathies, plus d’attachement au mérite méconnu. Il n’y avait pas d’oppression réelle ; le gouvernement n’avait pas d’intentions hostiles ; mais il craignait de céder trop à un parti et de créer des rivalités, de fomenter des méfiances et de provoquer des récriminations dont il était las. T’oppression, par suite, pouvait s'exercer inopinément ; elle pouvait être maintenue par un subor-

donné, surtout s’il fallait revenir sur ce qui

Le juge À. Mabane 7I

avait été une fois concédé inconsidérément, procédé dangereux et presque toujours déplo-

rable,

Le système de délation, d’espionangetendait à légitimer les vexations indirectes qu’il favorisait. Le gouvernement n'avait que des informations vagues et passionnées, parce qu’il les tenait le plus souvent d’organes intéressés à justifier des mesures pénibles et à soutenir une politique partiale dans une contrée qu'il s'agissait d’attacher à l'Empire et à ses institutions. Le gouvernement, au milieu de tant de propositions indéfinies et peu rassurantes, eût accepté les vues neuves et parfois hasardées d’un personnage quelconque. Dans l’in-

certitude où il se trouvait habituellement, il

72 Le juge À. Mabanc

ne voulait aussi que temporiser, s'assurer de l’état des choses par lui-même, afin de bien môûrir tout projet et ne froisser personne ; mais, dans l'intervalle, les propositions faites ou débattues dans ces conseils transpiraient au dehors, et les esprits manifestaient des dispositions incohérentes. Et le gouvernement craignait de mécontenter les nouveaux sujets, ou d’aliéner les Anglais ; à travers tous ces tâtonnements rien ne s’exécutait, rien

ne se faisait et la situation restait la même.

Non-seulement les choses d'administration générale ne pouvaient réunir le concours des deux classes de sujets, mais l'exercice de la justice, la mise à exécution des lois, et

tout ce que pouvait faire le gouverneur ne

semblait pouvoir accommoder personne, ni

rassurer, ni encourager les uns ou les autres.

Les Anglais réclamaient le bénéfice des lois de leur patrie ; les Canadiens-français revendiquaient la protection de leurs personnes et de leurs propriétés au nom des lois de France, au nom des capitulations et des traités. Ils voulaient les lois propres de la colonie. La cour de Saint-James garda pendant quelque temps un silence qui, par les uns, fut réputé mépris, et, par les autres, considéré comme une marque de pitié.

L’Angleterre promettait, il est vrai, le bénéfice du code des lois anglaises à tous ses

sujets indistinctement ; mais on les redoutait,

on les repoussait. Le gouvernement modifait ses lois par des arrêtés, par des proclamations adaptées aux circonstances ; alors il en résultait du mécontentement chez les uns que l’on forçait à déroger aux règlements et ordonnances qui avaient régi leurs ancêtres, et des récriminations chez les autres, les Anglais, qui n’entrevoyaient dans ces modifications que pusillanimité de la part de l'autorité, ou des mesures décevantes et humiliantes pour des sujets fiers et ardents, qui se retranchaient constamment derrière leurs démonstrations de loyauté et leurs prc-

testations de dévouement inaltérable.

Le parti dominant, par ses clameurs et par

sa turbulence, bien que fort peu nombreux,

ne voulait pas condescendre à voir l’inutilité de ses tentatives ; et les enfants du sol, graves et silencieux, ne voulaient pas se dire satisfaits du bien ou du mal qui leur était échu, malgré leurs représentations, mais qu’il fallait subir pour un temps, comme venant de

Dieu.

Cette position caucait parfois soucis et malaise au gouverneur et à tous les chefs de l'administration en cette province. Le représentant du -roi souffrait nécessairement en apprenant qu’il détruisait de brillantes 1illusions entretenues longtemps dans l’imagination de ses compatriotes. Parfois, il essayait de se tirer avec succès de la situation critique

où il se trouvait placé ; mais, pour justifier ses

procédés, il n'avait à son service ni la tribune législative, ni la voie de la presse ; et l’on serait presque dans le vrai en disant que son administration, à cette époque, était toute

privée.

Par ses prévenances amicales envers les plus remuants, par ses procédés délicats et par ses ménagements calculés envers tous, autant que par les suggestions de la politique, le chef de l’administration caressait l’idée de réussir, avec le temps, à faire taire les préjugés, à écarter les préventions et à donner même satisfaction aux desseins et aux désirs des

diverses classes des sujets de Sa Majesté,

Un nouvel événement imprévu, un hasard

Le juse A. Mabane 77

venait bien souvent renverser l’œuvre ébauchée et ramenait les discussions, les oppositions de

l’un ou de l’autre parti, et même des deux à la

fois.

Si la population du Canada avait professé la même religion et parlé la même langue, la cohésion eût été plus facile. Aucune raison ne se serait opposée à la fusion des deux peuples, parce que leur situation étant la même, leurs intérêts eussent été identiques.

Ils auraient pu unir leurs efforts et leurs moyens d'action simultanément vers le progrès. Ils n’auraient pas eu à se jalouser ; ils n’auraient rien eu à craindre des lois, parce qu’elles auraient bénéficié, à une des races

autant qu'à l’autre. Voilàcomment les intérêts

74 Le juge À. Mabane eussent été communs. Mais la chose était

impraticable et voici pourquoi :

Il y avait pour chaque portion de la population le devoir de protéger sa nationalité, que ni l'une ni l’autre ne pouvait se décider à abandonner à des mains étrangères, sans commettre une faute, ou, du moins, une imprudence grave. Et nos traditions, nos institutions, le commerce, l’agriculture même, nos ancêtres pouvaient-ils traiter ces choses avec indifférence, eux qui étaient prêts à donner tout leur sang pour maintenir leur foi «et leur nationalité. Auraient-ils consenti à se tenir à l'écart ? auraient-ils cédé la position qu’ils occupaient P........ -Heureusément,

ces principes étaient soutenus par des

hommes qui faisaient tout en leur pouvoir pour prévenir des maïheurs, pour conserver à leur race son influence et pour l’augmenter même autant que les circonstances le leur

permettaient.

" Ce qui était accordé aux demandes d’un part! ou de l’autre, venait toujours tardivement et d’une manière bien incomplète. De l’autre côté de l’Atlantique, on pensait parfois tout autrement que de ce côté. On se méfiait, on temporisait, on consültait la justice, mais aussi, bien souvent, on cédait, non pas à ses dictées, mais aux préjugés, aux suggestions intéressées de la politique ou d’un personnage ‘haut placé, ou jugé bien renseigné. Bref! dans les

réponses qui venaiént du ministère ‘d'Etat, il

V0) Le juge A. Mabane

n’y avait rien souvent de tangible, tout était

vague, rien n’était défini.

Ce n'était pas toujours le gouvernement de la mère-patrie qui modérait les ambitions, qui dictait les arrêts au Canada, car d’autres affaires, plus nombreuses et plus importantes leur en ôtait le temps le plus souvent, et les ministères se succédaient avant qu’ils eussent le temps de prendre connaissance des affaires de la colonie. Tantôt ur: raiuistère voulait faire régner les statuts impériaux, tantôt il était informé qu’en suivant cette disposition il méconnaissait le droit du Canada et qu’il heurtait le sentiment de la majorité des habitants de la colcnie en mettant de côté le droit français

qui avait jusqu'alors régi la Province. Tan-

Le juge À. Mabane êr

tôt les conseillers du gouverneur-provincial l’engageaient à ne pas donner cours aux arrêtés du bureau colonial, afin de ne pas froisser les susceptibilités de tant de loyaux sujets de la Couronne, qui auraient à regretter les sacrifices qu’ils avaient faits pour les intérêts du roi On ne prévoyait pas les événements, et quand ils avaient lieu, on ne pouvait pas en pressentir l’issue. L’expérience était pleine de périls. Souvent la sagesse était

trompée, et le courage paraissait impuissant.

2 TR \ ee: 3 c : , ANSE mi hs Dr 5 és ER RES

Tel était alors l’état de la Province à cause de l'union mal définie des lois françaises aux lois anglaises, qu'une personne des plus versées dans les connaissances professionnelles, se trouvait fort souvent embarrassée en voulant

toujours s’y enfermer.

C’estsous ces circonstances que M. Mabane accepta le poste de juge, pour le plus grand

bien de tous, croyait-il. It avait un sens droit

et profond. Une longue pratique des hommes et des choses ; puis une rectitude de jugement qui fut partout appréciée. A une grande égalité d'humeur, le docteur Mabane joignait, non pas le tact d’une politesse exquise, mais: des allures honnêtes, bien que timides, qui donnaient à ses paroles un accent de vérité, une expression de conviction toujours d’accord avec la discrétion, avec la réserve de ses

paroles. . Il ne se laissait pas gouverner par les événements politiques. Persuadé que la fidélité au Roi est la garantie la plus parfaite et la plus constante de la sécurité et du bienêtre, cet homme consciencieux éprouvait une aversion insurmontable pour les régimes qui s’en écartaient ; mais sa morale rigide l'em-

pêchait presque toujours de contredire en

public. Il faisait néanmoins ses observations en temps opportun, sans bruit et sans témoins. Lorsqu'on écoutait les sages réflexions de cet homme judicieux sur les graves questions du jour, on restait convaincu qu’il ne se trouvait pas de personnes mieux disposées à comprendre les vrais intérêts du pays. Enfin, il avait obéi, en montant au tribunal, à une décision supérieure. En présidant les cours, il espérait mettre fin à un ordre de choses dont on se plaignait généralemert et donner le temps de saisir le moyen d'effectuer des arrangements moins préjudiciables à toutes

les classes de citoyens.

La juste idée que M. Mabane s'était faite

de la sincérité et de la droiture du Roi et de

son représentant en cette colonie le soutint au

poste.

Dans les circonstances critiques que lui faisait l'incertitude de la législation, le juge prenait l'équité pour règle de conduite. II avait horreur de la justice exercée d’après les précédents, parce qu'elle offre une méthode vague et incertaine. Pendant près de vingt ans, qu'il exerça sa charge, on n’a pas pu l’accuser de partialité volontaire. M. Mabane était partout réputé probe, intègre, impartial,

et d’une droiture d’esprit ferme et inflexible.

Lorsqu'il se vit à la tête du tribunal, M.

Mabane prit la résolution d'étudier les lois

anglaises et françaises. Il aimait la solitude

de la campagne. Ses goûts simples, le silence de la vie rurale exerçaient sur lui des séductions indicibles. Aussi sa détermination d'étudier dans le calme, et loin de l’agitation des

sociétés des villes fut-elle irrésistible.

M. Mabane, pour se conformer à ses goûts, acheta la maison de Samos, (aujourd'hui Woodfield), à un. peu plus d’une demi-lieue de la cité de Québec. C’est un fort beau lopin de terre, sur le haut du promontoire où la

ville : He-même est assise (1). Cette maison, bien ancienne, située sur un

__@) ‘ Dr. Mabane’s country house is a. mile and a half from the walls ”. (Journal cité par W. Smith. Æésé of Cancda—T. 1, p. 105).

fief appartenant autrefois au séminaire de Québec, était l’ancienne terre de Saint-Michel, déjà mentionnée dans nos annales, comme étant, il y a deux siècles et plus, la maison de campagne des messieurs du Séminaire. Elle était devenue, vers 1730, la propriété de Mon:seigneur Dosquet. On sait que ce prélat, coadjuteur de Monseigneur Duplessis-Mornay, était évêque ## partibus de Samos. C'est lui qui donna le nom de sa ville épiscopale à sa villa d’abord, puis à la route qui y conduit. On trouvera ailleurs l’histoire de ce dômaine

et des vicissitudes qu’il éprouva.

On sait déjà que la délicieuse villa était placée dans un bosquet des plus pittoresques.

Le regard planait sur un paysage des plus om-

‘bragés ; on y respirait partout, à cette époque, le parfum de la forêt. Il s’y trouvait de riches et superbes taillis, des massifs d’arbres assez touffus et surtout des plantations fort belles €t d’une venue fort agréable. Ily avait là de l’ombre, du silence et de la verdure. C'était une belle solitude, une retraite aimable et romantique, suspendue audessus du fleuve, presque enfoncée dans un bocage et protégée par de larges plates-bandes et.par un épais réseau d’églantiers, de sureaux, renforcés de lilas, de boules de neige (Viorne Obier). Rien n’était

plus beau que cet ensemble à la fois simple

€t aimable.

C'était, de préférence, dans l’appartement

du côté du fleuve et de la terrasse que se tenait

le juge, toujours occupé, studieux, plongé dans les réflexions, dans les combinaisons, et s’évertuant à trouver moyen de concilier les intérêts des personnes qui avaient recours à son tribunal.—" C’est ici, disait-il, un jour, à un de ses amis, en lui montrant sa maison presque agreste, c’est ici que j'ai passé mes jours et mes années, entre la crainte et l’espé-

rance ”.

Cependant, cette vie tranquille et laborieuse dura peu. Les revers, en effet, bien souvent

suivent les succès de fort près.

Partageant avec sa sœur sa champêtre demeure, le juge Mabane y vivait sans remords

et sans reproche, exerçant l'hospitalité franchie

Le juge A. Mabane or

et cordiale envers un nombre d’amis fort restreint. Son existence n'avait pas été entachée par des plaisirs effrénés, ni par les séduisants caprices d’une imagination laissée libre. Non, grâces aux habitudes d'esprit, à l'application imposée par des devoirs nombreux et sacrés, le juge s'était épargné les ennuis qui minent et les remords qui accablent. En vrai sage, M, Mabane s'était, de bonne heure, fait à

l'appréciation réelle des choses.

Lors de l'invasion américaine en cette province (177 5-1776), les bandes indisciplinées envoyées par le congrès, s’emparèrent de la belle propriété du juge Mabane, y installèrent leurs blessés et leurs autres invalides comme

dans un de leurs hôpitanx, et y causèrent des

92 Le juge 4. Mabane

dégais considérables ainsi qu’aux dépendances. Le propriétaire ayant exposé au gouvernement ce qu'il avait eu a souffrir des déprédations et des autres dommages causés par ces aventuriers à son habitation, en fut promptement indemnisé, ce qui le mit en état de réparer sa demeure et de l’occuper

encore quelques années.

Enfin, les jours d'épreuves arrivèrent. C’est dans l'instabilité du pouvoir, dans les changements administratifs et dans l'incertitude de la législation de cette époque qu’il faudrait chercher les causes des épreuves que subit M. Mabane.

La liberté ne peut s'établir dans un pays

que par les lois (1). Hélas ! tout le monde sait en quelle confusion elles étaient en cette colonie à l’époque où nous nous reportons.

Dans le fonctionnement simultané des lois françaises et anglaises, quelle bigarure ! Comme

elles fonctionnaient lourdement !

Quelques années après, on donna à nos pères le pouvoir de s’assembler en conseil pour législater sous les auspices du gouvernement. Mais ils n'avaient pas demandé de nouvelles lois. Seulement, ils ne pouvaient

pas accepter celles auxquelles on voulait assu-

(x) C’est la folie des conquérants de vouloir donner à tous les peuples leurs lois et leurs coutumes; cela n’est bon à rien, car, sous toute sorte de gouvernement, on est capable d'obéir.—Montesquieu : De /a grandeur et de la décadence des Romains.—Chap. VI.

jétir une population qui n’y était nullement préparée. Celles qu’on lui donnait n’allaient pas à sa taiile. (C'était ce qu’elle sentait, parce qu'elles étaient impuissantes, incohé-

rentes et incompiètes.

Pour remédier au malaise, on se décida, comme on vient de le dire, de donner à nos pères le pouvoir de prendre part à une législation plus en rapport avec les besoins de la colonie. En effet, on appela quelques Canadiens-français dans un sel composé en grande partie d'étrangers, et ce dans le but de faire croire que les ordonnances émanées de ce corps législatif mixte seraient par eux mieux appréciées, et par conséquent plus facilement

acceptées. Ceux-ci s’opposèrent à ces dis-

positions, parce qu'ils voyaient que ceux qui avaient en mains le pouvoir législatif tenaient aussi le pouvoir exécutif à leur exclu-

sion entière.

M. le juge Mabane prit trop ouvertement le parti des Canadiens-français dans ces conseils du gouverneur, qui se succédèrent les uns aux autres si fréquemment, pendant une vingtaine d'années. De plus, ce digne fonctionnaire était en butte à l’animadversion de queiques subalternes dont il avait jugé à propos de

redresser les allures.

D'un côté, les Anglais lui reprochaient de trop favoriser les Canadiens, pendant que ceux-

ci le voyaient trop anglais et se plaignaient

souvent des lois anglaises dont il était obligé de

faire constamment l’application.

I] y trouvait des incertitudes, des lacunes et parfois des dispositions qui en rendaient l’ap-

plication de nature à susciter l’exaspération.

Nous extrayons le passage suivant d’une des lettres qui fait voir comme M. Mabane était dévoué au pays. Mieux que nos expressions le pourraient faire, il fera connaître l’es-

prit qui l’animait à l’endroit des Canadiens,

‘,,..Par le dernier acte du Parlement, les

Canadiens sont exemptés du Zés{ (1) et peu-

(x) Le 7est, le serment du fes! par lequel les lois d’'Angleterre forçaient les catholiques de l'empire d'abjurer la doctrine de l'Eglise touchant le saint-sacrifice de la messe, l'invocation des saints, etc., etc.

vent arriver aux charges. Ily en a sept de nommés au conseil, et deux, Panet et Rouville, ont été ajoutés au nombre des juges. Les conseillers sont six croix de Saint-Louis, et M. de Rigauville, qui a agi comme major dans le corps de milice canadienne, envoyée par M. Murray dans les pays d’en haut, pendant la dernière guerre indienne. On me dit que les officiers seront à demi-paie.. Voici le moment favorable pour le Canada; et je suis content que le ministère l’ait choisi. Quelque chose que les esprits étroits puissent dire, l’acée est conforme à une sage politique, à l’humanité et à la modération qui conviennent à un peuple éclairé. Faire des conquêtes a été souvent le partage de la nation. anglaise ;

mais se concilier les affections des vaincus a

EE EEE ns

été la bonne fortune réservée au règne de Georges III ; et je puis dire que les Canadiens sauront, dans l’occasion, montrer leur fidélité

et leur reconnaissance...

& Woodfeld, 26 avril 1775.”

Quand on parla d'établir une législature provinciale, régulière et acceptable aux deux populations, M. Mabane s’exprima comme les

Canadiens.

“ On nous donnera le pouvoir de faire des lois; mais les éléments constitutifs de la législation varieront à l'infini; de là l’instabi-

lité et la confusion. ”

On demandait un changement dans l’administration de la justice et dans la législation en général. L'opinion publique, dans cette colonie, voulait un changement sans pouvoir le définir ni en démontrer la nature. On comprend quelles devaient être les hésitations et les scrupules de nos ancêtres quand on les plaçait devant une nouvelle législation en perspective, devant une légisiation inconnue, indéterminée et présentée par une main suspecte, intéressée, devenue ombrageuse. Les.

Anglais l’acclamaient ; ils avaient leur patriotisme! Ils aimaient leurs institutions, leurs coutumes et leurs lois. Leurs coutumes et leur langue parlaient à leurs esprits et à leurs cœurs. Ils appréciaient aussi l'honneur de

parler la langue de leur roi, de leur gouver-

Le juge A. Mabane ZOr

nement et de leur patrie, sans être obligés de demander l'assistance d’autrui. En cela, ils

étaient dans leur rôle.

D'un autre côté, les Canadiens n'avaient pas occasion de se faire entendre. Ils comptaient peu sur ceux qui parmi eux eussent pu être des organes instruits, éclairés, désintéressés et capables de faire apprécier la valeur des lois françaises et les inconvénients d’une administration anglaise. Ils n'avaient pas pour eux dans les conseils des gouverneurs ces forces qui ne s’improvisent pas, que le temps crée, qui se soutiennent, et

dont l'absence se faisait si fortement sentir.

Les deux races se tenaient à une grande

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distance l’une de l’autre; et malheureusement il ne se présentait pas, comme intermédiaire efficace, une influence bénigne, impartiale et revêtue des autres conditions qui auraient pu effectuer un rapprochement. C'était pourtant une opinion assez généralement répandue, à la fin du siècle dernier, qu’il se trouvait, parmi les nouveaux-venus, des hommes, honorables d’ailleurs, qui n’acceptaient pas les propositions hardies des adversaires du parti canadien.

Quelques chefs du parti indépendant, dans des circonstances aussi graves, entrèrent trop promptement dans des démarches qui affigeaient les Anglais et qui en contristaient d’autres. M. Mabane, qui était d'ordinaire porté à la modération, sentait que l’on n’appréciait

pas assez cette disposition dans les deux

camps. L’ennui de la situation assombrissait

son caractère.

L’honorable juge Mabane était membre du conseil, en 1766, et chirurgien de la garnison de Québec. Le gouverneur Murray avait été rappelé et le lieutenant-gouverneur Carleton lui avait succédé. De ce moment, l’opposition que le juge Mabane fit au gouvernement devint telle que le gouverneur Carleton crut qu’il était de l’honneur du roi et de l'intérêt du gouvernement de demander sa destitution comme conseiller. Peu après, il fut suspendu, et un ordre général du commandant-en-chef fut publié dans la colonie, dans la forme des ordres militaires, annonçant qu’il allait être

destitué de ses fonctions et séparé de la gar-

104 Le juge À. Mabxne

nison, s’il continuait ses pratiques traitresses, ses menées séditieuses et ses discours inflammatoires.... | < (Extrait du pamphlet intitulé : Answer fo an introduction to the observations made by the judges of the district of Quebec upon an inves- “#igation into the past administration of justice.

London, 1700, tn r2mo. f. IrO.)

Nous ne pouvons pas, aujourd’hui, juger du véritable état des choses à cette époque par ce qui se passe actuellement autour de nous.

Aujourd'hui, les ambitions, les vanités, les rancunes d'alors sont éteintes; nous voyons unis les descendants des deux plus grandes nations du monde, marchant épaule à épaule et animés

du patriotisme le plus pur. Sans jalousie, sans

Le juge À. Mabane IOÿ

passion, ils confondent leurs efforts vers un même but, le développement des richesses du sol, l’inviolabilité de nos frontières et le pra-

grès de nos institutions.

Il y z plus. On demanda, du vivant de M.

Mabane (1), un changement dans l’administration de la justice et le juge n’y fit aucune opposition. On pensait que la justice serait mieux administrée par des hommes de loi.

Quelques-uns pensèrent que les auteurs de . cette démarche étaient pour la plupart mus par le désir d’éloigner le juge du banc judiciaire, comme il avait été éliminé du conseil du gouverneur. Sur ce, on demanda d'in-

diquer des faits qui démontreraient les mal-

(x) C'était en 1785 et 1:86.

versations ou l'incapacité du juge. Les registres de la cour depuis son érection furent. compulsés pour y trouver des jugements.

illégaux ou irréguliers. On cita bien des cas. réels ou imaginaires, et les procédés de défense furent dressés par le juge inculpé.

Les commissaires nommés pour l'enquête envoyèrent leurs décisions en Angleterre.

On a dit, dans le temps, qu’il avait rendu, en cette occasion, de grands services à la.

cause canadienne, pour avoir fait entendre.

jusqu’au pied du trône des vérités utiles,

franchement et nettement exprimées.

Notre historien, M. Garneau, nous dit à cesujet “ que es membres de ia Cour des

plaidoyers communs, le juge Mabane entre.

autres, soutenaient que les lois françaises étaient en force au Canada, que l'ordonnance de 1785 n'introduisait du code commercial anglais que ce qui avait rapport à la preuve, et que même le code commercial français continuait d'exister en vertu de l’acte de Québec (1774), qui restituait aux Canadiens leurs anciennes lois ”. “ Mabane, continue M. Garneau, ajoutait que les royalistes américains et les émigrés de la Grande-Bretagne, en venant s'établir dans la colonie, avaient fait par cela même acte d'adhésion volontaire au régime légal qui y subsistait, c’est-à-dire: aux lois et aux coutumes françaises qui

étaient seules en vigueur, sauf le code

criminel ”.—{ ist. du Canada, tome III, page 59, 3e édition).

Malheureusement, les gouverneurs ne furent pas de cet avis. Ils avaient à protéger leurs créatures, à soutenir leurs adhérents ; mais ceci ne doit pas faire perdre de vue les démarches du juge Mabane qui se constituait le défenseur du peuple, en voulant justifier ses procédés. On se souvint long-

temps de son zèle pour les opprimés.

Cependant, le juge était accusé ; 1l s'était disculpé, et n’avait pu jusque-là connaître le résultat de ses représentations. Il attendit durant deux ans la réponse du gouvernement à son mémoire. Puis il apprit sa destitution

sans en connaître les motifs.

Il en parut très-affligé.

Après deux ans de patience inutile, et sur les observations que lui faisaient des amis, il répondit avec l’accent d'un homme qui avait toujours agi par conviction :—‘ N'importe ; je puis avoir commis des fautes, mais, après tout, je les ignore, car je n’ai pas voulu me rendre coupable en aucun temps. J'ai marché dans la voie que doit suivre un honnête Anglais, qui aime son roi et son pays. Peu m'importe, encore, si les conséquences ne

sont funestes qu’à moi seul ”.

La juste id*e que cet homme s'était faite de la sincérité et de la droiture du monarque anglais ne lempêchait pas de comprendre que des faits étrangers à sa conduite s'étaient

jetés en travers et que, quand même le grand

IIO Le juge A. Mabane

roi aurait voulu choisir des hommes animés du plus pur dévoûment pour servir les intérêts du peuple, les ministres comme les gouverneurs, ne cédant aux suggestions intéressées, ou ne consultant peut-être que leur seul intérêt, dissiperaient ou écarteraient ceux que le roi

aurait pu avoir eu en vue.

Il n’en est pas moins vrai que M. Mabane ressentit ce sentiment de tristesse qui s’empare de l’âme quand on arrive dans des lieux inconnus, où néanmoins, il faut, malgré ses goûts, dresser sa tente. Il se demandait parfois comment il avait pu trouver une raison assez impérieuse pour le décider à quitter sa patrie, le toit natal, la famille, etc. Cet homme

sensible, au lieu des sympathies qu’il avait

Le juge À. Mabane III

rencontrées à son début au Canada ne sentait plus que la souffrance de l'exil et la

froideur de l'isolement.

‘ Grâces à Dieu,” disait-il quelque temps avant sa mort, en parlant de cette époque de labeur et de chagrins, “ grâces à Dieu, j'ai eu assez de force d’âme pour soutenir ces années | de fatigues et de veilles. La jalousie des uns, les caprices des autres me soutenaient; et quand bien même j'aurais écouté la fantaisie de me reposer, les luttes de partis, les affaires à démèêler, les intrigues à déjouer ne m'en auraient pas laissé le temps. Je voulais donner mon concours à tous les mouvements sages qui étaient tentés et des consolations à tous ceux

que je pouvais assister. Je souhaite au roi

ee

—— et au pays d’avoir des hommes plus éclairés ; mais il n’en rencontrera jamais de plus dévoués, car j'ai toujours été prêt à servir mon.

souverain et mes concitoyens fidèlement. ”

Les arrangements arrêtés par le juge Mabane pour constituer les cours judiciaires sur des bases solides et équitables avaient mis fin

au règne militaire.

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